‹ Discours et plaidoyers politiques de Me [L] G (volume 3)Chapitre 30 sur 44 · PRÉSIDENCE DE M. JULES GRÉVY · texte numérisé non relu

PRÉSIDENCE DE M. JULES GRÉVY

L ordre du jour appelle la discussion de l'interpellation de MM. Leblond, Laussedat et de Marcère, sur les mesures prises par le gouvernement pour réprimer les menées ultramontaines.

La parole est à M. Leblond.

M. Leblond. — Je voudrais, Messieurs, qu'on ne se méprit pas sur la pensée qui m'a amené à la tribune. Je suis venu, non pour combattre la religion... [Rumeurs ironiques à droite*),,, encore moins la liberté de conscience et le droit de propager sa pensée. Ce sont là de trop grandes choses pour qu'un membre du parti républicain puisse se poser un instant comme leur adversaire.

. Il ne faudrait donc pas qu'on vienne dire que le parti républicain est un adversaire de la liberté de conscience et

1, hidépendance belge du 5 avril.

2. La demande d'interpellation de M. Leblond était ainsi conçue: « Je demande à interpeller le gouvernement sur les mesures qu'il a prises et qu'il se propose de prendre pour réprimer les menées ultramontaines dont la recrudescence inquiète le pays. »

du sentiment religieux. {Très bien! très bien! à gauche et au centre gauche.)

Je ne suis pas venu attaquer non plus la plus grande partie du clergé français; je sais combien, fidèle à sou origine, il a conservé le sentiment de sa situation; je sais qu'il voudrait remplir tous ses devoirs et se dérober à l'influence d'un parti qui exige de lui plus qu'il ne voudrait donner. Je sais qu'il voudrait rester indépendant et limiter son œuvre à l'accomplissement du devoir.

Je m'attaque à un groupe d'hommes essentiellement et uniquement politique, à un groupe que je ne puis appeler un groupe religieux... [Très bien! très bien! à gauche et au centre gaiLche,).,, à un groupe qui agite le pays dans un intérêt essentiellement politique; qui, sentant le terrain se dérober sous ses pas, comprenant que ses prérogatives sont menacées par l'esprit moderne, veut reconquérir de gré ou de force la situation qu'il a compromise et que, par sa faute, il aura bientôt perdue. {Nouvelle approbation sur les mêmes bancs.)

Il sait qu'il est en lutte avec le sentiment public; il a relevé le gant, il ira jusqu'au bout, et, ne pouvant plus avoir recours aux grands moyens du passé, il est décidé à employer tous les procédés politiques que le temps actuel lui permet encore.

Oui, c'est contre lui que nous luttons... [Assentiment à gauche,) y c'est contre lui, Messieurs, que je viens demander l'application des lois. {Applaudissements à gauche et sur divers bancs au centre.)

On ne peut méconnaître l'ascendant que ce parti, hélas! a pris dans notre pays. Il a su conquérir des situations inexpugnables, son influence s'est étendue. Ses procédés, vous les connaissez ; et, grâce à ces procédés, grâce à cette influence, s'il n'est pas maître encore de la situation, il croit qu'il le sera bientôt.

Je tiens à vous signaler. Messieurs, toutes les tentatives faites par ce parti depuis quelques années, le chemin parcouru, les moyens qu'il a employés, les procédés à l'aide desquels il espère faire reculer la France vers un passé qui, je l'espère pourtant, ne reviendra pas.

11 est, à l'heure qu'il est, maître dans un très grand nombre de nos écoles primaires. Il en dirige l'enseignement; il

a SU, à l'aide de ses ressources, constituer dans presque tous les centres l'enseignement secondaire, et vous savez qu'à l'aide des mêmes ressources il a constitué des Facultés d'enseignement supérieur, c'est-à-dire qu'il a, ou du moins il croit avoir dans ses mains toute la jeunesse française, depuis le premier âge jusqu'au moment où les jeunes hommes entrent dans la vie active.

Et ses procédés, Messieurs, ne les connaissez-vous pas?

Dans l'école, on s'est proposé de lutter contre l'esprit moderne, contre le sentiment de tous. On y calomnie sans cesse les grands mouvements nationaux... {Protestations sur plusieurs bancs à droite), on j dénature l'histoire et on met entre les mains...

Voix diverses à droite, — La preuve? la preuve? — C'est vous qui dénaturez l'histoire!

M. Leblond. — ...et l'on met entre les mains des jeunes élèves des livres dans lesquels tout ce qu'il y a de grand, tout ce qu'il y a de généreux, tout ce qu'il y a de noble dans le développement de la pensée humaine, est indignement calomnié.

M. DE La Bassetière. — On n'y glorifle pas Robespierre!

A gauche. — Silence donc !

M. de Baudry-d'Asson. — Est-ce qu'il ne nous est plus permis de protester?

M. Leblond. — Voilà tout l'enseignement... je me trompe, il y en a encore un autre : on met entre les mains de l'enfant des livres qui lui disent qu'il y a certains hommes prédestinés, investis d'un pouvoir souverain, devant lesquels il faut sans cesse courber la tête, devant lesquels il n'y a pas de raisonnement ni de discussion possible; on met encore entre leurs mains des livres dans lesquels se trouvent les plus afUigeantes superstitions. {Exclamations et rires à droite.) On abaisse la religion, le culte religieux ; la pensée élevée du spiritualisme n'y a aucune place, aucune; il est remplacé par le fétichisme. {Rumeurs à droite. — Très bien! à gauche.)

