IX
mais le voyage a conservé un caractère absolument privé. Il n'y a eu aucune réception, aucun discours.
La première démonstration a eu lieu à la gare de Belvès, où le train est arrivé à 6 heures 45 du matin, et a été accueilli par les cris de : Vive la République! Vive Gambetta!
Les gares de Buisson, de Villefranche et de Sauveterre étaient pavoisées.
A l'embranchement de Monsempron-Libos, le train s'arrêta quelques minutes.
La population se pressait sur le quai de la gare.
Au départ et à l'arrivée du train, des cris très chaleureux de : Vive Gambetta! Vive la République! se sont fait entendre.
M. Victor Corne, ancien sous-préfet de i848, a souhaité la bienvenue à M. le président de la Chambre, auquel un magnifique bouquet a été offert.
M. Belhomme, industriel, ancien camarade d'études de M. Gambetta, a lu un discours dans lequel il a déclaré être l'interprète de la sincère reconnaissance des populations pour l'organisateur de la défense nationale, qui sauva l'honneur du drapeau français, pour le travailleur infatigable qui n'a eu qu'un but : le bien public; pour celui dont la confiance de la Chambre a fait le représentant le plus autorisé de la démocratie française.
M. Belhomme a ajouté :
« On parle de votre ambition ; on vous a reproché de vouloir usurper la dictature. Votre ambition n'a pas d'autre objet que la grandeur et la prospérité de la France ; votre dictature est celle du génie, de la raison et de l'éloquence, et celle-là, vous avez le droit de l'exercer, et vos ennemis pas plus que vos amis ne peuvent s'y soustraire. »
M. Belhomme a termina en présentant à M. le président de la Chambre une demande des électeurs portant sur une question d'intérêt communal.
M. Gambetta a répondu : « Je suis touché de l'accueil que vous venez de me faire, et je vous en remercie. En ce qui concerne les intérêts sur lesquels vous avez appelé mon attention, je ne manquerai pas de les étudier, et si votre demande est réellement conforme au droit et aux intérêts de votre pays, vous pouvez compter sur moi.
« Je vous remercie encore une fois de votre accueil. »
Au départ da train, et jusqu'à son arrivée à Fume], la population rangée le long de ]a voie agitait des drapeaux et acclamait M. Gambetta.
A son arrivée à Gahors, M. Gambetta embrassa son père et remercia chaleureusement les amis qui étaient venus à sa rencontre. 11 dit au maire de Gahors, qui lui avait souhaité la bienvenue :
« Mon cher ami, ce qui fait ma joie en ce moment, ce n'est pas de trouver ici des concitoyens, c'est d'y retrouver des compatriotes et des amis, des amis de première enfance. Vous voyez quelle émotion je ressens au milieu de vous ; je suis profondément reconnaissant de la sympathie et de Taffection même que je lis dans tous les yeux, et je ne puis autrement vous exprimer ma gratitude. »
M. Gambetta a dit à M. Gambres, qui lui a souhaité également la bienvenue :
« Mon cher Gambres, mon cher ami, il y a longtemps que je me disposais à me rendre parmi vous. Je l'aurais fait plutôt si j'avais pu; mais je ne m'en repens pas parce que nous sommes tous aujourd'hui plus nombreux, plus unis, plus attachés les uns aux autres que jamais. Merci ! »
Une compagnie d'ij[ifanterie rendait les honneurs militaires.
En sortant de la gare, M. Gambetta, son père, le préfet et le maire prirent place dans les premières voitures. Pendant le trajet jusqu'à l'hôtel, M. Gambetta échangeait des poignées de mains avec la foule qui l'entourait de tous côtés e se pressait jusque sous les pieds des chevaux.
La foule faisait entendre des acclamations enthousiastes : Vive la République I Vive Gambetta I
Ge qui a frappé dans l'arrivée de M. Gambetta, ce n'est pas le caractère officiel, mais la spontanéité, la joie et l'enthousiasme de la ville, heureuse de retrouver un de ses enfants qui l'honore et qu'elle aime.
Cahors, 26 mai.
