A SAINT-MANDÉ
On a ya plus haut (page 333) en quels termes M. Gambetta s'était prononcé à Cahors, dans le discours du 28 mai, pour Tajournemeut de la proposition de révision qui avait été présentée à la Chambre par M. Barodet. — Si vous votez la réforme électorale, avait-il dit au Sénat, vous donnerez à rétablissement républicain la force politique qui lui manque et qu'on cherche à tort dans une rénovation constitutionnelle. Votre Yote peut seul arrêter ce mouvement révisionniste qui apparaît dès aujourd'hui, en province, comme beaucoup plus étendu et plus réfléchi que ne le faisait croire, au premier abord, la manœuvre de l'extrême gauche. — La déclaration était formelle. Le vote du scrutin de liste par le Sénat, c'était, par la force même des choses, la rançon de la proposition Barodet.
Les sénateurs qui assistaient au banquet de Cahors le comprirent ainsi et ne cachèrent pas leur vif contentement.Quand ils revinrent à Paris avec M. Gambetta, le surlendemain malin, ils furent stupéfaits : huit jours d'absence avaient suffi pour tout gâter. Le voyage de Cahors avait été habilement transformé par quelques gazetiersen un insolent triomphe. Doués évidemment d'une ouïe particulièrement délicate, les reporters de l'intransigeance et de la réaction avaient entendu des salves d'artillerie et des volées de cloches qui avaient échappé à tous les autres assistants. De même, ils avaient vu des populations immenses, rangées comme des troupeaux dociles, aux deux côtés de la voie ferrée. A Cahors,
3i2 PARIS.
OÙ quelques moralistes, amis de M. Gambetta, avaient constaté à plusieurs repiîses combien est profond le mot de Tapôtre sur ceux qui ne sont pas prophètes en leur pays, les reporters n'avaient toujours aperçu qu'une suite ininterrompue de déoionstrations césariennes. Quant au nouveau panégyrique de M. Grévy, aux avis si sages que M. Gambetta avait donnés tant au Sénat qu'au parti républicain dans son ensemble, point n'en était question. M. Gambetta, se croyant déjà maître de la France, s'était fait proclamer impei'ator par le préfet du Lot.
Tout grossier que fût le procédé, le succès en fut étonnant et dépassa toutes les espérances. Depuis quelque temps, les inventions saugrenues de la basse presse sur les forfaits du pouvoir occulte avaient été acceptées comme parole d^Évangile par un nombre considérable de badauds. L'envie des uns et la jalousie des autres avaient rencontré de l'écho. On commençait à s'ennuyer, sur les boulevards et dans quelques cabarets, d'entendre toujours proclamer Aristide le juste. L'ostracisme est au fond de toutes les démocraties... Et la légende de Cahors fit, en quelques jours, un chemin prodigieux. Beaucoup de braves gens s'alarmèrent et se fâchèrent réellement. Le vent se mit à tourner. Il y eut, dans une fraction de l'opinion^ un remous très sensible. Les partisans du petit scrutin s'en aperçurent du haut de leurs clochers et, tout de suite, complices ou dupes de la nouvelle machination, ils repartirent en guerre. La Paix, le Télégraphe et la France relevèrent leur drapeau pendant que la presse intransigeante aboyait de plus belle. M. Wilson ne quitta plus le Petit Luxembourg. M. Jules Simon négocia avec M. le duc de Broglie. Le général Paul Grévy causa beaucoup. On ne vit jamais tant de sénateurs à l'Elysée. L'intrigue fut montée avec une habileté vraiment remarquable , et elle réussit à merveille. La commission nommée par la haute Assemblée pour examiner la proposition de M. Bardoux sur le rétablissement du scrutin de liste se prononça contre à l'unanimité moins une voix, celle de M. Millaud. Le président du conseil oublia qu'il était du devoir du cabinet de se considérer, après la décision de la Chambre des députés, comme le représentant autorisé de la majorité du i9 mai. MM. Gherpin et Oudet alléguèrent hautement« dans la première séance de la commission, la nou-
yelle opinion du président de la République contre le scru> tin de liste. La cause de la réforme électorale fut perdue ^
Le 1 9 juin, sur le rapport de M. Waddington et malgré deux remarquables discours de MM. Millaud et Dauphin, le Sénat refusa par 148 voix contre 114, au scrutin secret, dépassera la discussion des articles de la proposition Bardoux.