M. DE La Bassetière. — Il parait que c'est nous qui avons inventé le darwinisme! {Bruit.)

M, Leblond. — Il est remplacé par le fétichisme, par l'idolâtrie. On prépare l'enfant à ces choses merveilleuses que la raison ne peut comprendre, que l'enfant accepte

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sans les comprendre, et qui l'habituent à une certaine manière de voir, destructive de tout raisonnement, de toute initiative personnelle. (Applaudmements à gauche,)

Voilà ce qu'on fait pour l'enfant; on prépare, par l'ignorance, par l'abaissement de l'esprit, une armée sur laquelle on pourra compter un jour et avec laquelle on pourra ré-aliser les projets que l'on a conçus. {Très bien! très bien! à gauche et sur divers bancs au centre.)

Quand l'enfant a dépassé ces premières heures, on le retrouve dans des maisons patronnées par les mêmes hommes, et dans lesquelles l'enseignement conserve le même caractère. Les belles époques de notre histoire y sont travesties, calomniées. (Applaudissements à gauche,)

Les institutions sous lesquelles nous vivons, que nous avons acceptées tous, que le consentement général a sanctionnées, ces institutions, on les attaque, on les considère comme des insanités qu'il faut détruire; ces pauvres jeunes hommes, inconscients, on les appelle au combat contre la société civile. (Vifs applaudissements à gauche, — Exclamations à droite,)

Et, Messieurs, on les maintient dans ce sentiment de soumission, qui est assurément nécessaire quand elle ne dépasse pas certaines limites, mais qui devient mauvaise, quand elle ne permet pas l'examen et la discussion... (Excla-* mations à droite,)

M.Leblond. — ...il ne faut donc pas que l'enfant comprenne, discute... (Oui! oui! — Très bien! très bien! à gauche.)

M. Ernest Dréolle. — Voulez-vous qu'il discute le lait de sa nourrice?

M. Leblond. — Messieurs, il faut absolument qu'on fortifie l'âme de l'enfant, qu'on lui donne une alimentation robuste... (Interruptions à droite.),,, qu'on l'habitue aux luttes de la vie. (Bmit à droite. — Marques d'approbation à gauche.)

Et permettez-moi maintenant. Messieurs, de vous montrer à quel point était redoutable la conception imaginée par ces hommes de guerre, — je ne puis pas les appeler autrement.

Quand l'homme, maintenu ainsi dans l'ignorance, est arrivé à l'âge où il entre dans la vie, il s'agit, pour le soustraire à des influences délétères sans doute, de le séparer,

de l'isoler, d'empêcher des communications inévitables pourtant; on y emploie tous les efforts, et comme une séquestration absolue est impossible, on réunit tous ces jeunes gens dans les cercles qu'on appelle « cercles catholiques », et là, loin de leur parler de leurs devoirs sociaux, on les entretient dans la haine, dans le mépris de la société civile... (Mwmures à droite, — Vive approbation à gauche.)

On leur parle de la nécessité de réagir contre les tendances de l'esprit moderne; on les maintient dans cette altitude soumise, humiliée, qui n'a cependant plus pour prétexte la jeunesse de celui auquel on s'adresse, qui a vraiment, uniquement, pour cause la domination absolue qu'on veut maintenir sur lui. {Très bien! très bien! à gauche.)

Et puis, vous savez, Messieurs, il y a, à certains moments, des délassements que l'on croit permis, et ces graves docteurs, ces graves moralistes n'hésitent pas à introduire dans leurs écoles des distractions mondaines, des jeux, quelquefois des libations qu'on accompagne de prières. {Allons donc! à droite,) C'est un moyen de retenir auprès de soi des gens dont, à un certain moment, on aura peut-être besoin.

Ainsi, on fait appel à ce qu'il y a de moins élevé dans la nature humaine : au lieu de les entretenir de ces grandes questions qui doivent préoccuper la pensée humaine, de ces thèses élevées auxquelles on pourrait progressivement les initier, on leur donne uniquement ces petits livres, ces petits récits de miracles, dans lesquels l'esprit n'a rien à trouver, presque rien à comprendre et qui maintiennent l'abaissement et l'étiolement de ces pauvres gens. (Vifs applaudis^ sements à gauche.)

M. DE Baddry-d'Asson. — C'est avec ces petits livres qu'ils arrivent les premiers à Saint-Cyr et à l'École polytechnique.

M. Leblond. — Messieurs, si tout ceci ne constituait pas un ensemble de mesures destinées à l'accomplissement des projets ultramontains, peut-être ne serais-je pas monté à la tribune; j'aurais compté sur la liberté, sur la contradiction, sur l'examen, sur la libre discussion.

Mais, non, cela n'était pas possible; il y a là, en effet, un plan arrêté ; ce n'est pas un accident, c'est un ensemble complet, et vous n'ignorez pas que, pour maintenir fortement cette discipline, des comités catholiques ont été organisés, qu'à Paris est un comité central correspondant avec

un très grand nombre de comités de province et sans cesse en relations entre eux. {Très bien! très bien! à gauche.)

Un membre à droite. — Alors, ce serait comme le Comité central de la Commune !

M. Leblond. — Voilà la véritable situation ; voilà ce qui inquiète tous les hommes de cœur, tous les hommes dévoués à leur pays. {Très bien! très bien! à gauche.)

Nous ne pouvons pas, Messieurs, accepter plus longtemps cet état de choses ; i[ faut absolument réprimer ce qui est excessif; il faut empêcher ces abus. Toutes les fois qu'un délit, toutes les fois qu'une provocation vient à se produire, il faut qu'elle trouve dans l'application des lois spéciales, dans l'application de la loi commune, sa répression immédiate. {Approbation à gauche.)

