P. CHALLEMEL-LACOUR
(Réoue politique et littéraire du 6 juin 1868)
Malgré les quinze jours écoulés depuis la clôture de la discussion sur les suites du traité de commerce devant le Corps législatif, nous ne pensons pas venir trop tard pour apprécier à notre tour ce mémorable débat, dire notre opinion sur les idées en jeu, les hommes et les partis mêlés à cette lutte, et déterminer l'enseignement politique qui devrait en sortir pour nos gouvernants, pour nos députés, et surtout pour leurs commettants.
Nous voudrions principalement parvenir à fixer dans cet article une règle de conduite pour le suffrage universel aux prochaines élections, et prouver expérimentalement cette élémentaire vérité, que les bonnes affaires sont intimement liées à la bonne politique, et qu'une nation ne trouve de sécurité et de prospérité durable qu'en restant maîtresse de sa politique.
Le sujet même du grand débat économique n'est point à traiter par nous. Les conséquences directes du traité de 1860, les théories dont il est sorti soulèvent autant de graves questions que nous demandons à écarter pour nous attacher exclusivement à la signification parlementaire, à la leçon politique. 11 nous paraît dès lors superflu de compulser à nouveau les statistiques douanières, dont le crédit, d'ailleurs, a été mis à $i rude épreuve qu'on n'osera bientôt plus
s'en servir qu'entre gens de la même paroisse économiste, et seulement pour ne point perdre entre soi l'habitude de grouper les chiffres. Jusqu'à ce qu'un bienfaiteur des économistes aux abois ait trouvé l'art de vérifier les statistiques, le plus sage sera d'en user avec précaution, à moins d'être sûr qu'on ne vous répondra point et qu'une clôture opportune vous assurera le dernier mot et laissera sans réponse votre dernière hyperbole, comme il est advenu au préjudice de toutes les opinions. Les péroraisons les plus émues sur les rapports de la Providence avec les télégraphes et la vapeur ne dispensent pas de laisser répliquer les adversaires. C'est d'ailleurs un mauvais calcul; en effet, si la lumière définitive n'est point faite sur les chiffres invoqués et contestés, si les dénégations et même les réfutations de M. Rouher ont trouvé et laissé tant d'incrédules, c'est la faute des zélateurs de la majorité. Oui, cette brusque clôture, que des admirateurs impatients ont cru devoir décerner comme un suprême hommage à leur ministre favori, paraît bien plutôt un service rendu à son éloquence épuisée qu'une attestation de sa victoire. Cette précipitation d'en finir marque bien vivement combien il paraissait important d'empêcher M. Thiérs de ressaisir la tribune.
, Quelque opinion qu'on partage sur le fond même de la question, on ne saurait méconnaître que la revendication politique du droit de tarification par l'Assemblée, si éloquemment faite par M. Thiers dans son premier discours, devait devenir la matière même de sa réplique. Mais M. Rouher a essuyé trois fois depuis 1865 l'irrésistible supériorité des répliques de M. Thiers. Il sait combien il est dangereux de se laisser acculer, à la fin du débat, sur le point capital, que M. Thiers excelle à dégager, à simplifier, en étreignant l'adversaire si étroitement qu'il Pétouffe ou l'oblige à se rendre. Qui donc peut dire ce. qui serait
advenu si l'inimitable tacticien, concentrant tout l'effort de sa lucide et pressante parole sur le droit de tarification des Chambres, avait, au nom de la fortune nationale compromise, essayé d'arracher pour l'avenir à M. Rouher haletant un jamais économique pareil au jamais clérical? Le péril de cette redoutable riposte s'est dissipé devant la clôture, mais avec lui s'est dissipée également la prétention du ministre d'avoir terrassé ses adversaires. Ces réflexions s'autorisent de l'expédient oratoire employé par M. Rouher pour calmer les exigences visibles de l'assemblée au sujet des tarifs : « Je n'hésite point à le déclarer, a dit le ministre d'État, la puissance de notre conviction est telle, que notre tendance en ce qui concerne la réforme des tarifs de nos douanes nous porte à Y invocation du pouvoir législatif. » Cette phrase vague et confuse à dessein peut passer pour une habile échappatoire, mais elle trahit la préoccupation d'offrir l'apparence d'une concession à l'Assemblée sans lui rien livrer d'effectif. Sommé, pressé de s'expliquer, le ministre, s'abritant derrière la Constitution, a prudemment rompu devant M. Thiers, et la clôture est venue le dérober à son redoutable adversaire. C'est une partie remise, le budget n'y perdra rien.
En dépit de ces mauvaises habitudes parlementaires, on doit se réjouir d'assister à de semblables discussions. L'ardeur, le talent, la science, la passion, l'éloquence dont elles sont animées nous donnent autant de gages précieux du retour, de la vie publique dans notre pays enfin réveillé de sa longue torpeur. Ces débats peuvent être placés à côté des grandes discussions d'affaires de 1827, 183i, 1842,1 850.
Parmi les députés qui ont le plus marqué dans cette difficile et retentissante joute, M. Pouyer-Quertier s'est définitivement signalé. Dès 1860, il s'était fait remarquer dans l'ancienne majorité du Corps législatif par sa vigoureuse opposition aux tentatives
économiques du second Empire. M. Baroche et, à sa suite, M. Rouher avaient pressenti et rencontré en lui un dangereux contradicteur; mais sa renommée n'a éclaté que depuis trois semaines.
