‹ Discours et plaidoyers politiques de Me [L] G (volume 4)Chapitre 13 sur 38 · II · texte numérisé non relu

II

tit BANQUET D'ANGERS.

dérat. Ces trois combinaisons ne s'entendaient entre elles, ne se ralliaient que sur un' point : faire un acte décisif de conservation et d'ordre, supprimer la République.

Mais, dès qu'il s'agissait de savoir au profit de qui serait fait cet acte de conservation si régulier, si loyal ; quand il fallait résoudre cette question, chacun tirait son prétendant, c'est-à-dire son épée.

Donc on ne s'est pas entendu. Et l'on peut dire qu'à mesure que les explications continuent entre les prétendants, le désordre s'accroît entre leurs partisans. {Vif assentiment,)

Pendant ce temps, que faisait le parti de la République ?

Il aurait pu , cédant à de légitimes soupçons , demander et, au besoin , réclamer publiquement qu'on mît un terme à ces menées. Il aurait pu, lui aussi, saisir son souverain de la question ; il aurait pu s'adresser au peuple, au pays; il aurait pu, lui aussi, faire son voyage de France pendant que d'autres faisaient le voyage d'Anvers. ( Vive approbation.)

Il n'en a rien fait et il n'a voulu en rien faire. Il a trouvé infiniment plus sage, plus expédient de démontrer aux regards de tous qu'il était véritablement le parti de l'ordre, et que ceux qui faisaient sonner si haut ce mot n'étaient que de vulgaires et impuissants agitateurs . (Applaudissements prolongés. )

Et rien que par son silence, par la correction de sa conduite, en prêtant au gouvernement établi « à l'homme qui est à la tête de ce gouvernement son concours et son appui , — appui de deux sortes : appui par omission et appui par action, — il a donné à quiconque a un esprit et une conscience dans ce pays la démonstration qui restait à faire, à savoir qu'il était un parti avant tout dévoué aux intérêts suprêmes du pays : à l'émancipation , à la délivrance de la patrie et à la paix sociale. [Nouvelle approbation.)

Il l'a démontré, et il y avait à faire cette démonstration plus qu'un intérêt, il y avait une vérité à sauver, — ce qui vaut mieux qu'un intérêt, — il fallait qu'il affirmât que, minorité par hasard dans l'Assemblée, il était la majorité dans le pays. {Oui/ oui/ — Applaudissements.)

Il fallait qu'il affirmât qu'il était la majorité, entendez-le bien, dans ce qui est la force, dans ce qui est la vie, dans ce qui est le mouvement.

Par conséquent il a dit : Nous laissons passer vos intrigues, nous les surveillons, mais elles ne nous émeuvent pas, parce qu'elles paraissent ridicules à la France. {Sensation,)

Cette vérité, il fallait la mettre en lumière; elle y est désormais, car vous voyez de quelle bouche tombent aujourd'hui les affirmations et les apostrophes. Vous sentez que ce n'est pas pour rien qu'aux yeux des hommes intelligents se déroule un pareil spectacle. Oui, voilà ce qu'a fait ce parti qui a mis son honneur et sa gloire , depuis la Révolution française, chaque fois qu'il l'a cru nécessaire , à ne marchander aucun sacrifice à la cause du droit; voilà ce qu'il a fait, parce qu'il connaît la situation de la France, parce qu'il sait que la République est un dépôt dont on a juré la restitution, parce qu'il veut que ce dépôt sacré soit gardé aussi fidèlement et aussi facilement que possible. Il a confiance ; et il ne craint pas de le manifester avec une loyauté qu'il serait criminel de tromper, et, dans sa confiance; il peut regarder faire ses ennemis, comme il peut donner à ses amis ces conseils de sagesse et de discipline qui n'excluent en rien ni la résolution ni la vigilance. {Vtf assentiment.)

