‹ Discours et plaidoyers politiques de Me [L] G (volume 4)Chapitre 28 sur 38 · II · texte numérisé non relu

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citait de la rupture de ce contrat, de dire à qui on devait qu*il eût été brisé et inexécuté. [Assentiment à gauche,) Je le regrette d'autant plus que j'aurais répondu par là à cette épigramme que nous a décochée en passant l'honorable orateur, que le gouvernement de Tours était très bizarre, que tout le monde y vivait dans une suspicion rivale, chacun de chacun.

Messieurs, ce gouvernement de Tours était une chose humaine... {Rires ironiques sur plusieurs bancs à droite,) Il ne faut pas aller bien loin pour trouver des réunions d'hommes qui ne savent pas vivre sans se jalouser, et surtout sans ce sentiment de méfiance profonde et de suspicion outrageante. Et ce qui se passe aujourd'hui en est un des plus tristes exemples, car, après tout, est-ce qu'il ne serait pas possible que vous vinssiez discuter honnêtement, sans parti pris, nos actes, critiquer nos fautes? Est-ce qu'il ne serait pas impossible qu'à travers toutes ces affaires, que dans plus de 20,000 marchés qui ont été passés, il ne se trouvât pas de fautes lourdes ou légères? Est-ce moi qui aurais la faiblesse de ne pas le reconnaître? Non, je n'ai pas cette prétention ridicule à l'infaillibilité. Mais quand on demande d'introduire la loyauté dans cette discussion, c'est parce que, même entre adversaires qui se détestent, il y a une borne séparative de moralité, d'honnêteté qui commande le respect toujours entre gens qui s'estiment. {Approbation à gauche. — Bruit à droite,)

M. Raoul DuvAL. — Je demande la parole.

M. Gambetta. — Eh bien, je dis que, dans toute cette affaire, il plane, grâce à votre langage^ je ne sais quelles insinuations, quelles allusions^ quel esprit de dénigrement. Et, comme le disait tout à l'heure M. Naquet, cette occasion est bonne pour demander qu'il soit fait des désignations directes, des accusations précises, pour qu'il n'y ait plus de demimots, de réticences, pour qu'on dise, — non pas pour

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TOUS, Messieurs, car les esprits politiques ne s'y trompent pas, habitués qu'ils sont à tontes les nuances de langage, — mais pour le pays : il y a dans tout cela de gros mots; il est question-dé 50,000 dollars de pots-de-vins, de concussions; tout cela dans le lointain des départements parait un outrage qu'on exploite.

Je le dis, puisqu'un travail de régénération s'opère, puisqu'on voit renaître la moralité, puisqu'on veut que l'habitude de la responsabilité revive dans le pays, il faut dire la vérité entière; on pourra atteindre ce résultat, mais à la condition, entendez-le bien, que vos jugements, que vos décisions ne soient pas inspirées par la passion politique. [Très bien! à gauche,)

Un membre de la commission. — Arrivons aux canons.

M. Gambetta. — Sur les canons Parrott, je dis deux choses. Je dis que j'ai donné l'ordre de les acheter ; que j'ai signé pour qu'on les achetât, pour qu'on les achetât 75,000 francs; que ma responsabilité est la suivante : d'avoir pris la résolution d'avoir des armes, des canons surtout, qui nous manquaient et qu'on ne me proposait pas. Et je n'ai pas, entendez-le bien, à faire un reproche à M. Le Gesne de ne m'avoir pas offert de canons, alors qu'il était pour ainsi dire convenu, et dans les habitudes de M. Le Gesne, de ne me fournir que des fusils et qu'il n'avait jamais songé à nous fournir des canons.

Et je dis qu'il était bien naturel que la première fois que, d'un côté ou d'un autre, on venait m'offrir des canons, j'aie signé un marché de canons. Hien de plus naturel.

Maintenant il s'est élevé une discussion, qu'il faut aborder très-nettement, sur la différence des prix. Je vous dois toute la vérité; beaucoup d'entre vous la connaissent, puisqu'ils ont lu les procès-verbaux de la commission.