C'est du reste une originale physionomie que celle du député de la Seine-Inférieure. La nature lui a prodigué en gros, et peut-être sans ménagement, tous les dons accessoires du tempérament tribunitien, haute taille, large poitrine, un cou* d'hercule, une tête solide et carrée, une voix d'un cuivre retentissant dont la sonorité croît avec l'animation du débit, et dont les oreilles reçoivent quand même les vibrants éclats; blond ardent, le visage haut en couleur il a un peu l'air d'un puissant anglo-normand; M. Pouyer-Quertier agite assez fortement une assemblée. Son talent, plein de véhémence, masque suffisamment les faiblesses et les incertitudes de la pensée et laisse, malgré tout, l'impression de la force; le langage pèche même par excès de sève, il est trop touffu, trop dru, la prodigalité inégale des arguments suscite un peu de désordre, mais le débit explique et sauve tout. Quel son de voix! Quel mordant, quelle aisance, et, — qu'on nous passe le mot, — quel aplomb! Ceci pour exprimer une familiarité pratique et joviale qui sent son parfait négociant, sans nuire au parfait orateur d'affaires. Joignez beaucoup d'âpreté d'esprit, de l'esprit argent comptant comme il sied aux riches, qui lui permet de répondre sur l'heure. Il étonne les gens par son intarissable bonne humeur, ne se laisse démonter par aucune interruption, soulève des milliards entre deux parenthèses, passe en revue toutes les industries pour étayer un chiffre auquel il tient, suspend et reprend tour à tour les raisonnements les plus compliqués, prouve qu'il a vécu tout ce qu'il dit, qu'il a appris à connaître ce dont il parle autre part que dans son cabinet.
Ah! s'il avait voulu, s'il voulait aujourd'hui consa-
crer à la politique, à la revendication des libertés publiques nécessaires à tous, cet intrépide tempérament, M. Pouyer-Quertier serait bientôt utile citoyen. Ce faisant, il serait logique, clairvoyant et complet, car tout se tient, les intérêts et les droits.
C'est à M. Pouyer-Quertier et aux Soixante- seize qui ont suivi son initiative qu'il faut adresser une suprême invitation de prendre part au combat politique.
L'expérience est-elle assez solennelle, assez décisive, Messieurs? Gomprendrez-vous enfin où est la véritable protection, le moyen légitime, le moyen sûr de se défendre, de s'abriter contre les coups de la théorie, servie par le gouvernement personnel? Comprendrez-vous enfin que cette liberté sans épithète dont vous avez fait si bon marché, si facile abandon, vous sauverait aujourd'hui? Comprenezvous, vous à qui l'on a rappelé si durement que vous ne pouviez discuter les prérogatives de la couronne ; comprenez-vous comment on a pu, sans discussion, sans contradiction, livrer vos industries à la concurrence étrangère? Vous avez été punis de votre coupable indifférence pour ces formes politiques qui seules protègent efficacement les nations et les individus contre de telles surprises. Dans votre abandon, vous pensiez n'avoir sacrifié que des ambitieux, d'anciens rhéteurs, de dangereux utopistes, des hommes de presse, des hommes de tribune, des trouble-fête en somme. Aveugles, vous avez cru que ce silence imposé à tous n'était nuisible qu'à quelques-uns; même vous étiez portés à vous réjouir de ce calme effrayant. C'était le temps où vous confondiez étourdiment la sécurité légale que réclament les affaires avec le mutisme politique toujours favorable aux mauvaises entreprises : un jour vous vous êtes réveillés en face de deux lignes de prose officielle qui compromettaient, dites-vous, vos fortunes. Le Moni-
teur dissipait votre coupable indifférence, et vous aviez aussi votre heure d'affliction.
Le môme système dont vous applaudissiez naguère les envahissements quand il ne s'agissait que d'écarter les vaincus de la vie publique, s'étendait enfin sur vous; alors seulement vous avez senti l'absence et la .force de celle qu'on ne remplace pas : la liberté politique; désarmés devant l'acte souverain, réduits à l'impuissance de réagir, vous avez connu la faiblesse de notre commune condition. Instruits à cette rude école de l'expérience et du malheur, j'espère que vous vous êtes repentis, que vous avez découvert la solidarité qui lie désormais la politique aux affaires et qui dorénavant doit nous rapprocher pour notre commun salut, puisque, ce que nous voulons par-dessus tout, c'est la liberté, la meilleure gardienne de tous, des principes comme des intérêts; la liberté, en dehors de laquelle nous n'admettons aucune réforme.
Le libre-échange fait partie d'une série de solutions radicales des problèmes politiques et sociaux légués à la démocratie contemporaine ; elles ne peuvent être réalisées sans le complément nécessaire et organique des réformes que la démocratie exige. Comme la plupart des principes affirmés en 1848, le libre-échange, pour produire sas conséquences fécondes," réclame un milieu politique et social bien différent des conditions actuelles. En effet, cette théorie de la liberté des échanges entre tous les marchés du monde n'est qu'une donnée exacte de la science économique pure; ce n'est pas un dogme inéluctable, inflexible, qu'il faille appliquer rigoureusement et sur l'heure à toutes lés sociétés, quels que soient d'ailleurs leurs conditions sociales et leur régime politique. Après avoir écouté les leçons de l'économique, il faut rechercher ce que le pays qu'on veut doter du libre commerce présente de conditions propices ou contraires, et préparer savamment les éléments d'une transition tou-
jours difficile, avant de faire passer une grande nation comme la France de la protection à la libre concurrence ; les intérêts et les forces du pays doivent être examinés, pesés, combinés; toutes les conditions scientifiques, morales, politiques du succès doivent être assemblées, disposées, réalisées, avant de tenter cette capitale épreuve sur la fortune nationale. C'est dans cet examen, cette élaboration préparatoire, cette organisation minutieuse et préalable, que l'art de la politique, inspiré d'ailleurs des lois de la science, se révèle dans toute sa magnifique utilité. On découvre alors qu'il faut, pour ne pas désemparer le travail national, restreindre l'année, réduire l'impôt, répandre à flots l'instruction, abolir au dedans barrières, douanes et entraves, multiplier les communications de tout ordre, s'imposer au dehors une politique patriote mais pacifique, administrer l'intérieur discrètement, le moins possible, avec libéralisme et économie, soulager, émanciper le pays, rendre au peuple son autonomie souveraine : réformes radicales peut-être, mais essentielles. Sans elles, toute transformation économique est destinée à Favortement, au grand dommage de tous les intérêts et des principes engagés, compromis par une application inintelligente, incomplète, contradictoire. Sincèrement, sérieusement, la conduite du gouvernement avant et depuis janvier 1860 rappelle-t-elle en quoi que ce soit ce programme nécessaire, préparateur et auxiliaire indispensable des innovations économiques?
