AU BANQUET COMMÉMORATIF DE LA NAISSANCE DU GÉNÉRAL HOCHE
La République française du 26 juin i872 publiait les lignes suivantes :
(c Le banquet commémoratif de la naissance du général Hocbe a eu lieu bier, le 24 juin, à Versailles, à Tbôtel des Réservoirs. Deux cents à deux cent cinquante citoyens y assistaient. On remarquait, parmi les personnes présentes, un grand nombre de députés appartenant au groupe de l'Union républicaine, et tous les députés de Seine -et-Oise.
« M. Tbiers et M. Barthélémy Saint-Hilaire, tous les denx élus le 8 février dans le département de Seine -et-Oise, s'étaient excusés par une lettre de M. Bartliélemy Saint-Hilaire, dont il a été donné lecture et qui a provoqué les plus vifs applaudissements.
« Trois discours ont été prononcés, le premier par M. Rameau, maire de Versailles, qui a bu à la mémoire du général Hoche ; le second par M. Gambctta, qui avait été élu, le 8 février i87i, dans le département de Seine-et-Oise, et qui était invité à ce titre ; le troisième par M. Feray d'Essonnes, député de Seine-et-Oise, qui a porté la santé de M. Tbiers, président de la République. »
Voici le discours de M. Gambetta :
Messieurs et chers Concitoyens,
Après les paroles que vous venez d'entendre, on a bien voulu me demander d'ajouter quelques mots. Je
serai aussi bref que me le permettra Témotion que je ressens au souvenir de l'homme illustre que nous venons honorer ensemble.
Et tout d'abord, il faut bien que je me décharge d'une dette que j'ai contractée envers vous depuis longtemps.
Je dois vous remercier d'abord de ce que vous avez bien voulu, dans cette réunion à laquelle assistent tous vos députés, ceux que vous avez nommés le 8 février comme ceux que vous avez nommés depuis , me convier à ce banquet d'union, de concorde, et d'où vous avez exclu tout esprit de système. [Approbation,)
Je dois en outre vous remercier, ce que je n'ai pu faire encore personnellement, d'avoir bien voulu, à cette époque funèbre oîi nous ramènent tous nos souvenirs, au moment oh l'on procédait, sous les pas de l'invasion, à l'élection de l'Assemblée, me désigner pour député en face même du quartier général. {Nouvelle approbation. — Bravos,)
Je ne veux que passer sur ce fait, et croyez bien que je serais profondément blessé qu'on vît, dans ces paroles, aucune intention personnelle; mais je tiens à saisir l'occasion de dire publiquement, et je voudrais que ma parole allât jusqu'au fond de la France , de proclamer combien a été héroïque , noble et digne de ce fils glorieux dont nous célébrons la mémoire, la ville de Versailles, et les magistrats placés à sa tête , en présence de l'occupation militaire étrangère. [Très-bien! — Salve d'applaudissements,)
Je parle ainsi, quoi qu'il puisse en coûter à la modestie de ceux qui m'écoutent et dont le plus grand nombre ont été à la fois témoins et victimes de l'occupation de ces redoutables ennemis, qui, grâce à vous savez quelles criminelles défaillances, ont pu venir camper, en regard de Paris, dans cette ville dont le passé rappelle la gloire de la vieille monarchie déchue, comme aussi la gloire de la première républi-
que qui Ta chassée pour toujours. [Oui! — Trk bien! — Applaudissements.)
C'est que j'ai su, Messieurs, c'est que j'ai connu par le détail le rôle de M. Rameau pendant cette occupation; j'ai appris, — ce que beaucoup trop de gens ignorent, — avec quelle ardeur, quelle sagesse, quelle prudence, avec quels sentiments dignes d'un Français patriote, avec quelles vertus d'un magistrat intègre et indépendant, il a lutté pied à pied en face d'un adversaire, — vous savez quel il étiiit ! — il a combattu jusqu'au bout pour votre dignité et pour votre honneur. [Approbation unanime, — Bravos,)
Je n'ai qu'un mot à dire à l'honneur de ceux qui, groupés autour de lui, associés à son œuvre, composaient le conseil municipal. Ils se sont toujours tenus fermes devant l'ennemi et ils n'ont pris aucune part, ni de près ni de loin, à ces capitulations qui, pour n'être pas militaires, n'en étaient pas moins indignes. [Nouvelle approbation générale, — Bravos.)
Aussi bien est-ce ici un lieu véritablement bien choisi, une occasion excellente à travers les amertumes et les tristesses de l'heure actuelle, pour se retourner vers le passé, pour évoquer une image chérie et pour chercher, non pas ce que nous aurait enseigné naguère la satisfaction d'un patriotisme orgueilleux, mais les leçons austères qui nous permettront de fonder enfin notre prospérité intérieure et de reprendre en même temps notre grandeur dans le monde.
