Dieu, Patrie et Liberté — in finem
2. M. Gambetta reçut, au lendemain du 26 janvier, des centaines d'adresses signées par les plus vieux hitteurs de la République. L'adresse du groupe positiviste de Paris fut très remarquée : « Dès votre arrivée aux affaires, disait-elle, vous avez été attaqué avec une insigne mauvaise foi par la presse entière, à de rares et honorables exceptions près. Quelques semaines après, les hommes politiques qui vous avaient poussé frénétiquement au pouvoir vous ont mis dans l'obligation d'y renoncer, au moyen de manœuvres hypocrites et en invoquant de vains prétextes tirés d'une métaphysique démodée. La France, qui honore toujours la franchise et la loyauté, jugera sévèrement la conduite de ses mandataires. Au fond, vous avez été renversé parce que vous vouliez mettre en pratique cette maxime gui est la caractéristique du régime républicain, « faire prévaloir le mérite sur la faveur, » et parce que vous apportiez un plan de réformes sérieuses, pénibles et utiles. » — La presse des départements avait été presque unanime à blâmer le vote de la Chambre : Courrier de Lyon : « On vient de l'élever si haut au-dessus du gouvernement et des Chambres qu'on fait de lui désormais et pour longtemps le pôle des aspirations nationales. » Lyon Républicain, Petit Lyonnais, Progrès de la Côte-d'Or : « Nous considérons la chute du cabinet Gambetta comme une défaite pour la démocratie radicale. » Gironde, Progrès de Nantes, Indépendant Rémois, Avenir du Loiret : « La coalition hybride et bâtarde qui a cru le frapper n'a frappé que la République. » Union Républicaine de Saône-et-Loire, Progrès de Saône-et-Loire, Charente, Indépendant de la Charente-Inférieure, Sarthe, Midi de Nîmes, Constitution d'Agen, Messager de la Marne : « M. Gambetta sort
mise. II acheva et lit achever la rédaction des divers projets préparés pendant son ministère et il les déposa sur le bureau de la Chambre. C'était les propositions sur Je recrutement de l'armée, la réforme de l'organisation judiciaire, la relégation des récidivistes, la liberté d'association, les rapports des Compagnies de chemins de fer avec leurs agents commissionnés, l'organisation administrative de l'enseignement primaire, la retraite assurée aux instituteurs et institutrices, Ja suppression des Facultés de théologie catholique, l'exercice public du culte catholique en France, les caisses de retraite pour les vieillards, les caisses d'assurances en cas de décès et d'incapacité de travail, et les associations de secours mutuels 1 . En même temps, comme président de la commission chargée de reviser la loi sur le recrutement de l'armée, il consacra à cette tâche toute son énergie. — Les procès-verbaux de cette commission, jusqu'à la mort de M . Gambetta, ont été résumés dans la 'République française, le Temps et le Journal des Débats des mois de mars, avril, mai et novembre 1882.
de cette lutte inconcevable plus grand que jamais. » Courrier de l'Aisne, Progrès de l'Oise, Patriote de l Ouest, Moniteur du Puyde-Dôme, Progrès de la Somme : « Cette politique d'intrigues et de couloirs n est pas de la politique républicaine. » Libéral et Républicain de Seine-et-Oise, Progrès du Nord : « Ce qu'il y a dans tout ceci, c'est l'assaut des rancunes inassouvies, des vengeances mesquines, des ambitions rentrées, des susceptibilités froissées, des envies dissimulées, des intérêts lésés, des désirs non satisfaits : c'est la revanche des médiocres. » Eclaireur de Lunéuillle, Impartial de Dieppe, Phare de la Manche, Journal du Havre : « On dira le 26 janvier, comme on dit le 24 mai : M. Gambetta a été sacrifié par une coalition monstrueuse à la peur, à l'envie, à la haine et à la convoitise. » Progrès de la Meuse, Libéral de l'Aisne, Républicain de Dreux, Union républicaine de VEure, Nièvre républicaine : « Jamais on n'avait si bien senti combien l'homme qui vient d'être arraché du pouvoir tenait de place dans notre vie politique ; il faudrait une loi de sûreté générale qui permit de faire préparer à Charenton des places de choix aux soixante-deux députés qui se sont déjugés à une demi-heure d'intervalle. » Espoir de Rethel, Indépendance et Républicain de VEst, Sentinelle du Jura, Journal de Beaune : « La Chambre s'est condamnée elle-même. » Savoie, Républicain de la Loire, Avenir de la Vendée, Intérêt public des Charentes, Républicain du Sud-Ouest, Avenir de la Dordogne, Union républicaine du Tarn, Républicain de Tarn-et-Garonne, Petit Vauclusien, Progrès de VArdèche, Patriote Albigeois, Petit Méridional, Sémaphore de Marseille, Républicain de l'Isère, etc., etc. 1. Ces projets ont été publiés à Y Appendice du tome X.