Nos revers, nos fautes, la crise aiguë que nous traversons, éclairent vivement, douloureusement le contrasté. Le Mexique, Sadowa, Rome, nos forces militaires augmentées de 600.000 hommes sous le coup des « angoisses patriotiques » ; la dette accrue de plus de 3 milliards, les dépenses montant sans relâche, les octrois, les taxes de toute nature toujours
grossissant, une politique étrangère indécise, l'isolement de la France en Europe, la paix et la guerre également incertaines ; un gouvernement personnel maintenant après tous ses échecs toutes ses prétentions; une bureaucratie tous les jours plus coûteuse; le peuple, malgré quelques efforts, toujours en proie à l'ignorance ; les dépenses utiles négligées au profit de travaux de luxe, que Ton est condamné à poursuivre parce que Ton ne sait comment les arrêter ; tels sont, en raccourci, les traits, les actes, les mesures prises pour préparer ou servir la transformation économique et faciliter à la France la lutte avec l'étranger. 11 est vrai qu'on nous dit : Les salaires ont augmenté, le mouvement général de la production indigène ne s'est point arrêté ! Les salaires ont augmenté ! mais le prix moyen de toutes choses a augmenté dans une proportion supérieure encore. Voilà ce que sont devenues les promesses de la vie à bon marché ; elles sont protestées par les faits, le renchérissement* est général, indéniable, il suffit de vivre pour s'en apercevoir.
Allons plus loin : le premier devoir de nos gouvernants, après janvier 1860, était, en assurant la paix au dehors, de ménager au dedans la main-d'œuvre à nos usines, à nos ateliers, à notre agriculture, afin d'égaliser parle salaire les chances de nos producteurs nationaux contre l'étranger; c'est à cette heure de transformation critique que l'on s'est épris du vertige des constructions et des bâtisses, et qu'on a infligé aux productions indigènes la plus redoutable des concurrences, la concurrence sur les salaires; c'est alors qu'on a soustrait aux campagnes, aux entreprises privées, outre les contingents militaires excessifs, ces masses ouvrières agglomérées sur les mêmes points par centaines de mille, pour satisfaire l'ambition de tout détruire pour tout reconstruire. Ainsi, raréfiant la main-d'œuvre là où elle était utile, on a
refoulé vers les villes les bras les plus robustes et les plus habiles, et créé la hausse factice des salaires. Passons maintenant à la production.
On dit que, grâce aux merveilleuses ressources de ce pays, à l'économie, à l'énergie de nos admirables travailleurs, patrons et ouvriers, la production nationale ne s'est pas arrêtée, relativement aux années précédentes. Mais que sont ces résultats contestés, contestables, comparés à ce qu'on doit attendre d'un pareil peuple, s'il était rendu aux justes et normales conditions d'une démocratie maîtresse d'elle-même? Ces résultats sont mesquins, ils n'attestent que la robuste constitution de la France, toujours foulée, toujours renaissante sous les étreintes des plus fâcheux systèmes. Quel degré de prospérité, d'aisance générales n'eût pas atteint la nation si le plus clair de ses forces et de ses ressources, détourné de sa véritable carrière, n'avait été sacrifié improductivement par un système politique détestable, marié contre raison à une économique funeste dès qu'elle est incomplète. C'est donc surtout la politique qu'il faut accuser de la lenteur désespérante de notre progrès et de notre manque de grandeur. On ne saurait trop le redire, tout ce qui arrive de bien et de mal aux peuples tient aux conditions politiques qui leur sont faites. Il faut donc revendiquer incessamment la liberté politique avec ses institutions organiques , non seulement comme supérieure, préférable à tout ce qu'on nous présente à sa place, libertés civiles, libertés économiques, mais encore et surtout parce qu'elle est seule efficace à garantir et à féconder toutes les autres.
Vous avez exprimé ces vérités essentielles, Messieurs, quand vous avez marqué sans détour le retentissement regrettable de la politique générale, de la guerre et de l'impôt sur le travail et la prospérité du pays; vos réflexions viriles aussi amères que justes ne pouvaient être pour vous un simple artifice de
discussion ; quelles soient désormais la conviction de votre vie publique; il vous faut en poursuivre le triomphe à travers tous les obstacles et, pour cela, dépouiller votre vieille indifférence, devenir des libéraux indépendants et résolus ; le salut est à ce prix.
Ainsi donc, partisans loyaux du libre-échange, mais adversaires inflexibles de tous les coups d'État, protectionnistes éclairés qui ne pouvez échapper à la dictature des théories qu'en vous jetant dans les bras de la liberté, formez avec nous un pacte d'alliance; radicaux politiques, unissez vos voix aux nôtres pour réclamer ensemble les vraies prérogatives du Parlement et pour préparer de libres élections; repoussez avec nous les candidatures officielles et le patronage des préfets, pour retrouver votre complète indépendance; nous vous donnons rendez-vous devant le suffrage universel, l'arbitre suprême qui nous attend et nous observe. L'heure de choisir est venue : ou désertez la protection de vos plus chers intérêts, ou poursuivez avec nous la conquête légale des libertés publiques.
