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PREMIÈRE PARTIE ARTICLES DE REVUE

MAITRE LACHAUO

(Journal la Cour d'assises, n° 2, 10 mai 1862.)

Tel l'homme physique, tel l'orateur.

J'ignore si ce que je vais dire et développer constitue un paradoxe, mais je prie mes lecteurs de croire que c'est avec bien des observations, après bien des preuves en main dans l'antiquité et de nos jours que j'affirme que si, comme l'a écrit Tacite, l'éloquence a plus d'une physionomie, la physionomie particulière dérive dans chaque orateur de sa constitution physiologique. Patience, et peut-être avec une démonstration en règle appuyée sur l'histoire, vérifiée par les plus saisissantes individualités, vous persuaderaije que ce semblant de paradoxe n'est au fond qu'un lieu commun, négligé par les critiques officielles de l'art oratoire. Et s'il en est ainsi, plus d'imitation, plus de modèle, plus d'institut oratoire. L'individu s'avance libre et fier dans son énergie native. Il sera l'orateur de son tempérament, ou il ne sera qu'un fade rhéteur; mais jamais éloquent qu'en se trouvant

en harmonie avec sa nature : voilà désormais l'arène oratoire débarrassée des copistes, des plagiaires, des médiocres; le naturel, voilà le seul maître.

Je vois d'ici tel orateur dont je pourrais, au besoin, faire le type même de mon prétendu système.

Il a le front anguleux du bélier, — le nez pointu du furet, — l'œil, trouble et bridé aux angles, des satyres du Titien avec des lueurs de malice, — le menton pointu comme un stylet, — la bouche large sans lèvres, imperceptiblement fendue comme tous les ophidiens, — la joue gonflée comme par une vésicule intérieure, — le teint jaune des bilieux, — le corps grêle, décharné, oscillant, — la main effilée, mais sèche, avec des doigts crochus. — A coup sûr, si ma théorie est vraie, cet homme orateur aura un redoutable, un terrible talent. J'aime mieux vous dire ce qu'il est. Il parle une langue acérée; sa phrase est sèche de construction, les mots seuls sont gras, par compensation sans doute. Il fait un portrait comme Gavarni une étude, c'est-à-dire toujours une œuvre amère. Il rit, mais c'est pour déchirer. Toutes les fois qu'il met sa main sur quelqu'un ou sur quelque chose, il glace. Il a de l'esprit, beaucoup d'esprit, plein de pittoresque, mais très âpre, très amer, très salé. Il choisit à ravir la plaie de l'adversaire et y met le corrosif, je veux dire sa phrase, et c'est plaisir de voir l'effet du caustique. Cet homme sec a une parole sèche. Cet orateur mordant n'est que le reflet de cette physionomie incisive ; à le voir on à peur d'être mordu, et, s'il parle, c'est pour mordre.

J'aime cet homme, d'abord parce qu'il a beaucoup de talent, beaucoup d'esprit; ensuite parce qu'il est la chair vivante de mon système, en admettant que le mot chair soit un terme approprié à sa constitution.

Un autre jour j'essayerai de convaincre les sceptiques. Aujourd'hui parlons de M e Lachaud, ce sera peut-être un commencement de démonstration.

Analyser M e Lachaud, quelle œuvre réclame plus de tact, plus de science et plus de sûreté de plume? Je n'ai aucune de ces qualités et néanmoins je me propose de tenter résolument l'entreprise. Sera-ce une analyse? Je ne le sais. Un jugement? Moins encore. Mais cela pourrait bien être une physiologie. J'estime du reste qu'avec un tel homme, il est peu ou point important d'être un critique assermenté. Il échappe à toute rhétorique et à tout pédagogisme. Impossible de le soumettre à la décomposition didactique. Libre, spontané, naturel, plein de force et d'originalité, il m'attire, et c'est plutôt pour penser tout haut à son sujet que pour raisonner de oratore que j'ai pris la plume. L'enthousiasme, de quelque part qu'il vienne, ne saurait être proscrit. Laisseznioi donc vous raconter mon enthousiasme.

Nous ne citerons pas, les documents nous manquent, et en eussions-nous plein les mains, nous hésiterions à les produire; car nous le répétons, c'est une étude interne de l'orateur, en lui-même, pour lui-même, et non une énumération que nous avons entreprise.