Ni>us publions, d'après la République française, le compte rendu d'un banquet offert au mécanicien Grisel, qui avait été nommé chevalier de la Légion d'honneur par le ministère du 14 novembre. M. Gambetta, invité à ce banquet, y prit la parole pour la première fois depuis le 26 janvier.
« Hier soir a eu lieu, dans les salons de l'Élysée-Montmartre, le banquet offert par les mécaniciens et employés de chemins de fer à M. Grisel. Près de quinze cents personnes, parmi lesquelles trois cents sénateurs et députés, représentant divers groupes de souscripteurs, assistaient à ce banquet démocratique.
a Sur l'estrade d'honneur se trouvaient M. Victor Hugo, président, ayant à sa droite M. Grisol et à sa gauche le ministre des travaux publics M. Raynal, qui a décoré le courageux mécanicien ; MM. Gambetta, Madier de Montjau, Waldeck-Rousseau, Margue, de Janzé, Nadaud, Yves Guyot et Nublat. A leur entrée, M. Victor Hugo et M. Gambetta ont été salués par des applaudissements et des acclamations. Des bannières flottaient au-dessus de l'estrade : la bannière du comité du personnel des trains l'Union française; un drapeau tricolore avec ces mots : « Le Moniteur des employés de chemins de fer»; enfin, la bannière de la délégation anglaise. Plusieurs délégués de la Société anglaise de chemins de fer et des délégués belges étaient venus au banquet.
« Deux musiques, V Union française et Y Harmonie de Montmartre, ont fait entendre des morceaux très applaudis. Un allegro militaire dédié à M. Grisel a obtenu, en particulier, un vif succès.
« Au dessert, M. Victor Hugo s'est levé. Pendant quelques minutes, les acclamations ont empêché le grand poète de prendre la parole. Les cris de': Vive Victor Hugo! éclataient de toutes parts.
« Au milieu des bravos de l'assistance entière il a prononcé le discours suivant :
« Je ne veux dire qu'un mot.
« Il y a deux sortes de réunions publiques : les réunions « politiques et les réunions sociales.
« La réunion politique vit de la lutte, si utile au progrès ; « la réunion sociale a pour base la paix, si nécessaire aux « sociétés.
« La paix, c'est ici le mot de tous. Cette réunion est une « réunion sociale; c'est une fête.
« Le héros de cette fête se nomme Grisel. C'est un « mécanicien. Grisel a donné toute sa vie. Cette vie, qui « unit le bras laborieux au cerveau intelligent, il l'a donnée « au grand travail des chemins de fer. Un jour, il dirigeait « un convoi. A un point de la route il s'arrête. — Avancez ! « lui crie le chef de gare. — Il refuse. Ce refus, c'était sa « révocation, c'était la radiation de tous ses services, c'était « l'effacement de sa vie entière. Il persiste. Au moment où « ce refus définitif et absolu le perd, un pont, sur lequel il « n'a pas voulu précipiter le convoi, s'écroule. Qu'a-t-il « donc refusé? Il a refusé une catastrophe.