Je n'ai pas su que les canons que j'ai achetés, et

dont j'ai signé Tordre d'acquisition, valussent moins de 75,000 francs. (Mouvement à droite.) On m'a dit : Voilà des canons que valent 75,000 francs. On m'a fait l'éloge de ces canons. Je n'admets pas que nous n'eussions pas pris toutes les précautions possibles pour assurer la compétence de la commission. Ces canons m'ont été présentés comme rayés, portant à 4,000 mètres, comme étant un modèle qui correspondait à peu près à notre 7 français, canons qui n'existaient pas encore dans nos arsenaux, puisque M. RefTye était occupé à les construire. Je ne pouvais les faire fabriquer en France, tous nos ateliers étant absorbés par les commandes que nous avions faites, les ateliers de l'industrie privée comme les ateliers de l'État.

Je considérais comme une bonne aubaine, au milieu de la disette qui .régnait dans toute notre armée, alors qu'on voulait revenir aux règles de balistique des Prussiens, et sur lesquelles tablaient nos généraux, de donner 4 canons par mille hommes ; je considérais, dis-je, comme une bonne aubaine de faire venir des États-Unis des canons auxquels il ne manquait absolument que les attelages.

On me dit : M. Le Gesne vous a prévenu. Non! et si vous voulez savoir mon sentiment, je le regrette ; je vous ai cité un cas dans lequel M. Le Gesne m'avait prévenu. G'est grâce à l'intervention de M. Le Gesne qu'on a pu briser le traité Maxwell-Lyte. Si M. Le Gesne m'avait prévenu, j'aurais peut-être fait quelque chose; je ne dis pas que j'aurais cédé, je ne le crois pas, je vais vous dire pourquoi. J'aurais dit à M. Le Gesne : Pourquoi ne vous ètes-vous pas empressé d'acheter les canons qu'on est venu m'offrir? Je n'ai pas su qu'ils lui avaient été offerts, M. Le Gesne ne me l'a pas dit, et en cela je le blâme ; je n'ai appris ce qu'avait dit M. Le Gesne que dans votre rapport.

Eh bieni voilà donc dans quelle disposition d'esprit j'étais.

M. Le Gesne, pendant deux mois, ne me fournissait que des armes se chargeant par la bouche et pas de canons. Lorsqu'il a surgi des propositions de fusils, entendez-le bien, de fusils chassepot se Chargeant par la culasse, M. Le Cesne, provoqué par cette concurrence, m'a offert de me fournir des canons. Et vous rappeliez, monsieur le président de la commission des marchés, la circulaire du 14 octobre, et la confrontiez avec la circulaire ministérielle du 28 décembre.

Rien de plus simple à expliquer.

Le 14 octobre, que fait-on? On envoie une circulaire ministérielle à tous les préfets des départements pour qu'ils aient à empêcher les municipalités d'acheter des armes à l'étranger; C'est une protection que le ministre de l'intérieur veut donner à la commission d'armement sur les fusils, entendez-le bien, et non pas sur les canons.

Et puis arrive le décret du 28 décembre, au moment où il m'était parfaitement avéré que M. Le Cesne était digne de la mission qui lui avait été confiée. Car enfin il faut bien vous donner aussi les motifs qui ont amené ce décret du 28 décembre. Il est certain, pour le gouvernement, que M. Le Cesne était parfaitement à la hauteur de sa tâche; qu'il pouvait remplacer les bureaux de la guerre et la commission d'étude. Vous avouerez bien qu'il me fallait ce temps-là, non pour me faire un jugement personnel sur M. Le Cesne, il était tout formé, mais pour vaincre les résistances de toute nature que je trouvais autour de moi, résistances qui s'étaient produites avec une ardeur et avec une brutalité, permettez-moi le mot, qui avaient fait que j'avais été obligé de supplier M. Le Cesne de ne pas donner sa démission.