Oui, Hoche fut tout ce que l'on vous disait tout à l'heure : un grand citoyen, un capitaine d'élite, un homme d'État, un homme de guerre, un politique, un administrateur, une grande conscience et un grand héros. Hoche est une des plus nobles, une des plus radieuses, une des plus attirantes figures de la Révolution, et l'on ne saurait trop, dans le parti républicain, revenir sans cesse à ce grand modèle, non pas
pour y chercher une imitation que ne comportent ni notre temps, ni nos mœurs, ni le milieu ambiant qui nous entoure, mais pour y choisir, avec intelligence, ce qui doit être et rester comme un enseignement permanent et profitable dans nos sociétés modernes. Car, c'est là le but de cette réunion, Messieurs, et c*est dans ce seul but qu*il est bon de ravoir fondée. G*est afin que tous nous puissions nous retremper au feu du patriotisme d*un héros comme le général Hoche; c*est pour cela aussi qu'il est juste de lui donner, de lui reconnaître la maîtrise souveraine et le premier rang dans cette fête.
£h bien! Messieurs, puisque nous sommes ensemble, recherchons donc sous Tinfluence de quelles conditions, avec le concours de quels éléments cette fortune, qui semble fabuleuse et qui paraît tenir du roman plus que de Thistoire, est échue à Hoche.
On vous Ta dit : Hoche était le fils d'un homme attaché au chenil de la monarchie. {Explosion de bravos et d'applaudissements.) 11 est bon que cette ville de Versailles offre ce contraste de réunir à la fois dans son histoire le passé et l'avenir, ce qu'il y a de plus haut et de plus illustre dans la monarchie et ce qu'il y a de plus généreux, de plus spontané et, disons le mot dans la noble acception qu'il comporte , de plus noblement révolutionnaire. [Bravos prolongés.)
Car, et c'est là l'enseignement que je voudrais surtout retirer de la vie de Hoche, c'est que cet homme, qui fut à la fois, comme on vous le disait^ un grand capitaine, un diplomate, un administrateur consommé, d'une moralité à toute épreuve, reçut de la Révolution qui l'avait fait, de ses idées, de ses principes, de ses aspirations quïl conserva toujours avec une scrupuleuse fidélité, une autorité, un prestige, une influence qui, tout à l'heure, si vous me permettez de retracer les grandes lignes de sa vie, en feront un homme complet.
Fils de la Révolution, enfant du peuple créé par la Révolution, dont il faut savoir débarrasser toutes les merveilles des emportements, des aveuglements momentanés qui ont pu la ternir, par cette Révolution qu'il ne faut voir que dans ses progrès, dans ses grandeurs et dans son immense influence sur Thumanité; — fils de cette Révolution, mère des hommes comme des peuples, Hoche lui resta toujours fidèle, ce qui ne Tempôcha pas d'être le plus modéré des hommes , le diplomate le plus adroit, l'administrateur le plus habile et le plus avisé des capitaines.
Tout jeune, Hoche entre dans les gardes françaises, il assiste et collabore à la prise de la Bastille, la plus grande date révolutionnaire; il ne se dément pas plus tard, et dans toutes les journées on le retrouve. A Tbionville, il fait des prodiges ; à l'armée des Ardennes, il inaugure le système nouveau et hardi des reconnaissances, qui le fait remarquer par le général Leveneur qui se l'attache ; on l'envoie à Dunkerque qu'il débloque; puis il est désigné comme suspect et il vient se constituer prisonnier. Croyez-vous qu'il s'en émeuve? Du tout : il reste le fils de la Révolution. Il comparait devant ses juges, s'explique, affirme nettement ce qu'il pense, sans rien rejeter de ses idées, on l'acquitte et on le fait brigadier.
On l'envoie immédiatement à l'armée de Moselle.
C'est là qu'il apparaît avec cette figure d'une si étonnante pureté, cette décision d'esprit, cette promptitude de résolution qui en font véritablement un homme nouveau dans des temps nouveaux. ( Vif$ applaudissements,)
En effet, dans quelle situation arrive-t-il prendre le commandement de l'armée de Moselle?
Ce qu'on appelait l'armée de Moselle, c'était une troupe composée de 15 à 20,000 hommes, mal armés, mal équipés, avec l'indiscipline partout. Les chefs n'étaient pas obéis; les soldats mettaient, permettez-
moi le mot, le gaspillage jusque dans les vivres qu'on volait; partout enfin on ne voyait que la confusion, le désordre et l'indiscipline.
Hoche arrive, et nous voyons aussitôt apparaître un des symptômes les plus visibles de la grandeur de ce caractère, de la nouveauté de cette méthode révolutionnaire.
