II
envoyé aux États-Unis affirme qu'on ne lui livre rien, nous expédions de nouveau, à M. Morgan, l'ordre de suspendre Tacceptation des traites, et au capitaine Guzman, une dépêche pour lui demander des informations précises. Voici encore ce que disent à cet égard les procès-verbaux du conseil des finances, séance du i2 janvier :
« D'après cet exposé et les explications fournies par M. Naquet, le conseil décide qu'une dépêche sera adressée à la maison Morgan pour insister sur Tannulation des traites et le versement immédiat du million de garantie pour la non-exécution du contrat. En même temps, une autre dépêche sera adressée au capitaine Guzman, à New-York, pour le prévenir de ces dispositions et demander si les fournitures et notamment les batteries existent et ont été reçues, soit par lui, soit par ses collègues. »
Ainsi, Messieurs, vous le voyez, depuis la signature du contrat, je n'ai plus rien eu à faire, je n'ai plus eu à intervenir, si ce n'est... pour faire annuler les traites, parce que je crois que les intérêts de l'État sont compromis. Mais voilà que, le i3 janvier, une nouvelle dépêche arrive et i-emet les choses en l'état où elles étaient auparavant, c'est-àdire qu'elle déclare que les armes sont bien là, mais que les difficultés financières empêchent de les avoir, parce qu'il n'y a pas d'argent pour les retirer des arsenaux des Etats-Unis.
Ceci remet la situation absolument dans l'état où elle se trouvait avant que je fusse intervenu pour demander l'annulation des traites. Je reviens chez M. de Roussy, je lui fais part de la dépêche que j'ai reçue, et, comme il n'y avait pas à changer les ordres donnés antérieurement, du moment où aucune nouvelle situation ne s'était produite, on revient sur l'annulation de l'acceptation des traites.
« Le lendemain, 13 janvier, — dit M. dé Roussy à M. Verbeckmoës, dans une lettre écrite le 25 février, — le lendemain, i 3 janvier, après un nouvel échange de télégrammes explicatifs sur l'assurance : l<>que les ai*mes étaient prêtes; que M. Garrisson donnait à M. Morgan sa garantie persoimelle ; 2" que M. Morgan retiendrait un million à titre de garantie, je renouvelai à M. Morgan l'autorisation d'accepter des traites jusqu'à concurrence de trois millions.
Et puis, plus rien; je n'entends plus parler du marché Billing et Saint-Laurent.
L*armistice arrive, je pars pour le département de Vaucluse, afin d'y prendre part aux opérations électorales. Je reviens le 12 février au soir, et j'assiste à la dernière séance de la commission d'étude des moyens de défense, qui eut Heu le 13 ; ce fut la séance de dissolution. Et, ce jour-là^ on m*apprend que Tun des membres de la commission, M. Descombes, lequel avait été toujours hostile à l'idée des canons Parrott et avait eu des altercations, non pas avec moi, — nous avions toujours été bien ensemble, — mab avec quelques-uns de nos collègues, comme cela résulte du passage d*une lettre que j'ai trouvée dans le dossier, lettre que je vais lire et qui ne figure pas au rapport :
« Au moment des premiers pourparlers, dit M. Descombes, j'avertis le^ membres de la cominission que les canons américains du système Parrott laissaient beaucoup à désirer, et le commandant de Pontlevoy m'interpella violemment, en m^accusant de faire de l'opposition à la majorité de la commission. »
Vous le voyez, il existait des sentiments peu bienveillants entre les divers membres de la commission d'étude des moyens de défense et M. Descombes; j'étais le seul qui fusse toujours resté en bons termes avec ce dernier.
M, Descombes, en apprenant le chajigement de ministère, avait pris les pièces du dossier Billing et avait demandé à M. Arago, je crois, ou à M. le général Le Flô, de faire résilier le C/Ontrat.
La commission s'était réunie sans connaître cette résolution prise par M. Descombes, et elle en avait été profondément émue.
Nous croyions, et la lettre de M. de Roussy que je viens de vous lire explique cette croyance, qu'il y avait, à ce moment, 3 millions de traites acceptées qui pouvaient être entre les mains des vendeurs, et nous étions si bien autorisés à le croire, que, quelque temps après, à la date du 25 février, lorsque M. Verberckmoës écrivait au ministre des finances pour, lui demander ce qui était advenu de ces traites, le ministre des finances répondait ce que je vous ai lu et rien de plus.
