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LA POLITIQUE DU GOUVERNEMENT EN EGYPTE Prononcé le 1 er juin 1882

On a vu (tome X, appendice) comment le président du ministère du 14 novembre avait compris la politique de la France en Egypte : l'entente étroite avec l'Angleterre pour maintenir les arrangements de 1879 et 1880 contre les tentatives de la soldatesque du Caire avait été, à l'extérieur, le principal article du programme de M. Gambetta; la note identique du 7 janvier 1882 avait été l'acte décisif par lequel le ministre français avait cimenté cette alliance, amorcé le cabinet de Londres et iutimidé les rebelles égyptiens. — M. de Freycinet, à peine arrivé au ministère des affaires étrangères, avait abandonné la politique de M. Gambetta. Non seulement il était revenu sur la note identique en déclarant spontanément à lord Lyons que le Foreign Office ne lui paraissait point engagé avec la France pour une action commune ultérieure en Egypte (dépêche du o février à M. Challemel-Lacour); mais interpellé à la Chambre des députés par M. Delafosse, il avait rompu avec tous les précédents de la diplomatie française en Egypte, en proclamant que la politique du concert européen serait désormais substituée à l'entente franco-anglaise, prépondérante jusqu'alors dans la vallée du Nil (23 février). Une vive réplique de M. Francis Charmes, qui s'était concerté avec M. Gambetta, avait été laissée sans réponse.

Pendant ce temps, la situation au Caire devenait tous les

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jours plus grave. Arrêtés un instant par la note menaçante du 7 janvier, les chefs de la mutinerie militaire, Arabi-Bey, Ali-Fehmy et Abdel-Al, avaient relevé la tête à la première nouvelle de la chute du ministère Gambetta, et ils reprenaient hardiment l'offensive. Le 17 janvier, le consul général de France écrivait à M. Gambetta « qu'une nouvelle manifestation de l'armée n'était plus à redouter ». Le 31, au lendemain de la constitution du cabinet Freycinet, Arabi rentrait en maître au palais d'Abdin pour imposer au khédive le renvoi de Chérif-Pacha, dicter à la Chambre des notables le vote des résolutions les plus révolutionnaires et s'emparer du ministère de la guerre. Désormais, la dictature des prétoriens est' souveraine en Egypte. Le double contrôle désorganisé par la démission de M. de Blignières qui n'a pas voulu rester en fonctions après l'abandon de la note identique, l'élément européen chassé des bureaux du ministère de la guerre, l'installation d'une cour martiale au Caire, le khédive menacé sans cesse par les sicaires des colonels, la mosquée fanatique d'El-Azar proclamant la mission prophétique d' Arabi, les ulémas et les officiers indigènes constitués en « parti national » pour l'expulsion des Européens et la destruction radicale de l'ordre de choses établi en 1879, telles étaient les conséquences de la faiblesse de M. de Freycinet et de l'indécision de lord Granville. Pour n'avoir point persévéré dans la menace collective du 7 janvier, on avait transformé en révolution une émeute de caserne, et l'on s'imaginait, à Londres comme à Paris, que cette révolution était profonde et redoutable. Les amis de M. Gambetta eurent beau démontrer qu'il n'y avait pas en Egypte d'éléments sérieux pour un régime parlementaire, que le prétendu parti national n'était composé que de moines fanatiques et de soldats mutinés; que cinq ou six régiments, promptement débarqués à Alexandrie, disperseraient cette horde en quelques minutes. A Londres, le Foreign Office avait cette arrière-pensée qu'en prônant la théorie de a l'Egypte aux Égyptiens », il finirait par accaparer l'Egypte pour la seule Angleterre. A Paris, le président du conseil n'avait qu'une idée : opposer à la politique belliqueuse de M. Gambetta la politique de la paix à tout prix. Tout ce que purent obtenir, après trois longs mois, les réclamations indignées

de l'opposition et le cri de détresse des colonies européennes dans le Delta, ce fut l'envoi d'une escadre francoanglaise , sans troupes de débarquement, devant Alexandrie (14 mai). Encore M. de Freycinet avait fait conseiller la veille au khédive Tewfik de transiger avec Arabi, et plusieurs membres du cabinet anglais se prononçaient pour une intervention turque.

