‹ Discours et plaidoyers politiques de Me [L] GChapitre 8 sur 48 · PRÉSIDENCE DE M. BRISSON · texte numérisé non relu

PRÉSIDENCE DE M. BRISSON

L'ordre du jour appelle la discussion du projet de loi portant ouverture au ministère de la marine et des colonies, pour l'exercice 1882, d'un crédit extraordinaire de 7,835,000 francs (Événements d'Egypte).

M. Lockroy, le premier orateur inscrit, étudie les origines de la question égyptienne et critique vivement la politique suivie par le cabinet. Il se prononce contre le système du contrôle anglo-français.

M. Gambetta proteste par plusieurs interruptions contre les appréciations de M. Lockroy sur le contrôleur français, M, de Blignières.

M. Francis Charmes regrette de ne trouver devant lui aucun contradicteur; il déplore, mais à d'autres points de vue que M. Lockroy, la diplomatie de M. de Freycinet. Vivement soutenu par M. Gambetta, il défend le contrôle et rappelle quels ont été les inappréciables résultats de ce système.

M. Francis Charmes. — Hier encore, dans le discours, d'ailleurs excellent, qu'il a prononcé, M. Antonin Dubost, en parlant de la Tunisie, en remontant aux origines de toutes ces questions africaines, a parlé du congrès de Berlin. Eh bien, si vous le permettez, je vais à mon tour dire un mot de ces origines, parce qu'il est incontestable que c'est au congrès de Berlin que se rattache, dans la Méditerranée, tout ce qui s'est développé plus tard et qui a amené la situation actuelle, — à mon avis, parce qu'on n'est pas resté suffisamment fidèle à la politique qui avait été inaugurée à cette époque.

En ce qui concerne l'Egypte, on a parlé du contrôle comme si le contrôle avait été institué à ce moment, comme s'il était un résultat du congrès de Berlin. C'est une erreur! Le contrôle existait auparavant, il y avait un contrôleur anglais et un contrôleur français. Ce contrôle avait été établi à cause de l'état financier dans lequel le pays était tombé. Il l'avait été à la suite d'une mission composée de deux hommes très distingués, MM. Goschen et Joubert. Le contrôle date de ce moment-là, il est anté-

rieur au congrès de Berlin. Voici en deux mots quelle était la distribution des fonctions entre ces contrôleurs primitifs.

Le contrôleur anglais était chargé du contrôle des recettes ; le contrôleur français, du contrôle des dépenses. Le contrôleur anglais avait sous sa dépendance tous les employés dans le domaine financier de l'Egypte; le contrôleur français ne faisait qu'homologuer les dépenses, et lorsque par hasard il refusait une dépense, cette dépense était faite quand même (Rumeurs et interruptions), et la seule diiférence dans ce cas, c'est que cette dépense n'étant pas régulièrement inscrite au budget, devenait une sorte d'emprunt grevé d'intérêts énormes et tombant dans la dette flottante, qu'elle accroissait dans des proportions e lf rayantes. Il en résultait que le contrôleur français était réduit à tout approuver, et que le contrôleur anglais, agissant lui-même sans aucune restriction, était le véritable ministre et le ministre absolu des finances en Egypte.

Telle était la situation avant le congrès de Berlin. Quelque temps avant cette première organisation du contrôle, et avant le congrès de Berlin, l'opinion publique s'était émue en France, lorsque l'on avait appris que le gouvernement anglais venait d'acheter un nombre très considérable d'actions du canal de Suez, qu'il avait acquis à son compte une portion très importante de la propriété de ce canal.

Le congrès s'est réuni.

Alors s'est posée la question de savoir si la France devait se faire représenter à Berlin. Cette question se présentait et se présente aujourd'hui même aux esprits de manières très différentes. Il y a encore une opinion très arrêtée qui conteste l'utilité de notre représentation à ce congrès.

Pour moi, j'ai toujours été convaincu qu'une grande puissance comme la France peut mourir, mais qu'elle ne peut abdiquer, et que lorsque l'Europe était réunie dans un congrès solennel comme celui de Berlin, la France devait y figurer.

On a parlé de recueillement. L'allusion se rapporte à un mot célèbre.

Le prince Gortschakof, après la guerre de Crimée, refusait d'intervenir à Naples contre un roi absolu, et il disait

spirituellement : « La Russie se recueille. » En réalité la Russie se cachait derrière ce prétendu recueillement et se développait d'une manière rapide en Orient. Elle s'étendait en Asie; elle agissait de ce côté pendant que l'Europe était occupée de l'autre. C'est ainsi que les grandes puissances abdiquent. Lorsqu'elles abdiquent autrement, c'est qu'elles sont mortes; et comme la France n'était pas morte, mais seulement vaincue après la dernière guerre, j'ai trouvé excellent qu'elle fût représentée au congrès de Berlin. J'ajoute qu'elle a été représentée d'une manière extrêmement heureuse au point de vue de ses intérêts, et que M. Waddington, alors ministre des affaires étrangères, a tiré le meilleur parti de la situation qui nous était faite.

En ce moment, Messieurs, les Anglais ne tenant peutêtre pas beaucoup plus de compte du congrès de Berlin qu'ils n'ont tenu compte dernièrement de la conférence de Constantinople, les Anglais ont fait connaître qu'ils avaient mis la main sur l'Ile de Chypre. Ainsi, après avoir acquis les actions du canal de Suez, subitement ils ont dévoilé l'acquisition de Chypre. Il y a eu alors une vive émotion dans toute l'Europe, et l'Angleterre, pour faire accepter cette prise de possession de Chypre, a cherché à donner aux grandes puissances des compensations. Nous connaissons ces compensations.

Pour ce qui est de l' Autriche-Hongrie, qui était l'alliée de l'Allemagne, l'Angleterre a vu d'un bon œil qu'elle se développât dans les Balkans et qu'elle s'établit en Herzégovine e^en Bosnie, — ce qu'elle a fait immédiatement.

Pour nous, le ministre qui nous représentait a demandé qu'il fût dressé une sorte de charte de nos droits dans la Méditerranée, ce qui a été fait : on a réglé, soit par des conventions, ou conversations particulières ayant un caractère officiel, soit par un texte formel du traité de Berlin, notre situation générale dans la Méditerranée. Il faut remercier l'honorable M. Waddington de la prévoyance qu'il a montrée à cette époque ; il a fait inscrire dans le traité de Berlin l'affirmation et la reconnaissance par l'Europe des traditions, — car il n'y avait que des traditions, — qui établissent notre prépondérance en Palestine et en Syrie.

Voilà le premier point qu'il a obtenu de l'Europe tout entière au congrès de Berlin. Mais ce n'est pas tout. En

présence des intérêts qui nous obligeaient à avoir toujours l'œil ouvert sur la Tunisie, le gouvernement d'alors a demandé que, lorsque la France jugerait nécessaire d'agir dans la Tunisie, quel que fût le mode et l'extension de cette action, l'Angleterre n'y mît pas d'entrave.

L'Angleterre a pris cet engagement en termes formels, et l'ancien président du conseil, l'honorable M. Jules Ferry, que je vois à son banc, m'approuvera sans doute lorsque je dirai que cet engagement de l'Angleterre a contribué pour beaucoup à l'api anissement des difficultés qu'a rencontrées notre établissement en Tunisie.

Là encore, au point de vue des intérêts et de l'action de la France, les négociations de Berlin nous ont apporté un bénéfice très appréciable.

Enfin, Messieurs, il y avait l'Egypte. Je viens de vous dire quelle était la situation dans ce pays.

Les Anglais y étaient maîtres de tout. A la suite du congrès, nous avons établi en Egypte ce qu'on a appelé le condominium. En d'autres termes, les Français ont été mis en Egypte sur le pied de parfaite égalité avec les Anglais. Dans toutes les administrations financières où les Anglais étaient presque exclusivement représentés, à côté de ces représentants anglais il y a eu des représentants français. Souvent, le représentant anglais a été remplacé par un représentant français. Les Français n'ont rien perdu en Egypte, et ils n'avaient pas, à la vérité, grand'chose à perdre; les Anglais, au contraire, ont perdu un nombre assez considérable de positions administratives; je pourrais en faire la nomenclature, si vous le vouliez.

A droite. — Non ! non !

M. Francis Charmes. — Puisque vous ne voulez pas entendre cette lecture, je ne la ferai pas.

M. Gambetta. — Faites-la ; tous les jours on attaque le contrôle, il est nécessaire qu'on sache bien ce qu'il en est.

M. Francis Charmes. — En effet, on attaque tous les jours le contrôle et je crois qu'il est bon de dire une bonne lois la vérité. Voici donc quelle était la situation avant l'établissement du condominium anglo-français.

L'intervention de l'Angleterre et de la France dans les affaires de l'Egypte s'est produite sous deux formes différentes. Jusqu'au mois de novembre 1878, chacun des représentants

des deux pays, si ce n'est dans quelques circonstances spéciales, agissant isolément, s'occupait exclusivement chacun des intérêts de ses nationaux ; pendant la durée de ce régime, T influence anglaise est devenue prépondérante dans les administrations égyptiennes .

Voici où on en était au mois de novembre 1878, d'après une pièce officielle :

« Situation égale à la caisse de la dette et à la Daïra- Sanieh ;

« Direction anglaise des chemins de fer, télégraphes et port d'Alexandrie (2 administrateurs anglais et un français);

« Toute l'administration financière entre les mains du contrôleur général anglais qui avait la nomination et la direction de tous les agents de perception, tandis que le contrôleur général français n'avait qu'à autoriser le paiement de dépenses dont il n'avait pas à apprécier l'utilité; attribution illusoire, car la dépense une fois faite, si le contrôleur général refusait de la payer, le créancier prenait jugement. »

C'est ce que je vous indiquais tout à l'heure.

« Direction purement anglaise des ports, des phares, des postes et de la douane;

« Direction française du services des antiquités (Rires);

« Deux avocats français membres du comité du contentieux.

« Le nouveau système a été inauguré en novembre 1878 par la nomination de deux ministres anglais et français. L'entente anglo-française a eu pour conséquence que les deux situations ont tendu à s'égaliser. En effet :

« Les Français n'ont rien perdu.

« Ils ont gagné :

« Égalité absolue dans la situation des deux contrôleurs généraux. Les agents du contrôle sont, môme en majorité, Français. Le secrétaire général du contrôle est Français et parmi les inspecteurs du contrôle, 2 sont Français, 1 Anglais et i Allemand ;

« Égalité dans la direction des chemins de fer, télégraphes et port d'Alexandrie. Il n'y a plus qu'un administrateur anglais au lieu de deux. »

— M. le ministre des postes et des télégraphes sait très

bien que le contrôleur général anglais était absolument d'accord avec nous pour laisser établir un télégraphe français à côté du télégraphe anglais.

