MINISTÈRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES
Les séances du 10 et du H novembre furent consacrées au budget des ministères de l'agriculture et des affaires étrangères. — Le chapitre 111 du budget des affaires étrangères donna lieu à un débat important que nous reproduisons in extenso :
M. LE PRÉSIDENT. — Sur le chapitre III (Traitements des
agents politiques et consulaires, 7,583,200 fr.), il y avait un amendement de M. Tirard, mais il a été retiré. M. Madier de Montjau. — Nous le reprenons.
M. LE PRÉSIDENT. — Voici le texte de cet amendement repris par M. Madier de Montjau et plusieurs autres de nos collègues :
« Supprimer le crédit de \ 10,000 fr. destiné au traitement de l'ambassadeur de France près le souverain pontife à Rome. » (Mouvements divers,)
La parole est à M. Madier de Montjau.
M. Madier de Montjau. — Je serai très bref. Je ne crois pas que la demande de prise en considération de T amendement que mes amis et moi nous avons Thonneur de vous soumettre, ait besoin de longs développements.
Tant que le pape a été souverain temporel, une ambassade française auprès de lui avait sa raison d'être. Du jour où, le pouvoir temporel lui échappant, il n était plus que le prince spirituel des catholiques, un ambassadeur de la France auprès de lui n'était plus lui-même qu'une négation formelle et affligeante des principes les plus vénérables de notre droit public.
La France n'est plus un pays de religion d'État; elle est laïque, et son gouvernement n'a pas plus à s'inquiéter de telle croyance que de telle autre depuis que la liberté de conscience absolue a été proclamée en 1789. De ce jour, à l'étranger comme à l'intérieur, il n'a eu à se préoccuper que d'intérêts français, pas le moins du monde d'intérêts religieux. {Très bien! très bien! sur quelques bancs à gauche. — Interruptions à droite,)
M. de la Bassetière. — Il n'y a pas d'intérêt plus français que celui-là.
M. LE comte de Douville-Maillefed. — C'est voti'e opinion, ce n'est pas la nôtre.
M. DE Baudry-d'Asson. — La France est catholique avant tout et elle veut maintenir son ambassadeur à Rome.
M. Madier de Montjau. — Or, entretenir un ambassadeur auprès de la papauté, c'est, à la représentation des intérêts temporels suffisamment représentés par l'ambassadeur accrédité près du roi d'Italie, ajouter celle de ces intérêts spéciaux que les lois fondamentales de la France, que les principes essentiels de son droit public ne reconnaissaient
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pas, et qui de moins en moins doivent être officiellement reconnus et patronnés. {Très bien! sur les mêmes bancs à gauche.) Mais il y a une autre raison plus décisive encore de ne pas maintenir une institution profondément regrettable, je le répète.
Quand le Concordat fut signé, le pape n'avait pas encore été proclamé infaillible. Près du souverain temporel et non infaillible, on pouvait croire à l'influence comme à l'utilité des représentants des puissances étrangères. Mais, du jour où le pape est devenu infaillible, que pouvez-vous attendre de l'influence de votre ambassadeur? {Très bien! très bien! sur plusieurs bancs à gauche,)
Avant, il ne pouvait pas grand'chose; depuis, il ne peut plus absolument rien. Aujourd'hui, ce fonctionnaire que vous entretenez près de la papauté est donc tout à la fois la négation des principes sacrés par excellence que notre Révolution de i789 a proclamés, et une inutilité complète, puisque d'un infaillible vous ne pouvez et ne devez attendre ni concession ni temporisation, rien! {Très bien! à gauche.) Voilà en vertu de quels principes et de quelles vérités incontestables nous venons, au nom de tous ceux qui aiment la justice et le droit, au nom tout particulièrement de tous ceux qui ne sont pas catholiques, vous demander de ne pas continuer à faire payer à ceux-ci le représentant d'intérêts exclusivement catholiques que la loi ne reconnaît pas.
Oui, au nom des libres penseurs, comme de ceux qui professent une autre religion que la religion catholique, nous vous disons : Ne nous imposez pas des charges sans compensations, la contribution à une dépense dont le plus clair avantage est de méconnaître notre véritable état politique, de violer notre droit public. {Applaudissements sur quelques bancs à gauche.)