De telle sorte que le dernier mot de M. de Roussy était l'acceptation des traites, et cela est si vrai que M. Verberckmoës écrit, à la date du 9 mars : a L'ordre formel à M.Mor-
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gan de ne pas accepter les traites qni pourraieot être préseniées au nom de ces foornisseors et de M. Garrison, ordre qui ne parait pas avoir été donné, doit être la première mesure à solliciter, et j'ai Thonneur, Monsieur le Ministre, d^appeler d'urgence sur ce point l'attention du délégué des finances. »
Voilà ce que disait M. V^beekmoës, le liquidateur, le 9 mars, c'est-à-dire près de deux mois après que nous avions cessé d*exister. Gomment voulez^Toaa que moi, qui arrivais du département de Yaucluse, qui, depuis douze jours, n'assistais plus aut rendions de la commi&sion^ qui n'avais pas vu un document, je pusse savoir que ces traites n'avaient pas été envoyées, alors que le délégué au ministèire de& Gnances et que M. Verberckmoës ne le savaient pas au 9 mars?
II était absolument impossible que je le susse» et je ne le savais pas. Sans doute, noiv nous sommes émus de l'acte de M. Descombes. Mais cela ne signifie nullement que i¥)us fussions hostiles à une ré^Hation. Pour nen compte personoel, je n'étais pas ho^ilé à unie résiliation, pourvu qu'elle fût profitable aut intérêts de l'État. Maôs j'étais indigné de voir accomplir subrepticenieM par M. Deseooibes un acte qui pouvait êtfe préjudiciable à l'Étajty sans avoir consulté ftes collègues, et je voulais qu'on ne résiliât qu'à bon escient, quand on serait certain que. les jtralteai^'étaient pas encirculatiori. '
Yoflà pourquoi, sur la* fei île mes coUègmes, /qui n^e firent part de ce qui s'était passé dans la séance^du 40, à laquelle je n'avais pas pkHlcipé, parce iq^ej^taia dans Je département de Yaucluse; j^ai signé le procè»*verbal du 43. A. p<s^tir de ce. moment, je suis resté absofument étranger à Ji'aÀ^ire. Ce marché a suivi seh cours» M. Yerberckmoës a faril un rapport à ïa flh de mars. ' '. I . M , . , '. , . ..
Quant à moî, j'ai fait partie" de l'Assemblée pe^idant un mois, f ai ëuivi vdâ fravaux parleiiientaii^e», puis» après avoir donné ma démission; je sdisTeTeiiu daiiâ;mon département attendre une élection nouvelle^ et je n'ai, rien su de ce. qui s'est passé, si ce n*est p«r queiqiles bnûtsy jusqu'au jour où je suis arrivé devant la commission des marchéSN
Ici, il y a un point important. Une transaction e^t intervenue le 7'juih; il faut qu'il soit bien établi que, dans cette transaction, je n'ai aucune part de responsabilité.
Je sais bien qu'on me dira : Mais voi^ l'avez rendue nécessaire, en tïë rêâiliaai pas*
Je ne reviens pas sur cette question de la résiliation. Je veux pourtant dire encore à ce sujet que, si nous avions conseillé de résilier et que, par malheui:, Iqs Liaites eussent été expédiées, et que l'Etat eût perdu de l'argent, il n'y aurait pas d'exclamations qu'on ne lançâiici contre nous.
Quant à la commission de liquidation, a-t-elle traité au mieux des intérêts du trésor? Noua pouvons nous en rendre compte eh examinant la transaction du 7 juin 1871. Qu'arrive-t-il en effet? Que M* Garfison ofire à la commission de liquidation de hii livrer des armes dans des conditions telles que rÉtat n*ait qu'à débourser 1 ,4^,000 francs^ si je ne me trompe ; je n'ai pas sons les yeux les chiffres.
Au contraire, les vendeurs, dont en ce moment on connaît parfaitement la moralité , puisqu'on a le rapport du capitaine Ciunttan; les vendeurs demando^t à traiter à 2,600,000 francs. Que fait la commission de .liquidation? Elle traite à 2,600,000 francs. Ëk bien! je puis être responsable du traité qu'a fût oette commission qui m'a succédé, en tant qu'elle aura agi au mieux. des intérêts du Trésor. Mais, si elle a traité dans des eonditions plus mauvaises et pouvant faire mieux, j'en suis complètement et absolument irresponsable* Bt j'ajoute que jeja^'étpna^ que la commission des marchés, qui existait déjà à cette époque, et qui devait s*occuper surtout des marchés qui n'étaient pas encore définitivemëtit réglés, dont l'utilité était surtout de faire rentrer les fonds domprofuis duns les caiâses du tréspr de l'État.. . (Approbation à gauohe)^ je m'étonne qu'elle ne soit pas intervenue.