«... Part prépondérante dans l'organisation des impôts directs, confiée à une commission dont font partie 2 Français et i Anglais;

« Égalité dans le service du cadastre dirigé par deux agents, \ Français et i Anglais;

« Inspection générale du service des octrois, un inspecteur général et deux inspecteurs français;

« Direction générale des travaux publics;

« École normale dirigée par un Français assisté de deux professeurs français;

« Division des tribunaux mixtes au ministère de la justice ;

« Direction du parquet de la cour d'appel d'Alexandrie ;

«Inspection générale des services quarantenaires, et vice-présidence du service sanitaire de l'intérieur;

« Direction du Journal officiel. »

Il faut ajouter : Nomination d'un estimateur français et d'un avocat français des douanes.

J'insiste sur ce dernier point, car tout à l'heure, quand M. Lockroy disait que les estimations étaient fausses aux douanes, je me demandais comment cela pouvait être, alors que % ces estimations sont faites par un Français, et que, s'il y avait contestation, c'était encore un Français qui les examinait, en qualité d'avocat. Mais je continue;

« Les Anglais ont perdu :

« Le gouvernorat général du Soudan, qui leur assurait sur la mer Rouge un avantage énorme ; la prépondérance dans l'administration des chemins de fer, télégraphes et port d'Alexandrie; la prépondérance dans le contrôle général, et toutes les attributions financières énumérées ci-dessus et qui dépendaient du contrôle général des recettes.

« Ils ont gagné :

« La direction des paquebots-poste-khédiviés, précédemment confiée à un Autrichien, et encore le poste d'inspecteur général de cette administration a-t-il été donné à un Français... »

En ce qui concerne les affaires et les concessions proprement dites, je ne veux pas entrer dans une nomenclature...

M. Gambetta. — - Au contraire! c'est ce qu'il y a de plus intéressant ! Ce sont les évincés qui ont fait la légende !

M. Ernest Dréolle. — Qui a rédigé ce document?

M. Francis Charmes. — Ce sont les contrôleurs généraux. Je vous dirai à quelle occasion ils ont fait ce relevé.

M. Ernest Dréolle. — Ce sont les parties intéressées.

M. Francis Charmes, reprenant. — « En ce qui concerne les affaires proprement dites, il n'en est que huit réellement importantes, qui aient été soumises au conseil des ministres... »

Kt vous savez que, dans le conseil des ministres, les contrôleurs généraux donnaient leur opinion, qui était toujours suivie.

« 1° Demande en concession gratuite de 10,000 hectares de terres, présentée par la Société française de Kom-el-Adkar. — (Accordée.)

« 2° Location à un Français, avec promesse de vente, de 5,000 hectares dépendant des domaines. — (Accordée sans adjudication.)

« 3° Location à un Anglais, avec promesse de vente, de 6,000 hectares dépendant des domaines. — - (Refusée comme convention de gré à gré. Le conseil des ministres a décidé que ces terres seraient mises en adjudication.)

« 4° Location de la moitié des terres de la Daïra-Sanieh, demandée pour une Compagnie anglaise. — (Refusée.)

« 5° Affermage des chemins de fer, demandé par une compagnie anglaise. — (Refusé.)

« 6° Dessèchement du lac d'Aboukir, demandé par un Anglais. — (Refusé.)

« 7° Alimentation de deux canaux, demandée concurremment par un Anglais et un Français. — (Accordée à un Anglais par suite d'adjudication.)

« 8° Monopole de la vente du sel, demandé par une Compagnie française. — (Refusé.)

« Le commerce français s'est, pendant la même période, considérablement développé. La valeur des importations était, en 4879, de 23,654,000 francs; elle s'est élevée, en 1880, à 29,192,000 francs ; soit une augmentation de 24 p. 100. Ce progrès tient assurément à l'énergie de nos commerçants ; mais, pour qu'il se soit produit, on conviendra qu'il faut que les douanes égyptiennes ne s'y soient pas opposées. »

Messieurs, quand j'ai interrompu M. Lockroy alors qu'il attaquait le contrôle, on m'a dit que puisque ces documents existaient, on aurait dû les publier.

Voici pourquoi on ne les a pas publiés. Pendant plusieurs années le contrôle avait fonctionné sans que personne cherchât à savoir quelle était celle des deux nations, la France ou l'Angleterre, qui eu tirait les plus grands avantages.

M. Gambetta. — C'est cela !

M. Francis Charmes. — Mais il est arrivé un moment où des désaccords se sont produits, non pas entre le contrôleur général anglais et le consul général français, — oh ! non ; — ce qui prouve que cette organisation pouvait vivre sans amener un conflit, c'est que, du côté de l'Angleterre, elle n'en a jamais amené aucun.

Mais il y a eu, en effet, des désaccords, qu'on a d'ailleurs exagérés beaucoup, entre le contrôleur général français et le consul général français. Et alors, Messieurs, a été commencée une campagne ayant pour but de démontrer que cette organisation du contrôle, cette organisation en partie double tournait absolument contre la France, et au profit de l'Angleterre.

Vous jugez quelle devait être la situation du contrôleur général français. Il ne pouvait se disculper de ce reproche qu'en dévoilant que c'étaient, au contraire, les Français qui bénéficiaient le plus de la situation. C'est expliquer pourquoi il s'est tu. Mais, aujourd'hui, on peut parler : les Anglais ont publié les pièces principales du procès, et le contrôle est, d'ailleurs, presque détruit.

Le contrôleur général français a donc accepté sans mot dire toutes les accusations, toutes les calomnies qu'on a fait pleuvoir sur lui. 11 ne s'en est pas ému; d'autres l'ont fait; et alors, Messieurs, en présence de ces accusations, on a cru bon, en Egypte, de procéder à une enquête pour établir la vraie situation. Cette enquête a dévoilé ce que je viens de vous dire. On en a tenu les conclusions secrètes. Il a fallu attendre la publication du Livre bleu anglais, qui contient la plupart de ces pièces...

M. Gambetta. — Et en français !

M. Francis Charmes. — Oui, en français. Des pièces ont été dressées en Egypte, ou la langue française est la langue administrative. C'est donc en français qu'elles ont été

publiées dans le Livre bleu, et il n'est pas besoia de savoir l'anglais pour les lire.

Voici les chiffres qui ressortent de ces pièces et qui montrent les résultats du contrôle au point de vue des situations des personnes en Egypte.

Parmi les fonctionnaires européens nommés depuis l'établissement du contrôle, il y a eu 174 Anglais dont les traitements s'élevaient à 6,768 livres égyptiennes; la livre égyptienne est de 26 francs. Les Français étaient au nombre de 326, et leurs traitements s'élevaient à 9,812 livres.

Pour ce qui est des fonctionnaires européens qui existaient dans différentes administrations créées par suite de conventions spéciales, comme la caisse de la dette publique, les domaines de l'État, la Daïra-Sanieh, les tribunaux de la réforme, les Anglais y étaient au nombre de 22, et les Français au nombre de 117.

On pourrait dire que cette situation était antérieure au contrôle, et que ces chiffres se rapportent à une situation si forte que le contrôle n'était pas encore parvenu à la détruire. Voici les dates des entrées au service qui sont indiquées dans le Livre bleu anglais : — En 1879, c'est-à-dire après l'établissement du contrôle, 43 Anglais ont été introduits dans les administrations publiques avec des appointements de 123,080 livres; Français 53, appointements 226,243. En 1880, Anglais 4», appointements 148,414; Français 80, appointements 189,000.

Je vous donne les appointements, Messieurs, pour montrer que des fonctions aussi importantes, plus importantes même, étaient dévolues à des Français.

En 1881, c'est-à-dire l'année dernière, 14 Anglais et 44 Français ont été nommés.

Voilà quelle était la situation l'année dernière, au moment où ce relevé a été fait. Il confond absolument tous les arguments contre le contrôle ; il démontre que l'institution, quoi qu'on eu ait dit, n'a pas tourné contre la France. Je crois que la démonstration était utile à faire pour dissiper toutes les calomnies. (Marques d'assentiment.)

M. Gambetta. — Et pour qu'on ne dise pas constamment que les agents de la France au dehors sont des gens sans honneur et sans probité! (Très bien!)

M. Francis Charmes. — Parfaitement! Et je considère

la preuve comme faite, pour ceux qui en avaient besoin.

Le contrôle était l'instrument par lequel s'exerçait l'influence anglo-française en Egypte ; à ce titre, il était extrêmement précieux pour nous ; nous l'avons à peu près détruit, à ce point que je regarde comme bien difficile de le rétablir sur les bases anciennes, qui étaient les bonnes. Je le crains, du moins...

M. Gambetta. — Pourquoi donc?

M. Francis Charmes. — Je serai enchanté si on peut rétablir le contrôle sur le statu quo ante. Aujourd'hui, le mal est peut-être en grande partie irréparable ; je souhaite cependant qu'il ne le soit pas tout à fait, et j'applaudirai à tous les efforts qu'on pourra faire pour le réparer dans la mesure où les circonstances nous le permettront.

Ces développements, dont je m'excuse, Messieurs, n'étaient pas inutiles pour vous montrer à quel point étaient peu fondés les reproches adressés à l'Angleterre. Cette puissance avait conclu avec nous, au congrès de Berlin, un accord loyal) auquel elle s'est tenue loyalement, et cependant nous ne lui avons pas ménagé les attaques, presque les insultes. (Réclamations.)

M. Paul de Cassagnac. — Qui est-ce qui a insulté l'Angleterre?

M. Francis Charmes. — Non pas nous, assurément, mais beaucoup de journaux.

M. Clemenceau. — Mais la presse anglaise nous le rend tous les jours!

M. Paul de Cassagnac — Je proteste au nom de la presse. Personne n'a insulté l'Angleterre !

M. Francis Charmes. — Soit! Je suis, dans tous les cas, bien aise d'avoir amené les protestations de la Chambre ; elles sont bonnes à consigner.

Que me reste-t-il à dire?

C'est qu'au point de vue de sa conduite diplomatique, nous aurions tort aussi d'adresser des reproches à l'Angleterre, et M. Gambetta sera certainement de mon avis. (Sourires sur divers bancs.)

Alors, Messieurs, je dirai que le Gouvernement qui est sur ces bancs sera probablement de mon avis, après avoir examiné de près les pièces qu'il a publiées dans le Livre jaune et les pièces qui ont été publiées dans les Livres bleus

anglais : il reconnaîtra qu'aucune atteinte considérable, qu'aucune atteinte dont nous devions tenir un compte diplomatique, n'a été portée à la lettre que lord Lyons, ambassadeur de la'reine à Paris, a remise, le 6 janvier, au président du conseil de cette époque, au sujet de la fameuse note du 7, qui a été communiquée au khédive.

M. Gambetta. — Parfaitement !

M. Francis Charmes. — Dans cette pièce, la seule que je veuille connaître, le seul document diplomatique, — les autres pièces reproduisent des impressions personnelles, des conversations qui ont été contredites ensuite, presque reniées, — dans cette pièce il est établi de la manière la plus formelle que le gouvernement anglais et le gouvernement français désirent qu'il n'y ait pas d'intervention en Egypte et veulent espérer qu'il n'y aura pas nécessité d'intervention, mais que l'accord des deux gouvernements existe pour le cas où l'intervention deviendrait nécessaire, et qu'il ne reste plus qu'à s'entendre sur le mode de l'action.

