‹ Discours et plaidoyers politiques de Me [L] GChapitre 3 sur 48 · U MAI · texte numérisé non relu

U MAI

neur d'être votre invité et le commensal des hommes méritants ou illustres qui sont à cette table, et qu'il n'était pas besoin de discours pour donner la signification de cette réunion.

A tous ceux qui peuvent être en dissentiment avec moi sur certains sujets, je demande de conserver à cette réunion, parce qu'ils le doivent, le caractère auguste et solennel qu'elle a emprunté à la récompense nationale et corporative que le gouvernement de la République a décernée au travail , au courage et à la probité. {Oui! oui! Très-bien! — Vifs applaudissements.)

Quant à moi, Messieurs, je m'estimerai suffisamment heureux si je profite de cette occasion, non pour prononcer un discours , mais pour porter à mon tour un toast qui me paraît résumer votre pensée à tous, quelles que soient les divergences personnelles; je porte un toast au génie, au travail, à Grisel et à Victor Hugo! (Salve d'applaudissements.)

Je pense qu'il ne peut se produire ici ni tumulte ni

blir l'ordre, tout le monde criait, et, plus on criait, plus on s'échauffait. Des commissaires empoignent M. Clovis Hugues et le menacent de le faire sortir. Le jeune député de Marseille se défend avec l'exubérance de gestes qu'on lui connaît : « Je suis ici « au même titre que M. Gambetta , je représente le groupe des « employés du chemin de fer de Saintes, et comme leur délégué -« et comme député; de plus, je suis membre de la Société de « patronage des employés de chemin de fer, et je ne sortirai « pas, et vous défie de me faire quitter la salie ! »

« M. Tony Révillon saute sur une table la canne levée pour défendre son ami : d'autres députés se joignent à lui pour protéger M. Clovis Hugues. C'est un désordre inou'i. Les deux musiques entonnent la Marseillaise et on se calme un peu. Quelques-uns de ses collègues entraînent M. Clovis Hugues vers la tribune, et, le principal acteur de l'incident éloigné, les groupes se dispersent et chacun reprend sa place. Cependant on restait très agité, ce que voyant, M. Gambetta se lève. Les employés de chemins de fer l'acclament de toutes parts avec l'intention évidente de marquer leur désapprobation pour les interrupteurs de M. Nadaud. M. Gambetta prend la parole. Ses premières phrases, toutes de conciliation, sont bruyamment applaudies ; Victor Hugo bat des mains. »

protestations : la France démocratique, toujours pleine dé sollicitude pour les intérêts politiques et sociaux que je ne sépare jamais, apprendra avec une joie profonde que l'homme qui personnifie dans ce siècle toutes les grandeurs que peut atteindre le génie national a voulu donner la véritable consécration à cette fête en venant la présider, en venant mettre sa main dans la main de ce glorieux travailleur qui pouvait rester anonyme, puisqu'il attendait sa récompense depuis vingt-cinq ans, récompense non sollicitée, ainsi qu'il vous l'a dit lui-même. (Applaudissements.)

Et il ajoutait : « J'ai fait simplement mon devoir ce jour-là. » Messieurs et chers concitoyens, emparonsnous de cette parole, et qu'elle reste notre devise : faire son devoir, le faire à travers tous les obstacles, à travers toutes les difficultés. Il serait bien étrange que dans une société en travail d'un enfantement aussi gigantesque, qui consiste à terminer et à réaliser définitivement la Révolution française, on ne rencontrât pas dans l'accomplissement d'une pareille tâche des difficultés à résoudre, des obstacles à renverser, des inimitiés à braver, des calomnies à dédaigner; mais la conscience du devoir accompli a suffi à cet homme de courage et de vertu : elle suffira à d'autres. (Salves répétées d'applaudissements. — Cris nombreux : Vive Gambetta!)

Messieurs, cette réunion d'aujourd'hui, je veux la célébrer à mon tour; car si, dans la politique contemporaine, où je suis entré depuis vingt-cinq ans, une passion m'a animé, — celle-là durable et invincible, — ça été de poursuivre par les moyens légaux, par une politique méthodique et systématique, l'alliance indissoluble de ceux qui travaillent et de ceux qui possèdent, et que j'ai caractérisée par ces mots : l'alliance du prolétariat et de la bourgeoisie. Et qui donc pourrait s'y refuser dans ce pays, quand on voit

ici l'alliance du travail manuel et du génie? Y auraitil quelqu'un pour protester? (Applaudissements prolongés.)