Il y a dans cette Assemblée, siégeant sur d'autres

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bancs que nous, des hommes au courant de ces guerres intestines, et le délégué des finances sait très bien que toutes les fois qu'il fallait donner de l'argent pour M. Le Gesne, c'étaient des luttes très vives, de véritables batailles à remporter. Et ces membres aujourd'hui voient, apprécient, perdent leurs préventions, éclairés qu'ils sont par la commission des marchés.

Oh I Messieurs, il faut bien que l'Assemblée se garde de juger les opérations qui ont été faites en rivalité avec H. Le Gesne, par la lumière qu'elle a aujourd'hui ; il faut qu'elle se reporte à la pensée qui l'animait lorsqu'elle s'est réunie. Il faut qu'elle se reporte par l'imagination aux mille on-dit qui circulaient dans la presse et étaient accueillis dans cette Assemblée.

Je pourrais nommer un de ses membres accueillant cette mission de rechercher si M. Le Gesne n'était pas un voleur.

Pourquoi ne le nommerais-je pas? G'est votre rapporteur lui-même. Et aujourd'hui vous voulez faire une critique rationnelle , exacte , en reprochant aux diverses commissions qui fonctionnaient au ministère de l'intérieur de n'avoir pas, dès le premier jour, assuré le monopole à M. Le Gesne.

Mais songez donc qu'au mois de décembre, lorsque j'ai pris cette décision d'assurer le monopole à M. Le Gesne, il n'y a pas d'infamies qu'on n'ait débitées sur son compte et sur le mien.

Un membre. — A quoi cela répond-il?

M. Gambetta. — Gela répond à ceci, à la prévention générale dont la commission Le Gesne était l'objet; cela répond parfaitement à la disposition d'esprit dans laquelle devait se trouver la commission de défense , ne croyant pas à la sincérité de l'offre de 35,000 francs pour les canons Parrott. Voilà à quoi cela répond, voilà ce qu'il faut justifier. On n'a pas cru à l'offre de M. Le Gesne, de fournir des canons à 35,000 francs, et on ne pouvait pas y croire. Voilà ce que je veux dire.

J'ajoute ceci. J*ai voulu interroger rhomme, à mon sens, le plus compétent de cette commission, M. le commandant du génie Ponllevoy.

M. Riant, rapporteur, — M. de Pontlevoy a déclaré qu'il répondait de l'honneur de M. le colonel Deshorties comme du sien propre.

M. Gambetta. — Je lui ai dit : Comment se fait-il que, songeant qu'on pouvait avoir les batteries de M. Le Gesne à 35,000 francs, vous ayez contracté à 75,000 francs? Et voici la réponse qu'il a faite. Malheureusement cette déposition a eu lieu dans le cabinet particulier de M. Riante devant M. le Trésor de Laroque; nous ne l'avons pas; mais j'affirme la sincérité de la réponse suivante; j'affirme qu'il m'a été répondu ceci : Les canons Parrott rayés à 75,000 francs, après contestation avec M. Le Gesne, qui disait primitivement qu'ils n'étaient pas rayés, ne sont pas les mêmes et ils ne pouvaient pas être les mêmes; dans notre esprit. Ultérieurement ils sont devenus les mêmes. {Rires ironiques à droite.)

Messieurs, si vous vouliez recueillir d'abord les dépositions, après nous les commenterions.

M. LK DUC d'Audiffret-Pasouier. — Voulez-vous me permettre de vous dire qu'elle est au dossier et que le dossier a été communiqué...

M. Gambetta. — Je n'ai pas demandé à voir le dossier.

M. LE DUC d'Audiffret-Pasouier. — Alors ne dites pas qu'elle n'y est pas.

M. Gambetta. — Je ne dis pas qu'elle n'est pas au dossier, je dis que vous ne lavez pas fait connaître à l'Assemblée.

M. le duc d'Audiffret-Pasouier. — Vous dites que vous en êtes privé, parce que la déposition a été faite dans le cabinet de M. Riant en présence de M. Le Trésor de Laroque.