Cette pièce a été rédigée en anglais; elle n'a que quelques lignes. Les Anglais pèsent tous les termes des engagements qu'ils prennent; ils ne les dépassent pas, mais ils sont ponctuels dans la limite où ils se sont engagés et personne ne saurait dire qu'ils aient jamais manqué à un engagement écrit de cette nature.

Ils n'ont pas manqué à celui-ci. Mais, Messieurs, lorsque M. Gambetta, président du conseil, ému par les événements qui se produisaient en Egypte et qui devaient, à son avis, amener un dénouement rapide, plus rapide qu'on ne le croyait en Angleterre, a insisté auprès du gouvernement britannique pour que, de l'accord sur la nécessité de l'action, on passât à l'accord sur le mode même de l'action, il y a eu, de Ja part du gouvernement anglais, des hésitations, des tergiversations, des faiblesses même, je le reconnais volontiers. Ces hésitations tenaient à deux causes : le gouvernement anglais ne croyait pas le péril aussi imminent qu'il l'était, et de plus, — M. Lockroy a eu bien raison de le dire, — à partir du mois de janvier, le ministère de M. Gambetta était très ébranlé. Le gouvernement anglais ne savait pas par qui le ministère de M. Gambetta serait remplacé; il avait donc deux raisons de ne pas contracter un engagement absolu touchant le mode même de l'action,

puisque le casus fœderis ne devait évidemment se produire qu'après une crise ministérielle.

Aussi, Messieurs, dans les dernières conversations de M. Challemel-Lacour avec lord Granville, ce dernier remetil sa réponse à quatre jours; il demande le temps de causer avec M. Gladstone; il va à la campagne. Pourquoi emploiet-il ces délais et ces retards? C'est parce qu'il savait très bien que pendant ces quatre jours une solution devait intervenir devant cette Chambre et que le ministère de M. Gambetta devait être renversé. Rien, du moins, n'était plus probable.

Voilà l'explication des tergiversations du ministère anglais. Il faut les rapporter à ces deux causes : la faiblesse, l'ébranlement du ministère français d'une part, et, de l'autre, la situation de l'Egypte qui ne paraissait pas à ce moment aussi grave qu'elle l'est devenue depuis.

Ainsi, Messieurs, dans tout ce qui s'est passé, rien n'indique, rien ne permet de dire que le gouvernement anglais ait été le moins du monde infidèle à ses engagements.

M. Gambetta. — Parfaitement!

M. Francis Charmes. — Depuis l'inauguration du nouveau ministère on lui a rendu sa liberté...

M. Gambetta. — Il ne la demandait pas!

M. Francis Charmes... — on la lui a rendue très spontanément, très inopportunément, et cependant, lorsque le nouvel ambassadeur français, M. Tissot, est arrivé à Londres et a fait sa première visite à lord Granville, lord Granville rend lui-même compte de la conversation qu'ils eurent ensemble dans les termes que voici :

« 22 mars.

« M. Tissot, le nouvel ambassadeur de France, est venu cette après-midi au Foreign Office, étant venu en Angleterre pour une visite de un ou deux jours. » — C'était une simple prise de possession. — « La conversation est tombée sur les affaires d'Egypte. J'ai dit à M. Tissot, dans les termes presque identiques à ceux dont je m'étais servi avec M. d'Aulnay, que je croyais que nos deux gouvernements étaient tout à fait d'accord pour éviter, si c'était possible, la nécessité d'une intervention active ou d'une occupation militaire, bien que nous admissions que cette nécessité pût surgir.

« J'ai dit que je n'avais aucun doute que beaucoup d'iniluences fussent en travail à la fois à Gonstantinople et au Caire pour tenter de séparer les deux gouvernements et d'empêcher ainsi leur action commune. »

M. Gambetta. — C'est cela!

M. Francis Charmes, continuant. — « M. Tissot m'a dit qu'il ne pouvait pas nier que ce ne fût le cas à Constantinople. »

C'était le cas à Constantinople, au Caire et ailleurs encore. Pour ce qui est de Constantinople en particulier, il est permis de supposer que la Porte, qui a des alliés, n'était pas sans s'inspirer de certaines suggestions, lesquelles n'avaient pas précisément pour but de resserrer la concorde entre la France et FAngleterre.

On a donc voulu nous séparer de l'Angleterre à Constantinople, M. Tissot le déclare, œuvre fatale qui a failli réussir, mais qui, je l'espère, peut être encore conjurée.

C'est précisément sur ce point que, m'associant aux conclusions de son discours, je m'adresserai, comme l'honorable M. Lockroy, à M. le président du conseil, en le priant de renouveler à cette tribune, dans la mesure qui lui paraîtra convenable, les déclarations qu'il y a déjà apportées et que vous avez applaudies : à savoir que nous sommes, que nous restons d'accord avec l'Angleterre.

M. Hàentjens. — Quelle sorte d'accord? La première ou la seconde manière?

M. Francis Charmes. — Si la première manière était la bonne, il faut y revenir. (Applaudissements sur divers bancs à gauche.) Je crois que l'accord avec l'Angleterre est encore excellent aujourd'hui, qu'il l'a été autrefois, et qu'il le sera longtemps. Je crois que nos intérêts sont analogues à ceux de l'Angleterre, qu'ils peuvent parfaitement se concilier avec eux et que c'est ailleurs qu'il faut chercher nos vrais rivaux dans le monde. Ces rivaux sont naturellement représentés à la conférence de Constantinople, et je n'ai besoin de désigner personne, puisque tout le monde y est représenté. Eh bien, je demande qu'à cette conférence, que je regrette, dont pour mon compte je n'aurais jamais provoqué la réunion, mais devant laquelle nous sommes bien obligés de comparaître respectueusement, et dont il faut tenir le plus grand compte ; je demande que nous nous pré-

sentions d'accord avec l'Angleterre. Je ne crains rien de cette compagnie; elle nous est utile; et je suis convaincu que lorsque la France et l'Angleterre seront d'accord sur un point quelconque et qu'elles se présenteront unies devant l'Europe, l'Europe ne protestera pas contre cette union ; elle acceptera l'action de la France et de l'Angleterre,. parce que c'est la plus efficace pour régler les affaires d'Egypte. (Applaudissements sur un grand nombre de bancs à gauche et au centre.)

Oui, Messieurs, je crois au bon sens de l'Europe, et en Europe aucune puissance n'a un intérêt suffisant pour risquer un désagrément diplomatique avec la France et l'Angleterre, sur ce terrain d'Egypte où nos intérêts sont supérieurs à ceux de tous les autres.

A Berlin, à Londres, à Vienne, à Rome, partout, on a été étonné et enchanté, assurément, de voir l'attitude nouvelle de la France et de l'Angleterre après l'avènement du cabinet actuel. A la suite de ce commencement d'union à quatre, conclue pour présenter quelques observations en vue de faire figure dans les affaires d'Egypte, on a été surpris et enchanté d'entendre Ja France dire : Mais si au lieu d'être quatre, on était six? Certainement l'étonnementa été grand, mais, je le répète, l'enchantement a été plus grand encore, et à partir de ce moment la politique européenne a consisté incontestablement à amener à une représentation diplomatique cette union des six, c'est-à-dire à produire une conférence.

Cela est si vrai, Messieurs, que lorsque M. de Freycinet est arrivé au ministère des affaires étrangères, lord Lyons, après la conversation du 3 février, annonçait que M. de Freycinet voulait échanger ses vues avec les autres puissances européennes.

Je dois dire ici, si vous me permettez cette parenthèse, que le gouvernement anglais a demandé tout de suite quelles étaient nos vues à nous, et M. de Freycinet a dit qu'il lui était difficile de les indiquer encore, parce qu'il était trop nouveau dans le ministère... (Chuchotements ironiques à droite et à l'extrême gauche)... et lord Granville a exprimé alors le regret que le gouvernement français ne pût pas présenter des vues fermes le premier; toutefois il a reconnu la situation particulière dans laquelle se trouvait notre ministre et la réserve qu'elle lui imposait. Donc, Messieurs, lorsque le gouvernement français a

ouvert un échange de vues, — où nous n'apportions pas grand'chose en échange des vues d'autrui (Sourires), — il nous est arrivé du dehors une intéressante dépêche dans laquelle on nous disait : C'est une conférence que vous désirez? Où voulez-vous qu'elle se réunisse? A Paris, à Constantinople, à Vienne, à Berlin ? Où vous voudrez ! Nous sommes tout disposés à y adhérer.

Oh! ici, je lui rends cette justice, M. le président du conseil a immédiatement protesté : ce n'était pas une conférence, c'était un simple échange de vues qu'il voulait.

La conférence était, en effet, une idée malheureuse, parce qu'elle consacrait l'éparpillement de nos intérêts, des intérêts anglo-français, entre des mains qui avaient des intérêts très différents des nôtres en Egypte ou même qui n'avaient pas d'intérêts du tout.

Mais je n'insiste pas. J'ai dit que je ne voulais pas faire de critiques rétrospectives, que je ne voulais pas protester, — M. Lockroy m'en a dispensé, — contre la politique antérieure du Gouvernement. Je prends la situation telle qu'elle est. La conférence est réunie, nous y sommes. Je demande que, pour faire prévaloir nos intérêts, nous les solidarisions, ce qui est facile, avec les intérêts anglais. Lorsque nous nous présenterons devant l'Europe, dans une entente parfaite avec l'Angleterre, l'Europe, n'en doutez pas, adoptera volontiers les solutions que nous aurons proposées; elle acceptera le mode d'intervention auquel nous nous déclarerons prêts. Mais, sur ce point, une déclaration du Gouvernement serait peut-être nécessaire. En tout cas, Messieurs, je la crois et, sans doute vous la jugerez utile. (Vifs applaudissements à gauche et au centre.)

M. le président. — La parole est à M. le président du conseil, ministre des affaires étrangères.

M. de Freycinet, président du conseil, ministre des affaires étrangères. — Messieurs, suivant l'invitation qui m'a été adressée par l'honorable M. Lockroy et par l'honorable M. Charmes, je monte à cette tribune pour donner à mon tour à la Chambre quelques explications sur le sujet qui l'intéresse si justement.

Mes honorables contradicteurs m'ont rendu la tâche facile en ce sens que l'un d'entre eux me dispense de reprendre la question dans ses traits généraux.

Je n'ai point à refaire ici l'esquisse que l'honorable M. Lockroy a tracée, je n'hésite pas à le reconnaître, d'une main magistrale.

Je n'ai pas non plus à m'appesantir sur certains détails que l'honorable M. Charmes a décrits avec une précision à laquelle je me plais à rendre hommage. Je me circonscrirai dans la question même qui passionne dans ce moment-ci non seulement la Chambre, mais l'Europe tout entière, c'est-à-dire la question de cette crise égyptienne qui est posée devant nous avec toutes ses obscurités, toutes ses difficultés, je pourrais presque dire tous ses périls, et à laquelle nous cherchons, tous, avec les mêmes sentiments j'en suis assuré, des solutions qui malheureusement ne se présentent pas à nous sous les mêmes aspects.