M. LE DUC Decazes, ministre des affaires étrangères. — J'ai pu l'honneur d'exposer devant la commission du budget les considérations qui nous faisaient penser que le maintien de l'ambassade de France près le saint-siège était d'absolue nécessité. Ces considérations ont frappé les esprits éminents auquels je m'adressais. L'amendement a été repoussé par la commission du budget et retiré par son auteur. Je viens vous demander de vous associer au vote de votre commis* sion et vous proposer le maintien de cette ambassade, que
le gouvernement considère comme absolument nécessaire.
Cette souveraineté particulière, d'ordre spécial, j'oserai dire supérieur, puisqu'elle rayonne et fonctionne dans le monde des idées et des consciences... {Très bien! très bien!) et qu'elle a été appelée la souveraineté spirituelle, — cette souveraineté, dis-je, a droit à nos hommages, à nos respects, à nos déférences. Elle est l'objet du culte, la consolation et l'espoir de trente millions de catholiques en France, et nous n'entendons ni abandonner leur cause ni désoler leur cœur.
J'ajoute que, dans un autre ordre d'idées, la présence d'un ambassadeur de France près le saint-siège est encore d'absolue nécessité. Il lui faut veiller à l'observation de ce grand traité que notre honorable collègue me paraît avoir jugé trop sévèrement.
Malheureusement pour lui, ce jugement n'a pas été ratifié par l'histoire, et il ne l'est pas davantage par nos contemporains : je veux parler du Concordat qui a réglé avec tant de prévoyance et de sagesse les rapports entre TÉglise et l'État et qui est la garantie de la paix religieuse. Notre ambassadeur doit aussi veiller à toutes les questions relatives à la nomination des cardinaux, à l'institution des évoques, comme au règlement de ces graves questions auxquelles donne lieu sans cesse le protectorat que nous exerçons dans l'empire ottoman sur les corporations relevant du rite latin, et, dans l'extrême Orient, sur les missions chrétiennes. Remarquez-le, Messieurs, tous ceux qni croient à la mission de charité et de civilisation que le christianisme poursuit dans le monde, ne comprendraient pas et se révolteraient à la pensée que la France abdiquât ce rôle et rompît ses relations diplomatiques avec cette grande œuvre de la protection et de la propagation de la foi. {Très bien ! très bien ! à droite,)
Enfin, voudriez-vous que la France ne fût pas représentée auprès de ces assises solennelles de la catholicité qui s'appellent les conclaves et les conciles, qu'elle ne prît pas sa place à côté des autres nations catholiques qui, elles, ont conservé la leur?
C'est ainsi que, quel que soit le point de vue auquel vous vous placiez dans l'ordre religieux comme dans l'ordre politique, vous trouverez un intérêt immédiat et considérable au maintien de notre représentation près le saint-siège, et,
da moment où cette représentation doit être maintenue, Yoas reconnaîtrez aussi qu'elle doit rester digne de la France et digne du pouvoir auprès duquel elle est accréditée. {Très bien! très bien!) M. LE PRÉSIDENT. — La parole est à M. Gambetta.
M. Gambetta. — Messieurs, je suis chargé par mes collègues de donner les motifs pour lesquels la commission du budget vous propose de maintenir Tarnbassade du Saint-Siège; ce n'est pas que ces motifs diffèrent complètement de ceux qui ont été développés à cette tribune par l'honorable ministre des affaires étrangères, mais les raisons que M. le ministre a données ont besoin d'être complétées pour avoir toute la pensée de la commission du budget.
Votre commission. Messieurs, n'a pas cru qu'il lui appartînt de résoudre une question qui mettait en discussion l'existence d'un contrat international qui lie la France au Saint-Siège pour les rapports de l'Église de France, de la catholicité française avec le Saint-Siège. C'est là un problème d'une étendue, d'une portée considérable, semé de difficultés, qui touche à des intérêts si mêlés et si puissants, qu'une commission financière ne pouvait le trancher, ni même l'effleurer sans sortir des limites de sa compétence. {Très bien/ très bien/ à gauche et au centre,)
Je dirai cependant que les arguments par lesquels l'honorable M. Tirard a défendu son amendement, les raisons qu'il a fait valoir à l'appui, étaient d'une telle gravité, d'une telle importance, qu'ils ont causé dans la commission du budget, — je le dis à son honneur, — une hésitation véritablement significative.