Nous ignorons si pareil langage rallierait les protectionnistes clairvoyants à la cause libérale, mais c'est la mise en demeure impérieuse qui ressort de la crise actuelle; nos députés industriels et leurs commettants attentifs ont dû faire en eux-mêmes des réflexions semblables aux nôtres sur la fragilité de notre condition politique.
On ne garde pas pour soi de telles réflexions, si on sait les faire; elles se répandent, elles deviennent rapidement l'opinion publique, car elles sont justes ; le suffrage universel les recueille et les transforme en résolutions pratiques. Elles contribuent à éloigner de plus en plus le peuple de certaines théories, elles l'empêchent de croire que les intérêts de la démocratie puissent être confiés aux mains d'un seul ; elles prouvent aux conservateurs qu'il n'y a d'ordre véritable
que là ou la liberté est l'institution fondamentale de l'État.
En résumé, nous voudrions espérer que la solennelle interpellation de M. Pouyer-Quertier et ses amis deviendra pour le parti de la liberté politique l'occasion de recruter de puissants auxiliaires dans les rangs conservateurs, sans contrarier cependant les anciens partisans du libre-échange. A ces derniers incombe la difficile mais noble tâche d'amener promptement l'organisation au sein de laquelle le libre-échange, réellement doté du triple outillage industriel, politique et social, deviendra l'instrument de la prospérité nationale, justement préconisé par la science économique.
Ces prévisions se réaliseront, si on le veut avec ténacité; dès lors on peut affirmer sans témérité, en dépit des apparences, que cette mémorable discussion a préparé l'inévitable défaite des deux plus vieux ennemis du progrès matériel et moral des peuples : le gouvernement personnel et la protection.
(Bévue politique et littéraire du 13 juin 1868)
Au moment même où les juges du président Johnson condamnaient moralement dans un verdict d'acquittement la conduite du premier magistrat de la République, la convention de Chicago se réunissait pour désigner le président à élire le 4 novembre 1868. Cette réunion, dont les résolutions nous sont parvenues cette semaine, est la plus nombreuse , la plus influente de celles qui doivent préparer l'élection présidentielle ; elle a traduit aussi le plus fidèlement la volonté générale, donné le mot d'ordre et fixé l'opinion. La plate-forme de Chicago dans une déclaration énergique qui flétrit la conduite du président actuel, en affirmant les vrais principes de la politique républicaine, a proclamé unanimement le général Grant comme son candidat à la présidence de l'Union américaine. Toutes les autres candidatures se sont effacées. Chase, Wade, Hancock, Pendleton, tous les noms ont pâli devant celui du premier citoyen de l'Amérique. Le général Grant, le successeur désigné de M. Johnson, se verra porté au fauteuil présidentiel par une universelle acclamation. Le Nord et le Sud se rallient à sa candidature; les démocrates n'osent le combattre; les républicains triomphent avec lui presque sans livrer bataille. N'a-t-on pas, en effet,
entendu dans cette convention de Chicago, un ancien gouverneur d'un état rebelle, M. Brown, déclarer, au nom de tous ses compatriotes que les républicains du Sud choisissaient Grant, the father Grant, comme président de la République? Est-ce à dire que le peuple américain obéisse à un entraînement aveugle et irréfléchi? Non, les Américains ne se laissent, en cette occasion, ni entraîner ni subjuguer; en nommant Grant, ils font bien plus acte de connaissance que de reconnaissance. L'étude attentive de ce mouvement d'opinion en Amérique doit être pour nous, gens de la vieille Europe, l'occasion de salutaires réflexions. Nous devons méditer la leçon que nous envoie à travers l'Atlantique la république américaine, institutrice de jour en jour plus autorisée des démocraties libres.
L'élévation d'un général récemment couvert de gloire à la dignité de président d'une république libre nous inspirera toujours de légitimes aversions, de justes défiances que l'histoire de ce siècle ne suffit que trop à expliquer et à nourrir. Aux États-Unis, au contraire, depuis Washington, le passé répond de l'avenir; d'ailleurs, les mœurs, les institutions surtout veillent pour tous et suffisent à contenir les entreprises des ambitieux, s'il pouvait s'en produire. Le peuple ne s'en laisse point imposer par les généraux grandis dans les guerres civiles ou étrangères, et ne pousse jamais la reconnaissance jusqu'à livrer ses droits.
Dans ce pays de démocratie pure, la nation tout entière est constamment mêlée à la pratique et à la direction de ses affaires, le peuple est toujours et tout entier debout; dès lors, un homme, si grand qu'il soit, ne peut songer à confisquer le suprême pouvoir, parce qu'il faudrait, pour la réussite de l'attentât, dépouiller tous et chacun d'une souveraineté effective, quotidiennement pratiquée, et mise par là même à l'abri d'un coup de main.
Cette organisation militante et vigilante de tous les citoyens de la République oppose une infranchissable barrière à tous les coups d'État. Il n'y a pas là de place pour l'usurpation politique, on le sait et cela suffit pour en écarter la tentative. Dans le trouble même de la sécession les États rebelles n'ont pas connu la dictature ; la sécurité des institutions est si complète dans cet heureux pays, que les grands hommes sont impuissants à y devenir des fléaux publics. Dans une vieille monarchie, un homme tel que Grant, trop fier et trop haut placé pour rester sujet, devient bien vite un embarras et un danger; c'est Wallenstein, Monk, le connétable de Bourbon, Turenne ou Gondé. Dans une république naissante et non organisée, il sert les factions et son ambition particulière, il ruine les libertés publiques; c'est Guillaume d'Orange, Gromwell,Pichegru ou Bonaparte. Dans une démocratie radicale et réellement en possession d'elle-même/comme en Amérique, il ne peut être qu'un grand citoyen, Washington ou Grant,obligé au respect du droit de tous, primus inter pares. Là, les institutions démocratiques condamnent le génie à la vertu. Témoin l'illustre Grant ; servi par un naturel héroïque et de terribles circonstances, il n'a pas encore quarante-six ans et il a épuisé toutes les faveurs de la fortune et fixé sur son nom la plus sublime des gloires : il a sauvé sa patrie.