Je demande à la Chambre la permission de lui faire saisir de quelle façon, en ce qui me concerne, j'ai compris la solution égyptienne et comment j'ai essayé de concilier cette solution avec les intérêts supérieurs de mon pays; car, à côté des intérêts que nous avons en Orient, je me rappelle quelle est notre situation en Occident. (Très bien ! très bien !)

La crise égyptienne, Messieurs, vous le savez, n'a point pris naissance sous le présent ministère. Nous l'avons trouvée déjà à l'état aigu dans l'héritage du cabinet précédent, qui lui-même l'avait recueillie, fortement engagée, des mains de ses prédécesseurs.

C'est au 1 er février 1881,-— il y a près de dix-huit mois,— qu'a éclaté la première émeute militaire qui a ouvert cette série de pronunciamientos, à la suite desquels l'Egypte a été graduellement amenée dans la situation actuelle.

Les deux plus importants de ces pronunciamientos, par les conséquences qu'ils ont entraînées, sont le pronunciamiento du mois de septembre dernier qui porta au pouvoir le ministère de Chérif-Pacha. C'est ce que l'on a appelé à ce moment-là le mouvement national.

Le second pronunciamiento, dont l'éclosion a coïncidé avec notre propre arrivée au pouvoir, — car il éclata deux jours après mon entrée au quai d'Orsay, — donna naissance au ministère Mahmoud-Pacha, ou, pour parler plus exactement au ministère Arabi-Pacha, car ce dernier en fut l'àme et le chef véritable. Ce fut l'avènement du parti militaire, et dès lors se sont déroulées, sous une forme de plus

en plus aiguë, les diverses vicissitudes qui ont amené la crise au point que vous connaissez.

Sans vouloir remonter aussi loin que l'honorable M.Lockroy, et en jetant simplement un regard quelques années en arrière, je crois qu'il n'est pas difficile de s'apercevoir que cette crise si violente, et à certains égards si atroce, avait déjà ses germes dans un ensemble de faits, d'institutions et surtout de pratiques administratives et financières, dont l'honorable M. Charmes vous a présenté les beaux côtés, mais qui, soyez-en sûrs, a entraîné, malgré la bonne volonté des hommes qui y étaient préposés, — parce que c'était dans la nature des choses, — des abus, des inconvénients graves, qui devaient à un moment donné produire des froissements d'une part entre le gouvernement égyptien et la population égyptienne, et, d'autre*part, entre l'Egypte et les puissances européennes. Quelque orientale que soit cette contrée, si endormie que soit cette population, soyez convaincus qu'il y a déjà des aspirations dont il importe de tenir compte. (Très bien! très bien! sur divers bancs.)

Nous sommes en présence d'une nationalité à son berceau; j'ignore ce qu'elle pourra produire un jour... (Mouvements divers), mais j'affirme que, dès ces dernières années, il y a eu dans ce pays des aspirations dont plusieurs étaient confuses et incohérentes, mais qui, par certains côtés, à certains égards, méritent l'attention sérieuse des puissances européennes. (Marques d'approbation.)

Aujourd'hui, il ne s'agit évidemment pas d'abandonner les droits positifs que nous ont constitués des traités réguliers ; il s'agit de rétablir l'ordre, de restaurer une situation normale. Mais lorsque cette situation sera rétablie, les puissances européennes auront des devoirs à remplir : ce sera de rechercher s'il n'y a pas certaines modifications à introduire qui pourraient rendre désormais plus facile le fonctionnement des rouages qui ont été installés en Egypte.

Quelles que soient, au surplus, les origines plus ou moins lointaines, plus ou moins prochaines de cette crise, nous sommes en présence d'une situation qui ne saurait durer et à laquelle il faut absolument chercher des remèdes efficaces.

Ces remèdes, quels doivent-ils être? Quand? comment faut-il les appliquer? Messieurs, l'intervention armée, qui

est aujourd'hui malheureusement le seul moyen qui s'impose... (Ah! ah! sur divers bancs. — Interruptions diverses.) Je raconte, en ce moment, Messieurs... (Très bien! très bien ! au centre.)

Je dis que l'intervention armée est un de ces moyens douloureux auxquels on ne doit recourir qu'après avoir bien examiné une situation.

Or, je vous l'avoue, quant à moi, jusqu'à ces derniers tempsjusques ilyaquelques semaines, je me suis demandé si le droit à cette intervention armée existait réellement pour nous. Je me suis demandé jusques il y a quelques semaines, jusqu'au moment où se sont produits les tristes et affreux événements que vous connaissez; je me suis demandé, dis-je, si le droit à l'intervention armée existait réellement.

Nous n'avions à ce moment à faire valoir que des griefs analogues à ceux qui se produisent fréquemment dans les rapports entre les nations civilisées. Nous n'avions guère à ce moment à invoquer que des craintes, pas même des faits accomplis; nous avions à redouter que le fonctionnement de ce contrôle européen ne pût se poursuivre avec la régularité qu'il avait eue jusque-là; nous avions à redouter que la dette, dont nous possédons une si grande part, ne fût plus payée d'une façon aussi exacte qu'elle l'avait été les années précédentes ; nous avions enfin un certain nombre de nos nationaux dont les intérêts matériels se trouvaient en souffrance par suite des désordres qui commençaient à s'introduire dans l'administration égyptienne, mais, je le demande à la Chambre, lui apparaît-il que de l'ensemble de ces faits il se dégage un droit positif à une intervention armée?

Est-ce que nous ne nous sommes pas trouvés souvent vis-à-vis d'autres nations dans une situation analogue à celle-là, et a-t-il été d'usage, en pareil cas, de recourir à la force des armes?

Quant à moi, sans trancher la question, je me la suis posée et je me la suis posée avec une sorte d'angoisse devaut ma conscience ; car je ne regarde pas comme une chose indifférente, qui va d'elle-même, ce fait de s'introduire à main armée dans un autre pays et d'y imposer violemment sa volonté. (Très bien! très bien! a gauche et au centre.)

M. Paul de Cassagnac. — Et à Tunis?

M. René Gautier. — C'est à M. Jules Ferry que ces paroles s'adressent.

Quelques voix à droite. — Et l'ultimatum?

M. le président. — Laissez parler, Messieurs.

M. le président du conseil. — Je reconnais que, malheureusement, depuis un certain nombre de semaines, et particulièrement depuis ces douloureux événements d'Alexandrie, depuis le 11 juin, ah! je le reconnais et je le reconnais avec une tristesse profonde, nous avons d'autres griefs vis-à-vis de l'Egypte; oui, nous avons eu des nationaux qui ont été molestés, dont quelques-uns même ont été massacrés ; beaucoup ont été violentés dans leurs personnes et dans leurs biens, quoique nous ne soyons pas les plus maltraités, tant s'en faut (Interruptions) ; si je le constate, c'est parce que c'est peut-être à l'honneur des sympathies qu'inspire le peuple français partout où il est représenté. (Très bien! très bien! à gauche. — Interruptions à droite.)

Je dis que nous sommes de ceux qui ont le moins souffert et que c'est une consolation relative, dans ces cruelles circonstances, de pouvoir le constater. (Marques d'assentiment.)

Quoi qu'il en soit, nous sommes arrivés, je le reconnais, à un état de choses qui nous constitue un droit à une intervention armée; car nous avons à faire valoir des griefs qui sortent absolument de la catégorie de ceux dont je parlais en commençant.

Nous sommes en présence de griefs positifs devant lesquels un gouvernement a toujours le droit de réclamer et d'exiger des satisfactions éclatantes.

Nous sommes en même temps en présence d'un gouvernement qui, soit par impuissance, soit par mauvais vouloir, ne les a point encore fournies. Nous avons, dis-je, des griefs à faire valoir et des satisfactions à réclamer, et le gouvernement qui ne les accorde pas nous donne le droit d'intervenir.

A droite. — C'est un peu tard !

M. le président du conseil. — Quand et comment devonsnous le faire ? car enfin nous n'avons pas seulement des droits à faire valoir; il y a aussi l'intérêt supérieur de la France à consulter. Comment devons-nous faire?

C'est ici qu'il y à deux manières de comprendre la solu-

tion de la question égyptienne. Un pays a toujours Je droit, dans la situation où je parle, de chercher à résoudre une pareille question de sa propre autorité, avec sa seule force; mais je dis que quand l'Europe est dans la situation que vous lui connaissez, un gouvernement sage, prévoyant,doit essayer d'abord de la résoudre avec le concours de l'Europe entière, s'il le peut, pour ne pas s'exposer au risque de la résoudre contre l'Europe. (Très bien ! très bien! sur un grand nombre de bancs.)

Assurément, il est des cas où une pareille extrémité ne devrait pas arrêter... (Mouvements prolongés en sens divers.)

M. Paul de Gassagnac. — Oh! oh! il en faut moins que cela pour vous arrêter. On vous connaît. (Exclamations à gauche et au centre.)

M. le président du conseil. — Monsieur de Cassagnac, ne m'interrompez pas, vous monterez à la tribune pour me répondre. (Très bien! très bien!)

M. Paul de Cassagnac — Si vous le voulez, mais ne faites pas le rodomont... (Bruyantes exclamations.)

Voix à gauche et au centre. — A l'ordre ! à l'ordre!

M. le président. — Monsieur de Gassagnac, je vous rappelle à l'ordre pour les paroles que vous venez de prononcer.

M. président du conseil. — Je disais que quand l'honneur de la France est directement engagé on ne peut tracer une limite qui puisse arrêter ses légitimes revendications, mais j'ajoute et je maintiens que toutes les fois qu'un gouvernement sage et prévoyant a la conduite de pareilles affaires, il doits'eiïorcer de limiter les risques qu'elles peuvent faire courir à son pays.

Je suis convaincu, en ce qui me concerne, que c'est un devoir impérieux, majeur pour nous, de résoudre cette question avec le concours ou tout au moins avec la participation morale de l'Europe. Ne croyez pas que ce soit là une idée nouvelle chez moi. On a essayé tout à l'heure de me mettre en contradiction avec moi-même ; on m'a représenté tantôt comme faisant appel au concert européen, tantôt comme négligeant le concert européen ; on m'a accusé aussi de me renfermer exclusivement dans l'alliance anglaise, qui, pas un seul jour, n'a été ébranlée. (Mouvements divers.)

Vous vous en rapportez souvent à des apparences con-

traires, à des informations plus on moins inexactes qui vous arrivent des divers points de l'horizon, mais je vous affirme, et vous n'en trouverez de preuves contraires dans aucun des documents diplomatiques qui seront distribués, soit en France, soit en Angleterre; j'affirme que, à aucun moment, l'alliance anglaise n'a été ébranlée, et j'ajoute que, la voulant sincèrement, loyalement, j'ai voulu aussi le rapprochemeut avec le concert européen ; et cette idée qui vous semble si étrange... (Interruptions à droite.)