Dès son arrivée, il aborde immédiatement les soldats, interroge les officiers, ouvre les rangs, se rend compte de tout et parle sévèrement quand il le faut. C'est là qu'il fit cet admirable choix de lieutenants, parmi lesquels Michel Ney.
Il questionne les hommes, les juge sur un mot, leur donne sa confiance, ou bien il reste impénétrable; il fait sortir tout de suite des rangs ceux dont il apprécie le mérite; il fallait des hommes nouveaux, il les improvise. N'était-il pas lui-même un homme nouveau, un chef improvisé, et il rompt avec les vieux représentants, avec les hommes attardés et les souteneurs des vieilles monarchies. {Triple salve d'applaudissements.)
De ces soldats, il fit de jeunes chefs, et ces chefs devinrent, plus tard, les premiers hommes de guerre de leur temps ; ils ont sauvé la France luttant contre l'Europe entière coalisée. C'est à l'âme de Hoche qu'ils avaient allumé leur âme pour soutenir cette lutte jusqu'à la mortjusqu'à l'immolation d'eux-mêmes, et c'est ainsi que Hoche avait fait des armées républicaines. Elles ont commencé par délivrer la France ; on les a fait servir à conquérir le monde plus tard; enfin elles ont fini, dénaturées et détériorées par un égoïste ambitieux, par perdre la patrie.
Quand il eut ainsi encadré et formé ses brigades et ses divisions, quand il eut choisi ses généraux, quand il eut passé deux mois à stimuler le zèle de tous, à établir parmi ses soldats la discipline par un travail continuel, il eut l'armée qu'il voulait donner à la République pour sa défense et sa gloire.
Car cet homme, ce fils de la Révolution, ce général républicain qui ne s'est jamais démenti, mettait airdessus de tout la valeur de la règle et de la discipline, et c'est lui qui a dit ce mot si vrai : Les armées qui n'ont pas de discipline sont toujours battues.
Respectueux des droits de chacun , connaissant la valeur des hommes, il ne se laissait jamais aller ni aux erreurs, ni aux chimères, il savait que les hommes ne valent pas seulement parce qu'on leur a donné un fusil et un équipement, mais encore par leur instruction, par leur abnégation personnelle, par leur cohésion en masses, par leur discipline et par leur esprit militaire. [Bravos.)
Et, en effet, après qu'il eut préparé, pendant deux mois, cette armée, que fit-il?
Cent mille Allemands bordaient la frontière. L'armée du Rhin, sous Pichegru, était neutralisée ; Hoche projette de se jeter entre les Prussiens du Palatinat et ceux des Vosges , de les couper, d'enlever les lignes de Wissembourg et de passer au cœur de l'Allemagne.
C'était là un plan hardi, il l'exécute et réussit malgré la mauvaise volonté de quelques-uns et l'attitude de Pichegru.
Il se couvrit, dans cette campagne, d'une gloire immortelle; il fut forcé par les envieux de revenir dans ses cantonnements; on le surveillait, mais, comme on ne pouvait pas le frapper au milieu de son armée, on prit le parti de l'en arracher, on le nomma général à l'armée d'Italie.
S'il eût vécu, le cours de l'histoire du monde eût été changé, car on n'eût pas vu, à la tête de cette armée, l'homme qui s'est précipité sur l'Italie comme sur une proie, mais le plus incorruptible des héros. {Apphudîssements prolongés.)
Il arrive à Nice, et c'est un général, un frère d'armes qui l'y fait arrêter. — C'est moi que vous faites arrêter,
dit-il, VOUS êtes donc un gendarme? C'était déjà un premier avertissement.
Dès qu'il fût arrêté, il demanda à être conduit à Paris; il y arriva, et c'est ici que je veux reprendre ce que vous disait tout à Theure mon très-cher ami M. Rameau sur la détention de Hoche à la Conciergerie.
On l'interrogea pour la forme ; il ne reste aucune trace de cet interrogatoire.
Malgré ses préoccupations constantes de Tétude, du travail, de la méditation, sa nature véritablement gauloise apparaissait et lui faisait supporter sa situation avec une véritable force d'âme et une grande sérénité; il se donnait à ses amis, s'arrachant à ses occupations, et il savait parfaitement, dans ses relations avec eux, apporter la familiarité et toutes les séductions de l'esprit que pouvaient avoir les gentilshommes de Tancienne monarchie. A telles enseignes, qu'il avait déjà été distingué pour son esprit, dans les gardes françaises, par des dames qui voulaient le faire passer général. {Rires et applaudissements,)
Cet abandon charmant, il le retrouve à la Conciergerie.