L'arrivée des vaisseaux alliés dans les eaux d'Alexandrie aurait pu suffire, au mois de février ou de mars, pour intimider les colonels et le soi-disant parti national. Au mois de mai, la démonstration parut dérisoire. Persuadé que le ministère français n'oserait pas se décider à un acte de guerre, Arabi répondit à l'envoi de l'escadre par de nouvelles insolences et de nouvelles usurpations. Le khédive ayant accepté une note des consuls généraux qui lui proposaient timidement, « comme moyen unique de mettre un terme à l'état troublé du pays, » l'éloignement temporaire d'Arabi « qui conserverait son grade et ses traitements » (25 mai), Arabi et Mahmoud-Samy déclarèrent que l'intervention franco-anglaise portait atteinte aux droits du sultan, et les régiments reprirent le chemin du palais. Non seulement le khédive dut rappeler Arabi, mais, du coup, l'entente anglo-française fut rompue au Caire. Le consul anglais, M. Malet, contrairement à l'avis formel du consul de France, engagea alors le malheureux Tewfik à demander à la Porte l'envoi d'un commissaire ottoman, et cet envoi fut accordé (30 mai). Le lendemain, à bout d'expédients, M. de Freycinet accédait à l'idée anglaise de convoquer à Constantinople Une conférence d'ambassadeurs pour régler la question égyptienne.

La République française apprécia dans l'article suivant (31 mai) la nouvelle évolution de M. de Freycinet :

« Vers la fin de l'Empire on rencontrait des jeunes gens dépourvus de préjugés qui, n'ayant pas été témoins du coup d'État, ne savaient trop, disaient-ils, qui avait eu tort, au 2 décembre, des républicains ou du Bonaparte; se vantant d'une impartialité qui leur coûtait peu, ils déclaraient vouloir agir comme si l'histoire de France avait commencé le jour même de leur majorité. Clément Duvernois fut le plus illustre de ces sages et magnanimes jeunes gens. Ce qui se

passe et ce qui se dit depuis quelques jours nous rappelle, hélas! Clément Duvernois. A ehaque pas, on entend dans le monde politique, bien plus que dans le monde des affaires, des hommes importants, qui ne sont pas tous jeunes, s'écrier avec dédain : « L'Egypte? Qu'est-ce que l'Egypte? Nous datons, nous, de 4870, et par conséquent nous ne connaissons en fait d'affaires étrangères qu'une question : celle de la frontière de l'Est. Pourvu qu'elle ne soit pas menacée, pourvu que M. de Bismarck ne nous désigne pas à ses Allemands comme une proie sur laquelle ils peuvent se ruer, nous nous soucions du reste de la planète autant que de cela! » Et ils font le geste bien connu d'Orgon, le digne père de famille.

« Faut-il donc raconter à ces Orgons de la politique ce qu'est l'Egypte pour la France depuis bientôt un demisiècle? Lorsqu'on 1840 Méhémet-Ali leva contre le sultan l'étendard de la révolte, prétendant se créer un empire qui aurait annexé à la vallée du Nil et la Syrie, et l'Arabie, et l'île de Crète, l'Egypte était déjà une terre fécondée par le travail et l'industrie d'une colonie française. Sa cause était si bien notre cause, que depuis l'opposition républicaine jusqu'à Thiers, alors ministre, et Guizot, alors ambassadeur à Londres, jusqu'à Louis-Philippe, le pays tout entier se prononça en sa faveur. S'il avait triomphé, notre influence devenait absolument prépondérante en Orient. Cela était évident, et voilà précisément ce qui inquiéta l'ambition russe, qui voulait se tailler dans la dépouille de la Turquie la part du lion, et la caduque Autriche qui, craignant tout ébranlement dans son voisinage, tenait à retarder la chute de l'empire ottoman, et l'Angleterre, toujours jalouse de la France dans la Méditerranée. Elles s'entendirent à notre insu pour défendre le sultan contre son sujet. M. Thiers, avec un vif sentiment du rôle que doit jouer la France dans le monde, voulait relever le gant. Il fut abandonné par Louis-Philippe, trahi par Guizot, et la France eut l'humiliation de voir l'Europe expulser notre protégée de toutes ses conquêtes. Louis-Philippe, il faut avoir le courage de le dire, commit une faute énorme. A partir de ce moment,l'établissement de Juillet perdit tout son prestige au dedans comme au dehors, et les hommes d'État intelligents, tels que lord Palmcrston, se mirent à compter ses jours.

