LETTRE
Les élections des 8 et i5 octobre i871, pour le renouvellement dee conseils généraux, avaient confirmé les scrutins du 30 avril et du 2 juillet. Le parti républicain triomphait dans la majorité des départements et, dans les autres, les candidats républicains avaient obtenu presque partout, une minorité imposante. Consulté sur la conduite à tenir parles élus républicains dans les conseils généraux, M. Gambetta avait adressé la lettre suivante à M. Comil, conseiller général de TAllier :
Paris, le 16 octobre 1871.
A M, Comil, membre du Conseil général du département de l'Alliei\
Mon cher ami.
Au moment d'aller prendre votre place au Conseil général, vous voulez bien me demander mon opinion sur les élections qui viennent d*avoir lieu et sur la conduite que doivent tenir les élus de la démocratie républicaine dans ces nouvelles assemblées. Comme la maladie me fait actuellement des loisirs forcés, je vais m*expliquer librement et complètement avec vous sur cet important sujet. J'ai beaucoup réfléchi aux avis que je vais vous donner, sur votre propre demande ; vous verrez d'ailleurs, à la lecture, que mes
réflexions ont un caractère personnel et qu'elles sont toutes inspirées de cette pensée : que ferais-je, que proposerais-je, si j'éUis membre d'un Conseil général? C'est donc la règle de ma propre conduite que je prends la liberté de vous communiquer.
Les élections qui viennent d'avoir lieu dans toute l'étendue de la République doivent être envisagées à plusieurs points de vue, si l'on veut en bien saisir le caractère et Timportance.
Le premier, le plus apparent et le plus grave de ces points de vue, c'est qu'elles ont été des élections politiques, Le pays, fatigué d'intrigues monarchiques dont les unes sont audacieuses et impudentes, et les autres discrètes et perfides, quelque peu irrité, d'ailleurs, de voir l'Assemblée de Versailles rester sourde aux manifestations de la volonté nationale dans les scrutins des 30 avril et 2 juillet, a voulu affirmer une fois encore sa résolution de se rattacher à la République, de mettre un terme au provisoire et à l'équivoque et de confier à des mains républicaines le soin d'administrer et de relever ses affaires. Ce sentiment s'est fait jour de deux manières, à la ville et à la campagne, par l'échec que le suffrage universel vient d'infliger non seulement aux monarchistes avérés ou honteux, mais aux républicains légitimement suspects de tiédeur et de mollesse. Donc, sans nous laisser aller à aucun entraînement, nous pouvons conclure que les élections sont politiques et qu'elles sont républicaines.
Le second point de vue, moins éclatant que le prenaier, mais à coup sûr aussi consolant et aussi décisif, c'est que ces élections des Conseils généraux qui étaient souhaitées et préparées par la réaction comme un moyen sûr et déjà éprouvé de ressaisir la France,
de refouler le parti républicain hors de toute administration publique, d'organiser et de hâter, grâce au concert des influences locales savamment accouplées, le renversement même de la forme républicaine, ces élections ont tourné à la confusion de toutes ces espérances rétrogrades. Désormais, les Conseils généraux, ces assemblées locales qui, depuis trois quarts de siècle, n'ont servi que de point d*appui à tous les despotismes, au centre comme aux extrémités du corps social, vont échapper à la direction exclusive, soit des agents du pouvoir central, soit des représentants des monarchies déchues. Elles ne seront plus, comme par le passé, des instruments dociles aux mains, soit des préfets du gouvernement établi, soit des fauteurs de restauration. C'est un grand pas, le plus considérable peut-être qui ait été fait vers l'établissement et l'organisation de la République.
Le troisième point de vue sous lequel je considère ces élections me paraît pouvoir être indiqué d'un seul mot : Elles sont profondément démocratiques. Par là, elles marquent jusqu'à quel point le suffrage universel prend tous les jours une plus grande possession de lui-même. La lumière ëe fait dans ses couches les plus profondes. Il est visible qu'il est résolu à écarter les vieilles lisières, à rompre avec les traditions inintelligentes et serviies du passé, et qu'il s'afi*ranchit des influences locales que ne légitime pas une supériorité d'intelligence ou de dévouement. Le peuple, petite bourgeoisie, ouvriers et paysans, conçoit de jour en jour plus clairement l'étroite relation de la politique et de ses affaires ; il veut être représenté pour luimême ; il se représentera bientôt lui-même : c'est une Révolution. Dans un grand nombre de cantons, le suffrage universel a repoussé le vieux personnel politique de tous les partis, personnel épuisé dans sa moralité ou dans son intelligence, et il a porté ses choix de préférence sur des hommes nouveaux
dont les déclarations sont empreintes de l'esprit démocratique le plus net et le plus novateur. Ce n'est pas un des moindres enseignements de cette période électorale que d'obsen-er la différence du langage tenu par les candidats prétendus conservateurs et par les candidats républicains. D'un côté tout est équivoque et dissimulation ; sauf de très rares exceptions, il n'y a pas eu un candidat de la monarchie qui ait osé l'avouer. De l'autre côté, tout est franchise et loyauté. Les républicains déclarent hautement leurs préférences, leur dévouement à la République dont ils veulent non seulement la proclamation nominale, mais toutes les conséquences politiques et sociales ; et ils le disent. Us entreront dans les Conseils généraux avec l'autorité que donne un mandat publiquement débattu et déterminé. Leur origine leur assure d'avance, s'ils y restent fidèles, une influence qui ne fera qu'aller en s'accroissant; par leur exemple, ils encourageront le suffrage universel à persévérer et à s'avancer dans sa nouvelle voie, et le jour n'est pas éloigné où la démocratie, qui est évidemment le nombre, sera le pouvoir. 11 lui suffira de prendre ses réprésentants à tous les degrés dans ses propres rangs, et c'est ainsi qu'elle chassera de la politique les oisifs et les intrigants.
