‹ Discours et plaidoyers politiques de Me [L] G (volume 4)Chapitre 29 sur 38 · II · texte numérisé non relu

II

fallait qu*il s'en tînt là. Il ne s'y est pas tenu, et sous rinfluence, très probablement, des mêmes nécessités par lesquelles nous étions passés nous-mêmes, la nécessité d'avoir du canon, tant contre la Commune insurgée que contre les Arabes insurgés^ il a subi cette nécessité comme nous-mêmes. Je cherche des raisons ; ça ne devrait pas être mon rôle ; mais je ne vois pas pourquoi je n'appliquerais pas aux autres la même règle de conduite que je revendique pour moi-même.

A gauche. — Très bien !

M. Gambetta. — Je dis que le Gouvernement de l'Assemblée nationale, — pendant que la commission des marchés siège, que toute son attention est éveillée, qu'elle doit tout savoir, que déjà elle a pu interroger M. Le Cesne, qu'elle a pu découvrir que ce marché n'est pas ce qu'il devrait être selon elle, — a dû pai> 1er aux ministres de l'intérieur, des finances et de la guerre.

Nullement, et il se passe ce fait, qui n'entache en rien la responsabilité du gouvernement, mais qui, dans tous les cas, m'est parfaitement étranger... Voici ce qui s'était passé. A la suite de l'inexécution des clauses financières, comme des clauses de livraison matérielle, le gouvernement français avait résilié le traité qui le liait avec Saint- Laurent, Billing et Yalentine ; il avait résilié ce traité, et il se trouvait face à face avec un M. Garrison, banquier, qui paraît o£frir une certaine surface à New-York, lequel demandait à se mettre aux lieu et place des premiers contractants. Il offrait au gouvernement français le projet de transaction suivant :

!• Prendre livraison des batteries du premier marché au prix coûtant, soit 31,500 francs, c'est-à-dire que c'était là qu'on acquerrait la preuve que les batteries Le Cesne et les batteries de la commission étaient bien les mêmes ;

2« Résilier le traité pour le surplus des fournitures,

c'esl-à-dire pour la vente des 5 batteries et des 71,000 fusils Enfield;

3* Prendre les lieu et place des premiers contractants, qui s'évanouissaient.

Le gouvernement, qui avait résilié le traité, n'adopta pas cette transaction, et je dis en passant que le gouvernement, qui avait résilié le traité, n'avait pas à craindre un procès quelconque avec MM. Laurent, Billing et Yalentine, puisque, à ce moment-là, il était parfaitement détenteur de la correspondance du capitaine Guzman, correspondance qui Téclairait entièrement sur la moralité et la solvabilité des premiers contractants.

Par conséquent, le procès qu'on pouvait faire luire à ses yeux pour l'intimider et lui faire admettre les prétentions de ces premiers contractants, ce procès était gagné d'avance, c'est-à-dire que les étrangers n'auraient pas payé \ejudtcatum solvi.

Le gouvernement ne se tient pas à sa résiliation, il n'accepte même pas la transaction que lui propose M. Garrisson, qui se met aux lieu et place des premiers concessionnaires. Non, il repousse cette transaction et il fait revivre le traité, savez-vous avec qui? Avec les premiers contractants. Il le fait revivre en l'augmentant de quantités et de prix, c'est-à-dire que j'ai le droit de vous dire que je suis en présence d'un nouveau contrat, et que tout cela ne me regarde pas, {Assentiment à gauche.)

C'est la vérité.

Mais il est probable, et je prends ici l'argument qui sort de cette nouvelle situation, que le nouveau gouvernement n'a pas trouvé aussi dérisoire que vous vous voulez bien le dire le prix de 75,000 francs appliqué au premier contrat. Ce prix, en effet, il était tenu en suspens, il était vrai ou faux, selon la qualité de la batterie qui arriverait à Alger. On fait la transaction, quand? au mois de juin. On voit les ca-

nons, quand? au mois d'août, par conséquent, dans respritdes liquidateurs, les batteries que nous avions achetées 75,000 fr. pouvaient les valoir.