Mais la question. Messieurs, s'est, dans ces derniers temps, . bien accentuée; elle a pris un caractère aigu, si je puis dire. Vous savez, en effet, qu'au moment où l'Europe était troublée par des appréhensions de guerre, au moment où de toutes parts, après avoir essayé de ramener le calme et l'apaisement dans les esprits, on se préparait à la lutte, vous savez ce qui s'est produit dans une partie heureusement très minime de l'épiscopat français. Croyant que le moment était venu, hélas! profitant, je crois, de l'occasion qui s'offrait, on a fait entendre des paroles extrêmement regrettables.

M. DE Baudry-d'Asson. — C'est votre avis, mais ce n'est pas le mien. {Vives exclamations et applaudissements ironiques à gauche.) Non, ce n'est pas le mien, car j'y vois un véritable réquisitoire contre nos évêques. {Bruit.)

M. Leblond. — Je sais bien que tel n'est pas votre avis; si j'en avais douté il y a quelques jours, mes illusions se seraient dissipées après la lecture de la déclaration de M. le ministre des affaires étrangères.

A ma grande douleur, en effet, j'ai dû constater qu'il y avait dans cette Assemblée toute française des hommes qui n'avaient point approuvé cette déclaration, et votre interruption me fait comprendre encore plus pourquoi cette déclaration n'a pas été approuvée. {Vive approbation et applaudissements à gauche et au centre.)

M. DE La Rochefoucauld, duc de Bisaccia. — Nous n'acceptons pas cette interprétation, je proteste énergiquement

au nom de tous les catholiques français et de tous les royalistes! (Rumeurs à gauche.)

M. LE PRÉSIDENT. — Veuillez ne pas interrompre, Messieurs 1

M. Leblond. — Il s*est produit, quoi qu'il en soit, un mouvement que vous n'avez pas oublié.

Vous avez lu avec tristesse, avec douleur, j'en suis sûr, et la lettre à M. le Président de la République, et la pétition et la lettre, plus graves encore, adressées par un évéque aux maires, aux préfets, aux sous-préfets de sa circonscription. Vous avez lu cela, Messieurs, et je n'en remettrai pas les textes sous vos yeux. D'ailleurs il me paraît cruel de lire, dans une Assemblée française, des pages comme celleslà. (C'est vrai! — Très bien! très bien! sur plusieurs bancs à gauche,)

Vous les connaissez, la publicité s'en est emparée; elle les a portées sur tous les points de l'Europe. Je crois dès lors qu'il n'y a plus à revenir sur ces premiers documents.

Mais l'aveu a été fait, hélas! Profitant d'une situation difficile, au risque de compromettre des alliances avec des peuples amis, de rendre plus difficiles nos rapports avec des nations moins sympathiques, on a osé dire à cette heure que c'était un devoir, un devoir nécessaire pour les pouvoirs publics, d'aller porter en Italie nos réclamations, nos protestations, nos sommations mêmes, et, si l'on n'y satisfaisait pas, on devait arriver sans doute à une déclaration d'hostilités.

M. DE La Bassetière. — Nous protestons! On n*a jamais dit cela. Nous vous défions d'en donner la preuve.

M. LE PRÉSIDENT. — N*interrompez pas, monsieur de La Bassetière !

M. Leblond. — Vous voulez me contraindre apparemment, mes collègues, à lire les documents que j'ai entre les mains. Eh bien! je les lirai. Si je ne lis pas la lettre adressée à M. le maréchal de Mac Mahon, si je ne lis pas la pétition que vous avez colportée dans toutes vos écoles et qui, on l'assure, a été signée par des enfants absolument inconscients (Réclamations à droite. — Oui! oui! à gauche.); si je ne lis pas la lettre adressée par Mv Freppel à toutes les autorités de sa circonscription épiscopale, je donnerai à l'Assemblée et au pays tout entier lecture de quelques-unes

des protestations des évéques, et je crois que vous regretterez de m' avoir amené à faire cette lecture que je ne voulais pas faire sans y être forcé. (Rumeurs à droite,)

A gauche. — Lisez I lisez !

Un membre à gauche, — Il faut qu'ils boivent le calice jusqu'à la lie !

M. Leblond. — Eh bien, au moment le plus grave, au moment où la France tout entière se demandait s'il serait possible de maintenir nos bons rapports avec l'étranger, voici ce qu'écrivait M«' Jean-Marie, évoque de Vannes :

« L'allocution consistoriale du d2 mars dernier retentira longtemps aux oreilles des politiques et des diplomates de notre triste époque. Cette remontrance apostolique fut un coup de foudre pour certains empiriques qui s'imaginent payer de leur verbiage et de leurs palliatifs le commun des fidèles. Les commentaires passionnés qu'elle occasionne en démontrent amplement l'importance et l'opportunité. Les catholiques sincères se sont émus de ces fiers accents, où les hommes et les choses sont appelés par leurs noms.

« La plus redoutable des conspirations, c'est celle du silence. C'est pourquoi l'auguste reclus qui subit au Vatican les rigueurs d'une situation intolérable proteste avec une énergie et une dignité qui dérangent les habiles calculs de Tastuce au service de l'iniquité. »

Quelques membres à droite. — C'est très vrail {Oh! oh! à gauche,)

M. Leblond. — Votre interruption de tout à l'heure avait suffi, croyez-le bien, pour m'indiquer votre sentiment. Vous vous associez pleinement à ces paroles, et je comprends le langage d'un journal qu'on me montrait hier et dans lequel on lisait que tout catholique devait être royaliste, que tout royaliste était catholique, et que, dorénavant, il n'y avait plus de raison pour ne pas déchirer les voiles. {Mouvements divers.)