J'ajoute que ce concert européen, qui a paru si étrange et dont on a prétendu me faire un grief, vous tous qui êtes partisans de l'alliance anglaise, sachez que c'est le cabinet anglais qui en a pris l'initiative. Et je ne dis pas cela pour me dégager, car si le cabinet anglais ne l'avait pas prise je l'aurais prise moi-même; mais enfin je constate un fait historique : c'est le cabinet anglais qui a pris cette initiative, que j'ai acceptée avec empressement, car elle se rencontrait avec mes propres vues. Ma pensée a coïncidé avec une idée qui s'était formée en même temps dans l'esprit du cabinet anglais. Cette idée, pas un jour nous ne l'avons abandonnée.

Dans les mois de février et de mars, nous avons échangé avec les différents cabinets, sur l'initiative du gouvernement britannique, des pourparlers relatifs à l'organisation administrative de l'Egypte.

Au mois de mai, lorsque nous avons fait une démonstration navale dont le cabinet anglais a pris encore l'initiative, et que je ne lui reproche point, car je n'ai pas hésité à m'y associer, nous avons eu soin de prévenir officiellement les puissances que si nous agissions seuls pour le moment, c'est parce que nous avions l'espérance que la question pourrait se dénouer sans une intervention armée, mais que le jour où cette intervention paraîtrait nécessaire, nous reviendrions devant elles, et nous les provoquerions à se mettre d'accord avec nous sur les moyens d'exécution.

Cette correspondance a été faite dans le mois de mai, et par conséquent depuis le mois de février jusqu'au 23 mai, date où nous envoyions la dépêche officielle à laquelle je fais allusion, pas un instantridée du concert européen n'est sortie de l'esprit du cabinet anglais et du cabinet français ; et lorsque nous avons adressé, le 2 juin, la proposition de

la conférence, c'était en exécution stricte de la dépêche que je viens de rappeler.

Dans cette dépêche, je ne saurais trop le dire, il était stipulé que si des moyens coercitifs étaient nécessaires, nous nous adresserions a toutes les puissances. En conséquence, nous avons réuni la conférence, ce qui apparaît à quelquesuns comme un expédient auquel on a eu recours à la dernière heure ; on peut assurément blâmer ce moyen, mais on ne peut pas dire que c'est un expédient de la dernière heure, car cela a été le terme final d'un développement parfaitement logique, un acte qui servait de conclusion à une politique qui depuis cinq mois n'avait pas eu un seul instant de défaillance dans cette direction.

On peut ne pas partager ma manière de voir à cet égard, mais quant à prétendre que se sont là des actes incohérents et qui se contredisent, je soutiens qu'il faut ignorer absolument ce qui s'est passé dans ces quatre mois. (Vives marques d'approbation.)

M. Delafosse. — Je demande la parole.

M. le président du conseil... — Et maintenant je puis ajouter, pour ceux qui s'étonnent qu'on ait fait appel au concert européen dans cette question, que nous n'avons fait que suivre ainsi la politique traditionnelle, non seulement de la France, mais de toute l'Europe.

La situation de l'Egypte est toute particulière : c'est une sorte d'îlot dans l'empire ottoman. A l'intérieur de cet îlot, l'autonomie est presque complète, au point de vue administratif et financier : l'Egypte se dirige à peu près comme elle l'entend, elle peut commercer, trafiquer, négocier avec les autres puissances sans avoir recours à aucune autre autorité.

En ce qui concerne les questions de cette nature, comme le contrôle anglo-français ou les différents modes par lesquels nous avons agi sur l'administration intérieure de l'Egypte, il est bien certain que ce pays ne relève que de lui-même.

Mais, quand vous examinez la situation constitutionnelle de ce pays, quand vous remarquez que l'Egypte fait partie intégrante du territoire ottoman, quand vous vous rappelez qu'il y a des rapports constitutionnels établis par certains firmans entre le khédive et le sultan, quand vous songez que les libertés de l'Egypte reposent précisément sur ces actes

constitutifs, n'est-il pas évident que tout ce qui tend à mettre en question cette situation constitutionnelle de l'Egypte, n'est plus alors seulement une question égyptienne, mais une partie intrinsèque de la question d'Orient?

La question d'Orient, vous le savez comme moi, selon la définition d'un diplomate célèbre, est la question qui intéresse toute l'Europe et dont toute l'Europe s'est constamment occupée. Comme je vous le rappelais dernièrement, chaque fois qu'un point quelconque du territoire ottoman est soumis à une discussion de ce genre, — cela s'est certainement produit, — vous voyez l'Europe entière accourir, et quand elle n'accourt pas dès le début, presque toujours il en sort une, grande guerre ; presque toujours quand ces questions ont été résolues directement et isolément entre la Turquie et une grande puissance, sans recourir au concert européen, une grande guerre en est sortie.

Voilà pourquoi lorsque la situation de l'Egypte arriva à un degré d'acuité tel qu'on ne fut plus certain que les bases mêmes de ce pays seraient conservées, quand on a vu à la suite du procès des Circassiens, vers le 11 ou le 12 mai, la tentative d'Arabi-Pacha pour déposer le khédive et se substituer à lui, — et à ce moment les firmans de l'Egypte ont failli être détruits, — voilà pourquoi, la question étant devenue une partie de la question d'Orient, à ce moment le concert européen s'est trouvé tout naturellement compétent pour résoudre la dif fi culte. ( Très bien! à gauche et au centre.)

Voilà pourquoi, dis-je, nous avons appelé la conférence, parce que la question présentant le caractère particulier dont j'ai parlé, la question s'étant élargie en dépassant les frontières de l'Egypte, il était nécessaire de mettre toutes les puissances en présence.

Quand même cette tradition n'aurait pas existé, ne sentez-vous pas que c'est un devoir de suprême sagesse que de connaître l'opinion, le sentiment des puissances qui nous environnent? Ne voyez -vous pas qu'il y a autour de nous des forces énormes, momentanément silencieuses et immobiles, mais dont il importe d'étudier sans cesse la direction possible? Ne voyez-vous pas que lorsque vous vous engagez dans une grande entreprise, il est nécessaire tout au moins que vous appeliez ces facteurs puissants, que vous les confrontiez les uns avec les autres, que vous les ameniez dans

une enceinte commune où ils délibéreront ensemble sur le problème qui vous préoccupe ? N'eussiez-vous (l'autre résultat qne de vous assurer des sentiments des puissances qui nous entourent, je dis que ce résultat ne doit pas être négligé. (Applaudissements au centre et à gauche.)

Nous avons donc provoqué cette conférence, et, je le répète, je crois que nous avons fait œuvre de prudence et de patriotisme, en la* convoquant. Elle est aujourd'hui saisie de la question, et on me demande ce que je compte faire. Je n'éprouve aucune difficulté à m'expliquer; et quand vous avez cru voir de l'hésitation dans mes paroles, c'est que vous n'avez pas découvert le fond de ma pensée, car je n'ai pas d'hésitation à la faire connaître. (Murmures sur quelques bancs adroite. — Parlez ! parlez ! au centre.)

Vous me demandez de parler et vous m'interrompez sans cesse. (Dénégations à droite.)

Je n'éprouve aucune difficulté à faire connaître ma pensée sur les partis que nous pouvons être amenés à prendre à la suite des travaux de la conférence.

La conférence a abouti, vous le savez, à une proposition d'intervention turque; cette intervention turque a été voulue, depuis l'origine de la conférence, non seulement par les quatre puissances dont on parlait tout à l'heure en les représentant comme formant un groupe opposé à la France et à l'Angleterre, elle a été voulue par l'Angleterre ellemême, qui, jusqu'à ces derniers jours, jusqu'au moment où je parle, est restée partisan de l'intervention turque.

L'action de notre ambassadeur dans la conférence s'est exercée pour faire introduire dans cette intervention turque des garanties qui lui enlèvent la plus grande partie des inconvénients que l'on pouvait redouter. L'action de notre ambassadeur, soutenu constamment par l'Angleterre, s'est exercée pour transformer l'intervention de la Turquie qui voulait se présenter comme souveraine, libre et indépendante ; notre initiative s'est exercée pour faire de la Turquie la mandataire de l'Europe, l'exécutrice de ses volontés.

M. Delafosse. — Croyez-vous qu'elle accepte?

M. le président Du conseil. — Je ne sais si la Turquie consentira: la question lui est posée depuis trois jours et il ne m'appartient pas de deviner quelles sont les résolutions que prendra la Porte.

Si elle accepte, l'intervention s'exercera, et notre action personnelle continuera pour veiller à ce que les garanties qui ont été stipulées soient observées jusqu'à la fin, car jusqu'à la fin nous chercherons à enlever à cette intervention les mauvais côtés que je reconnais comme vous.

Je sais bien quels sont les contre-coups qui peuvent se produire dans nos possessions africaines, contre-coups que je ne redoute pas cependant au même degré que quelquesuns d'entre vous. Nous sommes parfaitement en état de nous faire respecter en Algérie et en Tunisie, malgré ces contre-coups auxquels je fais allusion; mais enfin, il est certain que nous devons les atténuer, et chercher tous les moyens de diminuer les sacrifices que nous pouvons avoir à supporter dans nos possessions africaines.

Notre action à Constantinople s'est constamment exercée dans ce sens, jusqu'à la fin et avec succès; je dis avec succès, car il y a eu là un véritable triomphe pour notre diplomatie; cette diplomatie qu'on vous représente sans cesse comme abaissée vis-à-vis de l'Europe, elle n'a cessé d'avoir gain de cause dans les différentes réclamations qu'elle a introduites. Oui, c'est grâceà nous que la conférence s'est réunie!...

Plusieurs membres. — Mais vous venez de dire que c'était grâce à l'Angleterre!

M. le président du conseil. — Je ne dis pas que nous avons pris l'initiative au mois de février, la Chambre m'a parfaitement compris : c'est du 2 juin qu'il s'agit. Je maintiens que c'est grâce à nous que la conférence s'est réunie, car nous nous sommes trouvés en présence d'oppositions et de résistances considérables.

La Turquie a fait longtemps obstacle à la réunion de cette conférence, et plusieurs des puissances de l'Europe croyaient qu'elles pouvaient s'y associer si la Turquie n'en faisait pas partie. Grâce à notre insistance, grâce à l'action de notre diplomatie et au concours que nous a prêté l'Angleterre, nous avons réussi à faire accepter l'idée et la réunion de la conférence, malgré l'abstention de la Turquie. Dans cette conférence nous avons fait triompher toutes nos idées sur les garanties à introduire dans l'intervention de la Turquie.

Si cette intervention ne se produit pas, si la Turquie refuse, qu'arrivera-t-il, me dit-on?

M. Louis Legrànd. — Quelles sont ces garanties? (Mouvements en sens divers.)

M. le président du conseil. — Les garanties consistent à limiter à un temps donné le séjour des troupes turques, à leur interdire toute espèce d'immixtion dans les affaires intérieures de l'Egypte, à obtenir du sultan rengagement que rien de ce qui peut toucher à l'état politique ou administratif de l'Egypte ne sera atteint en quoi que ce soit par la présence de ces troupes, et à exiger que ces troupes agissent sous l'autorité du khédive. Il y a là un ensemble de garanties qui peuvent n'être pas aussi grandes que vous le souhaiteriez, mais qui assurément enlèvent à l'intervention turque le caractère préjudiciable que l'on aurait pu redouter pour nous. (Très bien! très bien! à gauche et au centre.)