Ce n'est qu'après coup, post factum, lorsque la livraison tardive a été faite, qu'on a pu constater qu il ne s'agit que de batteries de 31,500 fr. Voilà la situation. Elle a été reconnue et apurée par trois ministres : le ministre des finances, le ministre de la guerre et le ministre de l'intérieur, et on vous propose aujourd'hui, quoi? non plus de blâmer Naquet et Deshorties, mais de renvoyer cette découverte faite par la commission des marchés sur le comité de liquidation, à qui? aux trois ministres qui l'ont consentie.

Eh bien, je ne m'y oppose pas; et s'il m'était permis de formuler un vœu, savez-vous quel il serait? et ce vœu serait sérieux : c'est que vous fassiez une chose qui devrait être le devoir direct et primitif de la commission des marchés : non pas de venir spéculer sur quelques affaires... (Iniei^ruptions diverses. — Réclamations au banc de la commission.) . M. DE Gavardie. — C'est vous qui êtes un spéculateur en République I {Exclamations à gauche.)

M. Gambetta — ... mais de déférer à la justice, aux juges d'instruction, à vos parquets, tous ceux que, de près ou de loin, eussent-ils été chefs de gouvernement, vous accusez de n'avoir pas les mains pures.

Voilà comme je comprendrais le devoir de votre commission; mais, que vous veniez ici, où il n'y a pas déjuges, où nous avons des passions inconciliables et irréconciliables^ agiter sur le dos de tel ou tel parti de véritables brandons de passions politiques, je ne l'admets pas.

Vous disiez tout à l'heure, et c'est un mot qui ni'a profondément touché, car seul, s'il était fondé, il serait capable de changer nos convictions; vous nous avez dit un jour que nous demandions la dissolution; et vous avez insinué, selon votre méthode, que nous

voulions la dissolution pour éviter de rendre nos comptes. £2h bien! je vous propose un moyen expé-^ ditif et sûr de savoir la vérité : c'est de nommer une commission, non pas une commission parlementaire, mais une commission de juges enquêteurs qui verra ce que nous avions quand nous avons ramassé le pouvoir que d'autres désertaient... (/n^entipf tons) et ce que nous avons aujourd'hui.

Quant à moi, j'attendrai avec confiance le jugement du pays; et j'ai la ferme confiance que ce jugement, rendu par le seul juge, le seul souverain que je reconnaisse, le suffrage universel, sera à la fois la réhabilitation de notre conduite et la condamnation de nos calomniateurs. {Applaudissements répétés à gauche, — L'orateury en descendant de la tribune, est félicité par plusieurs de ses collègues.)

Après une courte et violente réplique de M. Raoul ûuval, M. Naquet remonte à la tribune. Il déclare que, puisque la commission se borne à demander le renvoi de son rapport aux ministres de la guerre, de la justice et des finances, il est prêt, n'ayant rien à redouter de ce renvoi, à voter, ainsi que M. Gambetta, ces nouvelles conclusions de la commission d'enquête. Cette déclaration provoque à droite une agitation bruyante. Le parti de la calomnie allait perdre tout le bénéfice de ses efforts. M. d'Audifiret-Pasquier reprend la parole pour dire que le renvoi aux ministres, tel que la commission l'avait compris et le maintenait, impliquait au contraire un blâme. La gauche proteste. « Nous ne pouvons pas nous transformer en juges, s'écrie M. de Pressensé, nous ne pouvons pas voter un blâme direct ou indirect; sinon nous deviendrions une convention. » M. Louis Blanc monte à la tribune. Les clameurs furieuses de la droite l'obligent à en descendre sans qu'il ait pu se faire entendre. La clôture est prononcée. M. Arago prend la parole : « On ne peut pas venir dire ici : Le vote, en dehors des paroles qui constituent ce qui est mis aux voix, a telle ou telle signification. Au nom de mes amis ainsi qu'au mien, je vous déclare que voter avec l'interprétation qu'on a donnée, nous

ne le pouvons pas. » La gauche tout entière sort de la salle. La droite reste seule pour Toter. Pendant le dépouillement du scrutin, M. Grévj se fait remplacer au fauteuil par M. Martel, yice-président.

L'Assemblée, par 371 Toix contre une, adopte les conclusions du rapport de M. Riant.

Page 1