Quoi qu*il en soit, cette tranaactioa a eu lieu ; elle a été déplorable, et a amené une perte de 1^^00,000 francs. Après cela, à la réception des atrmes,. oa surprend la Vonne foi du colonel ou du capitaine d'arUllorie , et on lui fait signer un connaissement qui n'est pas exact. On affirme avoir reçu des marchandises qui manquent, ce qui occasionne une nouvelle perte de 340,000 francs. Je suis encore complètement étranger à tout «ela.
Je finis. Messieurs.
Je TOUS ai exposé loyalement cette afiaire. Mais, avant de descendre de la tribune, il vm reste un mot à dire.
Je dois rendre cette justice à la commission des marchés et à son honorable rapporteur, M. Riant, que dans le rapport que je viens d'analyser et de combattre en partie, elle ne dirige aucune attaque contre la moralité des membres de la commission d'étude des moyens de défense, et particulièrement contre mon honorabilité personnelle. Son silence sur ce point est d'autant plus significatif, et j'ai d'autant plus le droit de la remercier... (Rumeurs à droite), qu'aTec une très grande loyauté, elle a publié des pièces qui détruisent complètement les insinuations qui auraient pu naître, pour des esprits malveillants, de certaines paroles qui avaient été dites au cours des dépositions.
Aux pages 107 et 108, c'est l'interrogatoire de M. Deshorties, on lit :
« M, le président : — Ces gens déclarent qu'ils ont payé, à beaux deniers comptants, les décisions qui leur sont favorables. Ils font planer sur vous et sur vos collègues les plus odieuses insinuations, ils portent en compte une somme qu'ils vous auraient payée, je ne dis pas à vous personnellement, et ils acceptent cette somme comme ayant payé des complaisances, et M. Garrison tient le môme langage, et il se plaint de ce qu'il en coûte si cher, en France, pour obtenir un marché. »
Et à la page 1 H, M. le président, s'adressani à moi, dit :
« Nous avons vu le compte de liquidation entre les associés ; ces associés débattent leurs intérêts, et l'un d'eux fait entrer en compte une somme qu'il aurait déboursée pour payer votre complaisance ; je ne puis pas vous laisser ignorer cette circonstance, elle vous révèle quels sont les gens à qui vous avez eu affaire, quels fripons vous avez accueillis de confiance. »
Or, Messieurs, la commission des marchés, comme je le disais, a eu la loyauté de publier le compte de liquidation de Morgan, sur lequel s'appuient ces deux phrases que vous venez d'entendre.
Et que dit ce compte? U dit : M. Saint-Laurent produit un état sur lequel on trouve un payement de 50,000 dollars ainsi motivé : Montant payé à MM. Valentine et BiUing, qu'ils disent avoir déboursé à Versailles pour obtenir un règlement avec le gouvernement français,
A VersailleSy Messieurs, vous entendez bien ! C'est à Ver-
sailles qne siégeait la commission de liquidation et non la commission d'étude des moyens de défense qui, lorsqu'elle existait, siégeait à Bordeaux.
M. LE DUC D'AubiFFRET-PASQUiEB. — Pardon I il y a une antre dépêche qni dit i< le gouvernement de Gambetta ». (Ah! ah!)
M. Alfred Naodet. — J'allais la lire, Monsieur.
A côté de ce compte de liquidation, il y a deux leltres, l'une de M. Saint-Laurent. Cette lettre porte : « M. Valentine, l'un des contractants dans cette affaire, nous a obligés à lui donner au-delà de 200,000 fr., atant de nous mettre en possession du second contrat, alléguant qu'il avait donné aux membres de votre commission de fortes sommes pour consentir an nouvel arrangement de jnin. Je n'ai pas besoin de dire qu'aucun de nous, intéressés, n'y a cru, mais nous avons été obligés d'accéder à sa demande... »
D'antre part, le gouvernement s'inquiète et écrit à M. Valentine, qni nie qu'aucune somme ait été payée à qui que ce soit ; mais qui igonte :
« Je puis dire cependant que M. Saint-'Laurent a surtout obtenu sa part d'intérêt dans le premier contrat, en avançant qu'il avait fart promesse de payer une forte somme k des employés 'de haut rang sous le gouvernement de Gambetta. »
Qoélle foi peut être mise dans ce qu'il dit, je vous en laisse jngesl....