J'alïïrme devant l'Assemblée que cette déposition

est au dossier et que, non seulement le dossier a été communiqué à M. Naqnet, mais à M. Lepère, mais à quiconque Ta demandé. Qu'cm ne dise pas que la pièce n'y était pas. [Très bien f tf'ès bieni à droite, — Applaudissements,)

M. Gambetta. — Mais je xi'aî pas dit que la déposition ne fût pas au dossier, je n*ai jamais rien dit de pareil.

Je dis que, pour nous, il n*y ayaitque les dépositions publiées, distribuées ; et je ne me suis jamais occupé d*autre chose, et je n'ai jamais demandé communication de votre dossier.

M. LE DUC d'Audiffret-Pasouier. — Pourquoi cela?

M. Gambetta. — Parce que le rapport me suffit pour avoir raison de vos allégations. [Oh! oh! à droite. — Très bien! très bien! à gauche,)

M. LE DUC d'Audiffret-Pasouier, — Je demande à TAssemblée s'il était possible de faire imprimer trois ou quatre paquets aussi volumineux que celui que je lui montre.

M. Gambetta. — Je dis, Messieurs, que cette déposition n'a pas été imprimée pour l'Assemblée nationale, comme c'était le devoir de la commissioh, et ne nous a pas été distribuée; et puisqu'on équivoque làdessus, j'ajoute que ce n'est pas la seule. [Intet^fntptiens,)

M. LE DUC d'Audîppret-Pasouier. — C'est vous qui équivoquezî

M. Gambetta. — Du tout, c'est vous qui équivoquèz, car c'est vous qui dites « dossier » alors que j'ai dit: « distribution » . [Exclamations à droite,)

Et puisque nous en sommes sur la publication des dépositions, je dirai que je regrette que la déposition de M. Maurice Lévy, chargé de la direction des batteries départementales, et dont a invoqué le témoignage tout à l'heure pour raconter inexactement... [Rumeurs à droite,) ■

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Mais, Messieurs, c'est mon droit deréUblirla vérité, après tout. Qu'en savez-vous, si cela n'est pas vrai? {Intef^ruptùms à dfvite.) Mais enfin, une telle intolérance est inouïe!... (Pafiezf)

Je dis que je regrette que la déposition de M. Maurice Lévy, — et j'entends par là jxistifier les paroles que j'ai prononcées tout à l'heure, car je tiens que le premier de mes devoirs, dans cette Assemblée, est de n'alléguer que des choses dont je suis sûr, — je regrette, dis-je, que la déposition de M. Maurice Lévy n'ait été ni imprimée, ni distribuée, car vous y auriez lu que ce n'est pas M. Maurice Lévy qui a appris, avant moi, le prix des batteries Parrott proposées par M. Le Cesne à 35,000 francs; vous y auriez appris également que ce n'est pas M. Le Gesne qui a demanda des garanties pour réaliser le marché; vous auriez appris tout l'inverse, à savoir...

Un membre au banc de la commission, — Qu'est-ce que cela veut dire?

M. Gambetta. — Gela veut dire, Monsieur, que je relève les inexactitudes du discours de M. le duc d'Audiffret-Pasquier, lorsqu'il a dit que le lendemain du contrat, M. Maurice Lévy, rencontrant dans les rues de Tours M. Naquet et M. Gambetta, leur aurait appris l'histoire des 35,000 francs par batterie, et qu'alors il serait allé... Il y a môme autre chose, il y a une troisième inexactitude qui me revient à l'instant... Vous avez raconté que le môme Maurice Lévy avait appris directement et avait reçu directement de MM. Billing, Valentine et Saint-Laurent une proposition pour ces mômes batteries et obtenu une réduction de 10,000 francs.

J'ai la déposition de M. Maurice Lévy. Je ne vous en donnerai pas lecture, puisqu'elle n'a été ni imprimée ni distribuée ; mais elle dit tout le contraire.