M. DE Baudry-d'Asson. — Alors les républicains ne sont pas catholiques !

M, Leblond. — Après ce premier document, en voici un autre. Il émane de Ms' l'évêque de Nîmes.

(c Un soldat étranger... »

M. LE MARQUIS DE Valfons. — Je demande la parole.

M. Leblond. u...Un soldat étranger monte la garde aux

portes du Vatican, attestant que la Révolution garde ce palais comme une proie, mais qu'elle n'ose y porter la main. La porte s'ouvre et la souveraineté pontificale se révèle encore. Voici la garde suisse, avec le costume et la politesse d'un autre âge. Est-ce le dernier souvenir d'une grandeur temporelle qui ne se relèvera plus?

u Non, je viens de voir le soleil se coucher derrière le dôme de Saint-Pierre, et sa lumière éclipsée, qui remontera demain à l'horizon, présage à la Rome des papes Taurore du grand réveil. Cette espérance indomptable nous accompagne le long des escaliers vides, des cours silencieuses, des galeries peintes par Raphaël... Pie IX est encore roi, même aux yeux de ses ennemis et de ses spoliateurs; on est obligé de se dire que l'unité italienne n'est pas faite, que le pouvoir temporel recommencera encore et qu'après quelque secousse profonde où s'engloutiront peut-être bien des armées et bien des couronnes, il y aura, dans la politique des nations, une voix unanime pour s'écrier d'un bout de l'Europe à l'autre : « Rendez Rome à ses anciens maîtres : Rome est au pape, Rome est à Dieu. »

M. DE Baudry-d'Asson. — C'est vrai!

M. Leblond. — Messieurs, voilà le langage qu'approuve une partie de cette Chambre. On m'interrompt en effet, pour me dire que tout cela est vrai, que tout cela est exact. Il est douloureux pour moi de le constater; j'espérais, quant à moi, que c'était seulement le langage de quelques-uns, que cela n'avait pas le moindre écho dans le pays, que cela, dans tous les cas, n'en aurait pas dans une Assemblée française ; il y a là, en effet, — ne vous y trompez pas, — il y a là une déclaration de guerre à l'Italie. {Approbation à gauche et sur plusieurs bancs au centre.)

M. DE Baudry-d'Asson et quelques membres à droite. — Non ! non ! — Nous ne voulons pas la guerre !

M. Leblond. — Il y a là une injonction fatale, et, quant à moi, je n'hésite pas à dire que ce langage est odieux, qu'il est criminel ! (Vifs applaudissements à gauche.)

M. DE Baudry-d'Asson, se levant, — Nous n'avons jamais demandé la guerre, Monsieur I {Exclamations et rumeurs à gauche.)

M. LE président. — N'interrompez pas, monsieur de Baudry-d'Asson, vous n'en avez pas le droit,

M. DE Baddry-d'Asson. — Mais, monsieur le président, j'ai bien le droit de protester lorsqu'on nous accuse d'avoir demandé la guerre!

M. LE PRÉSIDENT. — Vous u'avez pas le droit d'interrompre ainsi.

M. Leblond. — Quoil vous pensez vraiment que ce n'est pas là une déclaration de guerre, que ce n'est pas là un appel à la force I... Ne savez-vous pas comme moi que le parti ultramontain n'est pas seulement en France, qu'il est aussi à l'étranger, que des liens mystérieux en unissent les différentes parties, que sur tous les points du monde, à certaines heures, se manifestent de sa part les mêmes intentions?

Voici, au surplus, puisqu'il parait qu'il y a encore, dans ces protestations, une certaine obscurité pour plusieurs d'entre vous. Messieurs, voici le langage tenu par le cardinal Manning à la même heure, au même moment :

« Ce qu'on appelle la question d'Orient recevra la solution que la Providence lui a assignée, l'indépendance du Saint- Siège. Les hommes ont en vain essayé de lui en donner une autre. Aujourd'hui Pie IX est prisonnier, mais le bouleversement européen qui se prépare amènera au milieu de ses cataclysmes l'indépendance du souverain pontife. » {Eah clamations à gauche,)

A gauche. — C'est un langage abominable I

M. Leblond. — Messieurs, après ces lectures, je crois que la conviction de la Chambre doit être formée. {Assentiment à gauche.)

Néanmoins, puisqu'on m'a obligé à des lectures, je vous demande la permission d'aller jusqu'au bout.

M. LE vicomte de Bélizal. — Vous aviez préparé vos armes.

M. Leblond. — Oh! vous ne direz pas que ce ne soit pas vous qui m'y ayez contraint. (Très bien! très bien! à gauche. — Rumeurs à droite.) Oui, j'avais, en effet, préparé mes armes; mais, à la tribune, j'ai éprouvé un sentiment que, parait-il, vous ne comprenez pas. (Très bien! très bien! à gauche.)

Eh bien, j'irai jusqu'au bout, et, comme j'ai là dans les mains des protestations plus énergiques encore, qui émanent, non pas de Nosseigneurs les évêques peut-être, mais qu'on lit dans les feuilles des évôchés, je vous demande la

permission de vous en lire quelques passages, et vous jugerez par là de Tétat d'esprit de ces messieurs. {Lisei! lisez!)