Messieurs, l'argumentation de M. Tirard était fondée sur des considérations de politique extérieure, et était appuyée d'ailleurs sur des faits pris dans l'histoire des cinq dernières années, de nature à impressionner vivement une commission parlementaire,
faits que notre honorable collègue avait recueillis au cours d'un voyage en Italie. C'était en quelque sorte le compte des griefs que la politique un peu trop ultramontaine suivie en France a pu faire naître en Italie, et c'est pourquoi la commission a montré cette hésitation dont je vous parlais tout à l'heure. Aussi a-t-elle tenu à dire à l'honorable ministre des affaires étrangères que, tout en maintenant l'ambassade de France auprès du Saint-Siège, elle se croyait obligée à bien dégager son sentiment à l'égard de l'Italie.
11 ne faut pas, en effet, Messieurs, qu'au-delà des monts, on puisse penser, comme certains écrivains ont cherché à le faire croire, que le maintien de l'ambassade de France auprès du Saint-Siège s'inspire en quoi que ce soit d'une passion religieuse ou d'une passion hostile à un degré quelconque à l'unité du royaume italien. {Très bieni 1res bien! et applaudissements à gauche et au centre,)
Nous estimons, au contraire, que des relations de plus en plus étroites entre l'Italie et la France sont conformes à l'intérêt des deux peuples et à l'intérêt général de l'Europe. [Nouveaux applaudissements,)
Par conséquent, nous ne voudrions à aucun degré qii'il pût planer une équivoque, une interprétation fâcheuse sur le vote que votre commission du budget vous propose de rendre. [Très bien ! t7'ès bien I)
Et maintenant que nous avons isolé la question, au point de vue concordataire, qui n'est pas de notre compétence, et au point de vue de la politique extérieure, sur laquelle nous tenons à manifester énergiquement et nos sentiments et nos sympathies, que reste-t-il. Messieurs? Il reste une question de convenance gouvernementale, une question d'intérêt français, car on a beau être libre penseur, — et je le suis autant que qui que ce soit, en invoquant la liberté et la dignité de ma raison [Très bien! très bien! à gaucfie), — on ne peut méconnaître, quand on vit dans un pays qui
a le passé et rhéritage de la France, que ce serait faire une politique détestable que de ne pas tenir un très grand compte, dans les relations de la France avec Textérieur, de ce que j'appelle, avec Thistoire et avec les traditions diplomatiques du pays, la clientèle catholique de la France dans le monde. {Mai^ques d'assentiment à gauche et au centre,)
Donc, nous pensons que les événements qui se sont accomplis et ceux qui se préparent, qui peuvent d'un jour à l'autre mettre en question l'exercice du droit réservé à la France en matière d'élection papale, ne nous permettent pas, quelles que soient nos tendances et nos préférences, de nous désintéresser d'un aussi grave événement ; et au nom de l'intérêt de son gou* vernement et de l'intérêt de la paix intérieure du pays... {Très bien! très bien/), mais pour ces raisons uniquement, je crois que la Chambre n'hésitera pas à ratifier les décisions de la commission du budget. [Applaudissements à gauche et au centre,)
M. LE PBÉsiDENT. — La pafole est à M. Tristan Lambert. {AiUBVoix! aux voix! à droite. -■ Parlez! à gauche,)
M. LE BARON Tristan Lambert. — Messieurs, ayant la ferme intention, dans le scrutin qui va s'ouvrir, de voter le maintien de l'ambassade à Rome, je crois devoir expliquer mon vote, surtout après les paroles que viens de prononcer l'honorable M. Gambelta.
En votant le maintien de l'ambassade à Rome, j-entends voter, — je parle pour moi personnellement, bien entendu, - le maintien de l'ambassadeur non seulement auprès du chef suprême de l'Église et du pontife infaillible... {Bruyantes exclamations à gauche,) maiis aussi auprès du pontife-roi... {Nouvelles exclamations et rires à gauche,) Oui,du pontife-roi! {Aux voix ! aux voix !)
M. Madier de Montjau. — Messieurs, lorsque, pour maintenir l'ambassade qu'il défend, M. le ministre des affaires étrangères a parlé des vingt millions de catholiques de France, M. le ministre des affaires étrangères s'est cru encore en pays de religion d'État, tout au moins sous le régime
de la charte de 1830 qui, ne pouvant ressusciter la religion d'État, la remplaçait de son mieux par la constatation du nombre des citoyens classés dans la catégorie des catlioli* ques et par la reconnaissance d'une religion de majorité.