Si l'intervention turque ne se produit pas, la conférence sera immédiatement invitée par les ambassadeurs de France et d'Angleterre à étudier un autre mode d'intervention, c'est-à-dire une intervention européenne. Dans ce dernier cas, si, comme cela paraît probable, nous sommes invités à faire partie des puissances chargées d'exécuter cette intervention, nous sommes disposés à accepter le mandat. Je dis : nous sommes disposés, parce que nous nous réservons d'examiner quels seront les termes de ce mandat. (Approbation à gauche et au centre.)

11 s'agit d'un mandat non seulement militaire, mais politique : il s'agit de savoir ce que nous irons faire en Egypte (Très bien! à gauche), et, avant de nous y rendre, nous aurons soin de peser soigneusement les termes de ce mandat.

Voilà pourquoi, sans m'engager d'ores et déjà et sans conditions, je dis que nous sommes disposés à l'exercer. (Assentiment au centre et à gauche.)

Il y a dans ces affaires d'Egypte un point spécial auquel l'honorable M. Charmes a fait allusion avec un talent et une force qui ont porté la conviction, si elle n'existait déjà, dans l'esprit d'un grand nombre d'entre vous. M. Charmes a fait valoir très justement, selon moi, l'impérieuse nécessité pour la France de maintenir sa main sur le canal de Suez.

Je n'admets pas que le canal de Suez puisse cesser d'être libre, et si certaines nations se rendaient sur le canal pour le protéger, je n'admets pas que la France ne soit pas au nombre de ces nations. (Très bien! à gauche et au centre.)

Tel est aussi le point de vue de l'Angleterre.

On m'a demandé quelle était la nature de nos rapports actuels avec l'Angleterre ; je réponds d'un mot : c'est que l'Angleterre nous a conviés d'aller avec elle, et avec l'assentiment de l'Europe, pour veiller à la garde du canal de Suez, si c'était nécessaire. C'est hier seulement que l'accord s'est fait entre les deux cabinets, et nous avons saisi la conférence de la question, car, même pour le canal de Suez, je désire provoquer une consultation des autres puissances, tout en réservant ma liberté d'action. (Applaudissements au centre et à gauche. — Interruptions à droite et à Vextrême gauche.)

Mes honorables interrupteurs me feraient un reproche amer si je ne la réservais pas... (Très bien! très bien!)

Tout en réservant ma liberté d'action, la prudence me fait un devoir de provoquer une consultation européenne, et si je vais sur les bords du canal de Suez de concert avec l'Angleterre et avec l'asseutiment de l'Europe, je me sentirai beaucoup plus fort et je crois que j'aurai ainsi mieux sauvegardé les intérêts de mon pays. (Très bien! très bien!)

Cet accord, Messieurs, avec le cabinet anglais, s'est conclu hier seulement, et tout de suite nous avons saisi la conférence à Constantinople. Ce fait vous montre pourquoi, au sein de la Commission, quand j'ai été interrogé sur les vues du Gouvernement à l'égard du canal de Suez, j'ai été obligé de me renfermer dans une extrême réserve, sans m'engager dans aucun sens. J'ai eu raison de dire qu'il n'était pas possible d'affirmer à l'avance quelles seraient les déterminations du Gouvernement, avant de savoir quelle serait la situation qui sortirait des négociations engagées.

J'avais une grande et légitime espérance que ces négociations aboutiraient, mais enfin j'aurais été singulièrement présomptueux si j'étais ainsi venu d'avance vous affirmer une réussite; voilà pourquoi j'ai été si réservé dans le sein de la Commission, quoique cet objet me tînt particulièrement au cœur. (Très bien! très bien!)

Dans cette affaire donc, comme dans l'intervention générale, vous voyez que j'ai constamment cherché à me mouvoir sur une route où je ne risque pas de rencontrer des surprises.

Je sais parfaitement où je vais dans cette question; je

marche avec l'alliance anglaise, comme je l'ai déclaré dans mon discours du 12 mai. M. Lockroy s'en est fait un jeu, ce qui ne lui est pas difficile avec l'esprit dont la nature l'a doué (On rit); il lui est facile de provoquer les rires aux dépens de ses contradicteurs; mais si M. Lockroy avait été un peu moins spirituel et un lecteur un peu plus complet, il aurait vu, dans le discours qu'il a bien voulu rappeler à cette tribune, que j'avais indiqué deux moyens sur lesquels je comptais constamment m'appuyer pour arriver à la solution de la question égyptienne : c'était d'une part l'alliance anglaise, dont je ne m'étais jamais séparé, de l'autre le concert européen, dont je désirais me rapprocher. Ces deux moyens, je les ai constamment employés. J'ai la certitude que j'ai fait une œuvre de prudence; je n'ai pas accompli un de ces actes brillants dont on peut faire parade à celte tribune (Vifs applaudissements sur un grand nombre de bancs), mais j'ai le sentiment que j'ai rendu un réel service à mon pays, qui plus tard le reconnaîtra, et je m'en fie à la justice et à la sagesse de la Chambre pour le reconnaître dès aujourd'hui. (Nouveaux applaudissements. — M. le président du conseil, en retournant à son banc, reçoit les félicitations de ses collègues et d'un certain nombre de députés.)

M. Delafosse, député bonapartiste, et M. le duc de La Rochefoucauld-Bisaccia, député légitimiste, déclarent qu'ils ne voteront pas le crédit demandé, parce que ce vote comporte des témoignages de confiance envers le cabinet.

M. Gambetta. — Je voudrais brièvement dire à la Chambre pour quelles raisons nos amis et moi nous voterons les crédits réclamés par le Gouvernement.

La Chambre peut croire que je ne reviendrai pas sur le passé. Chacun dans cette Chambre a son jugement fait; les documents ont passé sous vos yeux; les premières impressions , dans ces sortes de questions, sont, je le reconnais, presque toujours vagues, parce qu'elles ne reposent pas sur des données exactes. Mais ces premières impressions sont dissipées aujourd'hui.

Aussi, Messieurs, je ne crois pas me tromper en

disant que la question d'Egypte est mieux connue, mieux appréciée, qu'il y a quatre mois.

Le sentiment du pays est également formé, et je pense que le pays ratifiera le langage que tenait tout à l'heure l'honorable président du conseil, quand il disait que nous sommes en présence d'intérêts supérieurs que le Gouvernement est décidé à faire prévaloir avec l'alliance anglaise, que le concours de la conférence lui fût ou non assuré ; c'est ce qu'il appelait sa liberté d'action.

M. le président du conseil ajoutait qu'à la date d'hier il avait conclu une convention avec l'Angleterre pour la protection de nos intérêts et de la liberté du canal de Suez.

Il ressort pour moi de cette déclaration qu'on a suffisamment compris et l'importance et l'urgence de ces intérêts et combien il était nécessaire de rentrer dans cette coopération anglaise dont on s'était écarté sous l'influence de mobiles plus ou moins légitimes, mais que je ne veux pas analyser à cette heure. Ce qui doit nous suffire, c'est de prendre la question là où elle en est et de la traiter en elle-même sans retour sur le passé, sans aucune récrimination sur les personnes. (Applaudissements sur un grand nombre de bancs.)

Vous avez dit que vous n'aviez jamais perdu de vue l'alliance anglo-française. Je vous en félicite, car un moment j'avais tremblé, je croyais qu'elle s'était obscurcie dans votre esprit...

Vous avez dit que le concert européen était pour vous une sorte d'aréopage, de consultation préalable, qui n'engageait pas votre liberté d'action définitive. Je vous applaudis et je demande que vous restiez dans cette dernière déclaration d'une façon ferme et persévérante. (Nouveaux applaudissements.)

Vous demandez aujourd'hui des crédits pour rentrer dans cette politique nationale. Votons-les sans aucune

espèce d'arrière-pensée. (Très bien! très bien! à gauche et au centre.)

Vous affirmez enfin que vous avez un dessein politique, contrairement à ce que nous avait appris si malheureusement le rapport. Je suis prêt à vous donner ma confiance, môme en l'absence des Chambres, car vous rentrez dans la vérité.

Quelques membres à droite. — Gomment, même en l'absence des Chambres !

M. Gambetta. — Permettez-moi d'expliquer ma pensée.

Messieurs , quand le rapport lu hier à cette tribune disait que vous ne vouliez pas accepter telle ou telle proposition, de crainte de paraître avoir un dessein préconçu, et que toute initiative devait venir de vous, Messieurs, et que Ton viendrait vous consulter constamment sur les mesures à prendre dans le développement de cette question d'Orient, je gémissais pour mon pays. Car il vous appartient bien, en effet, de dicter la direction de la politique , il vous appartient bien de la contrôler, de la juger, de la condamner, mais, à coup sûr, il est une tâche, une fonction, un devoir qui appartient au Gouvernement, c'est de se décider, c'est d'avoir une résolution.

Eh bien, Messieurs, je vous le demande : vous allez partir; si le Gouvernement n'a pas ce dessein ferme, cette résolution arrêtée, est-ce qu'il pourra agir? Est-ce qu'il vous convoquera précipitamment pour vous demander une consultation? Non, assurément; ce qui appartient au Gouvernement, c'est l'initiative, c'est la responsabilité. (Vifs applaudissements sur divers bancs à gauche et au centre. — Réclamations sur d'autres. — Mouvement prolongé.)

M. de Lanessan. — Jamais I Le Gouvernement n'a pas le droit de guerre et de paix!

M. Gaillard. — C'est la politique de la monarchie.

M. Gambetta. — Messieurs, je serais bien malheu-

reux si la Chambre pouvait méconnaître ma véritable pensée. Je ne veux en rien entamer sa souveraineté et sa prérogative, mais je dis que vous allez vous séparer dans dix ou quinze jours...

M. Clemenceau. — Nous n'avons pas commencé la discussion du budget!

M. le président. — N'interrompez pas, Messieurs !

M. Gambetta. — Il faudrait pourtant s'entendre : c'est la permanence de l'Assemblée...

M. Laroche- Joubert. — C'est ce que j'ai demandé!

M. Gambetta. — ... ou la prolongation, pendant les vacances, de la question égyptienne. \\;*

J'allègue, Messieurs, un fait très simple, auquel aucun de vous ne peut se dérober : je dis que dans quelques semaines vous ne serez plus sur ces bancs ; mais alors la question d'Egypte ne sera pas close ; la conférence n'aura pas terminé sa laborieuse mais stérile existence (Sourires) ; à ce moment-là les ruines, le désordre, l'anarchie, ne seront pas dissipés dans la vallée du Nil; et vous ne serez pas là!

Eh bien, moi, je ne demande pas que vous restiez en permanence sur vos bancs, mais j'affirme qu'il importe que vous soyez fixés, que le pays soit fixé, et qu'il appartient au Gouvernement de revendiquer toute sa responsabilité d'action, afin de savoir, dans toutes les hypothèses qui pourraient surgir, quelle sera sa conduite dans les complications égyptiennes. (Très bien! très bien!)