Ce n'est pas pour rien qu'un peuple a traversé d'aussi cruelles épreuves. C'est que le parti républicain notamment, contre lequel, en définitive, depuis quarante-cinq ans, se sont exercées toutes les mesures répressives, a grandi, s'est développé, embrasse au-

Ui BANQUET D'ANGERS.

jourd'hui toute la nation. Car a-t-on assez parlé des persécutions, des violences dont il était Fauteur! Quel perpétuel thème à déclamation 1 Mais ouvrez donc rhistoire depuis quarante-cinq ans, et demandez-vous qui on a frappé, emprisonné, proscrit et déporté? Cherchez si ce sont les sensibles qui s'émeuvent, ou si ce ne sont pas eux qui, avec la sensibilité la plus grande, ont toujours impitoyablement frappé sur no\xs7 {Sensation,)

Non, nous ne sommes pas le parti de la violence, le parti de Témeute, ce n*est pas vrai ! {Très bien!) Ce qui est vrai, c'est que la Révolution française a apporté Tordre dans ce pays depuis qu'elle y a fait son entrée avec son cortège de bienfaits, qui, s'ils étaient connus par ceux mêmes qui en jouissent et en profltent, la rendraient inattaquable et invincible.

Oui, la Révolution française, depuis qu'elle a commencé, a apporté l'ordre : je le répète, parce que je sais combien il y a d'esprits timides, défiants, circonvenus, à qui l'on jette, comme un venin détestable, que l'esprit de la République est un esprit de désordre, un esprit anti-social ; c'est une calomnie, et on le sait.

* On dit que nous sommes les ennemis, ou plutôt que notre parti menace la propriété, la famille, la liberté de conscience; c'est là une calomnie qu'on colporte de chaumière en chaumière.

Notre parti, l'ennemi de la propriété, de la liberté de conscience, de la famille! 0 triple mensonge, et triples vipères qui colportez ce mensonge! Le parti républicain, le parti de la Révolution française serait l'ennemi de la propriété, lui qui l'a introduite dans le monde français! lui qui a pris les deux tiers de la fortune publique, qui ne payaient rien, qui étaient détenus par les mains que vous savez, pour les donner au travail par la division, par l'industrie, et qui a fait qu'à la place du domaine du roi, qu'à la place des

majorais^ il y a eu la propriété individuelle! La Révolution française, la République, c*est elle qui a donné la terre au paysan, qui Ta arraché de Tesclavage, qui Ta pris dans le limon, Ta enlevé au-dessus du sol, qui en a fait un propriétaire et un citoyen, qui en a fait un homme 1 {Applaudissements prolongés,)

Voilà, mes amis, ce qu'il faut vous attacher à dire si jamais vous vous trouvez en face d'imposteurs ou de victimes de Timposture ; dites-leur que c'est la Révolution française qui a constitué le dogme de la propriété individuelle par le travail, et que le parti républicain ne considère pas seulement la propriété comme un avantage matériel, mais comme une force intellectuelle qui est donnée à Thomme, dont elle assure la liberté d'esprit et garantit l'indépendance morale.

Ils disent encore que nous sommes les ennemis de la liberté de conscience, que nous persécutons les consciences. C'est encore une calomnie; nous sommes, au contraire, les champions de la liberté de conscience, de la liberté des cultes ; car j'imagine que, lorsqu'ils parlent de la pensée religieuse, ils ne peuvent nous assujettir à la défense d'une seule religion, la leur, de cette religion qu'ils veulent imposer à l'exclusion de toutes autres, de cette religion à laquelle ils ajoutent chaque jour de nouveaux dogmes qui révoltent les plus sincères d'entre eux, et dont ils ont le dessein de faire un bâillon sur toute bouche loyale, de cette religion qui, selon une parole célèbre, voudrait faire de chaque aHilié comme un bâton dans la main du voyageur.