Je ne vous parle pas, mon cher ami, si ce n'est pour mémoire, de la défaite des députés compromis dans la Chambre par leur hostilité excentrique aux idées modernes. La déroute de ces champions du passé n'est faite ni pour nous émouvoir ni pour nous étonner. Créatures de la surprise et de la peur, ces pseudomandataires du peuple devaient rentrer dans le néant d'où le peuple ne les a tirés que par erreur. Leur échec n'avance pas la question de la dissolution sur les bancs de l'Assemblée, mais on peut dire que le pays vient de la prononcer. En face d'un tel arrêt, messieurs les élus du 8 février n'ont plus que le choix entre une
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usurpation et, la retraite. . l^ais je nlnsist^ pas. Et, après avoir établi les divers caractères des, scrutins des 8 et 15 octobre^ j'ai bAte.de vovis dire cpihment je comprends la conduite 4^s é|u3,de la, démocratie dans les conseils des départements^
Toutd abord, je m'i^ijexdirais sévèrement toute ingérence sur le terrain de la ppli tique générale. Et ne voyez pas de contradiction, entre ce ferme propos et le jugement que je portais tout à Theure sur le caractère politique des élections. Nommé comme républicain, je ne croirais pas pour cela devoir altérer la nature et la compétence du Conseil. Plus que jamais, je chercherais à séparer l'administra tion de la politique. Je me garderais de confondre les attributions et de transformer les conseils généraux en assemblées législatives au petit pied. Ge serait h la fois commettre un empiétement et donner un mauvais exemple. Je ne réclamerais donc ^i la dissolution de l'Assemblée de Versailles, ni la proclamation de la République, ni toute autre mesure de politique générale. Je concentrerais tous mes efforts sur le terrain de l'administration et des intérêts locaux* Je me considérerais comme l'homme d'affaires de mes commettants ; la tâche e^t déjà assez lourde : heureux ceux qui pourront y suffire! En effet, que de questions à étudier I que de détails à connaître 1 qije de solutions à rechercher et à faire prévaloir! Je Tondrais me réunir et m'^socier préalablement avec mes collègues, et arrêter de concert avec.eu^ une méthode de travail. Car le temps est passé des sessions rapides et stériles, où Ton enregistrait à la h&te lies projets du préfet, où l'on donnait lecture de quelques rapports rédigés dans les bureaux, où le dîner à la préfecture était la grande affaire de
la session I Ce n'est point ainsi qu'on va procéder. Il ne faudra plus se contenter d'enregistrer les déclarations préfectorales, etTexamen sommaire du budget départemental ne saurait suffire. Je comprends et je me fais en esprit un autre rôle pour les élus et les interprètes du suffrage universel. Il faudra qu'ils portent leurs investigations et leurs études , non seulement sur tous les services établis, mais encore sur tous les éléments économiques, politiques, sociaux, dont la réunion forme le département.