Après avoir lu Sénèque , qu'il trouve insuffisant, il se reporte sur Montaigne pour aller bientôt plus loin, je veux parler de Rabelais. Il rasséréna son esprit; et nous avons de lui des observations , des peintures de mœurs, qui donnent de l'esprit de finesse et de l'humeur de Hoche une idée qui ne serait pas indigne d'un moraliste du XVHP siècle.
n était nécessaire de dire comment il supporta cette cruelle captivité. Le 9 thermidor vint le faire sortir de prison. C'est ici que je rencontre les plus nobles qualités de son cœur et la preuve de sa fidélité imperturbable à défendre les hommes de la Révolution.
Après avoir fait partie de ce pâle troupeau dont parle Chénier, un homme vulgaire se fût retourné,
rinjure à la bouche, contre la Révolulion, dont il fût devenu, de près ou de loin, un ennemi acharné. Ahî que vous connaissez peu cet homme I Un jour que, le faisant revenir sur son passé, on cherchait à Texciter contre ses persécuteurs, il arrêta rudement son interlocuteur et lui dit : Monsieur, est-ce que vous n*avez pas de patrie? {Applaudissements prolongés.)
Eh bien, c'est précisément dans sa prison que Hoche a montré la véritable trempe de son caractère; c'est là qu'il a efficacement médité sur ce qu'il y avait de juste, de sage, d'irrésistiblement vrai dans l'œuvre révolutionnaire, sur ce qu'il fallait en laisser, en dégager, en éliminer; et ce sont ces méditations et ces réflexions qui en ont fait le grand homme de guerre de la Vendée. C'est parce qu'il avait vu de près ce qu'il y avait au fond des passions politiques; c'est parce qu'il avait pu mesurer ces plaies sociales et politiques, et connaître la vérité des accusations des uns, ainsi que l'effronterie des autres, qu'il va tout à l'heure apporter toutes ses grandes qualités dans la guerre civile et que vous allez le voir apparaître là plus grand, plus sublime encore que devant Tétranger. {Applaudissements,)
Oui, Messieurs, à ce moment, la France menacée par l'Europe avait des enfants assez dénaturés pour conspirer son démembrement, sous l'œil môme de l'ennemi. C'était le moment oil la flotte anglaise bordait nos côtes ; c'était le moment qu'on avait choisi pour lever le drapeau de la révolte dans une partie de la France; dix généraux en chef, cent cinquante divisionnaires, des commissaires extraordinaires avaient passé dans ce terrible pays de la chouannerie : tous avaient échoué I Les guerriers et les politiques s'étaient déclarés impuissants ; la Convention, et plus tard le Directoire, en étaient réduits à traiter de puissance à puissance avec ces rebelles. Bonaparte, entre autres généraux, y alla, mais il craignit de s'engager dans une
mauvaise voie, il vit le pays, revint, et il ne fut plus jamais possible de l'y réexpédier. {Soufires.)
Hoche est un autre homme, Messieurs ; et c'est précisément parce qu'il est mis en présence d'une immense difficulté , d'un terrible problème à résoudre , que, quelles que soient les difficultés à vaincre, les tristesses qu'il faudra surmonter, et probablement , dans sa pensée , la méconnaissance des services rendus à laquelle il faudra se résigner, il voudra se dévouer à cette tâche ingrate. Il faut, dit-il, résoudre le problème ou périr ; ce problème, il Ta résolu. Voici comment : il Ta résolu de deux manières , en général et en homme d'État : en général , en sachant opposer à ces chouans, à ces bandes qui apparaissaient au nombre de quinze, de vingt, de cent et de deux cents hommes, qui fuyaient comme le nuage, qui fondaient tout à coup sur les troupes, qui étaient insaisissables, qui apparaissaient partout et qu'on ne rencontrait nulle part ; en opposant à ces invisibles ennemis qui sortaient des fossés et faisaient feu derrière les haies, qui avaient recours au pillage et à l'incendie, en leur opposant à la fois l'immobilité et la mobilité, en faisant un grand nombre de camps retranchés et en créant ;des colonnes mobiles. Des camps retranchés se reliaient depuis le département de Maine-et-Loire jusqu'à la Normandie, et, en même temps, partaient comme les doigts de la main, des colonnes mobiles chargées d'opérer contre les bandes ; et alors, selon une terrible expression, on n'accordait que « la capitulation des baïonnettes ».
Mais voici où son génie apparaît. Il dit : Ces rebelles sont des Français, ce sont des frères, il y a parmi eux deux parts à faire : il y a les pauvres, les paysans et ceux qui les exploitent, et c'est là que l'on constate ce qu'il y avait de sensibilité exquise, de tendresse démocratique, de véritables entrailles plébéiennes dans ce superbe héros ; en voyant cette masse de paysans
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aveuglés, égarés comme un troupeau de bœufs que pousse par derrière un pâtre irrité, il se dit : Non, non, il faut leur faire grâce ; il faut leur faire comprendre qu'on vient les délivrer de la dîme et de la corvée.