« Cet acte a été superbe, cette protection donnée par « l'humble et vaillant ouvrier, n'oubliant que lui-même, à « toutes les existences humaines mêlées à ce convoi; voilà ce « que la République glorifie.
« En honorant cet homme, elle honore les deux cent « mille travailleurs des chemins de fer de France, que « Grisel représente.
« Maintenant, qui a fait cet homme? C'est le travail. Qui « a fait cette fête? C'est la République.
« Citoyens, vive la République ! »
« Apres ce discours, qui a produit une profonde impression, M. Grisel a remercié ses anciens collègues.
« Puis M ,,e Dufailly a dit d'une voix émue « la Mort du « mécanicien Lavergne. »
« Dans une improvisation chaleureuse, M. Nadaud a rappelé les progrès sociaux accomplis depuis 1789. Au cours de son discours il a cité les noms de M. Raynal et de M. Gambetta. Quelques jeunes intransigeants qui paraissaient attendre l'occasion de soulever un tumulte ont à ce moment interrompu bruyamment. Une altercation s'est élevée entre plusieurs commissaires du banquet, des délégués et ces jeunes intransigeants, qui se croyaient sans doute dans une réunion publique et avaient oublié que les mécaniciens et employés de chemins de fer étaient là chez eux 1 .
\. Nous empruntons au Temps du 10 mai un compte rendu plus détaillé de cet incident :
« ... Puis M. Nadaud a pris la parole pour exposer que, si les
« M. Gambetta a alors pris la parole :
Je demande à tous ceux qui sont réunis dans cette salle, tous, sans distinction, de vouloir bien maintenir à cette fête républicaine son caractère essentiel, qui est un caractère de paix sociale, comme le disait tout à l'heure notre maître à tous : Victor Hugo. [Applaudissements unanimes.)
Je le demande pour vous-mêmes, Messieurs, et pour la pensée d'où est née cette réunion, laquelle est une pensée de fraternité et d'alliance. Je vous demande de ne pas terminer dans le tumulte une fête qui doit porter tous ses fruits; on en attend. Cette fête, qui sera mise demain sous les yeux du pays, doit finir avec le calme qui Ta inaugurée. (TVès bien! très bien/)
Je sais quelles aversions et quelles antipathies se sont manifestées à l'occasion de cette réunion, et je m'étais promis de rester à ma place, — à la place qui m'appartient et qui me convient dans les rangs de la démocratie,— jugeant que c'était un assez grand hon-
ouvriers ont encore aujourd'hui le droit de se plaindre, il ne faut pas cependant qu'ils oublient les immenses progrès déjà réalisés en leur faveur. Comme il exprimait le regret de la propagande qui se fait pour semer la désunion entre les diverses classes de la société et se plaignait de ce que, dans ces derniers temps on en était arrivé à jalouser même l'aristocratie de la nature, on a cru sentir dans ces paroles une allusion à des événements récents, et des murmures se sont élevés dans la salle. Avec assez peu de convenance, il faut le reconnaître, quelquesuns des assistants ont essayé de l'interrompre, tantôt par des cris de : Vive Grisel! tantôt par des cris de : Assez! assez! Le nom de M. Gambetta étant venu sur les lèvres de M. Nadaud a fait éclater l'orage qui grondait sourdement. Un rédacteur de la Justice et M. Clovis Hugues se sont levés et ont crié : « Pas de « manifestation gambettiste ! Nous ne tolérerons pas qu'on transit forme le banquet en une manifestation politique ! »
« Des voisins ont fait observer avec animation qu'il serait souverainement ridicule qu'on ne pût plus même prononcer le nom de M. Gambetta. On leur a répondu avec non moins de vivacité. Des commissaires sont accourus et se sont mêlés à la querelle ; beaucoup de convives se sont levés de table et se sont approchés à leur tour, et un tumulte s'est produit. Sous le prétexte de réta-