II
travers les amertumes du présent, si j'ai une joie, une espérance et une consolation, c'est de voir qu'au mépris de toutes les entraves, de tous les obstacles, il y a aujourd'hui, dans tous les départements français, des assemblées pareilles où l'on est persuadé que c'est par la rencontre, par la fréquentation, par la conversation, que ces deux frères, le paysan et l'ouvrier, l'homme de ville et l'homme de campagne, doivent enfin être réunis et associés par leur frère aîné, celui qui appartient à la bourgeoisie et qui, grâce à une fortune antérieure ou à des sacrifices immédiats, a obtenu une éducation qui doit en faire à la fois un initiateur et un guide. {Applaudissements prolongés.)
Je disque des réunions semblables à celle que nous avons en ce moment ont lieu, à l'heure qu'il est, sur tous les points du territoire, à Marseille, à Bordeaux et à Lille, à l'ouest et au sud, à l'est et au nord. Et si l'on a tout fait pour les empêcher, si L'on a cherché à mettre l'administration contre ces réunions, si les timides et les apeurés dont on vous parlait toutà l'heure, ont tenté d'apporter des obstacles à l'éclosion de cette magnifique fédération morale, savez-vous pourquoi? C'est parce que, le jour où, après vous être réunis, vous vous reconnaîtriez, il n'y aurait plus moyen de prolonger ni le provisoire, ni les équivoques, et, ce jour-là, le nombre aurait le droit. {Applaudissements répétés,)
Eh bien, au 14 juillet 89, cette unité morale, sociale et politique existait en France. Elle était le fruit d'intérêts reconnus égaux et qu'il s'agissait de faire triompher, et elle se fit jour à cette date, pour la première et pour la plus décisive fois, dans ce glorieux Paris, initiateur du mouvement contre Versailles, qui réclamait, avec ses franchises municipales, des liberté^ politiques pour tout le pays, une Constitution nationale et l'expulsion des hordes étrangères. Paris alors était groupé, entendez- le bien; Paris formait
comme un faisceau où le bourgeois, l'ouvrier, le peuple, tout le peuple, ce que Ton appelait le Tiers, concouraient sans division, avec une unité d'action admirable, à Tœuvre nationale de la Révolution française, car vous n'avez qu'à compter ceux qui se battent pour prendre la Bastille et ceux qui les mènent dans ce grand jour, vous les trouvez tous réunis^ depuis le penseur, le publiciste, l'ouvrier, le garde-française, l'électeur, le marchand jusqu'au simple tâcheron. Ils }■ sont tous, tous représentent l'unité française réclamant ses droits; tous assemblent leurs efforts contre le Royal-Allemand, les Suisses et les lansquenets, contre les tyrans, non pas seulement pour renverser une Bastille de pierres, mais pour détruire la véritable Bastille : le moyen âge, le despotisme, l'oligarchie, la royauté! [Salve d'applaudissements, — Acclamations I)
Eh bien ! Messieurs, c'est celte admirable, cette incomparable unité d'action qui a été dissoute, qui l'a été par les efforts associés de TÉglise et de l'aristocratie auxquels se joignit, plus tard, un autre élément qui apparut en même temps que le triomphe inespéré, trop complet peut-être, d'une première couche du Tiers-État : les intrigants !
On vit ceux qui avaient été les guides, les initiateurs, les conducteurs de ce grand mouvement révolutionnaire, qui n'était pas seulement la libération du citoyen, du Français, mais qui était l'affranchissement même de tout ce qui respirait dans l'humanité, de tout ce qui portait le nom d'hommes, on les vit un jour s'arrêter sans finir leur œuvre.
Mais il faut voir aussi comment fut accueilli, par l'univers, ce grand fait de la prise de la Bastille. Partout où il y eut des cœurs généreux, coulèrent des larmes de joie en apprenant que la Bastille avait été prise, et que c'était le peuple de Paris qui venait de détruire cette forteresse de la tyrannie, ce sombre et menaçant symbole de l'oppression morale et maté-
rielle des Français, c'était partout Tallégresse; on s'embrassait dans les rues de Saint-Pétersbourg ; en Allemagne, il n'était pas un écrivain, pas un philosophe qui ne poussât un cri de joie et de satisfaction ; en Italie, c'était un ravissement; de même en Suède, en Norvège, en Angleterre, et jusqu'au fond de la catholique Espagne, les hommes s'abandonnent aux mêmes palpitations, aux mêmes effusions de bonheur, à cette grande nouvelle : la Bastille est tombée.