Hier soir, à cinq heures, M. Gambetta a visité le lycée. Il a été reçu par le proviseur, qui lui a présenté les professeurs et le personnel. G'est avec une vive émotion que M. Gambetta a reconnu ses anciens professeurs, MM. Perier, Anglares,
Brugie et Pecli. Un élève de rhétorique, U. Maratuech, aa nom de ses condisciples, a lu Tallocution suivante :
« Monsieur le président,
u Votre visite nous rend heureux et fiers. Nous ne comptions pas sur tant d'honneur. Au nom de tous, je vous remercie de vous être souvenu de notre vieux lycée, témoin de vos premiers succès. Tous les jours on nous cite en exemple la brillante carrière de Tenfant de Cahors, du grand citoyen, du patriote ardent qui remplit aujourd'hui d'un si légitime orgueil ses concitoyens et ses jeunes condisciples. Citoyens de l'avenir, nous vous promettons de vous suivre plus tard dans la voie du progrés et de la liberté. Nous vous jurons d'aimer la République ! p
M. Gambetta a répondu :
Messieurs, je ne savais pas,jevous prie de lecroire, que j^étais attendu au lycée; si j'avais pu m'en douter, vous ne m'auriez pas attendu longtemps. Quand j'ai appris que si je ne vous voyais pas aujourd'hui, je m'exposais au regret de ne plus vous revoir avant mon départ, je me suis empressé d'accourir au milieu de vous. Vous ne doutez pas que les paroles que vient de m'adresser votre camarade me soient allées tout naturellement droit au cœur. Je n'entre pas ici au milieu de vous dans cette vieille maison, sans éprouver une émotion tout à fait profonde. Je sens, pour ainsi dire, mon esprit retourné vers la première aurore de ma vie. (Mouvement,) Je dois le reconnaître, je n'ai pas mérité tous les jours d'être donné en exemple à mes jeunes successeurs. J'ai souvent failli à la règle, et je m'en repens aujourd'hui, croyez-le bien. Laissezmoi profiter de cette confession, absolument désintéressée, pour vous dire à tous, Messieurs, combien le temps qu'on passe ici est précieux et combien la perte en est irréparable. Vous ne saurez jamais, au cours de votre vie, ce qu'on éprouve souvent d'amers regrets d'avoir négligé une heure d'étude, une heure de travail, ou de n'avoir pas déployé, quand il en était
temps, toute Vactivité, toute l'énergie pour acquérir cette semence intellectuelle que TÉtat distribue si libéralement aujourd'hui et qu'il sera heureux de pouvoir distribuer avec plus de prodigalité encore dans un avenir prochain.
Je voudrais, puisque vous avez prononcé ce mot toujours grave de serment, puisque vous avez fait un serment à la Patrie, à la République, je voudrais à ce moment vous en voir joindre un autre : le serment de prendre ici le goût, l'habitude du devoir, de la règle accomplie tous les jours, patiemment, sans fausses espérances, mais aussi sans lâches défaillances. Dans notre société moderne , on peut et on doit arriver à gagner, à conquérir, par le mérite, par la patience, par l'effort, toutes les places auxquelles un cœur droit et intelligent peut et doit aspirer, car. Messieurs, soyez-en bien convaincus^ plus nous irons, plus les mœurs de la démocratie s'imposeront, plus elles de* ^viendront rares, les places données au seul privilège de la fortune, de la«aissance ou du hasard. [Vifs applaudissements,)
Vous êtes jeunes. Messieurs, mais la jeunesse passe vite malheureusement. Aussi, depuis votre jeune camarade, qui est là, devant moi, jusqu'à celui que vous avez chargé de m'adresser la parole, tous ,vous devez faire votre profit des quelques paroles que je viens de prononcer du fond du cœur, sous l'empire du sentiment de vif plaisir que j'ai éprouvé de me retrouver ici pour un moment votre condisciple. {Applaudissements unanimes. — Cris répétés de : Vive la République! Vive Gambetta!)
Cahors, 27 mai.