Oui, c'est dans cette pensée de conciliation supérieure et nécessaire, entendez-le bien, que nous devons agir, — car la société moderne ne trouvera son équilibre, son repos, sa stabilité et son progrès indéfini dans Tordre continu, qu'à une condition, c'est que les uns sachent abjurer ce qu'il y a de faux et de chimérique dans leurs ambitions, et que les autres, ceux qui possèdent, sachent aussi s'assouplir à la règle du contrat, à la discussion, sachent supporter la liberté d'association dans sa plénitude, afin qu'on ne marchande pas plus longtemps à ceux qui sont véritablement des citoyens, des producteurs, le droit de s'associer pour la défense de leurs intérêts. {Bravos.)

Il est temps de reconnaître à ces associations la personnalité civile, de leur donner le droit d'acquérir, de posséder et de transmettre. Et j'entends par là non ces associations qui confisquent l'individu, non ces associations qui le suppriment et l'absorbent, car je ne reconnais comme légitimes qoe les associations où l'homme conserve la plénitude de son individualité libre et agissante. (Bravos et applaudissements prolongés.)

Il existe dans ce pays une immense collection d'hommes à qui nous devons la rapidité et la sécurité des transports. Vous connaissez tous, on vous les redisait tout à l'heure, ces légendes d'héroïsme dont le récit fait pâlir les autres légendes; non pas, Messieurs, qu'il faille amoindrir l'héroïsme militaire, qui doit toujours rester en honneur parmi nous; mais, comme on vous le disait, la gloire vient illuminer et couronner le courage du combattant sur le champ de bataille, ou du marin sur son navire aux prises avec les flots.

Et quant à ces morts obscurs qui font leur devoir

sur l'étroit palier d'une locomotive, ils tombent, et nul n'apprend leurs noms ! (Salves d'applaudissements et bravos répétés.)

Ce n'est pas seulement dans ces crises terribles, où il faut en quelques secondes prendre un parti décisif d'où dépend la vie de quantité d'êtres humains qu'ils traînent derrière eux; c'est tous les jours dans leur tâche ordinaire, qu'ils doivent faire preuve de discipline, de ponctualité, de souplesse,d'intelligence, qu'ils • sont obligés de payer pour ainsi dire pour ceux qui commettent des oublis ou des erreurs ! (Applaudisse- *merUs.)

Ah ! Messieurs, dans ce monde d'ouvriers, ou plutôt dans ce monde du travail, — car ce mot « ouvrier » me déplaît, et je voudrais, comme Michel L'Hospital le disait au milieu des guerres de religion, supprimer toutes ces dénominations, toutes ces distinctions qui divisent quand il faudrait rapprocher, — dans ce monde du travail, qui comprend dans son immensité tous ceux qui font œuvre d'intelligence, de labeur et de probité, il est une pratique du travail peut-être plus dangereuse et aussi plus importante que les autres, c'est celle qui tient à l'industrie des chemins de fer.

On vous disait tout à l'heure qu'on devait lui donner des lois : il est certain qu'il faudra en donner à cet immense peuple de travailleurs; mais- ces lois, vous les connaissez : on les avait préparées, elles avaient déjà reçu la sanction de plusieurs délibérations législatives, et, à coup sûr, j'en atteste la dernière expérience, ce ne sera plus le Sénat qui sera une entrave. (Applaudissements unanimes.)

Grisel nous disait tout à l'heure : Protégez-nous. C'est là un mauvais mot. Je lui en dirai un autre, que j'adresse non seulement à ceux qui sont ici, mais encore aux absents qui nous ont envoyés à cette fête. A cette collection de travailleurs qui, à l'heure qu'il

est, pensent à ce qui se passe ici et attendent la parole qui en sortira, je dis : Non, ce n'est pas de la protection qu'il vous faut, c'est de la collaboration. (C'est cela! — Très bien/ — Vive adhésion et applaudissements.)