Pourquoi donc cet amas de pierres disjointes causait-il tant de joie? C'est que l'on sentait que le vieux monde était fini et que la chute de la Bastille annonçait un monde nouveau, le monde de la justice, du droit et de la dignité individuelle ; c'est parce que le monde civil et la volonté laïque apparaissaient à tous et faisaient pour la première fois leur entrée définitive. (Bravo I bravol — Applaudissements prolongés.)
Ah î il fallait à tout prix empêcher une telle victoire et surtout en réduire les effets, en contenir l'expansion ; il fallait l'empêcher de gagner de proche en proche, l'empêcher de passer la frçntière et de se répandre sur toutes les contrées de l'Europe I Et alors une ligue infâme commença. Les vaincus du dedans, trois jours après la prise de la Bastille, les d'Artois, les Conti, les Condé, tous les privilégiés,, tous les aristocrates, les nobles, les prêtres, tous quittent la France et s'en vont chercher l'étranger. {Explosion de bravos,)
Dans ce grand mouvement qui venait de s'accomplir, la République était impliquée; ils l'aperçurent, car ils étaient clairvoyants ; on les a accusés de trahison, et on a eu raison ; on les a accusés de sottise, et on a eu tort : ils comprenaient bien que c'en était fait de leurs privilèges et de leur puissance ; ils sentaient qu'on ne ramènerait jamais la France émancipée sous . le joug de la royauté, sous la tutelle des princes et A^ sous la domination de cette lèpre dévorante du
clergé {Bf'ûvo! bravo I)^ si l*on n'y mettait la main de l'Europe coalisée. [Sensation,)
Et voilà comment les faits s'enchaînent, l'un entraînant l'autre I II est bien certain, en effet, que le 10 Août, que le 22 Septembre, que les journées les plus décisives de la Révolution française sont contenues, sont impliquées dans ce premier fait qui les enveloppe: le 14 Juillet 1789.
Et voilà pourquoi aussi c'est la vraie date révolutionnaire, celle qui a fait tressaillir la France ; celle qui l'a fait lever jusque dans la dernière de ses communes ; celle qui a fait surgir, comme par un coup de baguette magique, un citoyen dans le dernier des serfs, dans le plus humble, dans le plus infime des travailleurs. C'est pourquoi le 14 Juillet n'est pas une date monarchique, et vous voyez qu'on ne la revendique pas de ce côté, quoique ce grand fait ait eu lieu sous la monarchie; on comprend que ce jour-là notre nouveau Testament nous a été donné, et que tout doit en découler. [Oui! oui! — ApplatAdissemenis,)
Mais, Messieurs, il ne suffit pas de mesurer l'étendue et la profondeur de cet immense événement; il faut nous regarder nous-mêmes et du plus près que nous le pourrons. Il faut nous expliquer à nous-mêmes pourquoi cet admirable mouvement s'est égaré en route, pouquoiil a décrit, à travers notre douloureuse histoire, un chemin si brisé et si tortueux ; il faut re- ^^ chercher à qui incombe la responsabilité de tant de détours et de retards, et si elle ne doit pas être supportée par plusieurs. Il faut, en un mot, que nous fassions notre propre examen de conscience ; que nous sachions pour l'avenir quels sont ceux qui ont eu des défaillances dans le passé, afin que, groupés, unis, connaissant bien la route à suivre, nous n'ayons plus ni hésitation ni couardise. [Oui! — Bravo! — Applaudissemenls,)
Eh bien ! que s'est-il passé après l'émancipation lé-
gale des citoyens, après ce don magnifique de joyeux avènement de la Révolution française, qui prend dans son sillon, où il croupissait comme une bêle de somme, le paysan, qui le redresse et lui fait figure humaine, — que dis-je?qui lui fait figure civile et politique et qui lui dit: Cette terre est à toi; c'est la passion dominante, tu Taimes, tu la travailles, tu la fécondes; tu sens là toutes les joies qui appartiennent à rhomme sur son propre fonds ; chaque jour tu ornes cette maîtresse, tu la surveilles avec dessoinf jaloux, ne perraetlant d'empiétement à personne, mais cherchant toujours à Tagrandir, à l'amplifier, mettant constamment dans chaque pli, dans chaque recoin, l'empreinte de ta personnalité avec celle de ton travail ; eh bien, ce travail de chaque jour, ce travail accumulé^ ce travail associé à ta personne, c'est ton bien, c'est ta propriété, il est à toi! {Sensation profonde, — Explosion ^applaudissements,)
Voilà ce qu'a fait la Révolution française pour le travailleur des champs.
Eh bien, le voilà livré à lui-môme sur ce morceau de terre. Et ceux qui ont dirigé ce mouvement estiment qu'on a assez fait pour la justice !