Mais aujourd'hui nous pouvons dire au gouvernement : Vous n'avez plus à vous occuper même de cette question de nombre : vous êtes censé l'ignorer. {Très bien ! sur plusieurs bancs à gauche.) C'est la seule réponse que j'aie à faire à M. le ministre. {Rires à droite, — Marques d'approbation sur divers bancs à gauche.)
Je regrette que l'honorable M. Tirard ne soit pas resté sous l'influence des impressions qu'il avait autrefois rapportées de son voyage d'Italie, et qu'il n'ait pas cru devoir maintenir par conséquent et défendre l'amendement qu'il avait d'abord proposé avant nous ; car ces impressions étaient bonnes, elles étaient conformes à celles de tous les voyageurs animés d'un esprit libéral qui ont habité et étudié rilalie, et qui ont pu y voir quelle y fut en tout temps l'influence des ambassadeurs des puissances européennes sur la papauté, quand la papauté était en désaccord avec ces puissances et qu'elle n'était pas forcée de subir leurs volontés. Ces impressions étaient conformes aussi à celles que fait éprouver à tout lecteur impartial la lecture de l'histoire d'Italie des vingt-cinq dernières années, sombre histoire où nous avons constaté, non sur les dires de radicaux, de libres penseurs, mais sur ceux des hommes des derniers gouvernements, ce qu'on obtenait ou, pour dire mieux, à quel point on obtenait peu de la papauté, même quand on ne lui demandait que justice ou pitié, quand on invoquait l'humanité en opposition avec la politique odieuse, cruelle, inhumaine de la cour pontificale de Rome contre tout ce qui lui faisait seulement ombrage. {Murmures à droite, — Applaudissements sur plusieurs bancs à gauche,)
Il s'agit de savoir si vous voulez continuer de vous montrer officiellement, solennellement sympathiques à cette puissance, qui compte encore çà et là quelques adhérents fervents, mais de laquelle se sépare le monde,
M. DE Baudry-d'Asson. — Us sont plus nombreux que vous le pensez, ses adhérents !
M. Madier de Montjau. — Et quand M. le président de la commission du budget nous parle des éventualités en vue
5fl CHAMBRE DES DÉPUTÉS.
desquelles il souhaite voir maintenir un ambassadeur auprès de la papauté, je lui réponds que ces éventualités seraient une des raisons principales qui me la feraient supprimer.
En effet, en présence de ce sentiment de F Europe tout entière dont je parlais tout à l'heure, de cette tendance qui, de plus en plus, Féloigne de la papauté moderne et infaillible, pressés par nos évoques, que vous pourrez voir à Toeuvre chaque jour, pressés par leur clientèle que je ne tiens pas, moi, à avoir derrière moi...
Que ferez-vous quand vous vous trouverez avec un ambassadeur au Vatican, ayant à agir à côté de tous les autres gouvernements européens?
Quand ils pèseront sur le conclave pour en faire sortir au moins un pape qui ne soit pas un trop ardent et trop violent ennemi de la liberté, dont Finfaillibilité ne soit pas trop lourde et trop dure au monde, que ferez-vous, vous, France? Vous ferez-vous contre eux le champion de Tultramontanisme? Et alors quelles seront les conséquences ? Prendrez -vous, au contraire, le parti de la liberté, de F esprit moderne ? Mais alors, d'autant plus ardents, plus acharnés contre vous que vous aurez voulu garder voix au chapitre, vous verriez vous attaquer, vous insulter du haut de la chaire, dans leurs mandements, partout, tous les évoques et leur clientèle catholique, qui trouveront que vous ne faites rien, si vous ne leur donnez pas, si vous ne les aidez pas, du moins, à se donner un pape jésuite.
Allons! la clientèle catholique que vous voulez conserver ne vaut pas cela! Supprimez-moi ^ette ambassade et mettezvous dans le courant du monde ! {Applaudissements sur plusieurs bancs à gauche.) M. Keller. — Je demande la parole.
M. LE PRÉSIDENT. — La parolc est à M. Gambetta. M. Gambetta, — 11 est bien certain qu'on vient de donner la vraie raison pour le maintien d'une ambassade à Rome. Car Fhonorable préopinant vous a dit en terminant que FEurope, que les divers gouvernements européens s'occuperaient, dans Féventualité que j'ai indiquée, et qui était d'ailleurs dans la pensée de la Chambre, de la nature, du caractère et de la portée de F élection qui aurait lieu. Eh bien, je vous le demande, à moins de n'être plus un gouver-
nemeut, pensez-vous que vous puissiez vous tenir en dehors de Faction de tous les autres gouvernements ? {Très bien! sur divers bancs»)
Je ne relèverai pas tout ce qu il y a d'étranger à la question qui vous était soumise, dans les termes où elle a été posée par M. le ministre des affaires étrangères, parce que -ce serait rouvrir le débat, ce serait renouveler la querelle des investitures ; or, Messieurs, nous en sommes au budget et nous avons à résoudre une question essentiellement pratique. {Marques d'approbation.)