A droite, — Lisez I lisez l

M. Gambetta. — On va me la faire passer.

M. LE DUC d'Audiffret-Pasouier. — C'est dans la déposition de M. Le Cesne que voilà imprimée. Vous confondez Le Cesne et Lévy.

M. Gambetta. — Vous allez voir quil n'en est rien. « Mon témoignage, dit M. Maurice I^évy, est cité dans le rapport que Thonorable M. Riant vient de déposer à l'Assemblée nationale , relativement au marché de batteries Parrott, conclu avec le gouvernement de Tours, sur la proposition de la commission des moyens de défense, avec MM. Valentine, Billing et Saint-Laurent.

« J'ai quelques rectifications à faire à la déposition de M. Le Cesne reproduite dans ce rapport, et comme ma propre déposition est résumée en une phrase qui ne me paraît pas la rendre , je vous serai obligé de m'autoriser à reproduire mon opinion telle que je l'ai donnée dès le mois de juin de l'année dernière, toutes les fois qu'officiellement ou officieusement la commission des marchés ou quelques-uns de ses membres m'ont fait l'honneur de me la demander.

« Voici en résumé ce que j'ai dit :

« Pour pouvoir apprécier sainement ce marché, il me paraît de toute nécessité que la commission parlementaire veuille bien se reporter à l'époque oîi il a été conclu ; il faut qu'elle se rappelle qu'à ce moment les attaques répétées de la presse avaient rendu la commission d'armement et son président, M. Le Cesne, très suspects à l'opinion publique.

« C'est ce manque de confiance dans les opérations de la commission d'armement qui a, en principe, déterminé l'intervention de la commission des moyens de défense dans la conclusion d'un certain nombre de marchés d'armes , et qui explique aussi comment la commission des moyens de défense a pu très sincèrement douter du sérieux de l'offre de M. Le Cesne, d'acquérir les batteries Parrott à 35,000 francs. »

Puisqu'on recueille des témoignages, celui-là a son

mérite, car il émane d'un homme dont on ne dénie pas la compétence, et dont la commission a pu apprécier la capacité, la loyauté, les services rendus, d'un homme sur lequel on a préparé les éléments d'un grand rapport ; il en existe un non moins considérable, émané de M. Durangel, directeur au ministère deTintérieur, et on a pu voir également quels ont été le mérite, le zèle, les lumières de M. Lévy. On veut des dépositions, en voici une qui a encore son mérite, car elle tombe d'une bouche qui a la garantie de l'honneur et de la compétence. {Approbation à gauche. — Réclamations à droite,)

Je poursuis la lecture de cette déposition :

M Je puis ajouter aussi que les doutes sur la gestion de la commission d'armement étaient si répandus^ qu'à ma connaissance plusieurs membres de TAssemblée nationale sont venus à Bordeaux avec de sérieuses préventions contre l'honorabilité de son président.

« Pour moi, il me parut difficile qu'au prix de 35,000 fr. on pût avoir une batterie d'artillerie en état de servir. Cependant, comme à cette époque M. le ministre de la guerre tenait à faire canon de tout, il m'engagea à aller voir s'il y avait réellement quelque chose à tirer de cette affaire. »

Vous voyez que ce n'est pas lui qui m'en a appris l'existence. C'est moi qui lui ai envoyé cette affaire; et vous avouerez que c'eût été une singulière conduite de la part d'un ministre de la guerre de faire un premier marché, et puis d'en faire un second qui fût juste , la base[d'une critique par comparaison avec le premier.

Évidemment, si quelque chose peut attester sa loyauté, le besoin dans lequel il s'est trouvé, c'est une pareille manière de procéder. {Très bien! à gauche.)