M. DE La Rochette. — Il faudra lire quelques articles de la Marseillaise après I

M. Leblond. — Voici, notamment, ce qui émane d'une feuille publiée sous les auspices de M" de Cambrai :

« Serions-nous tombés si bas depuis que nous sommes en République, que, pour la première lois dans notre histoire, nous reculerions devant leur armée italienne? Il vaudrait mieux avoir la guerre maintenant que jamais... » (Exclamations à gauche,) « La guerre prendrait un caractère religieux ; ce ne serait plus une guerre nationale, mais une guerre entre catholiques et anticatholiques. »

M. Edouard Lockroy. — C'est infâme !

M. LE VICOMTE DE Bélizal. — C'cst simplement Topinion d'un journaliste !

M. Leblond. — J'ai eu l'honneur de dire à la Chambre que cela se trouve dans le journal de l'archevêché.

f^oix à droite, — Qui le prouve ?

M. Gambetta. — Il est rédigé par un abbé.

Plusieurs voix à droite, — Quel est ce journal?

M. Leblond. — C'est un journal de Cambrai : VÉmancipateur, {Rires ironiques à gauche et au centre,)

Après l'article de VÉmancipateur de Cambrai,.. — et je vois bien qu'il ne vous réjouit pas... cet article...

A droite, — Nous ne l'approuvons pas !

A gauche, — Ah I ah !

Un membre à gauche. — Est-ce que ce sont nos abonne- . ments qui le font vivre?

M. Leblond. — Après l'article de VÉmancipateur de Cambrai, voici une page que je trouve dans le Journal du Mans. C'est encore une feuille d'évéché.

M. DE La Rochefoucauld, duc de Bisaccia. — Ce n'est pas du tout une feuille d'évôché !

Voix à gauche. — Lisez ! lisez I

M. Leblond. — Je vous demande pardon, c'est une feuille qui reçoit assez fréquemment des communications de M«' Freppel.

M. le comte de Pbrrochel. — Jamais, puisque c'est le Journal du Mans, et que M»' Freppel est à Angers!

M. Leblond. — Ce n'est pas une raison; une feuille n'est

pas une feuille d'évêché seulement parce qu'elle s'imprime dans le pays où siège Tévéque ; elle est une feuille d'évêclié quand elle reçoit des communications d'un évêché.

Dans tous les cas, voici le passage; je crois qu'il ne vous plaît pas que j'y insiste etjque vous souhaiteriez que je passasse à une autre lecture.

A droile, — Non ! non I Lisez !

M. Gambetta. — C'est uns proclamation !

M. Leblond, lisant, — « En dépouillant le saint-père, le gouvernement subalpin n'a-t-il pas fait la plus sanglante injure à la France?... Ce domaine de l'Église, sacrilègement envahi par les hordes savoyardes, à qui appartenait-il?... Le domaine de l'Église avait été fondé par les armes glorieuses de Pépin le Bref et de Charlemagne, et la donation qu'ils en firent sauvegardait encore pour nous, sous la forme de la protection française, tous les. droits de la conquête. Que dirait aujourd'hui Pépin le Bref?...

« Français ! le vol des États de l'Église conquis par nos anciens rois et donnés par eux au pape a été commis autant à notre préjudice qu'au leur. Il est de plus une insulte à notre drapeau. Les sbires de Fusui'pateur savoyard entourent le saint-père, et cependant le successeur de saint Pierre triomphera du spoliateur et recouvrera sa liberté au milieu même des gardes qui sont là comme les loups rôdant autour de la bergerie. »

Et enfin, Messieurs, permettez-moi une dernière citation.

A droite, — Ah ! ah 1

M. Leblond, lisant, — « Au lendemain du cri d'alarme lancé par Pie IX, la guerre est nécessaire, car sans la guerre, il n'est pas pour lui de délivrance. Confiance donc, et soyons prêts à tous les sacrifices ; puis, quand retentira le premier coup de canon, à genoux devant le Dieu des armées qui mène la guerre à son gré, répondons-y par cette prière : u Que le dernier coup de canon se tire à Rome ! Hosannah Deo Sabaothl »

Un membre à droite. — Quel est le journal?

M. Leblond. — C'est le Mémorial du Finistère,

Un membre, à droite, — Encore un journal d'évêché?

M. Leblond. — Assurément I

Le même membre, — Les évêques ont bon dos !

M. Leblond. ^ Voici, Messieurs, l'ensemble des protesta-

tionSy des violences dont se sont rendus coupables les hommes que je sais venu combattre à cette tribune.

Il 7 a là un grand danger pour le pays. Ce n'est pas seulement* la paix intérieure qui peut être compromise, c'est, vous le voyez, la sécurité extérieure. Il est €d)solument nécessaire que les hommes qui aiment leur pays, qui veulent défendre nos institutions, prennent des mesures. Nous avons été jusqu'ici patients, nous avons laissé faire ; il me semble que l'heure est venue de la fermeté et de la répression. {Applaudissements à gauche et sur plusieurs bancs au centre,)

Eh bien, je demande au gouvernement ce qu'il a déjà fait; ce qu'il est dans l'intention de faire. Il a en face de lui des adversaires ardents, implacables, qui défendent toutes les positions, qui résistent avec énergie. Je crois, pour ma part, que des lettres bienveillantes, des mesures presque sympathiques ne sont pas suffisantes.

A gauche, — Non ! non ! — Très bien ! très bien !

M. DE La Bassetière. — On n'a qu'à se bien tenir!

M. LE VICOMTE DE BÉLizAL. — C'est l'hcure de la persécution !

M. Leblond. — Ce n'est pas l'heure de la persécution, c'est l'heure de la justice. (Applaudissements à gauche et au centre,)

La persécution, Messieurs (L'orateur s'adresse aux membres de la droite), c'est une expression qui se trouve dans votre dictionnaire, elle n'est pas dans le nôtre... (Vive approbation à gauche ei au centre,), et vous ne verrez jamais à cette tribune un homme du parti auquel j'ai l'honneur d'appartenir demander contre vous des applications iniques de la loi. (Nowffelle approbation sur les mêmes bancs,)

Je dis donc que le moment est venu d'agir. Les communications bienveillantes ne sont pas assez. Vous savez, d'ailleurs, comment elles ont été accueillies. (Très bien! à gauche,) On y a répondu par le sourire, on y a répondu bientôt par l'ironie, par la protestation.