A cette politique qui allait au cœur du paysan, il en ajouta une autre bien autrement bardie pour Tépoque ; il dit, il écrivit : « Dans ce pays, vous n'aurez la paix, le calme à l'avenir, qu'avec la tolérance religieuse. » Il fit mieux que de le dire et de l'écrire : il mit ce principe en pratique. C'est là, dit-il, le secret de la pacification. (Applaudissements,) Vous voyez par là comment cet bomme, parfaitement révolutionnaire, véritablement imbu des principes, des sentiments, des aspirations de la Révolution, a pu réussir en joignant la modération à l'inflexibilité. Il n'est pas inutile de feuilleter la vie de tels bommes et de leur rendre cet bommage suprême que Tacite réclamait pour les grands citoyens, non des louanges, mais une fidèle imitation de leur conduite.
Cette vie, on pourrait la retourner dans tous les sens, elle doit devenir le catéchisme des enfants du département de Seine-et-Oise, il faut leur apprendre l'origine, la vie de Hocbe, les efforts qu'il a faits pour ne pas rester inférieur aux postes qu'il occupait. Car, à mesure qu'il montait, son cerveau s'agrandissait, s'élargissait, montait aussi, et il finissait par bonorer la fonction dont il était revêtu, si élevée qu'elle pût être. {Applaudissements prolongés,) Et vous allez voir. Messieurs, à quel point il était un bomme supérieur, et combien nous avons besoin de nous instruire à son école ; après avoir dompté en six semaines la révolte et rendu à la République l'Anjou, le Maine, la Bretagne, la Normandie, au moyen de cette force combinée de la répression terrible et de la douceur, après avoir proclamé l'état de siège, le lendemain du jour où il a vaincu, il proclame l'amnistie. [Bravol bravo I — Triple salve d applaudissements prolongés.)
Messieurs, les règles de la politique sont éternelles, parce qu'elles reposent sur la morale et qu'il n'y a pas de politique vraie, efficace, fructueuse, quand la force viole, même momentanément et passagèrement, les principes éternels delà justice et de l'humanité. [Nouveaux applaudissements.) Cet homme de guerre, qui a mis son honneur, — c'est là certainement sa plus grande gloire, — non pas à s'appeler un grand capitaine, mais à être un pacificateur, cet homme moissonné avant la saison, cet homme pouvait rendre à la France le plus complet, le plus noble de tous les services, oui, il pouvait montrer au monde de quoi la France est capable dans la paix comme dans la guerre, quand elle a des enfants dévoués, résolus, que rien n'ébranle, qui ne veulent pas désespérer. [Triple salve d'applaudissements.) En face de ces Anglais qu'il avait vus, — admirez la noblesse de cet homme, — qu'il avait vus à Quiberon canonner les royalistes acculés à la presqu'île, il avait conçu contre ce peuple une aversion, une colère qui sont heureusement passées de mode aujourd'hui ; il rêva, non pas ce rêve insensé que plus tard voulut réaliser, pour son propre compte, un aventurier plus heureux, non, un rêve désintéressé qui n'avait pas pour but d'écraser une nation libre, mais d'affranchir une population noble et malheureuse, il rêva cette expédition d'Irlande; on la traitait de chimérique ; mais que ceux qui en parlent sans avoir interrogé l'histoire, peut-être, se fassent apporter les rapports, les travaux qui se rattachent à ce projet.
Ils verront que Hoche, sans éducation première, par la seule force de sa volonté, s'était trouvé à la hauteur de la tâche qu'il méditait d'entreprendre. Cette expédition avorta par la faute de la vieille organisation de la marine; les anciens officiers de la marine royale ne voulaient pas être commandés par un général de l'armée de terre ; Hoche voulait tout simplement étouffer la coalition dans l'œuf. Pitt a eu à
ce sujet un mot éloquent et cruel : « L'armée française et Hoche ne nous ont échappé que parce qu'ils se sont mis à Tabri sous les tempêtes. »
Hoche sentit qu'il n'avait échoué qu'à cause de la haine, de l'envie de rivaux qui ne le valaient pas.
Plus tard, il alla commander l'armée de Sambreet-Meuse; là, il fut ce vaillant héros qui poussa jusqu'à Vienne, qui, en quatre jours, fit trente-cinq lieues à partir de la frontière, arriva à Francfort, passa la rivière, et là fut arrêté après avoir gagné trois ou quatre batailles dont vous avez les noms sous les yeux et que je ne rappelle pas, parce qu'il est pénible de rappeler des souvenirs de gloire, alors que notre devoir, à nous, nous condamne à ne rappeler que les désastres immérités que nous avons dû subir. (Vwe émotion dans fauditoîre.)