De telle façon, — car je tiens bien à vous dire ici que je n'entends nullement accuser les membres très honorables, j'en suis certain, qui ont fait partie de la commission de liquidation siégeant à Versailles ; ^-^ je ne commettrai pas la légèreté de faire peser des imputations sur l'honorabilité d'hommes parfaitement connus, sur la foi de pareilles allégations: (Très bien! à fauche.)
Mais enfin voilà deux fripons qui, probablement, se volent réciproquement et volent M. Garrison, en prétendant qu'ils ont déboursé des sommes pour payer les complaisances de quelqu'un. Cela n'a> certflCinèfment aucune valenr et ne peut faire planer* le moindre sonf)çon sur personne. Si cependant il fallait attacher de l'importance à de pareilles pièces, il faudrait alors rechercher, entre MM. Saint-Laurent et Valentine, lequel des deux a touché la somme qni est censée avoir servi à corrompre des fonctionnaires publics.
lie ASSEMBLÉE NATIONALE.
Si c'esl M. Saint-LauPeni, en pourra admettre que la somme qu'il a reçue a eerri à payer le gouvernement de M. Gambetta. Mais si, par hasard, eelui qui a touché est M. Valenttne, M. Valentiue prétend avoir corrompu la eommission de Versailles, je ne prétends pas qo'il lui ait donné cet argent, mais je dis qu41 ne faut pas faire dire aux pièces autre chose que oe qu'elles disent^ et qu'elles signifieraient ak^ que ces messieurs décMreraient avoir corromfw la commission de Versailles. Or le compte de liquidation ne dit pas : payé à M. Saint-Laurent, mais il dit : « remis à M. Valentine et à M. Billing, la somme de 50,000 dollars qu'ils disent avoir déboursés à Versailles, pour obtenir un arrangement avec le gouvernement français. >»
Voilà la situation nettement exposée.
Un seul mot encore pour terminer. Je n'accuse en aucune manière la commission des marchés de malveillance, mais je dis qu'à la Hn de son rapport, dans ses conclusions, il y a une phrase qui laisse une porte ouverte à des équivoques ; par exemple, la commission propose à TAssemblée de blâmer le rôle joué par M. Naqnet dans l'affaire Saint-Laurent. Blâmer le rôle. Messieurs, qu>st-ce que cela veut dire? Cela veut tout dire et cela ne veut rien dire; cela^iuvre la porte à toutes les insinuations ; cela peut permettre à l'honorable président de la commission des marchés, M. d'Audiffret* Pasquier, de me dire, comme il me Ta dit il y a quelques jours, en me rencontrant dans les couloirs de l'Assemblée : « Je prétends que vous êtes aussi mauvais commerçant que vous êtes bon chimiste; je ne prétends pas autre chose ! » Mais cela peut permettre à des gens malintentionnés, en dehors àt cette Assemblée, de prétendre antre chose; et, comme mon honneur est en jeu, j'ai le dmt de deitiandèr à la commission de s'expliquer nettement. Si l'on veut rti'inlliger on blâme politique, qu'on le dise; si l'on veut m'inili'ger un blân^e commercial, qu'on le dise; mais surtout, si l'on veut m'infliger un blâme moral, alors que toutes les présomptions sont en ma faveur, qu'on ait le courage de le- ' porter à la tribune. (Très tnen! très Inen! à gauche. — A^)* plaudissements sur quelques bancs. --^ Réclamations à droite et au centre* -^ L'orateur , en regagnant sa place reçoit des félicitations. »
M. d'Audiffret-Pasquier répondit à M. Na^et : — « Nous
avons reproché à la commission d'étade de s'6tre mêlée des marohéâ. La responsabilité en doit retomber sur M. Gamhetta. Au mois d'octobre, il a rendu un décret pour empêcher les achats qu'il centralise. Et il ne m'est pas démontré par quelle faiblesse on a laissé ces commissions stipuler des marchés, alors qu'elles étûent commissions spéculatives. On s'adresse à des gens véreux. On livre la commission aux mains des chimistes. M. Naquet est responsable des marchés do&t il est question. Le gouvernement comptait tons les jours des millions et des millions à M. Le Cesse, il était très intéressant pour lui de savoir s'il méritait cette confiance.