Je demande donc l'application de la loi. Vous êtes armés contre cette phalange d'hommes redoutables, vous pouvez la surveiller; vous pouvez lui retirer les autorisations dont elle abuse. Les comités catholiques, les cercles catholiques, vous avez le droit de les entraver dans leurs développements irréguliers.

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Voix à droite. — Et les francs-maçons?

M. Leblond. — Je vous demande de le faire. Et, quand il y a des excitations à la haine, quand il y a des provocations contre Fétranger, je vous demande plus encore ; je vous demande d'appliquer les lois générales du pays ; elles sont faites pour tous. (Applaudissements au centre et à gauche.) Il n'y a d'exception pour personne. (Très bien! très bien!), et plus un homme est haut placé, plus il doit être frappé sévèrement quand il commet un crime contre la nation à laquelle il appartient. {Applaudissements au centre et à gauche.)

N'oubliez pas, d'ailleurs, que ce sont des fonctionnaires que vous avez devant vous; que leur faute s'aggrave de la situation officielle qu'ils occupent, et que, dès lors, il n'y a pour eux aucune excuse légitime. Ce ne sont pas, hélas I des faits isolés, c'est un ensemble, c'est suivant moi un véritable complot. {Très bien! très bien! au centre et à gauche.)

Il n'y a donc pas à hésiter, Messieurs, il faut appliquer la loi, rien que la loi, sans doute, mais la loi tout entière. {Nouvelles marques d'approbation sur les mêmes bancs.) Je terminerai. Messieurs, par un dernier mot.

J'ai pour ma part, toute ma vie, professé un grand respect pour le sentiment chrétien.

Une voix à droite. — Vous ne le prouvez pas aujourd'hui.

M. Leblond. — II a puissamment aidé au développement de la civilisation française ; mais il est, à l'heure qu'il est, tombé dans de mauvaises mains. {Rumeurs à droite.) Les grandes aspirations du christianisme, le spiritualisme qui était sa force, tout cela a disparu devant des sentiments inférieurs.

A gauche. — Très bien I C'est vrai !

M. Leblond. — Eh bien, dans l'intérêt du pays, dans l'intérêt du progrès moral, il faut empêcher que ces excès se continuent, et je demande en grâce au gouvernement d'y apporter toutes les entraves qui sont en son pouvoir. (Bravos et applaudissements répétés à gauche et au centre. — L'orateur, en retournant à sa place, reçoit les félicitations d'un grand nombre de ses collègues.)

M. LE PRÉSIDENT. — La parolo est à M. Silva.

M. Silva. — Messieurs, c'est un ancien sujet de celui que vous venez d'entendre qualifier d'usurpateur savoyard, c'est un compatriote de ces braves militaires qui appartiennent à

des régiments que Ton vient d'appeler des hordes savoyardes, c'est un Savoyard, en un mot, qui vient apporter ici la protestation indignée de ses collègues des deux départements savoisiens. Oui, nous protestons de toute notre énergie, de tout notre pouvoir, contre les faits qui ont été dénoncés à cette tribune.

Aussi bien, Messieurs, notre pays a-t-il été profondément ému, plus profondément ému, s'il est possible, que tous les autres départements français, en voyant les attaques odieuses dont étaient l'objet l'Italie, son gouvernement et son souverain.

Car enfin j'ai entendu souvent invoquer la religion du souvenir pour justifier certaines attaches à des régimes qui ne sont plus. Soit, je ne conteste pas. Mais nous aussi, nous avons le droit d'invoquer la religion du souvenir; et nous le pouvons avec d'autant plus de raison que jamais nous n'avons donné matière à douter de notre patriotisme.( Tr^ bien! très bien! à gauche et au centre.)

Toutefois, entre nos adversaires politiques, s'abritant sous le couvert de la religion du souvenir pour attaquer les institutions qui nous régissent, et nous, il y a cette différence que, en affirmant nos souvenirs sympathiques à l'Italie, nous le faisons en protestant avant tout de notre complet dévouement à la patrie française. {Applaudissements à gauche et au centre.)

Vraiment, Messieurs, ne l'avez-vous pas compris ? On l'a dit, on l'a démontré par des pièces probantes, les menées cléricales qui vous ont été dénoncées ne tendent à rien moins que d'amener fatalement une rupture de relations entre la France et l'Italie, qu'à provoquer une guerre internationale, guerre désastreuse à tous les points de vue, puisque ce serait une lutte entre deux nations de même race, plus effroyable encore pour nous, qui avons de nombreux compatriotes ayant suivi en 1860 la fortune du royaume d'Italie, que nous serions exposés à rencontrer sur les champs de bataille; car, sachez-le bien. Français, nous ferons notre devoir envers et contre tous. (Très bien! très bien! à gauche et au centre. — Applaudissements.)

Mais nous entendons que, si nous sommes décidés à verser notre sang pour la France, ce soit pour sa défense et non pas dans un intérêt odieux de sacristie. {Très bien! à gauche.)

Je termine. La guerre, vous en connaissez les conséquences désastreuses , nul ne peut les prévoir. On nous a accusés souvent, trop souvent, d'avoir des sentiments séparatistes ; eh bien, Messieurs, c'est précisément dans un esprit français que nous redoutons cette guerre; car enfin, nous ne sommes pas si loin de cette époque néfaste où deux provinces profondément françaises étaient détachées malgré elles de la mère patrie, et nous ne voudrions pas, comme ces provinces, être séparés de la France et lui servir de rançon.