Hier jeudi, à sept heures, M. Gambetta prenait part à un dîner intime, rue Fénelon, chez M. le docteur Relhié, maire de Cahors. Vers neuf heures, une foule nombreuse se présentait devant la grille de la maison et pénétrait dans la cour, faisant entendre de nombreuses acclamations, chan-
tant la Marseillaise, dont les strophes alternaient avec les cris de« Vive la République! Vive Gambetta! Vive le scrutin de liste ! »
M. Gambetla dont la présence était vivement réclamée, s'est avancé et a prononcé les paroles suivantes :
Mes enfants, je vous remercie d'être venus, je vous remercie des chants que vous avez fait entendre. J'ai beau être éloigné de vous, croyez-le bien, j'ai beau être attaché par les affaires publiques loin de cette
le qui est mon berceau et qui reste la personnification de la petite patrie dans la grande, celle qu'on aime le plus, celle pour laquelle on éprouve toujours le plus de tendresse, sans cependant négliger les soins qu'on doit à l'autre, à la grande î on a beau, dis-je, être éloigné de cette petite patrie, on n'y revient pas sans émotion, surtout quand on sent, comme je l'éprouve depuis deux jours, qu'il n'y a dans cette vieille cité qu'un cœur, qu'one âme, qu'une pensée pour acclamer, non pas un homme, mais la République et la France dans un de leurs serviteurs. {Vives acclamations,— Cris prolongés de : Vive la République! Vive Gambetta/ Vive le scrutin de liste!)
Vous faites bien de crier : Vive la République ! c'est le vrai cri qu'il faut pousser : c'est ce vrai mot dont il faut se servir. Il y a parmi vous beaucoup de têtes jeunes : il faut qu'elles se pénètrent de cette idée que les hommes ne sont rien et que les principes sont tout.
Messieurs, au lieu de se livrer tout entier à l'amour d'un homme, il faut se donner tout entier à l'amour d'un principe, et notre principe, c'est la République, car aujourd'hui la France et la République ne font qu'une seule et même chose. {Applaudissements prolongés.) Et maintenant, mes amis, je vous prie de rentrer tout doucement chez vous, satisfaits d'avoir cédé à ce qui est l'impulsion de votre cœur et persuadés
que vous laissez dans le mien un souvenir ineffaçable. {Applaudissements. — Cris nombreux de : Vive la République! Vive Gambetta ! Vive le scrutin de liste !)
La foule s'est ensuite retirée dans le plus grand ordre à travers la ville entièrement illuminée et que venait de traverser une magnifique retraite aux flambeaux organisée par les troupes de la garnison. Les illuminations de la préfecture, de l'hôtel de ville, de la recette générale, du cercle de Gabors, de Tbôtel des Ambassadeurs et de la maison natale de M. Gambetta ont été particulièrement remarquées.
Ge matin, M. Gambetta a visité les travaux de la ligne de Brive à Montauban; il a été reçu par M. Lauteirs, ingénieur en chef des ponts et chaussées, à l'entrée du tunnel de Pouzergues. Ge tunnel, long de 800 mètres, est très beau; il était éclairé par des torches ; tous les ouvriers qui ont pris part aux travaux de percement, près de ti'ois mille, accompagnaient en Tacclamant M. Gambetta. Après avoir parcouru à pied le tunnel dans toute sa longueur, M. Gambetta a félicité M. Lauteirs de l'activité et de l'intelligence déployées pour l'exécution des travaux. A dix heures, il est revenu à Gabors, salué sur son passage par les cris de : Vive la République ! Vive Gambetta !
A Gabors, M. Gambetta a reçu les professeurs du Ijcée, ayant à leur tôle le recteur d'académie, quia tenu à donner l'assurance du ferme dévouement de tous les professeurs à la politique républicaine. M. Gambetta a répondu par de vifs remerciements ; il a rappelé les grands services qui ont été rendus à la cause de l'instruction républicaine en France par M. Jules Ferry, le ministre le plus actif et le plus zélé pour les grands intérêts nationaux et le plus laborieux que l'Université ait eu à sa tête; le ministre, enfin, qui, — chose rare en ce pays, — n'a jamais cessé de grandir au pouvoir.
Cahors, 27 mai.
L'inauguration du monument érigé à la mémoire des mobiles du Lot a eu lien à quatre heures, par un très beau temps : Taffluence était énorme et enthousiaste.