Gomme dans l'étude de la nature, il ne sert de rien, pour la connaître, d'en apprendre les classifications dressées par la science, mais bien de la fouiller, de la contempler en face, de violer ses secrets, de surprendre en - œuvre ses richesses et son activité; de même nous pensons que c'est M Làchaud en luimême, dans sa constitution, dans ses mœurs oratoires, dans son geste, à l'œuvre, qu'il faut observer pour en découvrir la merveilleuse puissance ; et puis il est arrivé à lui ce qui est arrivé à bien des orateurs, aux Marc -Antoine, aux Grassus, à Sheridan et à Mirabeau. Ce qui fit leur puissance fut aussi le regret de la postérité.

Comme le feu, auquel Tacite comparait les grands improvisateurs, leur éloquence s'est éteinte sans

laisser de vestiges. Magna Ma et oratoria eloquentia sicut ignis urendo clarescit. Oui, l'improvisation, cette dominatrice du moment, apparaît chez M e Lachaud avec la fougue et l'aisance, qui sont le fond même de ces natures. Il se lève, il tressaille sous la parole de l'adversaire, il parle : le cœur est saisi, la raison désarmée, et puis tout est fini. Où est-il, ce beau discours? emprisonnez l'éclair, arrêtez le vent qui passe, arrêtez M e Lachaud. Sa parole a toute la soudaineté et l'éclat de l'éclair. Gomme le vent,*elle est tantôt rafale et tantôt mélodie. Il faudrait joindre la sténographie, que dis-je, la tachygraphie à la musique pour fixer ces paroles ailées; l'usa itTspéovta, comme disait Homère.

Mais voyons l'homme.

Il a le front haut, lumineux, lisse et rond ; — la figure chaude, éclairée; — la joue puissante comme un Romain; — la lèvre large, saillante, avec un sourire de Gaulois raffiné; — la narine dilatée, bruissante, reposant sur un nez solide, aux attaches droites; — la bouche riche et ronde, qui rappelle celle qu'Horace enviait aux Athéniens, orejrotundo; — l'œil gros, rond, avec les paupières d'une mobilité méridionale : cet œil, un peu amolli au repos, s'illumine de clartés terribles et soudaines, rit avec une douce lueur, qui s'irise sur le cristallin et rayonne sur tout le globe; — des airs de tête pleins de'majesté ; — la main courte, les doigts fins et potelés, la partie antérieure des doigs grasse, protubérante, rose, comme les Orientaux; — le bas de la main ovale, plein de ressort, quoique frappé de fossettes; — le corps droit, bien campé, avec un air d'agilité juvénile; l'embonpoint léger et plein de finesse des organisations spirituelles et voluptueuses. — Joignez à tout cela une voix merveilleuse de souplesse et d'étendue, un mezzotermine entre le cor et la flûte, l'éclat et la délicatesse.

Quand la colère l'entraîne, il gronde, et le son se

masse et sort en couches profondes, pénétrantes, claires jusque dans les tons les plus élevés, et puis redescend sans secousses, avec un aplomb merveilleux, aux notes douces, suaves, de la sollicitation et de la plainte.

Quand la pensée est délicate, sa voix devient un murmure, un bruissement, et reste perlée sans soubresauts; avec la prestesse la plus harmonieuse, il la replie dans une note des plus graves, qui laisse derrière elle comme une vibration de chanterelle. Quel divin instrument ! quelles ardeurs et quelle délicatesse ! un rapsode d'Ionie en serait jaloux. Cet homme-là a tout ce qu'il faut pour devenir l'avocat des passions.

Et il Test devenu avec une sensibilité qui ne doit rien à l'art et qui a son foyer dans le cœur. Pour M e Lachaud, la nature a tout fait. Elle lui a donné la conscience qui éclaire, l'esprit qui charme, le coup d'oeil qui éblouit, la simplicité qui explique, la sensibilité qui émeut, la passion qui entraîne, et, pour tout réunir et tout illuminer, l'action qui fascine, domine, dicte et commande. Oh! comme il connaît les profondeurs et les plaies de l'âme humaine, toutes les chutes, toutes les infamies! Il a descendu, marche à marche, ce ténébreux souterrain de l'existence contemporaine; il en a vu toutes les misères, toutes les horreurs; il a pesé toutes les hontes, trouvé tous les ressorts, scruté tous les mobiles, constaté toutes les causes; il a touché le fond de toutes les douleurs et de toutes les dégradations sociales. Je suppose qu'arrivé là, il s'est pris de pitié, d'indulgence pour ces déchus; l'habitude et le cœur aidant, il a fini par regarder ces coupables comme des victimes et il est remonté miséricordieux à la surface de notre monde, et depuis ce jour-là, assis à leur côté, orateur providentiel, il plaide, il gagne leur cause.