En conséquence, et pour le surplus, je m'associe de tout point à ce qui vient d'être dit par l'honorable M. Leblond; j'espère que le Gouvernement prendra toutes les mesures nécessaires pour qu'il soit bien acquis que si une faction cherche à semer le trouble dans Tintérieur du pays et à nous attirer des compUcations à l'extérieur, la nation française n'y est pour rien. {Applaudissements à gauche et au centre.)

(M. le marquis de Valfons monte à la tribune.)

Voix à gauche. — Laissez parler le président du conseil.

M. JoLEs Simon, président du conseil. — M. le marquis de Valfons demande à dire un seul mot, je n'ai pas de raisons pour m'y opposer.

M. LE MARQUIS DE Valfons. — Messlcurs, j'ai demandé la parole pour répondre aux appréciations qui ont été apportées tout à l'heure à la tribune par l'honorable M. Leblond, à propos de l'éminent prélat que le diocèse de Nîmes est heureux de posséder et qui y fait revivre les traditions respectées d'un pieux évêque, M«' Gart, dont la mort a été un deuil public pour mon département et à la mémoire duquel les protestants comme les catholiques n'ont cessé de rendre hommage. (Très bien! à droite.) L'honorable M. Leblond n'a certainement pas lu tout le mandement de Ms' l'évêque de Nîmes.

II y aurait vu, Messieurs, ce que tout le monde doit y voir; il y aurait vu, dans ce mandement, que M*' l'évêque de Nimes a écrit à son retour de Rome, au lieu d'une déclaration de guerre, au lieu d'une attaque dirigée contre un gouvernement établi avec lequel nous entendons conserver des relations qui ne peuvent être qu'amicales... {ExcUnna" tiom à gauche.), il aurait vu ce qui est la vérité , c'est Tex-^

pression d'un sentiment de reconnaissance pour l'accueil qu'il venait de recevoir du chef suprême de l'Eglise catholique. {Interruptions à gauche.) Voilà tout ce qu'il faut y voir. {C'est vrai! — Très bien! très bien! à droite.)

Messieurs, j'ai pratiqué toute ma vie la modération, et je l'apprécie encore plus chez ceux qui la pratiquent surtout dans un pays comme celui que je représente, et qui, malheureusement, n'a été que trop ensanglanté par nos discordes religieuses. {Parlez!)

H. Leblond, tout à l'heure, vous disait qu'un groupe d'hommes religieux, d'hommes politiques, préparaient l'enfance à des choses merveilleuses que la raison ne peut admettre et qui maintiennent l'étiolement dans l'esprit des enfants.

Si M. Leblond eût pris la peine de lire les mandements de M»* l'évèque de Nîmes, voici ce qu'il y aurait vu à ce propos : ce sera la meilleure réponse au soi-disant fanatisme de M«' l'évêque de Nîmes :

« N'allons pas publier en chaire, d'une bouche indiscrète, toutes les guérisons extraordinaires que la foule raconte. Ne nous excusons pas en le faisant sur l'enthousiasme populaire. Nous sommes établis pour enseigner le peuple^ non pour que le peuple nous enseigne. C'est à nous de le conduire au lieu de nous laisser entraîner. A Dieu ne plaise que la tête suive au lieu de commander aux membres! Ce serait le trouble, l'anarchie et la ruine du bercail.

« Cette observation s'applique à plus forte raison au récit des apparitions miraculeuses. A côté des apparitions consolantes et authentiques, comme celles de Lourdes et de Paray-le-Monial, il y a eu, de nos jours surtout, des prestiges où l'action du démon ne s'est fait que trop voir : il y a encore des visions imaginaires qui portent tous les caractères de la folie et de la superstition; sans parler de l'intérêt qui les exploite et de la crédulité qui les paye. Si nous les prêchions, prêcherions-nous l'Évangile?

« Que dire des prophéties modernes qui ont trompé depuis cinquante ans la France et le monde? Elles marquaient le jour de notre délivrance et de notre bonheur avec une précision qui laissait bien loin derrière elle tout ce que Isaïe et Daniel avaient prophétisé aux Juifs, et, le jour passé, il n'en est resté que la déception et le ridicule.

Mais nous avons beau être déçus, la folie prophétise encore, rintérêt spécule toujours, et la crédulité humaine continue à favoriser ces misérables spéculateurs en donnant à leurs journaux et à leurs brochures des lecteurs qui continuent à être abusés et qui veulent l'être. Combien notre ministère serait affaibli, si nous allions porter en chaire ces excès de sottise et de folie !

« Votre sagesse vous a préservé jusqu'à présent de tous ces écueils, et je me plais à le reconnaître en vous les signalant. Mais plus les tempB deviennent difficiles et plus nous devons nous renfermer dans les bornes de renseignement pastoral. Nous éviterons la politique .Quand les hommes se divisent dans les affaires du temps^ nous ne devons nous en apercevoir que pour les ramener, du milieu même de leurs divisions, à la grande affaire de réternité. »

Est-il possible, Messieurs, je vous le demande, de trouver un langage plus sage dans la bouche d'un prélat? (Marques d'assentiment à droite,)

Messieurs , j'ai tenu à vous citer ces paroles, parce que vous ne pouvez pas séparer l'évêque de Nîmes de l'épiscopat français pris dans son ensemble et dont l'attitude est aussi correcte que patriotique. (Réclamations à gauche,)

Quelques voix à droite, — Très bien 1

Un membre à gauche, — 11 faudrait s'entendre sur ce qu'on appelle patriotisme.