C'est par la collaboration avec chaque branche du travail national que Ton pourra peu à peu résoudre ^/ les difficultés. C'est en faisant appel à la science *^^ sociale qui a une solution pour chaque problème , et non pas une solution unique pour tous les problèmes. C'est dans ce sens que je dis, que je répète, que je répéterai toujours, parce que c'est la vérité, qu'il n'y a pas de question sociale : il y a des questions sociales. (Très bien! très bien! — Marques d'assentiment.)

Oui, il y a une multitude de difficultés qu'il faut résoudre une à une, à force d'études, à force de bonne foi, à force, entendez-le bien, d'amour du peuple. (Vive approbation.) Et cet amour du peuple, on ne l'apprend pas : en dépit de toutes les injures, de toutes les calomnies, on le porte dans ses entrailles. . . (Salves d'applaudissements et cris répétés de : Vive Gambetta!)

Vous pouvez prendre acte de mes paroles : quels que soient les hasards ou les accidents de la politique parlementaire, il y a une politique qui do- / mine et surpasse toutes les politiques parlementaires, ^ c'est la politique du suffrage universel, c'est-à-dire d'une démocratie militante, vivante, agissante et souveraine. (Oui! oui! — Nouveaux applaudissements.) C'est à cette politique-là que je vous convie. Et, quand vous le voudrez, vous n'aurez qu'à prendre le chemin que vous avez connu, le chemin que vous n'avez pas oublié, le chemin qui mène chez vos amis sincères et dévoués : il vous sera ouvert et il vous sera répondu. (Mouvement.)

Je ne veux pas terminer sans associer à notre reconnaissance tous ceux qui avant nous ont lutté pour

celte cause de l'émancipation des travailleurs et en particulier de l'affranchissement des travailleurs de l'industrie des voies ferrées : et ici j'associe publiquement le nom de Delattre, qui a été leur avocat... (Vifs applaudissements) et de Janzé ( Vifs applaudissements), qui, depuis vingt-cinq ans, bien avant tous les autres, a fait des employés et des ouvriers des Compagnies de chemins de fer ses pupilles de prédilection; qui, à travers des difficultés, quelquefois bien cruelles, — car on peut le dire sans blesser ni son amour-propre ni ses sentiments, — a dû lutter autour de lui, j'en suis sûr, pour devenir le protagoniste des intérêts de toute une classe de travailleurs. (Vifs applaudissements.)

J'y associerai aussi la presse. On a dit un mot pour la caractériser; on a dit : La presse libre; eh bien, je désire que dans la question des chemins de fer, toute la presse soit libre. (Hilarité. — Bravos.)

Je ne dirai rien de plus. Je ne vous parlerai pas de Nadaud. Vous le connaissez : il vous appartient tout entier, corps et âme. Vous l'avez entendu tout à l'heure, dans cette langue franche et simple qui coule de ses lèvres, de son âme tout entière, vous dire, avec quelle véhémence! que tout ce qu'il a d'intelligence, d'activité et d'honneur, il l'a consacré à votre cause. ( Vifs applaudissements !)

Pour terminer, je veux remercier ici de leur présence parmi nous, comme d'un gage de bon rapport d'un internationalisme véritablement fécond, utile et non détestable, les délégués des mécaniciens anglais et belges qui ont répondu à votre appel. Bien qu'ils vivent sous des monarchies, ils ont trouvé des oligarchies intelligentes et avisées qui depuis longtemps leur ont constitué un état légal : ce qui signifie que, dans notre pays républicain, si on veut l'ordre et le progrès dans la paix, nous devrons établir une législation libérale et complète. (Vifs applaudissements.)

Je vous demande pardon de vous avoir retenus si longtemps. {Non! non! Parlez!) Il m'a semblé que nous étions sur le point de mal finir, et j'ai tenu à ne pas manquer d'être ici ce que j'ambitionne d'être partout : un agent de concorde et d'union toujours fidèle à la parole : Tout pour la France par la République et pour la République! [Applaudissements prolongés et cris de : Vive Gambetta !)

Après ce discours, M. Raynal a remis à M. Grisel une croix en brillants, qui lui était offerte par ses anciens collègues, et la réunion s'est séparée aux cris de : Vive la République !

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