M. Gambettà. — Oui , il avait la cooûaoce du gouvernement.
M. d'Aodiffhct-Pasquibr. — Il avait la confiance du gouvernement?
M. Gambettà. — Oui, pleine et entière!...
M. d'AudiffretrPasquier poursuit en paraphrasant le rapport de M. Riant. U se permet de dire qu'on a vu « à Lyt)n, à Lille et partout ailleurs, sortir, tout à coup, des nuées de fonctionnaires sans mandat^ sans compétence, sans capacité, qui se grossissaient de la fortune de l'État et en disposaient au mépris de toutes les lois et de tous les règlements. » M. TestelÎD et Al. GhaUemel-Lacoiir protestent avec indignation contre les allégations calomnieuses de M. d'Audiffret- Pasqoier. La gauche tout entière se joint à eux. M. d'Audiffret baisse le ton. U annooce que la commission modifie ses conclusions, e'est-à-*dire les conclusions du rapport qui avait été tiré à rimpression, qui avait été distrifonôet qui avait été reproduit dans.toute la. presse. La commission, dit M^ d'AudiffretrPasquier, retranche de ses oonclosioDS le blâme adressé À RL Naqttot, et se borne à demander le renvoi du rapport au lAinistre de la justice, au ministre des finances, au minisire de la guerre et à ce dernier ministre spécialement, de la lettre du 17 février, émanée de M. le lieutenant colonel Deshorties, lettre adressée à M. W. Saint-Laurent et ainsi conçue : u Sur l'initiative inqualifiable de M« Descombes, membre de la commission de défense, et à l'insu de la commission, une dépéohe annulant votre marché a dû vous être envoyée avant-hier. Dans la séance de ce jour qui sera la devnière, la commission réunie sous ma présidence qualifie
412 ASSEMBLÉE NATIONALK.
sévèrement la dépêche de M. Descombes et prie le ministre de la guerre d'envoyer une contre-dépêche et de maintenir le marché. Si, contre mon attente, vous ne recevez pas de contre-dépêche, maintenez la clause de notre marché et poursuivez hardiment le gouvernement de la capitulation nationale; c'est ainsi qu'on l'appelle aujourd'hui... »
Ainsi, M. d'Audiflfret-Pasquier ne retenait en fin de compte de tout le rapport de M. Riant que la dépêche de M. Deshorties! C'était une retraite que toute l'éloquence de l'orateur ne réussit pas à masquer même à droite. M. Gambetta de • mande la parole.
M. Gambetta. — Messieurs, comme rhonorable et ardent orateur qui descend de cette tribune, je pense, moi aussi, que la responsabilité morale baisse sensiblement dans notre pays; aussi, qu'il me permette de lui dire que j'entends répondre à son discours par Tassentiment que je donne aux paroles par lesquelles il Ta terminé.
Je lui ferai observer aussi qu'il n'a pas été tout à fait exact lorsqu'il m'a prêté ce rôle puéril, et je dirai indigne d'un membre de cette Assemblée qui, mis directement en cause, pour la part qu'il revendique comme ministre dans les négociations dont il a été question tout à l'heure, a pu dire : Cela ne me regarde pas, et, dans un langage presque enfantin : Ce n'est pas moi! J*ai d'autres habitudes de langage.
M. LE DUC d'Audipfret-Pasouibr. — Je n'ai fait que citer vos paroles textuelles ; je les ai lues. {Ah! ah! à droite. — Réclamations à gauche,)
M. Gambetta. — Vous avez cité, monsieur le duc, une parole de moi; mais vous n'avez rappelé ni les paroles qui la précédaient ni celles qui la suivaient, et c'est pour cela que je relève votre inexactitude. D'ailleurs, c'est là un détail assez indifférent.
Ce qui importe, ce qui est la question même^ c'est de savoir si le gouvernement dont j'ai fait partie a bien ou mal agi dans les deux marchés Maxwell-Lyte
n JUILI.KT 187t. 443
et Parrott. Le membre de ce gouvernement qui a rhonneur de parier devant vous doit dire dans quelles limites il a engagé sa responsabilité, et dans quelles limites il revendique pour lui, s'il y a lieu, la plénitude de cette responsabilité. [Très bien! sur quelques bancs à gauche.)
