‹ Discours et plaidoyers politiques de Me [L] GChapitre 11 sur 48 · LA RETRAITE · texte numérisé non relu

LA RETRAITE

Ce que j'appelle ainsi d'un seul mot, c'est la partie la plus magistrale et la plus délicate à la fois de l'éloquence du maître. Je vais tâcher de vous expliquer quel est l'épisode de ses plaidoyers auquel je me reporte par ces mots : la retraite; autant du moins qu'avec ce ton, toujours un peu froid de la plume, on peut rendre l'ode ardente, splendide, suppliante ou vengeresse de l'orateur.

Le maître a fini son œuvre de rédemption. Il a parcouru le champ de l'accusation, arrachant les griefs comme des broussailles, nivelant le sol, comblant les fondrières, et là-dessus il a jeté la voix libératrice, qui reconduira le client à la liberté et à l'honneur. Alors, il s'arrête un instant, mesure de l'œil son auditoire et se retire à petits pas, la parole pénétrante, émue, un peu voilée, vers son banc, dont .la véhémence de l'action l'avait éloigné. Il va s'asseoir. Non, il a aperçu, là-bas, un visage terne, un œil inquiet, que la conviction n'a pas éclairé. Oh! alors il revient en avant.

La voix, qui s'était adoucie, vibre de nouveau. Il bondit, et la lutte recommence. Un duel obstiné, dont cet accusé tout pâle est l'enjeu, se livre là entre l'orateur, qui s'acharne au triomphe, et ce juré immobile. C'est alors qu'il prodigue toutes ses forces, jette toutes ses richesses de parole, accumule toutes ses ressources, varie et métamorphose son argumentation. Il faut le ravir, le vaincre. Et l'avocat ressaisit, dans une brassée herculéenne, tous les éléments de l'accusation. 11 les broie, il les mélange, il les choque, il les heurte, il les brise et les pousse d'un coup d'éloquence dans le rêve et la fumée. L'illusion est complète. Tout se renouvelle, tout s'éclaire ; on n'avait pas encore en-

tendu ces moyens, on n'avait pas contemplé cette perspective.

Le chef-d'œuvre se poursuit. Voilà la déesse, qui fait irruption, conviction ou vertige; le juré rebelle est ému, sa poitrine se dilate, son œil brille, son visage a dit oui, l'athlète est vainqueur. Cet assaut, l'intrépide orateur le multiplie jusqu'à la victoire, ou jusqu'à ce que ses forces épuisées se refusent à la lutte, ou ce qui esî plus redoutable encore, jusqu'à ce qu'il lise sur les fronts blêmes : Plus d'espoir. Mais alors il ne tombera sur son siège qu'en lançant un dernier et sublime trait, qui laisse au cœur souvent l'incertitude, la clémence toujours.

Vous voyez, j'avais raison de le dire : cet homme, c'est la nature. Il méprise la convention, il n'a pas d'exorde, et la péroraison n'est jamais pour lui la cinquième partie du discours, elle est la dernière étreinte qui doit étouffer l'adversaire. On ne reproduit pas deux fois de suite une péroraison, et dans chaque affaire M Lachaud peut toujours recommencer l'enlacement terrible de la fin. Ceci me remet en mémoire un passage d'un grand orateur, Augustin, évêque d'Hippone :

« Lorsque, dit-il, tous se taisent pour un seul, et tiennent leurs yeux attachés sur lui, l'usage, la décence ne permettent pas de l'interroger pour lui demander ce que l'on n'a pas compris : c'est pour cela surtout que la sollicitude de l'orateur doit aider l'auditoire silencieux. Une multitude, avide d'instruction, a coutume de manifester par quelque mouvement si elle a compris. Jusqu'au moment où elle a donné ce signe, il faut retourner le sujet avec une infinie variété d'expressions. Voilà ce que ne peuvent faire ceux qui débitent un discours retenu de mémoire. » Saint Augustin a raison, et on ne saurait trop admirer cette patience du courage chez l'orateur, qui, toujours repoussé, revient toujours à la charge,

et ne se console de chaque nouvelle défaite qu'en recommençant aussitôt un nouveau combat.

Et malgré tout, j'ai cependant entendu reprocher à M' Lachaud cette ampleur oratoire; on l'accusait d'être théâtral ; oui, comme M c Crémieux, par naïveté ! La grandeur, la puissance, l'ampleur, que le vulgaire appelle la pompe, sont tellement une partie d'euxmêmes qu'ils ne peuvent paraître à la barre sans rayonner, et les myopes de crier à l'artifice! Cela me rappelle une parole de Fichter; j'espère, pour la logique, qu'elle fermera la bouche aux envieux. Mais les envieux peuvent-ils se taire ? Demandez cela à l'ombre de Mirabeau ! Fichter disait : « Il y a des pédants qui croient nous donner une très haute opinion de la solidité de leur esprit en rejetant aussitôt, comme pure déclamation, tout ce qui est écrit ou parlé avec véhémence. Ils ignorent que ce n'est pas avec des formes savantes qu'on a prise sur les âmes. »

En résumé, et autant que le dogmatisme m'est permis, je dis que l'orateur doit être personnel, suivre sa nature, obéir à son tempérament, éviter la convention, se creuser lui-même. En suivant une autre méthode, il peut arriver à la grâce, au charme, à la pureté harmonieuse, à la correction académique : il ne sera jamais un dominateur des consciences. Avec la nature, la parole perdra quelques atours, mais gagnera en virilité, en véhémence. Tacite a raison ; il vaut mieux revêtir l'orateur d'une étoffe, même grossière, que de lui donner le fard et les ajustements d'une courtisane.