C'était la révision de la Constitution qui remportait. Le 31 mai, la prise en considération de la proposition Barodet avait été rejetée à la Chambre des députés par 245 voix contre 181. Dès le 10 juin la majorité de la presse républicaine, tant à Paris qu'en province, était gagnée à la cause de la révision. Ce fut bientôt, malgré les efforts des minis-
1. « C'est une vérité vieille comme le sens commun qu*un parti fait de la mauvaise politique quand les mesures qu'il préconise et les votes gu'il émet ont pour résultat de réjouir ses pires ennemis. Cette pierre de touche est sûre. Lorsque vos adversaires sont en liesse, u est évident que vous venez de commettre quelque sottise et de porter préjudice à votre pi*opre cause.
« C'est de ce critérium, infaillible autant que simple, que le Sénat vient de provoquer une application qui ne servira pas sa popularité. Son vote, désormais fameux, du 9 juin a mis en joie tous les adversaires, réactionnaires et intransigeants, de la République, et cette joie a suft) pour former le jugement de tout homme de Don sens et de bonne foi. Un de nos amis assistait à cette séance en compagnie d'un Anglais qui ne comprenait pas grand'chose au fond même du débat. Lorsque le président du Sénat eut proclamé les chiffres du scrutin secret et qu'on vit aussitôt s'illuminer les figures du duc de Broglie et de M. Jules Simon : « Ah I fit cet Anglais qui était un homme pratique, ah ! je comprends maintenant la question. Les républicains viennent d'être battus. »
« Depuis huit jours, on a pu constater sans peine que le pays en a juffé comme cet Anglais. La réforme électorale, toute capitale qu'elle fût, ne l'avait point passionné, et, comme la proposition de M. Bardoux avait scindé les réactionnaires de la Chambre des députés en deux fractions absolument égales, beaucoup de républicains réservaient encore leur opinion. Aujourd'hui toute hésitation a disparu. Le rejet de la loi ayant transporté d'aise tous les ennemis de la république, on en a déduit lo^quement oue la loi était bonne et que les sénateurs qui ont triomphé le 9 juin par le concours des droites n'ont pas fait ce jour-là de la politique républicaine.
« C'est qu'en effet,si de ce premier critérium — le contentement bruyant de nos adversaires — on veut bien descendre à une analyse plus raisonnée de la politique du 9 juin, on ne rencontre partout, avec les preuves d une imprévoyance sans nom, que les mobiles et les arguments les moins dignes d'un régime républicain. Cette politique n'est pas seulement condamnable parce
térielspurs, un cri général. Le discours de Gabors exprimait la pensée que bien des réformes pouvaient et devaient précéder celle du Sénat. Le vote du Sénat intervertit les facteui*s du programme. Le premier résultat de T intrigue ourdie par rÉlysée avec les droites du Sénat et le centre gauche dissident fut ainsi le triompbe, bientôt irrésistible, de la motion de i'extrôme gauche. Les uns après les autres, M. Henri Brisson, M. Gambelta, M. Jules Ferry, M. Léon Renault, M. de Freycinet, M. Léon Say, M. Teisserenc de Bort se déclarèrent en faveur de ia révision. La politique de Gabors
qu'elle s'est traduite par le rejet d^une mesure que notre parti avait toujours défendue et dont l'adoption aurait doublé aux prochaines élections les forces de la Itépublique; elle l'est encore par les circonstances où elle s'est produite, par les tristes motifs qu'on a fait valoir et par les très mesquines passions qui étaient en jeu. Elle l'est surtout par la crise qui en est la conséquence inévitable et contre laquelle on avait été mis en garde par tous ceux dont la judiciaire n'était pas entièrement faussée, voire par quelques réactionnaires qui avaient tenu à s'affirmer, dans leur souci de la paix publique, comme les ennemis de la politique de casse-cou et de la politique de conflit.