M. LE PRÉSIDENT. — M. Kcllcr a la parole. {Aux voix! aux voix ! à gauche, — Parlez ! parlez ! à droite,)
M. Keller. — Messieurs, je ne puis pas laisser passer sans protestation les paroles blessantes pour le souverain pontife qui sont tombées du haut de cette tribune. {Exclamations à gauche,)
M. de Baudry-d'Asson. — Très bien ! très bien !
M. Keller. — Ces paroles sont blessantes non seulement pour le pape, mais pour tous les catholiques qui l'entourent de leur respect et de leur dévouement. {Approbation à droite,)
C'est unii[uement pour exprimer ce sentiment que j'ai pris la parole.
Quant à la question romaine en elle-même, je comprends trop bien les difficultés de la situation présente, les embarras que nos derniers désastres ont Jégués à la France, pour penser qu'elle puisse être traitée en ce moment. Je ne vous dirai donc pas ce que je pense des événements qui se sont passés en Italie, pas- plus que je ne viendrai traiter ici la question de l'Alsace et de Ja Lorraine. Ce sont là des questions réservées que l'avenir seul tranchera.
En attendant, vous devez le reconnaître, ceux qui ont ressenti de la façon la plus vive et la plus douloureuse les événements qui se sont accomplis au-delà des Alpes se sont imposé un silence patriotique... {Très bien! sur plusieurs bancs à droite.) et en cela, je l'affirme ici...
M. Gambetta — Ce n'est pas la question !
M. Keller. — ... ils se sont inspirés des sentiments du saint- père lui-même qui, plein d'affection pour la France... {InteiTuptions à gauche,) a toujours été préoccupé de ne pas augmenter ses difficultés. {Nouvelles interruptions à gauche,)
Oui, Messieurs, nous avons gardé le silence lors du départ de rOréwogwe, et si j'ai bonne mémoire, à cette occasion, le saint-père a adressé au Président de la République une lettre touchante qui atteste les sentiments que j'indiquais tout à l'heure.
Nous avons gardé le silence, à une époque plus rapprochée de nous, lorsque l'Italie a choisi pour la représent»? auprès du gouvernement français un homme dont le nomse liait aux souvenirs néfastes de Castelfidardo. (Bruyantes protestations à gauche et cris : A l'ordre ! à l'ordre ! — Très bien! sur quelques bancs à droite.)
M. Gambetta. — Je demande la parole.
M. BoRRiGLioNE, au milieu du bruit. — Je proteste contre les paroles malveillantes que l'on vient de prononcer à rencontre du général Gialdini, bien que, dans cette enceinte, un homme comme lui n'ait besoin d'aucune défense.
Un membre à gauche, s'adressant à M. Keller. — C'est là la réserve dont vous parliez !
A gauche, — A l'ordre! à l'ordre!
M. LE PRÉSIDENT. — Vcuillez faire silence. Messieurs, et permettre à l'orateur d'expliquer sa pensée.
M. Horace de Choiseul. — Si M. le ministre ides affaires étrangères fait son devoir, il lui répondra !
A gauche, — A l'ordre ! à l'ordre !
M. Keller. — Vous pourrez tous répondre. Messieurs ; veuillez me laisser terminer.
Sur quelques bancs que vous siégiez, vous devriez nous savoir gré de cette réserve, et elle devrait vous éviter des paroles comme celles que nous avons entendues sortir aujourd'hui de la bouche de M. Madier de Montjau. (Exclamations sur plusieurs bancs à gauche et nouveaux cris : A l'ordre ! à l'ordre!)