« Et pourtant, telle était la nécessité de l'indépendance de l'Egypte, que Méhémet-Ali, quoique abandonné par nous et vaincu par les escadres combinées de l'Angleterre et de l'Autriche, finit par obtenir une paix honorable qui lui donnait la vallée du Nil à titre héréditaire et transformait la souveraineté ottomane en une suzeraineté presque nominale. C'est que l'Angleterre se rangea à la fin de notre côté. Elle, qui redoutait Méhémet-Ali à la tête d'un empire s'étendant jusqu'au golfe Persique, elle le préférait, simple gardien de la mer Rouge, au chef trop puissant et à la fois trop peu sûr des Osmanlis. Il en résulta entre elle et nous une communauté d'intérêts qui fut parfois une alliance intime et qui, sauf de très rares et très courtes exceptions, ne laissa jamais de place à un mauvais vouloir de part ni d'autre. C'est l'indépendance de l'Egypte qui depuis quarante ans forme le lien le plus puissant entre le gouvernement de la reine Victoria et les divers gouvernements qui se sont succédé en France.

« Ainsi, très grands intérêts de très nombreux Français en Egypte et occasion continuelle de relations cordiales avec l'Angleterre, voilà d'abord ce qui donne à cette question une importance considérable. Mais il y a plus. L'Egypte est, géographiquement parlant, le centre du monde musulman, le pont qui joint les Turcs d'Europe ou d'Asie et les Arabes d'Arabie et les Maures d'Afrique. Ce n'est guère que par l'Egypte que ces trois groupes communiquent. Rien ne peut passer de l'un à l'autre que par l'isthme de Suez et la vallée du Nil, pas plus les mots d'ordre du fanatisme que les germes du choléra. Que l'Egypte retombe aux mains du sultan, et le Ilot du panislamisme dont Abdul-Hamid est le représentant passionné s'étend immédiatement sur toute l'Afrique. Le désert entre en ébullition et se précipite sur la Tunisie et l'Algérie. Donc , de deux choses l'une : ou bien il faut maintenir l'indépendance de l'Egypte, en interdire l'entrée aux commissaires aussi bien qu'aux troupes du sultan; ou bien il faut nous préparer à faire face en Afrique au plus redoutable soulèvement dont nous ayons encore été témoins. Que de troupes il faudra mobiliser parce que nous aurons eu peur de débarquer à Alexandrie quelques compagnies d'infanterie de marine !

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« En perdant l'Egypte, car la livrer aux Turcs c'est la perdre, nous perdons en outre notre influence dans la Méditerranée. Au delà de Gabès, on cessera de compter avec nous. L'Angleterre, qui est si loin de la Méditerranée, y possédera Gibraltar, Malte, Chypre; elle aura la haute main sur le canal de Suez, jusqu'au jour où la dislocation de l'empire ottoman lui donnera bien plus et bien mieux. Ce jour-là, condamnés à une irrémédiable décadence, nous nous demanderons s'il ne faut pas évacuer Constantine et Oran pour nous concentrer à Alger...

« S'il est des Français que cette perspective laisse indifférents, nous avouons que nous, elle nous exaspère. Quoi ! après les désastres de 1870, juste expiation peut-être du régime impérial, nous devons voir, sans raison aucune, notre pays dépouillé de ce qu'il lui reste de plus précieux en dehors de ses étroites frontières continentales! Il va perdre son alliance unique, car qu'est-ce donc qui nous attachera encore l'Angleterre? Il va perdre les droits très certains qu'il possède en Egypte et dont M. Waddington avait exigé, le 4 juin 1878, la reconnaissance formelle avant de se rendre au Congrès de Berlin. Il va perdre son principal boulevard contre les agressions du fanatisme musulman, et par conséquent la sécurité de ses possessions africaines qui lui ont coûté tant de sang. Il va perdre son influence légitime sur la mer dont il possède douze cents kilomètres de côtes. 11 va tomber au rang de dernière ou avant-dernière grande puissance. Et il se trouve des publicistes anglais pour nous dire que la question d'Egypte n'a pour nous qu'un intérêt sentimental, et, ce qui est odieux, il se trouve des Français, jusque dans la Chambre, dit-on, qui répètent ce propos méprisant!

« Qu'a donc fait notre pays pour mériter un pareil sort? Cette fois-ci, il n'est vraiment pas coupable, ou, s'il l'est, c'est d'avoir accordé sa confiance à un ministre imprévoyant, irrésolu, incapable. »

L'article de la République française fut l'objet des plus vifs commentaires. Le lendemain (1 er juin), M. Delafosse, député bonapartiste, prenait l'initiative d'une interpellation sur les affaires d'Egypte. M. Gambetta, répondant à M. de

Freycinet, intervint dans ce débat que nous reproduisons (sauf le discours de M. Delafosse) in extenso.

Séance du 1 er juin

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