u Laissons de côté la théorie même du scrutin de liste. On s'est expliqué ailleurs sur ce point, et, du reste, dans ce qu'elle peut avoir de bon ou de mauvais, cette réforme a été le moindre des soucis de la coalition du 9 juin. En effet, si le Sénat était appelé à statuer sur une grande question de principe, c'est contre un' homme qu'il a voté, et c'est le caractère de ce vote, tout autant que ce vote lui-même, qui nous afflige pour ceux qui l'ont émis. Certes, on n'avait jamais soupçonné le Sénat actuel d'être fortement pénétré du vivace esprit démocratique qui anime aujourd'hui le pays et qui le préservera dans l'avenir, comme il l'a préservé dans un récent passé, contre toute tentative lie dictature ou de pouvoir personnel. Mais on n'imaginait pas que cet esprit pût être aussi totalement étranger à 148 de ses membres. L homme d'Etat qu'on a visé au palais du Luxembourg occuperait-il devant la nation une place cent fois plus importante, qu'on diminuait le débat en transformant à propos de lui une question de principe en une question de personne, et qu'on manquait ainsi, et très gravement encore, à toute dignité républicaine. Le Sénat aurait adopté la réforme électorale au lieu de la repousser, que nous n'aurions pas moins protesté, — nous l'avions fait à l'avance, — contre le caractère qui a été infligé au vote du 9 juin par une centaine de monarchistes fidèles à leur tradition et par une quarantaine de républicains infidèles à la leur.
« Aussi bien, ce n'est pas nos amis qui ont été les premiers à constater cette transformation. Lisez tous les journaux intransigeants et réactionnaires du 10 juin. Tous tant qu'ils sont, ils ne
ayant été yaincûe par la coalition sénatoriale, le programme de Tours devint une inéluctable nécessité. Celait M. Grévy qui Tavait voulu ainsi.
Le 49 juin, M. Ganibetta prononça, à Saint-Mandé, au banquet corporatif des tabletiers en peigne le discours suivant :
Mesdames et Messieurs,
Je D*ai nullement Tintention de faire un discours. Je me bornerai, cette année, comme Tannée dernière, à porter un toast au développement, aux progrès de votre chambre corporative. Si j'ai accepté Tinvitation si cordiale qui m*a été adressée, c*est que j'attache, vous le savez depuis longtemps, un intérêt tout particulier à ces réunions démocratiques entre personnes qui sont courbées sous le même labeur,
saluent dans le vote de la veille qu'un vote de haine, de crainte ou de méfiance contre un homme. Des vertus du scrutin d'arrondissement et des vices du scrutin de liste, point n'est question dans ces feuilles. Pas un qui se félicite de voir triompher les arguments plus ou moins spécieux que M. Boysset, dans son rap-
{)ort, et M. Roger, dans son discours, avaient développés devant a Chambre des députés. C'est bien de cela, en vérité, qu'il s'agit! Si Ton triomphe et si l'on est joyeux, c'est qu'on a voté sur M. Gambetta, qu'on a voté contre M. GambettA, qu'on a rejeté un pi*ojet dont M. Gambetta s'était constitué le défenseur... On ne l'a même rejeté que pour cela. Un membre du centre gauche dissident qui s'était prononcé pour le scrutin de liste en 1875, disait, pendaut la séance, dans la galerie des Bustes : u Si AI. Gambetta était mort ce matin, j'aurais voté le projet Bardoux. » On n'avoue pas avec plus de cynisme au'on vient dabaisser au misérable niveau d'une intrigue de couloir la question politique la plus haute. Il y a trois mois, quand le Figaro avait déclaré qu'il lui suftisait de savoir que le président de la Chambre était partisan du scrutin de liste pour se prononcer contre la réforme électorale, tous les hommes sérieux avaient haussé les opiiules. Ces hommes sérieux n'étaient pas des hommes perspicaces. C'est la politique du Figciri) qui est devenue la politique du Sénat, et c'est ce journal qui est le véritable vainqueur du 9jum. Aux beaux jours du second ordre moral il avait eié le moniteur oiticiel de M. de Fourtou. Nous ne disons pas oue c'est le Figaro qui a déchu. » (Le Sénat et le scrutin de liste, ûans la Revue politique et littéraire du 18 juin.)