Ou ils n'ont pas le droit de parler de religion, ou la liberté de conscience permet à chacun de s'exprimer sur les causes premières et finales du monde et de dire ce qu'il a appris ou ce dont il doute.

Cette liberté de conscience, sous quelque forme qu'elle se produise, de prière, de culte, de réunion

OU, au contraire, qu*elle soit la négation de toutes ces choses, est-ce le parti républicain qui Ta jamais poursuivie?

Ouvrez vos annales, et vous verrez quelle quantité d'hommes, se réclamant de notre opinion, ont payé de leur sang, de leur vie, la revendication de cette liberté! [Applaudissements.)

Voilà comment nous sommes les ennemis de la liberté de conscience !

Et quant à la famille, oh! ici, permettez-moi de le dire, avec une sorte de révolte, comment ! est-ce qu'il y a eu quelque part un dogme plus inviolablemeni établi que le dogme de la famille par la Révolution française? C'est elle qui a affranchi l'homme par le mariage civil; c'est elle qui a arraché, qui a délivré tous ces parias de l'ancienne société, — juifs et protestants, — dont on ne faisait que des bâtards, que des adultérins, quand l'Église n'intervenait pas. {Applaudissements,)

N'est-ce pas encore la Révolution française qui a détruit le privilège jusque dans les successions, en déclarant l'égalité des enfants dans les partages, faisant ainsi disparaître cet attentat, qui consistait à dépouiller les uns au profit d'un seul, dans les familles, pour satisfaire l'orgueil de la race?

Voilà les hommes qui attaquent la famille 1

Non ! non ! Il n'est pas permis de soutenir ces accusations sérieusement. Des documents, des preuves, on pourrait en apporter par milliers; mais, si l'on vous en demande, répondez avec l'indignation légitime d'hommes qui connaissent ces grands faits, quand vous vous trouverez en face d'ennemis qui, les connaissant, les nient parce qu'ils vivent de la sottise humaine.

Eh bien, cette Révolution française, elle n'est pas achevée, et c'est là le malheur dont vous souffrez ; elle n'est pas achevée, parce qu'il s'est mis à la tra-

verse des dynasties, des rois, des prétendants, des aventuriers, des scélérats qui ont marqué d'une tache de sangla plus belle page de notre histoire ; mais, à cause de cela, doit-on méconnaître Tesprit de la Révolution française? Doit-on repousser l'égalité du travail, l'égalité devant la justice, devant les charges, l'égalité dans la famille, dans les successions, la substitution de la raison et de la justice aux caprices, aux fantaisies, aux vengeances et aux absurdités de la monarchie? Faut-il tout abandonner au bénéfice de gens qui n'auraient même ni le talent, ni l'énergie, ni le caractère de nous ramener à l'ancien régime?

Cette Révolution française a été menacée, elle l'est tous les jours; on se livre contre elle à des attaques, à une sorte de fabrication mensongère, mais demandez au paysan, à l'ouvrier, au bourgeois, à tous ceux qui ont le sentiment de la vérité, demandez-leur s'ils veulent tout laisser compromettre par un ramassis d'impuissants et d'incorrigibles? {Applaudissements.)

Ce qui fait que j'ai foi dans l'avenir, c'est que ce serait trop odieux et que la démocratie est tellement le sol sur lequel nous marchons et l'air que nous respirons, que tout cela est comme non avenu. Enfin, pour^ quoi ne le dirais-je pas? ce qui ajoute à ma foi dans l'avenir, c'est qu'il me semble que celui qui est à la tète du gouvernement ne peut oublier ni son origine, ni ses études, ni les leçons de l'expérience; il sait, il doit savoir qu'il y a quelque chose de plus beau que d'avoir écrit les annales de la Révolution française, c'est de l'achever, en couronnant son œuvre par la loyauté et la sincérité de son gouvernement. [Applaudissements prolongés, — Cris répétés de : Vive la République! Vive Gambetta!)

Prononcé le 18 avril 1872

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