« Pour bien rendre le sentiment avec lequel j'ai conclu le marché, qu'on me permette de citer le passage suivant d'un rapport, en date du 2 juin i87i, que j'ai adressé à la commission des marchés :

« Ekifin» pour ne négliger aucun moyen d^avoir des canons» j'allai trouveir M- Le .Cesne, qui, comme il me le dit, ne crut pas d'abord ma démarche sérieuse. »

Tout cela a été allégué dans les précédents discours en s'appuyant de l'autorité de M. Maurice Lé\y. 11 e$t donc nécessaire de remettre les choses sous leur véritable jour.

« Pour lui indiquer qu'elle l'était, je lui déclarai que, si son offre à lui était sérieuse, je lui ferais ouvoir le soir même un crédit de 1,200,000 fr. Mais comme j'étais convaincu que cette offre devait pécher soit par la qualité du matériel , soit par l'exagération du bas prix qu'il annonçait, j'exigeai que M. Le Cesne prît sous son entière responsabilité la qualité de ce matériel.

« Je lui demandai s'il avait en Amérique des hommes spéciaux pour l'examiner et le recevoir; il me répondit affirmativement. Il est donc tout à fait inexact que M. Le Gesne m'ait demandé des garanties, comme il le prétend dans sa déposition. Gela, en effet, eût été très singulier, puisque c'est moi qui le chargeais d'un achat et qui avais par conséquent à lui en demander.

« Maintenant, le matériel livré par M. Le Gesne à 35,000 fr. était-il propre au service? G'est ce que chacun a pu apprécier, ce matériel étant resté pendant plusieurs semaines sur la place des Quinconces, à Bordeaux.

« En résumé, il ressortait de ma déposition :

« i® Que la commission d'armement était suspecte à l'opinion publique, ce qui fit admettre le principe de l'intervention de la commission des moyens d'étude dans la conclusion d'un certain nombre de marchés d'armes ayant tous trait au service d'artillerie;

« 2* Qu'on a proposé au ministre de l'intérieur et de la guerre un marché de batteries Parrott à 75,000 fr. ; que ce prix étant plus modéré que le prix moyen

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d'une batterie^ française de même calibre, aucun homme compétent né Teût ti^ouvé exorbitant, à condition toutefois que le matériel fût bon. Le ministre a donc dû approuver ce marché ;

« 3' Que lorsque, après l'avoir signé, il apprit que M, Le Gesne offrait le tnème matériel à de meilleures conditions, il s'empressa de m'en informer pour que j'en fisse mon profit pour les batteries départementales. »

Eh bien, je trouve que cette déposition qui émane d'un homme qui n'était membre ni de la commission des moyens d'étude, ni de la commission d'armement, qui cependant était fonctionnaire , qui vivait en contact avec ces diverses commissions, vous traduit fidèlement, impartialement l'esprit qui a présidé à la confection de ces marchés, et vous donne les deux raisons que je retrouvais tout à l'heure dans la bouche du commandant de Pontlevoy, à savoir qu'on n'avait pas pris au sérieux l'offre de M. Le Gesne de vendre des batteries Parrott à 35,000 fr., et qu'en les payant 75,000 fr., on ne pouvait pas croire, au moment du marché, que ce pût être les mêmes, (interruplions,)

Quelques voix. — Il fallait télégraphier !

M. Gambetta. — Il ne s'agit pas de télégraphe, {Exclamations à droite.)

Si vous croyez qu'il soit commode de discuter au milieu des interruptions!... 11 ne s'agissait pas de télégraphier... {Intertniptions divenes.)

Quelques membres. — Gontinuez I

M. Gambetta. — Je ne puis continuer; j'ai entendu un mot... Quelqu'un a dit...

Voix diverses. — Gontinuez ! — On n'a rien dit I

M. Gambetta. — Quelqu'un a dît : Il y a eu des remises. {IVon! non!) Je l'ai entendu. [Non! non!)

M. Margaine. Je vous garantis qu'on n'a pas dit cela.

M. Gambetta. — Monsieur Margaine, celte attestation me suffit de vôtre part.

Eh bien, je dis que cela rend raison de Tacceptation du prix de 75,000 fr.