Le monument est en granit; il se compose d'une base quadrangulaire surmontée d'une pyramide tronquée alfec-
tant la forme d'une tour crénelée; aux angles, des statues de soldats de ligne, d'artillerie et de cavalerie ; à la façade, la statue en marbre du commandant des mobiles du Lot, Fouilhade, qui fut tué près d'Orléans pendant la défense nationale. Cette œuvre, d'un caractère simple et imposant, a pour auteur M. Calmon, sculpteur à Gahors. La place Lafayette, où s'élève le monument, domine la vallée du Lot et s'étend entre la tour du pape Jean XXII et la caserne d'infanterie. Dès trois beures, elle était couverte par la foule venue de tous les points des départements ; on y a distingué des hommes connus pour leur hostilité au régime actuel, qui avaient tenu à honneur de prendre part à cette cérémonie nationale, et nous devons dire tout de suite qu ils n'ont pas paru moins profondément remués que la foule par les paroles patriotiques qu'ils ont entendues. La haie sur la place et sur le parcours du cortège était faite par les soldats du 23« d'artillerie, du 7° de ligne et du i31« régiment territorial, correspondant au 70" régiment de mobiles.
Le cortège prend place sur l'estrade à quatre heures précises. M. Gambetta préside. Autour de lui on remarque MM. Bargeton, préfet du département ; les généraux Appert, Lewal, Colomb, Minot; Calmon, Foucher de Careil, sénateurs; Spuller, Lasserre, Bastid, Jean David, députés; les préfets de la Gironde, du Gers, de la Corrèze, de la Haute- Garonne et delà Creuse ; MM. Gambetta père ; Relhié, maire de Cahors; l'intendant Richard, tout le conseil municipal de Cahors et presque tout le conseil général du Lot; MM. Hervé Mangon, membre de l'Institut, de Lagorse, secrétaire général de la Société d'encouragement à l'agriculture, et quarante membres de la délégation du jury des comices, un grand nombre d'officiers en uniforme et des sous-préfets de la région.
La cérémonie commence par un chœur très brillamment enlevé par l'excellent orphéon de Cahors; puis, au milieu de l'émotion générale, les voiles du monument sont enlevés. La musique du 7« de ligne joue la Marseillaise ; toutes les têtes se découvrent; beaucoup d'anciens mobiles pleurent. Une acclamation immense s'élève : Vive la République! Vive l'armée! Vive Gambetta!
M. Guiraudies-Capdeville, capitaine au 131° de ligne de l'armée territoriale, prend le premier la parole et fait un
27 MAI Ihei. 313
récit très sobre et très ému de la campague des mobiles du Lot pendant la défense nationale.
Voici le texte de ce discours :
« Monsieur le président, Messieurs,
« L'Empire venait de crouler à Sedan; la dernière armée française, armée héroïque, acculée par la trahison sous les murs de Metz, allait bientôt succomber. Des hommes au cœur fort, animés du plus ardent patriotisme , acceptèrent alors la périlleuse mission de défendre le sol national. A leur appel, le pays frémissant se leva tout entier, des armées furent improvisées, la lutte recommença; la garde mobile du Lot, formant le 70« régiment, fort de 3,600 hommes, fut appelée, dans le mois de septembre 4870, à Tarmée de la Loire, où elle ne tarda pas à se faire une renommée de vaillance. Après avoir reçu le baptême du feu à Patay, le 7QC régiment de mobiles enlevait, le 8 décembre, le village de Layes-sous-Cravant.
« Dans cette affaire, cinq officiers, dont le lieutenant-colonel et un chef de bataillon, étaient blessés; cRnt hommes environ étaient mis hors de combat. Le 9 décembre, la journée moins meurtrière coûtait cependant à la mobile une trentaine d'hommes. Le 40 décembre, au matin, sept compagnies, sous les ordres du commandant Fouilhade, s'empa raient du village d'Origny et faisaient deux cents prisonniers, dont un chef de bataillon et plusieurs officiers. Encouragé par ce succès, le commandant Fouilhade attaquait, quelques heures après le village de Villejouan fortement occupe par rcnnemi. Criblés de projectiles, les mobiles hésitent. M En avant! » s'écrie le brave Fouilhade, et aussitôt la colonne reprend sa marche. Bientôt deux coups de feu attei • gncnt le chef intrépide. Fouilhade avance toujours ; une troisième balle le frappe à la tête; il tombe; mais, en mourant, de son geste il menace encore Tennemi. En môme temps, le capitaine Ischer, le lieutenant Guyot, tous deux de Gahors; le lieutenant Bouygues, de Betaille, tombent mortellement frappés à côté de leur commandant. Deux autres officiers sont blessés. Voulant venger la mort de Fouilhade, les mobiles s'élancent sur les retranchements de lennemi. Abordés à la baïonnette, les Allemands évacuent le village, abandonnant leurs morts, de nombreux blessés et 46 pri-
sonniers. A Courcelles, dans la même journée, le reste du régiment combattait non moins énergique ment- Le capitaine Ayot, de Cahors, était aussi frappé à mort. Trois autres officiers, dont un chef de bataillon, étaient blessés. Dans Taifaire du iO décembre, les pertes s'élevaient à 200 hommes tués ou blessés. Après la retraite de F armée de la Loire, la mobile du Lot se portait avec la colonne du général deJouffroy dans la vallée du Loir. Le 27 décembre, le régiment coopérait à la prise de Montoire, et il avait la bonne fortune d'enlever un convoi à Tennemi. Le 31 décembre, le général de Jouffroy, poursuivant ses succès, tentait de s emparer de Vendôme. Après un engagement près du hameau de Briard, le 2« bataillon culbute Fennemi, qu'il poursuit vigoureusement. Ce combat fournit au capitaine Vergne de Puybran F occasion de se distinguer.