Il aurait pu pousser jusque sur le Danube, il fut arrêté par Berthier, sur un ordre venu d'Italie; Bonaparte venait de conclure un armistice, et Hoche, ce grand soldat, était tellement resté civil, patriote, républicain, qu'il n'eut, au sein de son triomphe, qu'une seule parole : c< Ah I quel bonheur 1 nous avons la paix, et nous la devons à d'autres. »
Vous savez, Messieurs, qu'au retour de cette glorieuse campagne de quatre jours, dans laquelle il avait enlevé 8,000 prisonniers, des canons, et toutes les positions de l'ennemi, il fut récompensé par un ordre du jour qui déclara qu'il avait bien mérité de la patrie.
Il poussa la modestie, qui est une autre qualité du guerrier républicain, jusqu'à éloigner cette couronne et à faire un rapport spécial où il établissait que c'était aux autres qu'il devait tout. Rare exemple. Messieurs, qui devait se perdre bientôt dans les armées républicaines, car on vit, moins de deux ans après, toute Thabileté d'un homme s'appliquer, non pas seulement à gagner des batailles, mais à vouloir les avoir gagnées tout seul. [Applaudissetnenls.)
Mais il ne faut pas parler seulement de Hoche comme militaire et comme homme de guerre, au point de vue spécial de Torganisation des armées, de cette sollicitude du général qui veille sur les besoins les plus humbles du soldat, surveillant tous les services, le ser\'ice de santé, le service des vivres, et, par-dessus tout, gardant le secret le plus absolu sur ses opérarations, dirigeant lui-môme cette organisation de l'espionnage qu'on a laissée de côté, comme s'il suffisait à certains généraux, non pas de vaincre, mais d'être surpris {Applaudissements et rires), il faut encore retenir de cette existence cette qualité dominante, le civisme. Il considérai t la guerre, non seulement comme un exercice des plus difficiles et des plus nobles facultés de rhomme, il la considérait aussi comme un état passager, violent, momentané, et il gardait, aussi loin que le menait la fortune des armes, l'image de la patrie et du foyer, ne séparant jamais la profession militaire des droits et des devoirs civiques.
C'est par là surtout que Hoche est digne d'être cité en exemple à une nation qui , quels que soient les préjugés, les résistances, les entraves ou les intérêts qui se croiront froissés, fera de tous ses enfants des soldats et des citoyens. {Applaudissements.)
Je ne vous parlerai pas de sa mort; vous savez, Messieurs, combien elle fut subite et mystérieuse ; il faut jeter un voile sur les derniers moments de cette existence, car nous ne sommes pas ici pour résoudre des problèmes historiques, mais pour nous inspirer des rares vertus, des nobles qualités et du grand caractère de notre héros, pour nous dire qu'à son exemple nous pouvons affirmer hautement que la démocratie qui monte, qui travaille, qui étudie, qui ne demande que l'ordre, la paix sociale, sent que tous ses intérêts ne seront satisfaits qu'à la condition que la France soit grande et indépendante comme nation. {Applaudissements,) De là; Messieurs, le devoir de ne jamais
séparer ces deux buts : le relèvement moral et le relèvement matériel de la patrie, de telle sorte que nous n'ayons d*autre préoccupation que de donner à nos enfants, à la génération qui vient, — car celle qui existe, qui a subi le spectacle de tous ces désastres el le contact de toutes ces défaillances, tout en redoublant d'efforts, ne peut plus compter sur elle seule pour refaire la patrie, — de confier, dis-je, à la génération qui vient après nous, à ceux qui ont î'àme toute neuve, les germes qui devront s'épanouir plus tard. C'est à eux qu'il faut adresser ces grandes leçons, il n'en est pas de plus juste, de plus nécessaire à leur répéter constamment que la loi du travail, formulée dans cette devise de Hoche que l'on vous citait tout à l'heure : Res non verba.
Je retiens une autre formule qu*il avait faite sienne après avoir lu la Vie d'un président de la République, de Witt : « Ago quod ago », je fais ce que je fais. Oui, faisons ce que nous faisons, ne cherchons pas à tout résoudre, ne pensons pas qu'il existe un moyen de rendre uniforme le bonheur général, de résoudre tous les problèmes à la fois, ago quod ago. Que tous nos amis qui sont ici, que ceux qui sont en province nous donnent cet exemple du travail à tous les degrés, dans les conseils municipaux, dans les conseils généraux, dans tous les corps électifs ; qu'ils se souviennent de la grande formule avec laquelle Hoche et d'autres délivrèrent la France, qui enfanta tant de prodiges el qui nous inspire aujourd'hui la grande formule moderne : « Du travail, toujours du travail, et encore du travail. »
(Les derniers mots de l'orateur sont couverts de longs et chaleureux applaudissements.)