Et puis, j'attire votre attention sur cette explication tout à fait technique du commandant qui dit : Nous ne pouvions pas supposer d'aucune manière, et aucun homme sérieux n'aurait supposé plus que nous que les batteries Parrott offertes à 75,000 fr. fussent les mêmes que les batteries Parrott à 35,000 fr., et voici pourquoi... (Bruits et interruptions.) Écoutez les raisons. Parce qu'il existe dans les arsenaux américains, comme dans tous les arsenaux du monde, un matériel qui a des qualités différenles; on peut avoir des batteries dont les unes ont tiré 200 coups, d'autres 500, d'autres 1,500, et alors, selon le nombre de coups qu'elles ont tirés, elles sont ou bonnes, ou médiocres, ou au rebut. {fntetTuptions et mouvements divers.)

Ce n'est pas moi qui invente cela, Messieurs; ce sont des raisons techniques données par un homme du métier.

Surdive9*s bancs, — Parlez! parlez!

M. Gambetta. — Si ce n'est pas vrai, un homme compétent et spécial montera à cette tribune et me démentira ; je n'aime rien mieux que d'être éclairé. • Cette raison m'a frappé; je l'ai trouvée sage; je vous la mets sous les yeux, je vous l'apporte telle qu'on me l'a donnée, et rien ne me prouve qu'elle ne soit point vraie.

Maintenant, que les États-Unis aient voulu vendre leurs arsenaux, qu'ils aient l'habitude commerciale de vendre le matériel de l'armée lorsqu'ils sont sortis de l'état de guerre, je les en félicite, mais je ne voudrais pas les imiter en cela : la position unique qu'ils occupent leur permet, après la guerre, de vendre tout ce qui pouvait la soutenir; ils ont même poussé le fanatisme commercial jusqu'à vendre leurs drapeaux. [Exclamations à droite,)

Plusieurs membres, — Comment î des républicains !

M. Gambetta. — Oui, Messieurs, au lendemain de la guerre, ils ont vendu les fanions, ils ont vendu les canons, les fusils, les vaisseaux, ils ont voulu prouver par là qu'ils étaient un peuple commerçant et non pas un peuple militaire, et qu'ils voulaient effacer jusqu'aux instruments de la guerre civile. Donc ils ont pu vendre leurs arsenaux. (Interruptions et rires.)

Je déclare qu'il ne m'est pas possible de continuer puisque je ne puis obtenir le silence. [A demain! — Aon! non!)

M. LE PRÉSIDENT. — 11 est OU cffct difficile à l'orateur de continuer et de suivre un raisonnement au milieu de ces interruptions incessantes.

Je demande à l'Assemblée de faire silence , autrement je lèverai la séance.

M. Gambetta. — Quand je vous apporte les raisons d'hommes compétents, d'hommes spéciaux, vous riez; quand je vous cite l'exemple des États-Unis, vous riez ; de quoi donc voulez-vous que je vous parle pour la défense des intérêts dont je suis chargé?

Eh bien, je dis que les arsenaux des États-Unis, au lendemain de la guerre, contenaient des batteries Parrotty les unes dans un excellent état, les autres dans un état médiocre, et d'autres à l'état de rebut; quelqu'un peutril le nier? Eh bien ! ne comprenez-vous pas que des hommes spéciaux pussent offrir des batteries Parrott à 75,000 francs, et d'autres à 35,000 francs? C'est là la question.

A gauche. — Oui I oui I — Très bien I {Mouvements divers, — Bruit de conversations au fond de la salle.)

M. Gambetta. — Au moment oîi l'on faisait le contrat... (Le bruit continue,)

M. LE PRÉsmENT. — Veuillez, Messieurs, faire silence, ou bien je vais vous en prier en vous indiquant nominativement. (Très bien! très bien!)

Dans une discussion de cette nature, lorsque nos collègues s'expliquent, que leurs raisonnements vous

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conviennent ou ne vous conviennent pas, vous devez les écouter en silence. {Oui! ouil — Très bien!)