Pour ma part, je lui vote les crédits, — crédits que je trouve insuffisants, car c'est là ce qui m'inquiète... (Mouvements divers.)

Je supplie la Chambre de croire que je n'apporte dans cette discussion aucune espèce de passion. (Légère rumeur.) Si vous le croyez , je suis prêt à descendre de la tribune. (Non! non! — Parlez! parlez!)

Je répète, Messieurs, que j'accorde au Gouvernement les crédits qu'il nous demande, précisément

pour qu'il ne soit pas matériellement^âémuni pendant notre absence; je répète aussi qu^/ce qui m'inquiète, c'est le rapprochement entre les/ vues politiques que M. le président du conseil exposait tout à l'heure, avec l'assentiment de la majorité de la Chambre dont je fais partie, et l'exiguïté defc ressources qu'il sollicite. (Très bien!) \

Et alors je me demande sij le Gouvernement a le propos bien ferme de poursuivre cette politique, ou s'il n'aura pas besoin précisément de nouvelles ressources pour y faire face, quand vous ne serez plus là. (Mouvements divws.)

M. Freppel. — Vous êtes dins le vrai!

M. Gambetta. — Car, quanit à vous faire revenir, à vous convoquer expressément, je ne sais si vous vous rendez bien compte de l'émotion, du trouble que cette convocation jetteraiL-éans le pays, sans parler de la difficulté même qu'il y aurait à vous proposer des mesures sur lesquelles vous auriez à délibérer et à voter tardivement.

Voilà les questions que je pose. On me dit : Mais la conférence pourra déléguer les Turcs! Messieurs, je crois que c'est la pire dés solutions ; et c'était, à mon sens, un point sur lequel il ne fallait pas céder, que la question de l'intervention turque. Ramener le Turc au pied des Pyramides, c'est jouer avec le feu en Algérie et en Tunisie. (Très bien! très bien!) Ramener le Turc sous le pavillon français, c'est dire à tout TOrient que le calife est devenu votre maître, c'est . abolir en un jour cinquante ans de notre politique. (Très bien! sur quelques bancs.)

Cinquante ans! Messieurs, je me trompe, car la France ne date pas d'un siècle : c'est abolir sa politique traditionnelle sur les bords duNil.(7Ws bien !très bien!)

Mais laissons ces choses, puisqu'on passe son temps, malheureusement, de nos jours, à pleurer sur des faits accomplis !

Eh bien, oui, vous avez, — et vous croyez que c'est ce qui pourrait vous arriver de plus heureux, — vous avez décidé le sultan à cette intervention; il vous donne ses troupes, et quelles troupes! Oh! vous avez des garanties! Vous savez que ces troupes ne vont pas rencontrer, autour de la mosquée d'El Ahzar, des marabouts, des docteurs de la loi qui les fanatiseront; vous répondez qu'il n'y aura pas de point de jonction entre la révolution égyptienne et les troupes ottomanes ; vous pouvez dire avec toute assurance qu'ayant stipulé le commandement de ces troupes par le khédive, c'est bien le khédive qui exercera ce commandement. Vous pouvez décider le pays par ces raisons; vous pouvez lui dire que, ayant accordé six mois de campement aux troupes musulmanes dans la vallée du Nil, vous vous chargerez de leur faire évacuer subitement ce territoire miraculeusement reconquis. (Très bien! très bien! sur divers bancs.)

Vous croyez ces choses? Quant à moi, je vais vous accorder l'argent pour tenter ces aventures, comme vous aimez à dire. Mais si jamais le sultan redevient maître de l'Egypte, peut-être d'accord avec des rivaux disposés à faire* momentanément son jeu, parce qu'il est dans le monde, et vous ne l'ignorez pas, des puissances qui savent colluder avec le Turc afin, d'abord, de chasser la France, et, plus tard , afin d'hériter de lui... (Mouvements divers); — eh bien, songez-y, Messieurs! je ne demande pas mieux que d'être démenti; mais si, par malheur, je voyais le retour des bataillons réguliers du sultan et du kalife aux pieds de la mosquée d'El Ahzar, je crois fermement que vous pourriez dire adieu à tous ces rêves de réparation et de reconstitution de la colonie française dont vous nous avez entretenus tout à l'heure.

Ah ! je sais bien qu'on prend facilement son parti aujourd'hui de la perte dsces grands établissements orientaux; il suffit de l'enregistrer; cela ne s'appelle

pas gouverner, cela s'appelle raconter. (Mouvements divers.)

Laissons ces choses et envisageons une seconde hypothèse. Je suppose que la conférence vous choisisse, comme vous le dites, pour le zaptié, pour le gendarme de l'Europe; et dans ce cas, permettez-moi de vous faire remarquer la déchéance qui s'attache alors à votre rôle. A partir de ce moment, vous n'agissez plus comme France; ce n'est plus la situation prépondérante et privilégiée de la France que vous allez rétablir en Egypte, c'est une consigne délibérée en dehors de vous, — devant vous, je le veux bien, mais vous êtes obligés de convenir vous-mêmes qu'on y pensait avant d'être convoqués et réunis, — que vous allez faire exécuter.

Messieurs, ce n'est pas le rôle qui vous convient. Eh! mon Dieu, on a bien le droit de dire que dans un grand gouvernement comme le gouvernement de la République française, un devoir étroit s'impose à ceux qui ont l'honneur, d'être les dépositaires du pouvoir, c'est de ne pas laisser amoindrir dans leurs mains le patrimoine delà France; et c'est justement parce que ce patrimoine est ancien qu'il n'en est que plus sacré ! (Vifs applaudissements sur divers bancs à gauche.)

Lorsque vous serez allés au Caire, — et peut-être beaucoup plus loin encore ; car qui sait si on ne se réserve pas de vous faire voir beaucoup de pays? (Sourires) — vous serez là non plus pour venger votre injure, non plus pour rétablir vos nationaux, non plus pour maintenir une situation que tout le monde se plaisait à reconnaître, — M. de Bismarck lui-même, , — comme privilégiée, comme exceptionnelle, car lorsqu'il en voyait faire des réclamations à côté de vous , avant tout il se plaisait à reconnaître et à saluer votre grande position dans ce pays.

Ah! je sais bien qu'on dit : M. de Bismarck, il a à la fois toutes les habiletés et toutes les suggestions;

toutes les fois que la France a un intérêt, ou un dessein, ou un désir, s'il se trouve, par hasard, que la politique allemande n'y est pas directement contraire, il faut se méfier : le piège consiste à présenter à la France comme le résultat d'un encouragement et comme une exhortation de la politique allemande ce qui est la défense traditionnelle, antique, de ses plus grands intérêts.

Messieurs, il y a eu un temps où cette politique existait, et cependant alors il n'y avait pas de Prusse. L'histoire est là pour en déposer : toutes les fois qu'une nation militaire a conquis une certaine hégémonie dans le monde, elle se mêle volontiers de beaucoup de choses; mais c'est justement un hommage à rendre à ce politique aussi ferme et aussi maître de lui-même qu'audacieux à certaines heures, qu'il ne s'occupe que de choses qui se rapportent directement à l'intérêt allemand.

Or, il a dit et répète bien souvent que toutes ces querelles ne valaient pas les os de la carcasse d'un Poméranien. On l'oublie trop. Il ne faut pas mettre M. de Bismarck dans toutes les combinaisons et dans toutes les affaires. N'agissez que d'après votre intérêt mûrement étudié, mûrement délibéré ; quant à l'étranger, on en parle beaucoup trop et dans des sens trop divers pour la détermination des calculs de la politique qui doit le mieux servir les intérêts de la France. ( Vifs applaudissements.)

Eh bien, quand vous serez allés là-bas comme les mandataires de la conférence, qu'est-ce que vous y ferez? Vous me dites : Ohl nous n'irons pas sans précautions ni sûretés, comme vous le croyez; nous en prendrons encore, nous dirons au concert européen : Vous nous désirez pour exécuteurs de vos hautes œuvres; mais vous ignorez peut-être qu'il y a en Egypte un parti national. Oui, on a découvert que ce peuple, qui, comme le disait Bonaparte, depuis

quarante siècles est esclave, est à la veille de créer ou de retrouver les principes de 1789 dans les hypogées des Pyramides. {Rires approbatifs. — Murmures à t 'extrême gauche.)

M. Gaillard, — Ne raillez pas ces choses-là : tous les peuples ont eu leur aurore de liberté! [Bruit.)

M. Gambetta. — Monsieur, vous n'avez pas la parole : taisez-vous. (Vives réclamations à Texlrême gauche.)

Un membre. — Qui est-ce qui préside ici?

M. le président. — Je vous prie, Messieurs, de ne pas interrompre; si vous n'interrompiez pas, vous n'entendriez pas des paroles comme celles qui vous ont blessés. (Rumeurs à £ extrême gauche.)

M. Gambetta. — Messieurs, on ne s'est pas contenté de vous dire qu'il y avait un parti national, que je vous décrirai si vous voulez, — on vous a dit qu'il y avait là une jeune nationalité; et, alors, probablement parce que l'application de ce principe des nationalités nous a été excessivement favorable, on se propose de sauver des eaux du Nil la jeune nationalité égyptienne. (Sourires approbatifs.)

Messieurs, ce n'est pas pour la nationalité égyptienne, ni pour le compte du parti national qu'il faut aller en Egypte, c'est pour la nation française... (Très bien! très bien!) pour cette nation française dont on prenait si éloquemment en main la défense à, cette tribune, et qui aujourd'hui, comme on vous le disait tout à l'heure, promène une vie errante et misérable sur toutes les côtes de la Méditerranée.

Quand vous serez là, aux prises, vous aurez les Anglais en face de vous; et alors, ne vous y trompez pas, rappelez-vous que les Anglais ont pour habitude de distinguer entre les peuples. D'une part, il y a les peuples qu'ils considèrent comme les nations d'une race analogue à la leur et qui peuvent jouir des institutions de la libre Angleterre; c'est l'Australie, c'est

le Canada, se sont les pays où il y a véritablement un peuple avec ses couches successives, avec ses traditions, avec sa langue propre ou ses aptitudes déjà formées. A ceux-là, les Anglais donnent des institutions qui, peu à peu, émancipent ces races et en font pour ainsi dire les sœurs cadettes de l'Angleterre. Mais il y a d'autres races, paraît-il, dont la caractéristique, aux yeux de l'Angleterre , a toujours été d'être dominées, de vivre sous le bâton, et qui ne sont bonnes à devenir peuple qu'à la condition de ne pas être livrées à toute espèce de sollicitations venues du dehors.

Messieurs, on parle de nationalité ; mais la nationalité, cela ne s'invente pas, et cependant ici, dans la . question qui nous occupe, on trouverait facilement les docteurs es science parlementaire qui sont allés en Egypte semer et faire fructifier cette graine nouvelle du parti national. (Sourires sur divers bancs.) Je vous assure que, si on vous faisait leur biographie, vous seriez fort étonnés de voir quels sont les parrains de la nationalité égyptienne. (Rires approbatifs sur divers bancs à gauche et au centre.) Oui, Messieurs, on les connaît; ils entrent même volontiers en relations avec les hommes politiques ; personne n'ignore, — je l'ai moi-même mentionné dans une dépêche du Livre jaune, — où ils ont le siège de leurs opérations et quel prix ils y mettent.