PRONONCÉ AU BANQUET DE U FERTÉ-SOUS-JOUARRE Le 44 juillet 187a
La République française du 16 juillet i872 publiait les lignes suivantes ;
« C'est une excellente et patriotique pensée qui a inspiré les organisateurs du banquet de la Ferté-sous-Jouarre. Ces républicains si dévoués et si intelligents, qui vivent à côté d'une population rurale dont ils connaissent à merveille les véritables sentiments, ont voulu prouver par un exemple que les cœurs et les esprits des habitants des campagnes appartiennent à la démocratie, à la République, et qu'on veut la même chose, ayant le même intérêt et étant de la même race, aux champs et dans les villes. Nos amis savaient bien qu'une réunion de citoyens, composée en immense majorité de cultivateurs, applaudirait les mêmes paroles, accueillerait avec la même conviction passionnée les mêmes idées qui, depuis longtemps déjà, ont conquis toutes nos cités républicaines. Rien n'était plus utile, plus opportun que cette démonstration. Nous avions d'ailleurs pleine confiance en cette expérience. Mais nos amis ont été récompensés, au-delà même de nos espérances, par un succès complet, et de la peine qu'ils s'étaient donnée et de la persévérance avec laquelle ils ont poursuivi leur entreprise, malgré les moyens de toute nature employés pour les décourager par la timidité ou par la malveillance. Toute la démocratie de Seine-et-Marne se souviendra du zèle et du dévouement déployés dans cette circonstance par les citoyens qui ont pris l'initiative du banquet : les citoyens Pierre-Pradines ; Roussel, maire de la Ferté; Thoumy, son premier adjoint; Hardouin, secrétaire du comité; par les
commissaires et les ordonnateurs de la fête ; par tous ceux enfin qui se sont occupés de tous les détails d'exécution, avec autant d'activité que de désintéressement.
u Un vaste jardin avait été choisi, à Tune des extrémités de la petite ville de la Ferté-sous-Jouarre, et recouvert de plusieurs grandes tentes qui formaient une salle immense, où dix-huit cents personnes environ ont pu trouver place. Des drapeaux tricolores flottaient autour des tentes. L'orchestre de la Société musicale de la Ferté était là prêt à faire entendre les chants nationaux toujours applaudis.
« Mais le ciel semblait être d'accord avec les adversaires du banquet. Il pleuvait à torrents depuis le matin.
u La pluie cependant n'avait découragé personne. A midi, à rheure précise qui avait été indiquée , chacun avait pris place. Beaucoup des convives venaient de loin, non-seulement de tout le canton de la Ferté, dont presque tous les maires étaient présents, des cantons voisins et de tout le département de Seine-et-Marne, mais des départements voisins, notamment de la Marne , encore occupée par les Prussiens, de TOise, de TAisne de Château-Thierry, des Ardennes, de Reims, etc. Le plus grand nombre, nons tenons à le redire, se composait d'habitants de la campagne, de petits propriétaires, de fermiers, de simples cultivateurs.
« Le banquet était présidé par M. Roussel, maire de la Ferté-sous-Jouarre, qui a prononcé le discours suivant :
« Chers concitoyens ,
« Il y a quatre-vingt trois ans qu'en ce jour a commencé la grande Révolution qui, en abolissant les privilèges et en inscrivant en tête de la Constitution l'égalité devant la loi, & décerné à nos pères, jusque-là roturiers, manants, serfs attachés à la terre qui les avait vus naître, le titre de citoyens libres.
« Célébrons la mémoire de ces républicains héroïques qui, en présence de l'Europe coalisée cojitre nous, décrétaient la victoire et savaient mourir pour défendre leur patrie et leurs principes.
« Permettez-moi aussi de porter un toast à leur digne suc-
cesseur, à celui qui a youIu défendre jusqu'à la dernière heure notre sol envahi, au député Gamhetta, qui, par sa présence à ce banquet, nous donne l'occasion de nous réunir et de célébrer tous ensemble rétablissement définitif de la République I »
M. Gamhetta a pris la parole en ces termes :
En me levant au milieu de vous, chers concitoyens, ma première pensée est pour nos morts. Elle est pour ceux qui nous ont permis, par le sacrifice de leur existence, de nous rassembler librement aujourd'hui, ici, dans le département de Seine-et-Marne, non loin de ce Paris, qui doit rester, quoi qu'on dise et quoi qu'on r^ trame contre lui, Tinitiateur de la France et la capi- J taie intellectuelle du monde. [Approbation générale, — '" Applaudissements.)