Continuez» monsieur Gambetta.

M. Gambetta. — Je dis qu*au moment où on signait le contrat, les raisons que je rapporte étaient sérieuses et qu'elles le sont encore aujourd'hui.

Je prévois Tobjection; elle consiste à dire : « Mais ce sont les mêmes I »

Eh bien, Messieurs, je la prends directement et je dis : Au moment où Ton faisait le contrat, ce n'étaient pas les mômes. On ne pouvait pas supposer que ce fussent les mômes; et il n'y avait qu'un moyen d'établir la différence de leur valeur comparative, c'était d'envoyer aux États-Unis des hommes capables de faire cette appréciation et de discerner entre un matériel bon, un matériel médiocre, et un matériel qui est hors de service. C'était à ce contrôleur spécial, que nous avons envoyé pour assurer l'exécution d'un contrat, qu'il appartenait de dire : Vous livrerez les canons dans les conditions suivantes de tir, de calibre, déportée et d'état de conservation, et, quand vous aurez livré ces batteries, nous les payerons 75,000 francs. Je dis que c'est à ce moment-là que l'on peut savoir si l'on a fait un bon marché ou un mauvais marché, si on s'est laissé duper, ou si, au contraire, on a assuré l'exécution loyale du contrat. Voilà ce que je dis.

Eh bien, Messieurs, quand on est arrivé à l'exécution de ce contrat, qu'est-il arrivé? Est-ce que vous vous imaginez que j'ai la prétention de soutenir que l'on n'a pas bien exécuté le contrat et compromis le Trésor? En aucune manière.

Ce qui m'incombe , ce qu'il faut que j'établisse, c'est la signature du contrat, ce sont les circonstances qui l'ont précédée, celles qui l'ont entourée, voilà où est ma responsabilité; et si j'établis que nul à ma place n'aurait pu substituer une mesure, un procédé de prudence que je n'aie pris, je crois que j'aurai

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établi que je revendique ma traie responsabilité tout en la limitant. {Assentiment à gauche.)

Je crois vous avoir fait cette preuve en vous démontrant pourquoi la commission d'étude était sortie de son rôle, quelle était la qualité qui, dans Tesprit des hommes spéciaux, techniques dô cette commission, tant au calibre et à Tétat des canons que sur la portée, impliquait une différence relative et Técart de prix entre 75,000 francs et 35,000.

Et puis, plus tard, qu'est-il arrivé? On nous dit, — car rien ne le prouve encore jusqu'ici, — on nous dit : Le matériel qu'on vous a livré, qui a été envoyé à Alger, qui est sur le quai d'Alger, ce matériel est exactement le même que celui que vous a livré Le Gesne ; voilà bien votre argument, et ce qui le prouve, ditesvous, c'est la facture !

Ah ! Messieurs, il y a quelque chose qui le prouve bien mieux : c'est la note du banquier Garrisson qui, quand il a voulu transiger avec vous, vous a offert d'en pfendre livraison au prix de 34,000 francs. Et pourquoi ne Tavez-vous pas fait? Est-ce que c'est moi qui vais être responsable de ce refhs de transaction? Voyons, Messieurs, classons bien les différentes périodes de ce marché : il y a sa signature, il y a sa conclusion. Je vous ai décrit les rôles différents qu'avaient joués soit M. Le Gesne, soit la commission d'armement, soit la commission d'étude des moyens de défense, soit le ministre; là, je prends la pleine responsabilité. Puis, plus tard, il y a des différences, des dépêches contradictoires ; on ajourne, on accorde des délais ; tout cela, ce sont des exécutions qui sont arrivées aune date précise, le 43 février, où le gouvernement résilie le traité. Il n'a pas été envoyé de traites, il n'a pas été ouvert de crédits, on n'a rien compromis.

Le gouvernement qui succède au Gouvernement de la défense nationale résilie le traité. Il a bien fait ; il

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