Messieurs, quand vous serez là, vous y trouverez cette Angleterre qui connaît le Fellah, qui sait quelle somme de libre examen et de préparation civique il y a dans cette race depuis les Hyczos et les Pharaons jusqu'à nos jours ; les Anglais vous diront qu'ils ne sont pas du tout partisans de cet ordre de civilisation. Peu à peu , — car ils sont déjà sur place et vous n'y êtes pas encore, — peu à peu ils s'apercevront que les intérêts qu'ils ont à défendre là-bas sont mis en question par les nébuleuses et chimériques rêveries du parti

national , et vous arriverez avant longtemps, — si telle est la condition de notre intervention en Egypte, — à un conflit qui ne tardera pas à devenir assez aigre.

Mais je sais que malheureusement il est des personnes, — il y en a môme dans cette Chambre, — qui ont envisagé avec sang-froid l'hypothèse d'un conflit avec l'Angleterre. Ce sont les mêmes personnes, d'ailleurs, qui trouvent qu'Arabi-Pacha est une force extrêmement redoutable... (Souri?*es sur divers bancs à gauche) et que l'armée égyptienne réclame au moins 50,000 Français pour être dissipée. Oui, ce sont les mêmes hommes, qui ne voulaient pas, lorsque c'était relativement facile, et lorsqu'on pouvait le faire au plus grand avantage de l'honneur, de la civilisation, des intérêts sociaux, des intérêts moraux et matériels, ce sont ces mêmes hommes qui ont envisagé de propos délibéré, sans éprouver aucune angoisse patriotique, la possibilité d'un conflit avec l'Angleterre, et qui non seulement l'envisagent, mais font imprimer qu'un tel conflit ne les effrayerait pas trop; de telle sorte que si ce vertige pouvait être pris au sérieux au delà du détroit, vous vous trouveriez, pour le coup, en pleine aventure. (Mouvement.)

Messieurs, quand je regarde l'Europe, cette Europe dont il a été si grandement question aujourd'hui à cette tribune, je remarque que depuis dix ans il y a toujours eu une politique occidentale, représentée par la France et l'Angleterre, et permettez-moi de dire que je ne connais pas d'autre politique européenne capable de nous être de quelque secours dans les plus terribles hypothèses que nous puissions redouter. (Applaudissements à gauche et au centre.)

Messieurs, ce que je vous dis aujourd'hui, je le dis avec le sentiment profond de la clairvoyance de l'avenir. (Murmures à Vextrème gauche.) Ceux qui m'interrompent viendront ici donner les raisons qui les autorisent à croire que ma parole est sans crédit dans

le domaine des affaires extérieures , mais j'ai le droit de dire, qu'avant comme après la guerre de 4870, jamais je n'ai eu de préoccupation plus constante, entendez-le bien, supérieure à la fois aux intérêts personnels et aux intérêts du parti, que celle de la sécurité de la patrie; et je me détesterais, je m'interdirais à jamais l'honneur de parler devant mon pays, si je pouvais mettre quelque chose en balance avec son avenir et sa grandeur. [Applaudissements prolongés à gauche et au centre.)

Eh bien, j'ai vu assez de choses pour vous dire ceci : Au prix des plus grands sacrifices , né rompez jamais l'alliance anglaise. Oh! je sais ce qu'on peut alléguer; il faut en finir ici avec les équivoques, et je ferai connaître toute ma pensée : je suis certainement un ami éclairé et sincère des Anglais, mais non pas jusqu'à leur sacrifier les intérêts français. D'ailleurs, soyez convaincus que les Anglais, en bons politiques qu'ils sont, n'estiment que les alliés qui savent se faire respecter et compter avec leurs intérêts. [Applaudissements à gauche et au centre.)

Et précisément, — je livre toute ma pensée, car je n'ai rien à cacher, — précisément ce qui me sollicite à l'alliance anglaise, à la coopération anglaise dans le bassin de la Méditerranée et en Egypte , c'est que ce que je redoute le plus, entendez-le bien, — outre cette rupture néfaste, — c'est que vous ne livriez à l'Angleterre, et pour toujours, des territoires, des fleuves et des passages où votre droit de vivre et de trafiquer est égal au sien. [Applaudissements à gauche et au centre.)

Ce n'est donc pas pour humilier, pour abaisser, pour atténuer les intérêts français, que je suis partisan de l'alliance anglaise : c'est parce que je crois, Messieurs, qu'on ne peut efficacement les défendre que par cette union, par cette coopération. S'il y a rupture, tout sera perdu.

Voilà, Messieurs, dans quel esprit je voterai les

crédits : c'est parce que vous avez dit que vous reveniez à l'alliance et à la coopération anglaise, et que vous avez mis hier la signature de la France au bas d'une convention nouvelle avec l'Angleterre.

Je vous donne cet argent; je crois qu'il sera insuffisant, mais je vous le donne avec cette conviction que la Chambre ratifie aujourd'hui, non pas un vote de crédit, mais un vote de politique et d'avenir, la Méditerranée restant le théâtre de l'action française, et l'Egypte étant arrachée au fanatisme musulman, à ces chimères de révolutions...

A droite. — Très bien !

M. Gambetta. — ...à ces entreprises d'une soldatesque de caserne, pour rentrer dans l'orbite de la politique européenne. Voilà pourquoi je donne l'argent, et voilà pourquoi mes amis peuvent voter avec moi. (Applaudissements répétés sur un grand nombre de bancs.)

M. le président du conseil. — Je n'ai qu'un mot à dire. Je n'ai aucunement l'intention de rentrer dans la discussion ; je tiens seulement à bien préciser le vote des crédits qui vous sont demandés et le sens de mes paroles quand j'ai fait allusion tout à l'heure à une action éventuelle sur les bords du canal de Suez.

L'intention bien arrêtée du Gouvernement est de vous saisir d'une manière directe de cette question lorsque son heure sera venue. Je n'ai pas l'intention de demander à la Chambre, par voie indirecte, son consentement à une action quelconque.

Voix à gauche. — Et si nous ne sommes plus réunis? Si nous sommes en vacances?

M. le président du conseil. — La question du canal de Suez se produira avant les vacances. {Mouvement.)

Je répète, Messieurs, que je tiens uniquement à bien préciser le vote du crédit, et je dis que le jour où une action tendant à la protection du canal de Suez sera sur le point d'être engagée, le jour où il sera nécessaire de vous demander des crédits destinés à cet objet, ce jour-là

nous vous présenterons un projet de loi spécial qui entraînera pour nous, et seulement alors, le droit d'accomplir cet acte. (Applaudissements à gauche et au centre.)

M. Clemenceau, qui se . propose de combattre les théories professées jusqu'ici sur le rôle à jouer à l'égard de la nation égyptienne, demande à la Chambre de renvoyer le débat au lendemain.

Après une épreuve douteuse, le renvoi est ordonné.

M. Gambetta, dont la mère était morte après une courte maladie, le matin même, à Saint-Mandé, n'assista pas à la Séance du lendemain 19 juillet. M. Clemenceau répondit à son discours en soutenant que « vouloir dominer des races moins avancées, ce serait faire preuve d'esprit monarchique » ; qu'il n'y avait point communauté d'intérêts entre la France et l'Angleterre ; que le contrôle, avec ses innombrables employés européens, nous avait fait perdre beaucoup de notre crédit en Egypte ; enfin que M. de Freycinet ne devait pas se laisser entraîner par l'Angleterre, qu'il avait eu seulement raison de ne point s'associer au bombardement d'Alexandrie et de faire appel au concert européen.

A la suite de ce discours, les crédits furent votés par 424 voix contre 64, dans les termes où ils étaient demandés par le ministère, c'est-à-dire pour mettre la flotte en état.

La séance du 18 juillet avait indiqué chez le président du conseil quelque velléité d'action. A peine les crédits eurentils été votés par la Chambre des députés, malgré l'opposisition de la droite et de l'extrême gauche, qu'un nouveau revirement s'opéra dans l'esprit de M. de Freycinet. Bien que la conférence eût accueilli ad référendum une proposition des ambassadeurs de France et d'Angleterre tendant à désigner les puissances qui seraient chargées d'assurer la sécurité du canal de Suez, et que le cabinet de Londres, ne cessât pas d'insister auprès du gouvernement français pour qu'il se joignît à lui, M. de Freycinet se déroba' encore une fois. Effrayé par le développement de l'insurrection d'Arabi, il s'imagina que la répression des bandes prétoriennes du Caire nécessiterait un déploiement considérable de forces, et ses journaux prédirent que l'Allemagne profiterait d'une expédition anglo-française en Egypte pour franchir la tron-

tière des Vosges. Les amis de M. Gambetta eurent beau démontrer avec une insistance désespérée que l'armée d'Arabie, n'était que le limon du Nil et que la Prusse ne gênerait en rien une expédition anglo-française ; M. de Freycinet resta sourd à toutes les remontrances de la République française, du Journal des Débats et du Temps. Puisque la Porte s'était enfin résolue à adhérer à la conférence tout en réclamant un répit pour rédiger les instructions de ses représentants, la France devait renoncer au rétablissement de l'ordre en Egypte et se borner à la protection du canal de Suez. Toute autre politique, disaient les journaux à la solde du cabinet,, serait folle, grosse de périls, contraire aux principes d'une démocratie pacifique. Les intransigeants affirmaient que la révolution d'Arabi procédait de la révolution de 89 et que la République devait respecter la jeune nationalité égyptienne. Les gazettes de l'Elysée exposaient que l'Angleterre voulait nous entraîner dans un piège et qu'il faudrait plus de 40,000 hommes de troupes françaises pour réduire Arabi. En conséquence, au moment même où la Chambre des communes votait un crédit de 55 millions de francs pour l'expédition d'Egypte, le ministre de la marine se bornait à présenter un projet ouvrant un misérable crédit de 9 millions pour la protection du canal (22-24 juillet).

Le lendemain du dépôt de ce triste projet, le Sénat procédait à la discussion du premier projet de crédits qui avait été adopté par la Chambre dans la séance du 18. La haute Assemblée était, dans sa majorité, résolument favorable à la politique de M. Gambelta, c'est-à-dire à une action immédiate et énergique en Egypte, de concert avec l'Angleterre et sans mandat préalable de la conférence de Constantinople. M. Schérer, dans un remarquable rapport, et M. Waddington, dans un éloquent et patriotique discours, s'efforcèrent une dernière fois d'arrêter M. de Freycinet sur la pente où il glissait. L'honneur de la France, son prestige dans le monde musulman, son influence sur le bassin de la Méditerranée, la vengeance à tirer de l'outrage d'Alexandrie, la protection de notre colonie d'Egypte, l'entente cordiale avec l'Angleterre, tels étaient les intérêts engagés dans cette grande question, et M. de Freycinet n'avait pas le droit de les sacrifier, dans une heure de

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