Nos élus doivent demander et faire eux-mêmes des enquêtes approfondies sur l'état de la population, ses divisions, son développement, son hygiène, son bien-être, ses ressources, ses misères; ils doivent mettre en première ligne de leurs travaux l'enquête sur la situation scolaire, sur le nombre des écoles existantes, l'état des édifices, la qualité des maîtres, la nature des programmes, et indiquer toutes les réformes, tous les progrès que réclame cette question qui, pour le peuple, prime toutes les autres; ils doivent tracer également un fidèle tableau de la situation agricole du pays, décrire minutieusement la condition des propriétaires de tous rangs et des manouvriers, indiquer quelles améliorations peuvent être apportées par le crédit ou par la science au sort des populations laborieuses qu'ils représentent : ils doivent encore exposer le régime industriel de leur département, et nous donner sur ses intérêts, sur ses besoins, tant au point de vue des ouvriers que des patrons, des renseignements circonstanciés et sûrs; ils doivent dresser le bilan exact des revenus et des dettes du département, étudier ses forces contributives, analyser les conséquences économiques ou sociales des divers impôts, et rechercher, sans autre préoccupation que celle de la justice, les réformes financières qui, sans porter atteinte aux ressources nécessaires à l'État, permettraient cependant de ré-
partir plus équitablemeni le fardeau des contributions publiques; ils doivent mettre à Tordre du jour de leurs plus instants travaux les questions relatives aux indigents, aux invalides, aux abandonnés, reprendre de fond en comble les institutions de secours^ hospices d'aliénés, asiles départementaux, etc., et proposer la refonte complète du système actuel d'assistance publique; ils doivent s'enquérir, par des inspections même personiielles, de l'état des routes et des chemins, des rivières et des canaux, et dresser une statistique critique de tous les moyens de communication que le département possède ou réclame : en un mot, et ceci n'étant qu'une ébauche, je voudrais qu'à force de travail et de zèle, nos élus ouvrissent et réalisassent une enquête approfondie sur le département, qui permettrait de voir, dans l'ensemble comme dans les détails, l'état vrai de ses ressources et de ses besoins. Cette étude nécessaire et préalable leur permettrait alors en toute sécurité de proposer, pour ces nombreuses questions, les solutions démocratiques. Une telle investigation, quelque laborieuse et difficile qu'elle paraisse, s'impose aux nouveaux conseils généraux : premièrement, parce que leurs attributions, par une récente loi, se sont singulièrement accrues; et secondement, parce que le parti républicain entre, pour la première fois, d'une poussée aussi générale dans ces assemblées locales jusqu'ici fermées aux représentants de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre, et parce que le parti républicain doit y apporter, avec son goût traditionnel du libre examen , le souci d'intérêts jusqu'à présent relégués au dernier rang des préoccupations administratives. C'est un monde nouveau qui arrive. Il a le droit et le devoir de prendre connaissance, sous bénéfice d'inventaire, de la succession léguée par les régimes antérieurs. Quelle lumière, quels enseignements sortiraient d'une semblable enquête, entreprise et poursuivie par
chaque conseil général, dans tous les départements de la République ! Quelle éducation pratique en retireraient les hommes qui y auraient pris part ! Quelle occasion de se produire pour les intelligences et les aptitudes de tout ordre , sans compter que la France n'aurait jamais possédé de plus complets ni de plus sincères renseignements sur elle-même 1
Vous voyez, mon cher ami, que la tâche est rude et que les sessions dont la durée a été trop parcimonieusement mesurée par la loi nouvelle seraient vite remplies. Sous la pression de Topinion publique qui ne manquerait pas de s'intéresser à un pareil travail, le Conseil général prendrait vraiment le rôle et l'importance qu'il doit avoir. 11 deviendrait la pépinière des administrateurs et des hommes politiques du pays. La vie locale reprendrait son éclat et sa fécondité, et cela au bénéfice commun de la France et de la République.
Il va sans dire, mon cher ami, que cette route est longue et semée d'obstacles. 11 faut d'abord que tous nos amis s'entendent, se disciplinent et se dévouent au travail; qu'ils se partagent le fardeau, et se distribuent, d'après les goûts et les aptitudes de chacun, leurs diverses besognes. Et tout ne sera pas fait. Il faudra faire prévaloir les solutions déjà trouvées, en proposer de nouvelles. Vous rencontrerez dans les Conseils des résistances opiniâtres, mais ne vous découragez pas. Restez surtout en communication incessante avec le suffrage universel; faites-le constamment votre arbitre; adressez-lui des communications imprimées sur les sujets importants ; qu'il sache que vous agissez, que vous luttez, que vous peinez pour lui, et chaque jour vous ferez un progrès de plus dans l'opinion. Les populations au milieu desquelles
se produiront ces effbrls se rapprocheront de plus en plus de vous. Ehi vous voyant laborieux et dévoués, soucieux de ses affaires, jaloux de ses droits, le peuple saura faire justice des calomnies et des redites misérables dont le parti républicain est poursuivi par des adversaires de mauvaise foi.
L'ambition de ce parti est de démontrer, en effet, par la pratique, en se faisant, à tous les degrés de la vie sociale comme de la vie publique, le défenseur de tous les intérêts légitimes, en se préparant à cette noble tâche par Tétude et le maniement même de ces intérêts, qu'il ne conçoit la politique que comme un moyen de protéger, de développer et d'assurer les droits de tout ce monde du travail, bourgeoisie et prolétariat, qui fait le fond de la démocratie française. Cette conception de la politique démocratique est la tradition même de la Révolution, qui n'a voulu changer l'état politique de la France que pour donner le sol, le capital et l'outil, à ceux qui, jusqu'à elle, soit aux champs, soit à l'atelier, ne possédaient rien, n'acquéraient rien et ne comptaient pour rien dans le monde. Nous devons nous maintenir dans cette tradition ; et, quand patiemment, laborieusement, nous aurons donné de notre activité et de nos aptitudes des preuves réitérées et certaines, le concours assuré de cette démocratie, pour laquelle nous aurons livré sous ses yeux tous nos combats, nous sera unanimement acquis. La démocratie haussera les épaules aux paroles de dénigrement et d'outrecuidance de nos adversaires, qui sont aussi les siens, et elle se chargera, d'un coup de scrutin , de remettre toutes choses et toutes personnes en leur place. Il ne sera plus possible de retarder bien longtemps son avènement dans les institutions et dans les lois; elle ne voudra plus se contenter d'une façade républicaine; elle voudra élever de ses propres mains son propre temple. Ainsi s'évanouiront les impertinentes théories politiques qui