ARTICLES DK REVUE. 129

ARTICLES DE M. GAMBETTA PUBLIÉS DANS LA « REVUE POLITIQUE ET LITTÉRAIRE »

Le premier numéro de la Revue politique et littéraire, dont M. Gambetta fut le collaborateur actif pendant trois mois, porte la date du 6 juin 1868. Le dernier numéro a paru le jeudi 13 février 1869; M. Challemel-Lacour était le directeur-gérant de cette revue hebdomadaire. La Revue politique compta, pendant sa courte durée, de nombreux rédacteurs qui avaient déjà marqué ou devaient marquer dans la politique et les lettres. Nous relevons dans cette liste, outre les noms de M. Challemel-Lacour et M. Gambetta, ceux de MM. Frédéric MoriiT, Jules Ferry, Henri Brisson, Despois, Clément Laurier,Vacherot,Allain-Targé, Spuller, Seinguerlet, Charles Blanc, Sully Prudhomme, Elisée et Elie Reclus,Ulysse Lad et, Asseline, Louis Combes, Desonnaz, Ch. du Bouzet, Simon (de Trêves), André Léo, Melvil-Bloncourt, Floquet, Frédéric Lock, Chotteau, Antonin Dubost, André Lefèvre, Léonce Ribert, Achille Mercier, Guillemin, Debriges, Eugène Véron, Forest, Razoua, E. Lavigne, Frédéric André.

On a vu (tome I er , p. 3) que la Revue politique fut un des trois journaux qui ouvrirent simultanément, le 4 novembre 1868, une souscription pour élever un monument au représentant Baudin. M. Challemel-Lacour, directeurgérant, qui avait rédigé et signé l'appel aux souscripteurs* fut poursuivi en conséquence devant la 6° chambre du tribunal correctionnel de la Seine. Défendu par son collaborateur M. Clément Laurier, il fut condamné, le 14 novembre, avec MM. Quentin, Peyrat et Duret, à 2,000 francs d'amende (voir tome I er , p. 17). Un mois plus tard, un article de M. Henri Brisson sur la souscription Baudin servait de prétexte à un deuxième procès. Le numéro du 14 novembre, où avait paru l'article de M. Brisson, fut saisi, et MM. Challemel-Lacour et Brisson furent condamnés cette fois par la 7 e chambre, chacun à 1,000 francs d'amende.

La déclaration suivante, qui marque l'esprit de la Revue politique, avait paru en tôle du premier numéro, portant la date du 6 juin 1868.

« Quoi qu'on fasse, la liberté est l'avenir de la France ; la liberté complète, radicale, sans aucun mélange de fiction ni d'arbitraire.

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« Des signes multipliés annoncent qu'à cette heure la meilleure partie de la nation française est enfin résolue, non pas seulement à revendiquer les droits qui lui ont été ravis il y a seize années, mais à les reconquérir. Nous avons l'orgueil de nous ranger dans cet escadron d'impatients.

« Les conditions de la liberté ne sont pas à découvrir en France. Nos grandes assemblées républicaines les ont formulées avec éclat, mais sans apercevoir tous les dangers, sans reconnaître tous les écueils, sans poursuivre assez loin toutes les traditions dissimulées du despotisme.

« Analyser de plus près ces conditions et les rappeler incessamment, apprécier de ce point de vue les institutions actuelles, faire mesurer à tous la distance qui nous sépare du but et rallier les esprits sur la grande route qui doit y conduire : telle serait l'ambition des fondateurs de cette Revue.

« La politique n'est pas à leurs yeux une occupation d'initiés. Elle intéresse tout le monde, elle domine et dans un certain sens elle embrasse toute chose.

« Elle domine les questions sociales, car celles-ci ne peuvent être agitées efficacement et résolues par le concours de toutes les intelligences et de toutes les activités que sous l'abri commun des garanties politiques.

« Elle domine la littérature; car de même que la circulation du sang préside à toutes les fonctions de la vie, l'esprit public ne peut s'altérer ni s'alanguir sans que tout s'affaisse, sans que les lettres soient* vouées à un honteux avilissement et à une prompte stérilité.

« Elle domine les arts; car à moins de se réduire au service humiliant d'un luxe bourgeois, également dépourvu d'élévation et de goût, les arts ne peuvent être que l'expression supérieure donnée par le génie aux sentiments communs et aux idées profondes qui animent un peuple.

« La liberté politique est le fleuve aux eaux régénératrices où la France retrouvera sa vigueur, sa fierté, son originalité,* son génie. Un dernier effort, et nous touchons à la rive. Assez de silence, assez d'isolement, assez de colères cachées, assez d'indignations muettes, assez de quiétisme. L'heure a sonné qui appelle au travail tous les ouvriers de bonne volonté.

« Pour le comité de rédaction,

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