Je ne me laisserai pas aller à suivre Torateur dans le développement des considérations générales auquel il s'est livré; il me semblerait que je méconnaîtrais le caractère même du débat tel qu'il l'avait défini lui-même à une autre époque.
En effet, il vous avait dit il y a deux mois, et je m'étais associé à sa pensée, que nous aurions une discussion d'ensemble sur les affaires de la délégation de Tours et de Bordeaux. Aujourd'hui on a changé de tactique... {Approbation à gauche. — Réclamations à droite.)
Un membre à droite. — On n'a pas besoin de tactique devant nousl {Bruit.)
M. Gambetta. — Un membre m'interrompt pour dire qu'il n'y a pas besoin de tactique devant vous; Messieurs.
J'en prends acte et je désire que cet avertissement serve à ceux qui en font et qui en abusent. {Très bien! très bien! sur quelques bancs à gauche. — Vives réclamations à droite et au centre.)
M. DE Gavardie. -^ Nous ne recevrons jamais de leçons de vous !
M. Gambetta. — Je dis que l'on a changé de tactique, car, après avoir laissé de côté la discussion générale, on vous présente un fait isolé, et, à propos de ce fait isolé, on institue une discussion générale. Nous vous suivrons dans la discussion générale comme dans la discussion particulière ; mais permettez-moi de mettre en lumière votre tactique et ses variations.
Eh bien, je dis qu'on a introduit le rapport sur les marchés de la commission des moyens d'études; on
Ta introduit d'une façon isolée, et à ce fait isolé, ce pendant, on est venu ramifier l'ensemble des opérations du gouvernement de la délégation de province, et on vous a cité et Lyon, et Lille, et Marseille, provoquant ainsi de légitimes réclamations...
A droite, — Allons donc! — Et les jugements des tribunaux?
M. ftAMBETTA. — ... de la part des représentants de 'ce gouvernement qui suivent Tenquête que vous avez ordonnée et qui demandent qu'on ne jette pas dans le pays, pendant les trois mois de vacances que vous allez avoir, des imputations qu'ils n'auraient pas le moyen de détruire,
M. LB MARQUIS DE Frakgueu. — Et les bauquots?
M. Gambetta. — Car, Messieurs, il faut bien le dire, c'est le temps qui est, en pareille matière, le seul auxiliaire des imputations qui circulent dans le pays.
A droite, — Et les jugements des tribunaux?
M. Gambetta. — ^ Eq effet, vous savez tous dans quel état cette commi$sion d'armement, dont aujourd'hui on fait l'apologie...
Une voix. — Avec raison !
M. Gambetta. — Oui, avec raison, et j'en prends acte. J'ai été le premier à le dire, j'ai été accus^ par les journaux qui représentent votre opinion, par une partie des nôtres, par des membres de cette Assemblée, de m'être associé aux monopoleurs, à M. Le Cesne, e^iploitant tous les marchés du monde pour m'enrichir aux dépens du Trésor. Et c'est cette corpmission qu'aujourd'hui, grâce à dix-huit mois d'études, vous êtes obligés de prendre comme l'étalon même de l'habileté commerciale, du désintéressement, de la moralité» c'est avec elle que vous jugez les autres.
Plusieurs voix à droite, — Qu'est-ce que cela veut dire?
M. Gambetta. — Vous allez le savoir, et surtout ce
que je vous demande, — car vous savez que le vrai moyen de m'empôcher de parler devant vous, c'est de m'interrompre, de me provoquer, de m'irriter, — ce que je vous demande, c'est de m'écouter en silence, puisque vous voulez être des juges.
Qu'est-ce que cela veut dire? Gela veut dire, Messieurs, qu'on peut calomnier, dénigrer tout à son aise des hommes qui ont fait des opérations, des achats, des marchés, des emprunts sous le gouvernement de la défense nationale, et que tant que la discussion n'est pas venue, tant qu'on n'a pas contradictoirement établi à cette tribune, — car vous avez raison de traiter ces choses devant le pays, — tant qu'on n'a pas contradictoirement établi de quel côté était la loyauté et de quel côté l'outrage, le temps profite aux calomniateurs, qui, en semant l'outrage, récoltent l'indignation dés honnêtes gens dont ils surprennent la bonne foi... {Murmures à droite. — Applaudissemenfsà gauche.)