Oui, c'est une pensée pieuse avant tout qui nous rassemble, non seulement sous ces fragiles tentes, mais qui, dans toute l'étendue de la France, réunit tous les républicains. C'est une pensée pieuse que de fêter et célébrer la grande date de la Révolution française en recherchant avec calme, avec sang-froid, avec résolution, ce qui a été commencé par nos pères, ce qu'ils nous ont légué et ce qu'il nous reste à faire, ce que nous avons laissé d'incomplet et d'inessayé dans leur héritage.
Non seulementnous devons rechercher avec patience quels ont été leurs mérites, mais nous devons encore nous exciter par la comparaison en voyant combien nous sommes en retard sur eux et combien nous avons à faire pour n'avoir pas à subir une comparaison véritablement fâcheuse pour nous.
Trois quarts de siècle se sont écoulés, et nous sommes encore à disputer, contre les souteneurs du passé, non seulement l'établissement de la justice et du droit, non seulement l'émancipation réelle et virtuelle de tous et de chacun, mais jusqu'au nom
même de la République. {Applaudissements prolongés. — Acclamations.)
Mes amis, il est nécessaire que ces réunions soient des réunions d'hommes libres, c'est-à-dire d'hommes sachant contenir leurs sentiments. Aussi, quelle ^ne soit la sympathie avec laquelle ils veulent bien accueillir leur ami et, je peux bien le dire, leur représentant, ils doivent, et pour lui et pour eux, lui épargner des applaudissements ou trop prolongés ou trop précipités. {Marques d'approbation.)
Je tiens à le dire, ce n'est pas une pensée d'orgueil, ce n'est pas une pensée de joie qui nous a réunis ici; non, c'est une pensée presque triste. Ce doit être pour nous, en effet, une cause de véritable tristesse, qu'au lendemain de nos désastres^ qui ont tous leur origine dans la violation des principes de la Révolution française, qu'au lendemain de ces effroyables malheurs attirés sur ce pays par trois monarchies successives, nous en soyons encore à disputer sur le droit de nous réunir, de nous assembler; que nous soyons encore obligés de répondre à ces accusations de désordre que nous fait cette presse stipendiée qui ne poursuit, dans toutes les occasions et par tous les moyens, qu'un seul but : apeurer la France, en voulant lui faire croire que nous sommes des forcenés ; cette presse déshonorée qui, toutes les fois que nous cherchons à nous entretenir de nos intérêts communs, qui sont les intérêts mêmes de la patrie, ose afûrmer devant le pays que nous ne recherchons que l'agitation et le désordre.
C'est pour cela. Messieurs, que je vous demande le calme.
S'il était permis à ces oisifs de la presse dite légère de venir parmi nous et de voir ce que c'est qu'une réunions de travailleurs qui profitent du dimanche pour fêter à leur manière celui qui doit rester toujours le dieu du travail et des sociétés modernes.
c'est-à-dire le droit {Salve (T applaudissements), si, disje, il leur était donné d'être au milieu de vous, ils verraient que ce qui vous a attirés ici, de trente à quarante lieues, ce n'était pas la pensée de faire, au milieu d'un champ, un banquet, dont les restes, qui sont là, témoignent de votre sobriété. Ils verraient que ce n'était pas pour venir faire sous la pluie une réunion tumultueuse et agitée, (/tires approbatifs. — Très bien! très bien/)
Aussi, Messieurs, semble-tril nécessaire d'apprendre, par notre calme, aux ignorants, aux simples, aux indifférents, qu'on abuse et qu'on exploite contre nous, que nous sommes mûrs pour l'exercice de toutes les libertés, et qu'on peut, en France, comme dans la libre Amérique, comme en Suisse, et comme dans l'aristocratique Angleterre, se réunir et discuter sans qu'un chenil immonde d'aboyeurs de la presse vienne jeter le trouble dans le pays. (Double salve cT applaudissements.)
Oui, ces réunions sont bonnes, je dis plus, elles sont nécessaires.
Elles sont nécessaires à plusieurs points de vue : d'abord pour rapprocher les deux fractions de la société française que la Révolution de 89 avait associées et réunies et que les trois monarchies successives, épaves du vieux monde, se sont ingéniées, depuis trois quarts de siècle, à diviser, à séparer, à jeter les unes sur les autres, les armes à la main.
En second lieu, ces réunions ne sauraient être trop multipliées, surtout au cœur des campagnes ; car on ne saurait trop souvent visiter face à face celui qui vit sur le sol, qui le féconde de ses sueurs, qui manque de moyens d'informations avec la ville qu'on lui représente comme un foyer de sédition, d'anarchie, cherchant ainsi, parla division de classes semblables, par la division d'intérêts conciliables, à créer un antagonisme qui est le fondement même du defspotisme.
Oui, il faut que ces réunions se multiplient, et, à