« Ce brillant officier a succombé plus tard, épuisé par les fatigues de la campagne. Des reconnaissances offensives, exécutées avec un plein succès par le 70* de mobiles, dans les journées des 4 et 5 janvier, lui firent perdre une douzaine d'hommes.
« Le 6 janvier, le régiment défendit énergiquement jusqu'à la nuit le Gué de Loir et le plateau de Villiers contre la 5^ division du 3° corps allemand.
« Les Prussiens ont accusé pour ce combat une perte de 3o officiers et de 493 hommes. De son côté, la mobile du Lot laissait sur le terrain 150 tués ou blessés. Le capitaine Lafon de Gramat avait été mis hors de combat.
« Le 9 janvier, le 1" bataillon, attaqué à Saint-Frimbault, se maintenait énergiquement et infligeait à Fennemi une perte d'une trentaine d'hommes; mais, le 10, le combat de Parigue-l'Évôque devait être fatal au régiment. Les Prussiens, accentuant leur marche concentrique sur le Mans, attaquaient avec toute une division le malheureux village de Parigue-l'Évêque, défendu par la brigade Pereira et le 70® de mobiles réduit à un nîillier d'hommes.
« Cinq batteries allemandes préparent l'attaque; trois batteries françaises, dont une de mitrailleuses, ripostent vigoureusement, et, après une lutte corps & corps, l'ennemi bien supérieur en nombre se rend maître de la position.
Les pertes de la mobile sont énormes.
Les lieutenants Linol, de Concores, et Beauregard, de
Cahors, sont tués. Un chef de bataillon et deux capitaines sont blessés, treize ofOciers sont faits prisonniers, six cents hommes sont tués, blessés ou emmenés en captivité. {MouvemenU) Obligé de battre en retraite, le régiment décimé, dans un suprême effort, reprend cependant trois pièces d'artillerie et deux mitrailleuses, dont l'ennemi s'était un instant emparé.
« Ici, Messieurs, qu'il me soit permis de raconter la mort du lieutenant Linol, de ce vieux soldat décoré de la médaille militaire, de Linol qui, simple sous-ofÛcier dans la mobile du Lot, sut conquérir à la pointe de son épée les grades d'adjudant, de sous-lieutenant et de lieutenant, au combat de Parigue. Linol vent sauver trois pièces de 4, qui vont tomber au pouvoir de l'ennemi; un groupe de ses mobiles du Lot, toujours prêts au sacrifice, se range à ses côtés : n II ne sera pas dit que les Prussiens ont fait reculer la mobile du Lot! s'écrie le brave Linol. A la baïonnette, suivez-moi! » Et les mobiles le suivent; mais Linol tombe, atteint de plusieurs coups de feu. Presque tous ses mobiles sont aussi blessés. Les Allemands entourent ce petit groupe. Linol, avant de mourir, veut frapper encore un ennemi. Dégageant un pistolet qu*il porte à la ceinture, il va faire feu ; mais un dernier coup l'étend raide mort. L'ennemi, sans respect pour cette mort glorieuse, arrache de la poitrine de Linol la jnédaille militaire. Lui palpite encore, et ses lèvres déjà froides semblent jeter au vainqueur un dernier défi. (Salves d'applaudissements.)