Et je dis alors que cenx qui' ne veulent pas encourir le reproche de s'associer à ces diffamations, ne doivent pas porter une accusation même sur des coupables, s'il y en a, alors qu'ils viennent ici remplir le devoir d'accusateurs publics...
Une voix à droite, — Qu'est-ce que cela veut âîre?
M. GAMBBtTA. — Cela veut dire que vous ne pouvez pas parler de Lyon avattt d'avoir eu connaissance des affaires de Lyon, que vous ne pouvez pas parler de Lille avant d'avoir eu connaissance des affaires de Lille, et que vous ne devez pas parler de Tours et de Bordeaux tant que vous ù'auréz pas connaissance des affaires de Tours et de Bordeaux. Jusque4à vous êtes des calomniateurs ! ( Violenté murmures à droite. — Ovs .• A l'ordre! à l'ordre! )
M. LE BABON Chaurand, au.miUeu du bruit. — Il y a un jugement du tribunal civil de première instance de Lyon qui a condamné M. Ghallemel-Lacour à 189,000 fr. dédommages-intérêts.
M. Gambetta. — Messieurs, ce n*est pas moi qui ai introduit les considérations générales et passionnées dans ce débat; mais mon devoir strict était de les relever. {Très bien! très bien! à gauche.)
Un membre. — En les passionnant davantage !
M. Gambetta. — Je ne sais pas si l'interrupteur a bien mesuré la portée des paroles qui ont été prononcées avant que je monte à cette tribune. Que n'a-t-on pas dit à propos de ce marché, dont tout à rheure je discuterai hautement les clauses, les phases, Texécution !
Voix à droite. — Dîscutez-le !
M. Gambetta. — A propos de ce marché, nVtron pas dit que le pays pliait sons le faix des contributions, et n'a-t-on pas voulu associer, — rapprochement indigne de votre éloquence et de votre esprit, monsieur le duc d*Audiffret! — n*a*t-on pas voulu associer Taffaire des canons Parrott au payement des milliards d'indemnité de guerre?
M. LE DUC d'Audipfret-Pasouïer. — Pas d'artifices oratoires ! je n'ai pas dit cela!
M. Gambetta. — Vous l'avez dîtl {Bmit.)
M. LE DUC d'Audiffret-Pasouier. — Non, je n'ai pas dit cela I Vous le savez bien !
(En ce moment, M. Ghallemel-Lacour adresse avec animation quelques paroles à M. le duc d'AudilTret- Pasquier.) — [Vive agitation.)
M. LE président, s'adreisantaitx membres qui stationnent devant le banc de la commission. — Messieurs, veuillez regagner vos places et faire silence, il y a déjà beaucoup trop de passion dans ce débat!
M. Gambetta. — 11 est un autre point que je crois devoir relever dans les conclusions qui ont terminé le discours de l'honorable M. d'Audiffret-Pasquier; c'est celui qui est relatif au retrait du texte primitif des conclusions de la commission des marchés, et, permettez-moi de le dire, à la permanence de l'esprit
el de ridée qui se cachaient sous la lettre du premier dispositif et qu'on maintient tout de même.
Je dis qu'il faut choisir.
Ou la commission a eu raison de libeller ses conclusions comme elle Favait fait tout d'abord, et elle les maintient dans le premier cas; ou elle les retire, alors il ne faut plus les mettre aux voix. Il faut trouver une rédaction qui les modifie, car, au point de vue parlementaire, de deux choses Tune : ou vous êtes des juges ou vous ne Têtes pas.
Si vous êtes des juges, il faut maintenir ces conclusions telles qu'elles ont été formulées d'abord; si vous n'êtes j)as des juges, et très évidemment les altercations, la passion qui se dégagent de ce débat prouvent que vous n'en avez, ni les uns ni les autres, le tempérament et le caractère {Très bien! très bien! à gauche. — Mouvements divers^, et cela s'explique, puisque nous sommes une Assemblée politique... (Oui! oui! c'est vrai! — Bruit).,, et alors je demande que M. le duc d'Audiffret-Pasquier ne conserve pas le commentaire du dispositif en en supprimant le texte. [Très bien! très bien! à gauche.)
Gela dit, j'aborde la question du fond. Je le ferai d'autant plus rapidement que le débat est aussi complet que possible sur les points de détail. II ne me reste qu'à relever ce qui m'est personnel et ce que je rejette.
Je commence par éliminer ce qui ne nous touche pas, comme par exemple la lettre du colonel Desborties.