M. le ministre des affaires étrangères. — Je demande la parole.
M. le président. — M. le ministfe des affaires étrangères a la parole.
M. le duc Decazes, ministre des affaires étrangères, — L'honorable orateur qui descend de cette tribune avait le droit, en commençant son discours, d'évoquer les souvenirs d'un passé douloureux, et il pouvait justement vous rappeler qu'alors que la France était malheureuse et que pas une
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voix ne s'élevait pour la défendre ni pour la consoler, du fond de la basilique de Saint-Pierre le saint-père priait et pleurait avec nous. {Vive approbation et applaudissements à dvBUe et au centre, — Exclamaliom et rires sur plusieurs banes à gauche.) Vous avez grand tort, Messieurs, de vous récrier. Ceux
f||ntre vous, — et ils sont nombreux, — qui sur les champs e bataille ont servi le pays, doivent se rappeler avec quel bonheur les consolations et les prières étaient accueillies par les mourants. {Nouvelles marques d'approbation à droite. — Rumeurs à gauche.)
M. Alphonse Gent. — Elles ne partaient pas de Saint- Pierre, celles-là!
M. LE MINISTRE. — A Thcure suprême de ses souffrances, la France a recueilli des paroles de consolation, des paroles que nous ne devons pas oublier. {Bruit à gauche.)
M. Alphonse Gent. — Vous voulez faire passer les paroles que vous allez dire maintenant.
M. LE MiNisTBE. — L'honorablc collègue qui m'interrompt sent bien comme moi que nous avons un devoir de reconnaissance à remplir envers ces cœurs qui ont été tendres et affectueux pour nous, alors que tant de dévouements nous faisaient défaut. {Très bien! très bien! à droite et au centre.) Mais ce n est pas pour rappeler ces faits que je suis monté à la tribune; j'étais, hélas! condamné à un rôle plus douloureux : il me fallait protester contre les paroles qu'un de mes honorables collègues a apportées à la tribune, et qui contiennent contre le représentant d'un pays ami et allié... {Très bien! très bien!) une insulte directe, un outrage profondément pénible pour nous, et contre lesquels nous devons protester de toutes nos forces. {Vives marques d'assentiment et applaudissements sur un très grand nombre de bancs.)
Ce sont là les sentiments et les manifestations auxquels je vous demande, Messieurs, de vous associer... (Owi/ om*/ — Très bien! très bien!) Vous regretterez comme moi, nous regretterons tous profondément que de pareilles paroles aient été prononcées à une tribune française ; nous en ressentons vivement l'injustice, et tous ensemble nous protesterons contre elles. {Bravos et applaudissements prolongés.) M. LE PRÉSIDENT. — La parole est à M» Gambelta.
M. Gambetta. — Messieurs, vous voyez où peuvent mener les questions mal conduites I... (Très bien/ sur divers bancs,) A la passion et à l'injustice. Il y a une injustice qui a été commise et qui, ayant été commise d'une façon personnelle, doit être relevée d'une façon personnelle.
Le représentant que l'Italie a accrédité auprès de la France, le général Gialdini... {Très bien/) est, non seulement parmi nous, mais en Italie, le défenseur ferme et fidèle de la politique de son illustre chef, le roi Victor-Emmanuel. {Très bien! très bien!) Or, Messieurs, il n'y a pas dans toute l'Italie une âme plus française et plus dévouée à la grandeur de la France l [Bravos et applaudissements répétés à gauche et au centre.)
Tout à l'heure vous disiez qu'au milieu du silence lugubre de l'Europe, en 1870, une voix s'était élevée en faveur de la France au fond du sanctuaire du Vatican.
Il ne fallait pas oublier qu'une autre voix s'était fait entendre dans l'enceinte du Sénat italien, et que c'était la voix d'un homme de guerre aussi illustre sur les champs de bataille contre l'ennemi de son pays que sur ceux où il a eu la douleur de se rencontrer avec ses propres concitoyens. {Bravo! bravo!)
Le général Gialdini, à la tribune du Sénat italien, sentant quelle était l'importance de la lutte ouverte et engagée, non seulement faisait entendre en notre faveur, — et il y avait quelque courage à le faire à ce moment-là, — des paroles de sympathie et de consolation, mais encore réclamait une alliance, une action efTectivè avec la France. {Double salve d'applaudissements à gaucfie et au cent9*e.)
Voilà l'homme qu'on s'est permis de soupçonner et d'injurier dans une Assemblée française!
Messieurs, pour tout dire, pour tout résumer, quand nous volons ce crédit, nous le votons pour la France et non pour les ultramontains qui s'oublient à cette
tribune. {Nouveaux applaudissements à gauche et au centre. — Mouvement prolongé,)
L'amendement de M. Madier de Montjau est rejeté par 363 voix contre 85.