Au milieu de la plus effroyable guerre civile qui ait jamais déchiré un grand peuple, cet homme, autrefois élève de West-Point, la veille simple tanneur, se révèle, sous la double impulsion du patriotisme et du génie, comme le plus redoutable capitaine de son temps. Il quitte son métier, s'enrôle à la voix de la République en danger, apprend, devine et pénètre rapidement ce difficile métier des armes, surpasse les maîtres et crée à son tour de victorieuses combinaisons. On lui oppose un tactitien consommé, reconnu
et redouté de tous, le professeur de West-Point,le savant général Lee. A force de patience, de profondeur, de vigilance et d'à-propos dans l'audace, le tanneur devenu général déconcerte son brillant adversaire, Tépuise et le bat en détail, l'enserre peu à peu, l'accule sous les murs de la capitale, lance autour de lui les cavaliers de Sheridan, organise l'admirable mouvement de Sherman, enveloppe ainsi l'ennemi d'un véritable réseau de fer et de feu, lui impose une suprême bataille, dont il fait une complète et décisive victoire, et, d'un coup anéantissant ce qui reste de troupes engagées, désarme les dernières réserves, s'empare sans coup férir de Richmond, le dernier enjeu des rebelles, et signe en trois jours la paix, d'où date la reconstruction de l'Union, sur le théâtre même de son triomphe.
Devenu le sauveur de la patrie, l'idole des soldats, le héros de Wiksburg, le vainqueur de Lee, le pacificateur du continent américain, Grant exerçait certainement une fascination immense sur l'esprit de ses compatriotes ; il apparaissait aux yeux de tous presque aussi grand que Washington dont il venait de sauver et de rétablir l'héritage.
A ce moment, les sinistres prophéties ne firent pa& défaut à la République éprouvée ; il ne manqua pas en Europe et surtout en France de fortes têtes politiques pour annoncer que la république américaine avait vécu, que l'issue victorieuse de la guerre civile allait enfin Taire sentir à ces Yankees si fiers de leurs institutions le poids des armées permanentes, et le budget qu'elles traînent à leur suite.
Aucune de ces prédictions ne se réalisa et ne pouvait se réaliser, grâce aux institutions. Le général Grant, tout éclatant de gloire, n'était que le serviteur du Congrès, le subalterne du pouvoir civil, le subordonné de la loi. Les soldats satisfaits d'avoir été si bien guidés et commandés, lui avaient voué la recon-
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naissance du citoyen, non celle du mercenaire, ils aspiraient tous à rentrer dans la vie civile pour réparer au plus vite les maux de la patrie. Le premier, le général Grant, dans un rapport que nous voudrions reproduire, proclama que, la guerre étant finie, l'armée devenait inutile. Aussitôt les soldats furent licenciés, les régiments dissous, les numéros abolis, les cadres eux-mêmes brisés ; et, spectacle plus extraordinaire encore, les armes, les munitions, les vivres, tes équipements, les canons et les navires, les provisions, les objets de campement, tout jusqu'aux étendards fut mis à l'encan et vendu au nom de l'Union, comme pour effacer jusqu'à la trace de ses déchirements. Dédaigneuse des conseils et des exemples de l'Europe, la République se livrait à l'avenir, elle se fiait à son énergie pour tout créer si l'adverse fortune ^a visitait encore, et retournait, avec empressement, sans arrière-pensée, sans souillure de militarisme, à ses champs et à ses ateliers. Le général Grant accélérait lui-même ce mouvement de pacification, et le capitaine qui commandait à un million d'hommes conservait à peine sur pied 27,000 soldats pour garder un empire de 10,000 lieues carrées. Ce victorieux refusait de se faire nommer împerator et il disait* à ses troupes, en leur montrant le Mexique envahi par les Européens, que s'il fallait se résoudre à une nouvelle guerre, ce ne serait pas pour s'agrandir par la conquête ; mais pour empêcher, sur les limites de l'Union américaine, la création d'une monarchie militaire, dont le voisinage nécessiterait, pour les États- Unis, l'entretien d'armées permanentes, toujours ruineuses pour les finances et menaçantes pour la liberté. Cette institution militaire, disait-il dans son rude et civique langage, ne peut convenir à des laboureurs et à des marchands de pétrole. Simplicité qui nous paraît préférable aux pompeuses proclamations de Bonaparte offrant comme une proie à ses soldats les
richesses de la Lombardie et jetant ainsi dans les armées de la République les germes de la corruption prétorienne.
Les astrologues politiques de notre vieille France, qui ne peuvent croire à tant de grandeur unie à tant de simplicité, qui méprisent même la modestie chez les héros, se sont complus en des prophéties désobligeantes et ont appelé le général « le sphinx Grant » .
Les œdipes américains savent maintenant à quoi s'en tenir. Tous les citoyens des États-Unis connaissent cette bonne/ grave et douce physionomie du général Grant ; ils savent tous, et sans en faire une légende dangereuse, cette vie si pure, si noble, si méritante, marquée à chaque pas de services rendus à la patrie et aux lois. A la tête de l'armée, pendant et après la guerre, Grant est resté l'auxiliaire soumis du Congrès. Quand le président Johnson, égaré dans une lutte coupable contre la représentation nationale, s'est montré hésitant sur l'accomplissement de ses devoirs, le général lui a nettement signifié qu'entre le président et la Constitution son choix était fait, et que cette dernière le trouverait toujours au premier rang de ses défenseurs. Singulier pays d'ailleurs, où tous les généraux ont pris l'avis des jurisconsultes avant d'obéir aux ordres de M. Johnson sur le fameux département de l'Atlantique, et refusé leur concours sur l'opinion motivée des avocats.