Cette lettre, si je l'avais connue, si elle eût été écrite sous mon administration, ce n'est pas à une Assemblée politique que je l'aurais portée : c'est au ministre de la guerre, qui aurait fait justice d'un fonctionnaire quel qu'il soit, sous quelque régime que ce soit, qui se permet de devenir l'avocat et l'organisateur d'une résistance quelconque contre le
gouvernement de son p^ys. {Très bien! à gauche.) G*est une théorie que je n'admettrai jamais, ni comme ministre ni comme homme d'opposition.
Voilà le premier point qu'il convient d'écarter^ et, par conséquent, il n'y a pas lieu d'insister plus longtemps sur la lettre inconcevable d'un officier qui, non seulement comme fonctionnaire, mais comme militaire, devait savoir à quel degré ces titres l'engageaient à l'égard de l'État. (Approbation sur divers bancs,)
M. Hervé de Saisy. — Voilà un homme jeté à la mer !
M. Gambetta. — Reste le marché Maxwell-Lyte. Est-il nécessaire d'en parler? Ce marché n'a été qu'une hypothèse. Dans le détail, il peut être discuté, être interprété diversement; et il l'a été même au sein de la commission, comme le prouvent ses procès-verbaux; c'est une heureuse fortune, comme on l'a dit ironiquement dans le rapport; car on a mis beaucoup d'esprit dans le rapport, mais pas cet esprit dont parlait tout à l'heure M. le duc d'Audilfret- Pasquier, l'esprit de la bonne grâce ; non, on y a mis, permettez-moi de le dire, un esprit de perfidie. ( Vives protestations à droite et au centre,)
Oui, Messieurs, et je vais vous en donner une preuve. Ainsi, voilà M. Maxwell-Lyte, un négociant honorable, qui a trouvé des défenseurs jusque dans le sein de la commission, des hommes comme M. le {:omte de Béthune pour cautionner son honorabilité. Eh bien, M. Maxwell-Lyte a fait un contrat avec l'État. Ce contrat, vous le prétendez mauvais, moi je le prétends bon, bien qu'il n'ait été qu'illusoire. 11 n'a pas existé et vous dites : Heureusement qu'il n'a pas été exécuté ! Au fond vous en êtes fâchés ; c'est un grief qui vous échappe.
Pourquoi n'avoir pas dit par qui il avait été rompu? Vous aviez sur ce point la déposition de M. Le Gesne : pourquoi ne l'avez-vous pas mise dans le rapport?
Vous la connaissiez, puisqu'elle est dans les' proeèsverbauz^ Pourquoi n'en avez-vous pas parlé dans votre rapport?
Un membre à gauche. — Parce qu'on a voulu tromper le pays ! ( Vives réclamations à droite et cris : A l'ordre/ à tordrel)
M. Habntjens. — On ne parlait pas ainsi quand il s'agissait des ministres de TEmpire. On applaudissait alors! (iPrewI.)
M. LE PRÉSIDENT. — Si j'avais pu distinguer quel est le représentant qui a adressé à une commission cette imi^utation : Vous avea roula tromper le paysl je l'aurais rappelé sévèrement à l'ordre. [Très bien! très bien!)
Voixâ droite. — A l'ordre! Qu'il se nomme! qu'il se nomme !
M. LE PRÉsmKNT. — Vous u'avez pas de provocation à adresser à vos collègues, veuillez faire silence. Vons n'avez pas à vous immiscer dans Texercice du pouvoir disciplinaire du président.
Parlez, monsieur Oamfoetia.
M. Gambetta. — Oe marché, Messieurs, il avait été préparé par la commission de défense, il m'avait été soumis, je l'avais ratifié, M. Le Cesne s'y était opposé. J'avais consulté ces mes^eurs de la commission d'étude pour savoir pourquoi M. Le Gesne avait résisté, et alors on s'était permis sur M. Le Cesne, je ne dis pas que ce fussent ces messieurs, < — > mais des personnes s'étaient permis sur M* LeCesne, et à propos de ce refus de consentir, au marché, des imputations tout à fait injnrieuses.
J'eus la bonne idée de faire venir sans désemparer M. Le Cesne au milieu de personnes qui s'étaient faites ses dénonciatrices : j'eus le bonheur de constater que c'était lui qui a\'ait raison. El je brisai le contrat.
Je crois que, dans l'affaire que nous discutons, il eût peut-être élé utile, en même temps qu'on se féli-