« Le 70* de mobiles, qui n'existait plus que de nom, paraissait désormais incapable de soutenir une action sérieuse. Réduit à quatre cents hommes, le régiment devait cependant prendre part à la bataille du Mans. Le i 1 janvier, avec la division de Jouffroy, il se maintenait énergiquementsurses positions de combat. Le 12, cette poignée d'hommes, reste d'un régiment de 3,600 combattants, était chargée de défendre le château des Noyers ; mais l'ordre de la retraite sur la Mayenne venait empêcher l'écrasement de cette vaillante troupe, qui put franchir la Sarthe sans nouvelles pertes.
« Durant cette rude campagne, la mobile du Lot a assisté à quatorze combats ou batailles; dix ofliciei*s, dont un chef de bataillon, ont trouvé la mort dans ses rangs ; quinze officiers, dont un lieutenant-colonel et deux chefs de bataillon,
ont été blessés. Le feu de rennemi, les privations et les maladies ont coûté la vie au quart de l'effectif, c'est-à-dire k 900 hommes.
« Telles sont les victimes que le département a voulu honorer. Tels sont les héros dont les noms ne sauraient tomber dans Foubli. (Bravos.) Non, chers amis, ne craignez pas que Ton vous oublie, vous vivrez éternellement dans l'histoire de notre pays, et cette page de votre mort glorieuse sera transmise à nos descendants comme un dépôt sacré. Le temps impitoyable peut effacer un jour vos noms inscrits sur ce monument, mais le souvenir de votre héroïsme restera gravé désormais dans le cœur des enfants du Quercy. Pour eux, dans Favenir, les noms de Fouilhade et de Linol signifieront toujours : courage, honneur, patriotisme. (Applaudissements,)
« En reproduisant avec tant de talent les derniers moments d'un chef regretté, M. Calmon, Tartiste aussi distingué que modeste, a fait une œuvre impérissable; nous Ten remercions. Nous remercions aussi cette foule sympathique qui nous a donné son obole et qui vient aujourd'hui rendre un pieux et solennel hommage aux glorieuses victimes de la guerre de 1870. (Bravos,)
« Merci surtout à l'enfant de Cahors, au grand patriote dont l'indomptable énergie, si bien secondée par le courage de nos soldats, a sauvé l'honneur de nos armes. Pour nous, chers camarades, dans cette imposante manifestation nous puiserons de nobles enseignements. Si la France envahie avait encore besoin de nos bras, que la vue de ce monument élevé par vos soins vous rappelle que nos frères d'armes n'ont point hésité à faire le sacrifice de leur existence pour défendre le sol sacré de la patrie. Jaloux d'assurer l'indépendance de notre pays, nous nous serrerions une fois de plus autour de son drapeau, si malheureux et si cher, et ce serait pour nous le plus grand des devoirs, le suprême honneur de verser notre sang jusqu'à la dernière goutte pour repousser l'étranger. » (Applaudissements r&pélés. — Cris de : Vive la République !)
Ce discours a été plusieurs fois interrompu par des acclamations, qui redoublent à la fin, quand M. Gambetta, très ému, serre la main au commandant et le félicite. 11 ne man-
que, en effet, à l'historique tracé par M. Guiraudies des faits héroïques des mobiles du Lot qu'unirait pour être complet; c'est le témoignage de sa propre conduite, admirable pendant toute la campagne, où il fut blessé grièvement et n'en demeura pas moins à son poste.
Après le Chant des Girondins^ exécuté par la musique du 23® d'artillerie, M. le général Appert prend la parole en ces termes :
« Messieurs,
« Cest avec une grande satisfaction que je prends la parole au milieu de cette foule, sympathique, venue de tous les points de la contrée pour honorer la mémoire des enfants du Lot morts glorieusement pour la défense de la patrie.
« Cet hommage, qui pourrait aujourd'hui sembler tardif, reçoit, au contraire, une consécration plus grande, parce qu'il est rendu sous le patronage du ministre de la guerre de la Défense nationale, qui a su, après nos désastres sans nom, ne pas désespérer de la patrie et appeler à son aide tous ceux qui, dans nos provinces, pouvaient encore porter les armes, a maintenu haut et ferme le drapeau national, alors que tous les moyens de résistance semblaient anéantis, et a imprimé une activité patriotique à tous ers défenseurs improvisés, jusqu'au jour où Paris, n'ayant plus de pain, dut déposer les armes.