Nommer Grant président de la République, c'est, pour le peuple américain, lui décerner la couronne civique ; c'est donner à ce vainqueur le triomphe civil, le seul digne d'un tel citoyen et d'un tel peuple.
Dans l'espace de quelques années, la République nous aura offert le spectacle grandiose d'une nation qui, sans voiler la statue de la Liberté,résiste aux plus effroyables entreprises, traverse sans défaillance une lutte gigantesque ; qui, sans humilier la majesté des lois devant aucune nécessité militaire ou dictatoriale,
triomphe des ennemis du dedans, chasse d'un geste l'étranger de ses affaires, tient en respect un président qui conspire, désigne d'avance son successeur, attend sans impatience l'échéance marquée par la Constitution et confère la suprême magistrature de l'État à un général qui a mis sa principale gloire à ne pas se montrer militaire. Signes irrécusables de puissance, d'avenir et de sécurité qui permettent d'affirmer que la grande question posée en 1786, par Mirabeau, au pays de Washington, est définitivement résolue par la République reconstituée.
« N'est-il pas possible, écrivait aux Bataves fce grand homme, de constituer un pays de façon que toutes les affaires se fassent sur les lieux où elles naissent, et que la justice et l'intérêt commun soient respectés par tous, sans qu'il faille, pour éviter de se battre, se soumettre au commandement d'un imbécile que son rang et son éducation rendraient tel quand la nature l'aurait fait autrement ? Le genre humain fait cette grande question aux États-Unis d'Amérique, et si, par hasard, ils répondaient mal, il faudrait le demander encore à la raison. »
Voici bientôt un siècle que l'Amérique résout tous les jours le problème posé par l'immortel tribun, triomphante réponse dont la raison doit s'emparer pour convier le genre humain à suivre le plus salutaire des exemples.
(Revue politique et littéraire du 27 juin 1868)
Nous voudrions clairement exposer à notre tour et aussi exactement que le permettent les documents connus, la situation de la Ville de Paris, au double point de vue de ses revenus ordinaires et de sa dette consolidée; nous réservant d'entretenir ultérieurement nos lecteurs du traité particulier de la ville avec le Crédit foncier.
Le rapport du préfet de la Seine, inséré au Montteur du 18 juin dernier, en ramenant l'attention publique et les discussions de la presse sur la gestion dictatoriale de M. Haussmann, nous fournit l'occasion et le texte de cette exposition et de cette critique; nous laisserons de côté tout ce qui, dans ce rapport, est relatif à la personne même du proconsul, à ses colères et à ses rancunes, à l'admiration qu'il s'inspire, aux invocations passionnées qu'il adresse à la postérité.
Nous n'avons que faire de toute cette rhétorique administrative; M. Haussmann veut prouver à son maître, qui, lui aussi, se pique de littérature, que tout préfet qu'il soit, il caresse avec succès les Muses ; membre de l'Académie des beaux-arts, peut-être rêve-t-il le quarantième fauteuil, celui de M. Viennet, le vénérable maçon.
Au demeurant, ce rapport, dépouillé de tous les
faux dehors et ramené à la question des chiffres, ne nous apprend rien de bien nouveau sur la comptabilité si compliquée de nos finances municipales ; tout cela peut se résumer en un petit tableau. Les lecteurs de la Revue, nous permettront de le leur mettre sous les yeux, pour juger (Uun coup d'œil les quinze années de l'administration de M. Haussmann. En 1853, M. Haussmann, choisi parle chef de l'État pour gouverner Paris, prenait la Ville dans la situation suivante :
Recettes. . 52.576.634.02 Dépenses. 29.785,888,41
Recettes. . 79.327.425.48 Dépenses.. 43.082.973.80
Depuis l'annexion. 4860
Recettes. . 400.353.646.99 Dépenses. . 66.038.729.06
Recettes. . 451.643.293.34 Dépenses.. 84.970.323.45
Excédent.. 69.672.970.49
Service de la Dette :
Emprunts 1849-4852.
Total. 42.457.581
Emprunts 1855-4860-4865
Donc, il a porté les dépenses ordinaires de 29 à 81 millions, soit 52 millions en 15 ans, sans compter le service de la dette municipale.
Il faut bien remarquer que dans ce compte de dépenses ordinaires, c'est-à-dire qui doivent se retrouver d'une manière permanente dans le budget de la Ville, M. Haussmann ne fait pas figurer les sommes nécessaires au service des emprunts municipaux, charges ordinaires s'il en fût, .puisqu'elles
sont annuelles ; et le service de la Dette, d'après les chiffres mêmes de M. Haussmann que nous ne Voulons pas contester, réclame 27.124.972 fr. 15 centimes, ce qui, en prenant les chiffres mêmes du budget de 1867 , présentés par M. Haussmann , donnent 119.095.295 fr. 05 centimes auxquels il faut faire face avec 150 millions : ou autrement un excédent libre de 32.547.998 francs et non de 53 millions. Cette différence provient de ce que, dans son rapport, M. le préfet fait figurer aux recettes ordinaires un chiffre de 6.504.365 francs qui n'est pas réellement une recette ordinaire, puisqu'il l'intitule lui-même : Recette accidentelle; plus une différence de 4 millions environ, sur l'évaluation des recettes accidentelles en 1868; en débarrassant en outre le budget extraordinaire de dépenses véritablement ordinaires, comme l'amortissement de la dette municipale, on trouve qu'il reste à M. Haussmann 32.547.998 francs, si l'on veut strictement le condamner à payer les dépenses ordinaires avec les recettes ordinaires. Si on admet, au contraire, l'assimilation qu'il faitdes ressources ditesacciden telles aux ressources ordinaires, et qu'on le laisse exclure des dépenses ordinaires le service annuel de la Dette, on trouve un chiffre de 42.542.998 fr. 09 centimes, ce qui lui fait bien un excédent libre d'autant, mais avec lequel cependant, vu l'exagération de ces dépenses extraordinaires et les engagements démesurés qu'il a pris, il se trouve en déficit comme nous allons l'établir. C'est ce second point de vue que nous appellerons les emprunts de M, Haussmann, Nous laissons de côté les emprunts de 1815, 1832, 1849, qui sont éteints; nous ne nous occupons même pas de celui de 1852 qui touche à son terme, puisque la dernière annuité de 5.841.000 francs, sera payée en 4871, et l'emprunt complètement amorti. M. Haussmann, dès 1855, avait parfaitement saisi qu'il lui serait impossible de donner satisfaction au projet de Sa
Majesté l'empereur sans beaucoup d'argent, d'où lui vint l'idée de doubler Paris pour augmenter les revenus, de faire de ces revenus la base d'un emprunt et, grâce à l'emprunt, d'installer dans Paris de véritables ateliers nationaux chargés de le détruire et de le reconstruire; et par le mélange de ces trois éléments, annexion, emprunt, grande agglomération ouvrière, créer un grand courant factice de hausse sur les salaires, sur les revenus indirects de la Ville ; s'enivrer soi-même de ces chimériques résultats , et s'avancer chaque jour plus avant dans cette route de prodigalités, de surexcitations économiques et financières qui mènent droit au déficit.