M. LE MARQUIS DE Valfons. — On nous a dit qu'il y avait dans toutes ces manifestations une déclaration de guerre à l'Italie. Ce qu'il y a. Messieurs, c'est une tactique. Ce n'est pas autre chose qu'une tactique. Ce que vous voulez, c'est faire appel aux mécontentements et aux rancunes que ces manifestations peuvent soulever dans notre pays. (Mouvements divers.)

A gauche. — C'est cela I

M. LE MARQOis DE Valfons. — Ce que vous voulez, c'est profiter de ces manifestations pour porter un coup funeste au parti conservateur... (Bruyantes exclamations à gauche. — Applaudissements sur quelques bancs à droite.) y à une époque qui n'est pas éloignée de celles des élections qui doivent renouveler les conseils généraux et les conseils municipaux. Ce n'est pas autre chose. (Nouvelles exclamations à gauche,)

Quelques voix a droite» — C'est cela ! Très bien !

M. LE MARQUIS DE Valfons. — La presse radicale n*a en en vue, en nous signalant aux passions et aux colères da peuple...

Un membre à gauche. — Vous vous signalez yons-mêmes.

H. LE MARQUIS DE Valfons. — ... que d'en tirer quelque profit pour le parti républicain.

Plusieurs voix à droite. — Très bien ! très bien I

M. LE marquis de Valfons. — Jusqu'ici nous passions pour des bommes qui veulent ramener Tancien régime, le carcan, la dime... (Rires à gauche,) ... la tactique s'est usée, il faut en cbanger; et aujourd'hui nous sommes des conspirateurs qui voulons nous mettre en route, avec des canons, pour aller renverser le roi Victor-Emmanuel et remettre le pape sur son trône. (Mounements divers.)

Voilà la tactique nouvelle, et vous espérez qu'aux élections prochaines les candidats catholiques inspireront un effroi tellement insurmontable que le pays se jettera dans les bras des bons républicains. N'est-ce pas cela? (Oui! oui! à droite. — Rumeurs diverses,)

Je compte sur le bon sens et l'impartialité des populations pour déjouer ces combinaisons électorales.

M. Gambetta. — Alors, nous nous entendons avec les évoques? (Agitation prolongée.)

(M. de Valfons accuse la presse intransigeante de se livrer à des attaques violentes comtre les souverains étrangers.

M. Jules Simon demande la parole pour répondre à l'interpellation de M. Leblond.)

M. Jules Smoîi, président du conseil, ministre de l'intérieur. — Messieurs, les matières sur lesquelles j'ai à m'expliquer à cette tribune sont tellement délicates, elles touchent à tant de questions d'une nature si difficile à expliquer et quelquefois à comprendre, que, si vous ne me prêtez pas. Messieurs, une attention bienveillante, je viendrai difficilement à bout de la tâche que j'entreprends, de faire connaître ma pensée et celle du gouvernement avec la clarté de l'évidence.

11 y a là une question religieuse ; et puisqu'il y a une question religieuse, il faut que je commence, comme l'honorable M. Leblond, par circonscrire le terrain; il a dit qu'il n'apportait à la tribune aucune attaque contre la religion catholique ; pour moi, je fais une déclaration un peu diffé'> rente ; non seulement je déclare que je n'attaque pas la

religion catholique, mais je déclare que le gouvernement ne tolérerait aucune attaque contre elle ; il a le devoir de faire respecter tous les cultes qui existent dans notre pays ;il a le devoir de faire respecter la liberté de conscience,il a le devoir de faire jouir les catholiques de tous les droits que la Constitution et les lois de notre pays leur assurent. Jamais, en aucune circonstance, il ne faillira à ce devoir : et non seulement il a la volonté d'assurer tous les droits légaux de la religion catholique et du clergé catholique, mais il professe pour la religion et pour le clergé un respect profond et sincère... (Très bien! au centre et à droite.)

M. Benjamin Raspail. — Amen! {On rit.)

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — ... ct il uc dépendra pas de lui que ce respect ne soit pas partagé par tous nos concitoyens.

Je circonscris ainsi la question, et il faudi'ait faire violence à toutes les paroles que je prononcerai pour trouver un seul mot dont puisse se trouver blessé un catholique sincère.

Un membre à droite, — Et indépendant !

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Maintenant, Messieurs, je parle de la situation que les événements et nos lois ont faite dans notre pays au clergé catholique et à la religion catholique. Elle a aujourd'hui en France autant et plus peutêtre de liberté qu'elle n^en a jamais eu.

Certainement il y a eu une époque où la religion catholique était la religion de l'État; c'était un crime public de ne pas faire profession de ses dogmes. On était alors, vous le savez, poursuivi comme protestant ou relaps.

Aujourd'hui, il est vrai, toutes les religions sont égales, elles ont des droits égaux, elles sont libres au même titre ; l'État ne connaît pas la religion des citoyens. (Très bien! sur divei'S bancs.) Les catholiques, je pense, acceptent cette situation sans la regretter.

Il est donc vrai qu'ils ont aujourd'hui moins de droits contre autrui qu'ils n'en avaient autrefois, mais ils ont, je le répète, plus de droits pour eux-mêmes, et ils ont, à l'heure qu'il est, plus de libertés que ne leur en ont jamais donné ni la Restauration...

M. Madier DE MoNTJAU. — Hélas !

M. LE président du conseil. — ...ni l'ancien régime, ni même le régime qui a précédé immédiatement la République. (Très bien! à gauche et au centre.)

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