« Ce sera, dans l'histoire, son plus grand honneur; mais honneur aussi ^i ceux qui ont répondu à son appel et qui sont morts dans la lutte !
« Leur souvenir vivra dans nos cœurs reconnaissants ; et ce monument dira aux générations nouvelles leur dévouement, qui, ne pouvant nous sauver matériellement, a, du moins, sauvé Thonneur de la France cl montré que nous étions capables de nous relever de nos désastres.
« Vos enfants, leurs camarades, partis récemment pour l'Afrique, conduisent leurs jeunes drapeaux contre les tribus sauvages du nord de la Tunisie et leur font donner par elles ce que nous appelons le baptême du feu, et aussi le baptême du sang. Nos troupes déploient dans cette guerre pénible des qualités sérieuses et solides qui m'autorisent à vous affirmer ici que la France peut toujours compter sur son armée.
u L'armée sait, d'aillears, que le gouvernement de la République ne reculera devant aucun, sacrifice pour augmenter sa force et sa confiance.
« Aussi elle est prête partout et toujoui-s à faire son devoir avec fidélité et dévouement.
« Messieurs,
« C'est s'honorer que d'honorer la mémoire de ceux qui ont fait le sacrifice de leur vie pour leur pays; et, à ce titre, nous vous devons, au nom de l'armée, des remerciements pour la part que vous avez prise à la création de ce monument. »
Ce discours est salué par des cris répétés de : Vive la République! vive l'armée!
M. Gambetta se lève alors et prononce le discours suivant :
Mes chers compatriotes.
Les peuples qui veulent rester libres et indépendan ts ont pour devoir de placer sous les yeux des jeunes générations les exemples et les souvenirs qui fortifient les âmes, qui forment les caractères, qui trempent de bonne heure les courages et qui, par conséquent, constituent ce qu'il y a de plus élevé dans l'éducation nationale. Tous les peuples qui ont compté dans l'histoire, tous ceux qui ont pris leur vraie place et qui surtout Tout gardée, ont eu par-dessus tout le culte du sacrifice et de Tabnégation militaires. [Applaudissements,) Mais aujourd'hui plus que jamais. Messieurs, nous pouvons nous applaudir, sans courir le risque de tomber dans l'excès de l'esprit militaire, d'assister à de pareilles cérémonies, car désormais dans notre pays l'armée est identifiée avec la nation. [Applaudissements unanimes.) 11 n'y en a pas de preuve plus éclatante que celle qui nous est donnée à cette heure même où vous voyez l'ancienne armée, si valeureuse et qui a laissé tant de traces admirables dans le développement de notre grandeur nationale, accou-
rirel prendre pour ainsi dire par la main cette armée encore frêle et jeune, née d'hier, dans un sentiment de réparation et de fierté nationales. {Applaudissements enthotAsiastes,)
Oui, Messieurs, une grande nation doit honorer ses morts, et je dirai volontiers que ceux qu'il faut honorer surtout, ce sont ceux qui sont morts dans le désastre, ceux qui sont morts dans la défaite, ceux qui sont morts sans espoir, mais ayant fait d'autant plus leur devoir jusqu'au bout, parce qu'ils le faisaient avec le sentiment qu*il n'y avait plus à donner à la France que leur sang et leur vie. [Émotion profonde. — Longs applaudissemenis,)MdLis s'il y a dix ans que ces événements se sont accomplis, il n'est pas tardif, cet hommage, comme on le disait toutàl'heure; il vient à son heure, comme la justice, et il restera permanent comme le granit dans lequel vous avez taillé la figure de vos héros.
Oh ! rassurez-vous, l'exemple que vous faites sorlir de cette pierre sculptée, pour les générations qui viennent, ce n'est pas un exemple de politique d'agression, d'aventures ni de conquêtes. [Très bien! t7'ès bien! — Applaudissements.) Si ce monument parle aux âmes avec une puissance irrésistible, c'est qu'il dit à vous tous qui m'entendez, comme à ceux qui le verront plus tard, que ceux-là ne sont tombés que parce que notre nation, à une heure lugubre, s'était abandonnée tout entière aux mains d'un seul homme. [Adhésion générale, — Applaudissements prolongés.) Mais je ne veuxpas récriminer, ni surtout introduire dans cette solennité rien qui ressemblerait à une parole de parti ; comment pourrais-je oublier devant ce monument qu'aux jours qu'il rappelle tous les partis se sont trouvés unis et que, quelles que fussent leurs préférences particulières, ils ont marché d'un môme élan et d'un même cœur sous les couleurs nationales ? [Applaudissements répétés. — Vive adhésion.)