2 mai 1855, emprunt de 60,000.000
1 er août 1860 — 138.786.025
12 juillet 1865 — 250.000.000
Total 448.786.025
Depuis 1865, le même M. Haussmann, dédaignant sans doute de s'adresser au Corps législatif trop souvent sollicité , crut avoir découvert le moyen d'emprunter une somme de 465 millions sans autorisation. En effet, il s'était entendu avec des Compagnies concessionnaires envers lesquelles il s'engageait à payer le montant de ces 465 millions, dans le délai de 10 années, par annuités de 50 millions. Ces engagements à court terme de 465 millions, représentent le mécompte, la simple erreur commise dans ce que M. Haussmann appelle les travaux du troisième réseau. Croyait-il la chose possible- en droit, c'est là ce dont nous n'avons cure : ce qui nous importe, c'est dé rappeler le dernier chiffre que nous donnions plus haut, à savoir qu'en 1868, époque actuelle , M. Haussmann, après avoir fait face à ses dépenses strictes, n'avait dans les mains qu'un excédent de 42 millions avec lesquels il lui était impossible d'en
payer 50 ; et c'est pour empêcher de faire peser sur le budget de la Ville, une échéance qu'il ne peut pas porter, que le préfet a traité avec le Crédit foncier. A la faveur de ce traité, pour l'approbation duquel on est en instance devant la Chambre, la Ville se débarrasse de l'obligation de faire face chaque année au paiement d'une somme de 50 millions, et substitue à son obligation le Crédit foncier ; mais elle n'en reste pas moins obligée pendant 60 ans à verser chaque année au Crédit foncier, pour l'amortissement et le remboursement des 398 millions, une annuité de 21 millions qui, pris sur l'excédent de 42 millions, laissent à peu près 21 millions de libres.
Il faut ajouter à cette terrible liste du passif de la Ville une somme de 99 millions de bons de la Caisse des travaux, quoique M. Haussmann prétende que des ressources générales les couvriront en partie pour 72.800.000 fr.;ilfaut ajouter encore 54.965.025 francs qui restent dus sur les subventions applicables aux opérations de voirie concédées; plus 12.742.190 francs : soit en tout 67.335.155 francs 68 centimes. Ces trois éléments de passif, 1° l'annuité du Crédit foncier etles annuités ci-dessus forment un ensemble de :
soit 30 millions en chiffres ronds.
30 millions étant pris annuellement sur l'excédent de 42 millions, il ne reste pas 12 millions aux mains de M. le préfet : et nous allons voir que d'ici à 1870, il va perdre nécessairement 17 millions de revenu. En effet, en 1870, la surtaxe et le deuxième décime d'octroi doivent cesser d'être perçus : c'est une somme de 10 millions par an, ce n'est pas un dégrèvement à consentir : c'est une surimposition qui doit légalement disparaître en 1870.
Ce n'est pas tout : l'administration municipale actuelle a élevé de moitié les droits sur les suifs, charbons de terre, sur le chauffage et l'éclairage ; elle a frappé d'une taxe nouvelle les fers, la fonte, les glaces; plus 3 centimes sur le principal des contributions. Cet ensemble lui a donné un gain annuel de 7 millions; c'est, de ces deux chefs, 17 millions à retrancher du fameux excédent libre, de sorte qu'il reste un déficit de 5 millions. Et nous n'avons pas tout compté, par exemple la réserve de 2 à 3 millions pour travaux imprévus que le budget municipal voit figurer régulièrement à son extraordinaire et qui sont régulièrement dépensés chaque anaée.
L'année 1870 place donc la Ville en face de ce dilemme : ou arrêter les travaux, ce qui fera baisser les revenus de la Ville et créera une situation de plus en plus critique ; ou bien les continuer même avec modération, et dans ce cas, impossible de marcher sans un cinquième emprunt. Mais, de dégrèvement il ne saurait en être question ; — une fois te terme des surtaxes arrivé, les excédents qui se produiront seront, pendant 60 ans, destinés à aller s'engloutir au Crédit foncier. Voilà en quelques mots le dernier aboutissement de toutes ces entreprises du pouvoir personnel : la surcharge des contribuables dans le présent, des sacrifices imposés pour trois quarts de siècle à l'avenir; le renchérissement général mis à la place du bon marché tant de fois annoncé, l'emprunt cessant d'être un expédient pour devenir la ressource quotidienne; et malgré quelques travaux utiles, la plus grande partie des ressources de la capitale enfouies et perdues sous des terrassements sans profit. On pourrait croire que cette triste et coûteuse leçon est de nature à faire réfléchir nos gouvernants et à inspirer de meilleures résolutions aux gouvernés ; c'est avec amertume que nous croyons constater le contraire. Après ces folies, ces échecs, ces déconvenues
de milliards, nos maîtres conservent la même superbe, étalent le même optimisme, et presque la conviction qu'ils ont fait notre fortune et notre bonheur ; c'est à peine s'ils veulent bien nous expliquer où sont passés ces milliards des contribuables. Les gouvernés se laissent faire ; ils sont sans doute ravis d'avoir une capitale pleine de casernes, d'églises et de théâtres, pleine de monuments difformes, sans style, sans caractère, sans grandeur, et de payer sans voir.