Quant à lui assurer la compréhension de ces principes, pour lesquels on vient de verser tant de sang, quant à lui donner l'intelligence de ses droits et de ses devoirs dans cette nouvelle société, quant à faire de cet homme une conscience après en avoir fait un propriétaire, {Bravo/ bravo!) ohî ce sont là des soucis qui ne montent pas jusqu'à la tête de ces grands égoïstes, ou, s'ils y montent, ils les considèrent comme dangereux et périlleux.
Et alors, depuis le Consulat jusqu'à aujourd'hui, on n'a plus eu qu'une seule préoccupation, barrer le chemin à ces intelligences, refuser de les éclairer ; car c'esl là, pour ces égoïstes, que réside le véritable péril, c'estlà qu'est pour eux l'effroyable danger. {Adhésion.)
Il JUILLET 187«. 375
C'est précisément, Messieurs, parce que vous vivez dans un pays où le nombre est beaucoup, où il peut quelquefois être la force, ce qui importe peu, mais où il peut être la légalité, ce qui est terrible ; c'est pour cela que, tour à tour, vous êtes passés de l'oligarchie de quelques-uns au despotisme d'un seul, et que vous avez vu se ranger derrière César toute cette légion de propriétaires qui ne cherchaient que la sécurité, et ils avaient raison; mais qui n'étaient nullement tentés par la dignité personnelle, qui restaient à l'écart de tout mouvement et de tout travail des idées, qui, oublieux de leur honneur civique, ne regardaient pas comme une tache morale de donner leur bulletin à celui qui le sollicitait, et celui-là, vous l'avez bien connu, c'était toujours un agent du maître. (Vive approbation. — Applaudissements.)
C'est là. Messieurs, qu'est l'explication de toutes nos décadences, de tous nos désastres; c'est dans l'esprit d'étroilesse, d'exclusion, de diminution oligarchique de quelques-uns et dans l'abandon inintelligent du plus grand nombre dont on exploitait l'ignorance.
Il faut faire cesser cette situation ; comment? par la résolution, prise par ceux qui ignorent, de vouloir s'instruire; mais il ne faut pas qu'ils se bornent à une résolution platonique, il faut qu'ils en exigent l'exécution par le meilleur des moyens, en prenant des mandataires avec mandat impératif de l'obtenir. (Très bien! — Bravos.)
Car enfin, il faudrait se fixer sur les véritables responsabilités, comme je le disais tout à l'heure. Eh bien, est-il vrai, oui ou non, qu'à l'heure où nous sommes, grâce à la conduite habile, intelligente, patriotique de nos intérêts par le président de la République, on va faire un appel immense^ inouï au crédit par l'emprunt? Et cet emprunt si lourd, si eff*royable, que cependant il faut couvrir avec empres-
sèment, et, pcmr ainsi dire, avec le môme élan viril que s*il s'agissait de faire ime véritable action héroïque, car il s'agit de maintenir le crédit de la France au-dessus du pair, cet emprunt écrasant n'est-il {>as une des conséquences de la guerre qui a été déclarée en 1870?. Et il n'y aura que de misérables sophistes qui oseront soutenir le contraire en cherchant à faire oublier qu'il y a un homme qui, sentant Topinion qui le pressait, sentant sa couronne ébranlée sur sa tête, et voulant à tout prix la transmettre à un mineur incapable, n'a pas craint de jeter ce pays dans les aventures. Pour étouffer le cri des réclamations populaires, il déclara la guerre, vous savez dans quelles conditions; il nous livra désarmés à un peuple qui, depuis soixante ans, nous guettait, et qui avait pris ses dispositions, non pas pour éviter d'être surpris, - 1 mais pour nous accabler.
Cet homme a voulu la guerre sans le consentement de la nation , la guerre a été soutenue et prolongée, j'ose le dire, avec l'assentiment de l'honneur national. {Oui! oui!) Aujourd'hui il faut payer I Avec quoi fautil payer? Il faut payer avec les fruits du travail, avec l'épargne, avec cet argent que, tous les jours, amassent péniblement, difficultueusement, ceux devant qui je parle en ce moment ; car vous, qui êtes des travailleurs, vous savez le prix de l'argent, vous savez ce qu'il coûte à gagner, vous connaissez la peine qu'on éprouve à en distraire, même une petite partie, sur ce qui est donné aux besoins de la vie de chaque jour, et pourtant vous y parvenez quand il faut subvenir à l'éducation des fils, assurer la dignité ainsi que l'honneur de la famille. (Salve d'applaudissements.)
Eh bien. Messieurs, croyez-le, si Ton s'était occupé de politique, si le peuple, instruit comme il doit l'être, avait été en état d'en faire, la guerre ne fût pas venue, [C'est vrai!) car la guerre et ses conséquences effroyables, — ne l'oubliez jamais, — ne sont sorties