Ah! que ne nous a-t-il été donné, au lendemain même de cette terrible leçon de la fortune, de voir poursuivre sur le champ de bataille pacifique de la discussion, dans la recherche des progrès à accomplir, dans réducation, dans la question de la forme politique du gouvernement, que ne nous a-tril été donné de voir se poursuivre le môme concours, la même communauté d'efforts et d'énergie! Ah! que la France serait grande, Messieurs! {Longue adhésion et applaudissements prolongés.) Mais ce qui ne s'est pas fait au lendemain de nos désastres se fait maintenant tous les jours, en dépit des résistances d'états-majors épuisés. La France, la vraie France, celle qui peine et travaille, celle qui veut rester libre et indépendante, demeure toujours semblable à elle-même, toujours fidèle à la résolution qu'elle a prise de fonder la République. Encore un coup de collier du suff'rage universel, et nous tiendrons cette communauté d'eff'orts et de volontés sous un gouvernement libre et définitif. (Bravos et applaudissements,) Oui, rappelons-nous, souvenons-nous, surtout soyons indulgents les uns pour les autres, parce qu'il est certain que des catastrophes pareilles à celles dont nous avons été les victimes ne fondent pas sur un grand peuple sans qu'il y ait eu de la faute commune. Les uns ont péché par excès de faiblesse, les autres par excès d'arrogance et de despotisme, le plus grand nombre par indifl'érence coupable. Mais tout se paye dans l'histoire, et à l'indifférence c'est le désastre qui répond. (Assentiment unanime et applaudissements.) Aujourd'hui, vous avez deux garanties contre le retour de ces ercès : la première, c'est que désormais l'épée de la France ne peut plus servir, dans les mains d'un aventurier, à un acte d'oppression au dedans ou illégitime au dehors ; elle ne peut être employée qu'à assurer sa sécurité. L'autre garantie, c'est que rien de ce qui touche à la paix ou à la guerre ne peut être désormais décidé que
par la volonté du peuple. {Adhésion générale et applaudissements.) C'est sous révocation de ces deux idées que je veux vous laisser. Il ne convient pas, en une pareille cérémonie, de multiplier les mots et de tirer des prétextes à phrases d'une situation aussi grande dans sa simplicité et aussi douloureuse par les souvenirs qu'elle rappelle.
Mes chers concitoyens, quittons cette patriotique solennité avec la conviction profonde que la France n'a qu'un souci, qu'une volonté : le maintien de sa dignité et d'une paix qui la lui assure. Ne vous laissez pas prendre aux paroles de ceux qui vous diront qu'il y a danger permanent pour la paix dans la constitution d'une forte et puissante armée, dans le développement de nos nouvelles institutions militaires. Non. Les paix durables, celles qui assurent les longs avenirs aux peuples, ce sont celles qui reposent sur l'organisation d'une armée vraiment nationale, avec toutes les forces jeunes, vives et actives du pays. Cette organisation, vous l'avez, et quelque bruit qu'on puisse faire retentir à vos oreilles, soyez-en sûrs, vous êtes les maîtres ; rien ne se décide plus sans la volonté de la nation ; et qui pourrait lutter contre la volonté de la France? {Approbation unanime.)
Ce qire la France réclame, ce que les républicains veulent, c'est l'ordre et la paix dans la liberté et le progrès, pour assurer le développement du génie français. {Applaudissements et acclamations.)
Voilà les pensées que m'inspire cette cérémonie. Je n'ajouterai qu'un mot, sans m'arrêter aux paroles élogieuses qui m'ont été adressées ; je ne suis ici qu'un témoin. Aux jours du péril, comme le plus humble serviteur de la France, j'ai fait mon devoir avec le concours énergique et non contesté de tous les Français dignes de ce nom. Déjà la Défense nationale, si longtemps calomniée, reprend son droit et son rang dans la justice des hommes. Elle les reprendra bien