Tous les six ans, Paris, interrogé par voie d'élection générale, décide bien que la politique gouvernementale ne lui agrée en aucune façon, repousse les neuf candidats de M. le préfet, « l'élite de la commission municipale » ; mais c'est tout ; en voilà pour six ans pendant lesquels M. Haussmann pourra tout à son aise s'approprier et exproprier, molir et démolir, planter et déplanter, élever des buttes et raser des coteaux, alterner ses divers modes d'administration et d'exploitation et n'être invariable que sur un point: emprunter la veille, emprunter le jour, emprunter le lendemain, emprunter toujours ; voilà le vrai « bouquet » que M. Haussmann dépose aux pieds du maître.
Dans soixante-quinze ans, ajoute-t-on, les petits Parisiens seront si heureux! c'est cela qui s'appelle avoir un grand cœur. Nous, pauvres hères contemporains qu'on sacrifie avec cette aimable désinvolture, nous nous permettons de trouver et dire que si Paris avait appartenu aux Parisiens, que si l'Hôtel de Ville avait été administré comme il convient à la première commune de France, par des citoyens de Paris, librement discutés, librement élus, rééligibles, responsables, nous aurions peut-être quelques bastilles de moins, quelques rues plus étroites —et moins d'impôts, moins de dettes. Mais nous avons' voulu qu'on fît notre bonheur chez nous, malgré nous, sans nous.
Le bonheur que les autres vous font est hors de prix, et on nous l'a bien fait voir. Cette contradiction
entre le fait et le droit semble avoir fait germer, tant au Palais-Bourbon qu'aux Tuileries, le projet de placer le budget de la ville de Paris sous le contrôle des députés de la France. Ce serait là un moyen injuste, impuissant à rien réparer, une nouvelle violation du droit commun, triste symptôme, nouvelle preuve de l'incertitude et delà confusion qui dominent nos gouvernants, et les pousse à chercher aux maux qu'ils ont créés eux-mêmes des remèdes empiriques et sans valeur. Revenons aux principes : tout impôt, toute dépense, doit être voté et contrôlé par ceux qui les payent ou par leurs représentants directs ; les Parisiens payent les impôts de Paris, toutes les autres communes de France y sont étrangères ; les représentants de ces communes sont sans qualité, sans compétence pour apprécier les charges et voter les impositions de la commune de Paris.
La dictature du préfet de la Seine est, sans équivoque, un fait exceptionnel, on n'en altérera pas le caractère en lui associant la collaboration du Corps législatif. La responsabilité de cette dictature ne peut être déplacée; elle est là où la pensée dictatoriale l'a mise; il n'y a qu'un moyen, qu'un seul, de sortir de l'arbitraire et du régime exceptionnel, c'est de restituer sans réticence aux citoyens domiciliés de la ville de Paris les droits et les franchises communales; toute autre solution est mauvaise et n'aboutit qu'à compliquer les responsabilités encourues, à tourner le principe et à prolonger, après une si cruelle et si décisive expérience, le désir de la liberté communale de la France. Ce n'est pas en transformant le Corps législatif en cour d'appel connaissant des décisions de la commission municipale que le Gouvernement peut espérer de donner satisfaction aux principes et à l'opinion publique, ce serait ajouter un vain décor à l'appareil jugé et condamné des derniers quinze ans. Ce qu'il faut, ce que la raison publique de jour en
jour plus éclairée, plus résolue, réclamera et finira par obtenir, c'est l'abdication de M. Haussmann, c'est la dissolution de la commission qui l'assiste, c'est la liquidation irrémissible du passé, la prudence et la sécurité introduites pour l'avenir, c'est, d'un mot, Paris aux Parisiens.
{Revue politique et littéraire du 4 juillet 1868)
Le mouvement démocratique, qui entraîne irrésistiblement la société française, a pénétré profondément dans l'armée. Nos lecteurs en trouveront la trace dans le travail suivant qui n'est que la reproduction faite par nous, la photographie, pour ainsi parler, d'observations critiques qui nous ont été présentées verbalement sur le budget militaire de la France par un homme spécial très compétent et très érudit dans toutes les parties du métier des armes *.
« Voici, Sire, un métier fort difficile que je vais entreprendre», écrivait 2 de Fontainebleau à LouisXIV,
1 . Le colonel d'artillerie Th. Jung, alors capitaine, auteur de travaux historiques remarquables sur la Révolution et l'Empire est le véritable auteur de l'article du Budget militaire. Comme cette étude ne pouvait paraître sous le nom de l'officier qui l'avait écrite et comme la publication d'articles anonymes était interdite par la législation impériale, M. Gambetta prêta sa signature au capitaine Jung. 11 marquait d'ailleurs ainsi qu'il acceptait (1868) la plupart des idées émises par son ami. — Bien que l'étude sur le Budget militaire soit l'œuvre de M. Jung et non de M. Gambetta, il nous a paru intéressant de la reproduire dans ce recueil.
Un autre article du capitaine Jung (les Déclarations du maréchal Me/, 25 juillet 1868) porte également la signature de M. Gambetta.