J'irai jusqu'à dire qu'avant Victor Hugo, il avait vécu, parlé les Misérables; aussi allez entendre

l'avocat des passions à la Cour d'assises ; il a inventé une nouvelle dialectique, que j'appellerai la dialectique dramatique.

Il argumente à coups de pinceau. Il narre un fait et la narration seule l'explique ; il invoque un principe, le commente, l'applique avec la verve d'un poète, sans rien lui enlever de sa vigueur rationnelle. C'est un mari, qui a tué sa femme par jalousie; mais l'amant n'était plus là et le meurtre n'a pas d'excuse, dit le ministère public. Il- faut le voir s'emparer du principe d'excuse légale, l'élargir, le dilater jusqu'à ce que, de proche en proche, de conquête en conquête, il couvre son client comme d'un bouclier.

Le fond même de son talent, c'est d'entrer à vif dans la situation du procès, d'éprouver la passion de l'accusé, de sentir toutes ses colères, d'embrasser toutes ses raisons, d'avoir la mémoire pathétique du fait et de crier grâce avec l'énergie désespérée du malheureux lui-même. 11 met fièrement sur lui le filet de l'accusation, et comme ces athlètes de Rome, il le lacère, non maille à maille, mais par de larges déchirures; les lions doivent déchirer comme cela. Quelques minutes lui suffisent pour tout voir, tout saisir, tout deviner. Voyez-le, il est là, assis à son banc. Pendant que l'avocat de la loi narre, presse, prouve, invective, conclut; lui, l'oreille tendue, l'œil tranquille, la main seule pleine de fièvre, hachant à coups de canif une plume égarée sous ses doigts, il reçoit tous les coups en pleine poitrine, il lés compte; tout à l'heure il les rendra avec l'usure du génie. Il regarde en face l'adversaire, et l'on dirait que c'est l'adversaire qui provoque en lui une réfutation intérieure et subite. Sa plus grande puissance va bientôt éclater : cette parole souveraine, excitée par la chaleur du débat. Car c'est là, à l'audience, qu'il crée, qu'il invente, qu'il pétrit et qu'il donne la vie à son œuvre.

Il n'est gêné par aucun souvenir; rien d'apprêté, rien d'ajusté d'avance; loin, de lui les tablettes! N'a-t-il pas la grande fée à son service, l'inspiration? Son esprit n'est nullement obsédé par la composition préalable; il y a seulement en lui préméditation, et non pas préparation ; il a pensé, voilà tout. On pourrait dire de lui ce qu'un esprit ingénieux disait de Phocion : « Sa mémoire n'est pas celle des phrases et des mots ; c'est surtout une vive sensibilité qui retient toutes les impressions qu'elle a reçues, retrouve subitement toutes les idées qui l'ont frappée, et se ranime plutôt qu'elle ne se ressouvient. »

Je n'ose dire, en parlant de ses audaces et de ses moyens d'action, qu'il est le plus habile des orateurs du grand criminel; ce mot d'habileté me répugne. Cependant, quel nom lui donner? Hé bien! il a la suprême intuition de l'utile, et parfois il emploie des ressources sublimes, qui donnent le vertige. En cela, il ressemble à ce grand cœur qu'on appelait Shakespeare. Si l'accusé, qu'il a pris sous sa large main, est un de ces hommes souillés et terribles, qui effrayent et qui attirent, comme toute chose étrange, il saura dans une marche audacieuse, le saisir, l'enlever, le porter lui-même sur le bord de l'abîme, prêt à l'y laisser choir. Mais d'un geste il vous en indique toute la sombre profondeur, vous reculez effrayé. Tout à coup l'orateur redresse la tête, relève l'accusé, l'explique, le transfigure, il pleure, il attendrit, et l'homme est sauvé; car sur le bord du précipice et à côté du maître se dresse la clémence, cette justice du cœur qu'une grande voix impose toujours aux grandes âmes.

Vraiment, quand on entend M e Lachaud, on est bien près de la religion de Platon : Le Verbe, c'est Dieu.

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