RÉCNION ÉLECTORALE DU XX* ARRONDISSEMENT
(Compte rendu stënographique in extenso.)
« I^ séance est ouverte à huit heures et demie.
« L'entrée de M. Gambetta est saluée par les cris de : Vive la République ! Vive Gambetta I En même temps des sifQets se font entendre dans une partie de rassemblée.
a II est procédé à la constitution du bureau :
c< Sont élus :
« MM. le docteur Métivier, président ; Garnier, premier assesseur ; Rabagny, deuxième assesseur ; Bureau, secrétaire.
i< Plusieurs membres réclament la nomination de M. Réties comme assesseur.
« xM. Métivier, président. — La parole est donnée au citoyen Gambetta pour développer son programme.
M. Gambetta. — Citoyens... {Réclamations et bruit.
— Interruptions diverses.)
Plusieurs membres. — Rélies ! Réties ! {Nouveau bfuit.)
M. Gambetta. — Citoyens, il est impossible... {Nouvelles interruptions et bruit.)
Citoyens, est-ce que vous êtes le peuple de Paris? Comment! dans Belleville, dans Paris^ la démocratie républicaine est réunie, et voilà le spectacle qu'elle donne! £t vous vous prétendez dignes de la liberté!
Je vous rappelle au respect de vos concitoyens ; je vous rappelle au respect de vous-mêmes I {Très bien! très bien! — Applaudissements et acclamations prolongées.)
Comment! vous êtes ici dix mille citoyens, et vous seriez dix mille condamnés à Timpuissance par une poignée d^énergumènes? Croyez-vous que ce soit ainsi qu'on fonde les mœurs d'une démocratie véritablement maîtresse d'elle-même? (Nouveaux applaudissements. — (In coup de sifflet se fait entendre.)
Citoyens, celui qui siffle est un lâche. — {Oui! oui!
— Vive adhésion. — Mouvement.) Voix nombreuses. — Parlez ! parlez !
M. Gambetta. — Je ne demande qu'à parler ; je ne demande qu'à vous dire la vérité. {Tumulte.)
Silence aux braillards! silence aux gueulards! silence à ceux qui n'ont ni pudeur ni conscience! {Oui! oui! Bravos et acclamations. — Cris répétés de : Vive Gambetta f)
Comment! je viens ici!... Comment! vous seriez impuissants à rétablir Tordre et à assurer la liberté de la tribune? Et vous voulez que demain, quand Paris lira le compte rendu de cette réunion, que la France vous jugera, vous voulez qu'on dise que vous n'avez pas les mœurs de la liberté, que vous n'avez que celles
430 CHARONNB. .
de la servitude par la violence I {Nùtnbreux applaudissemenU.)
Vous savez bien que si vous m'écoutiez, je suis homme à soutenir la contradiction. (Bt^uyantes dénégations dans une partie de la salle,)
Ah ! il est plus facile de crier : Non I sans savoir ce qu'on dit, parce qu'on a peut-être été payé pour dire : Non! {C'est cela! Très bien/ très bien! et applaudissements. — Tumulte continu,)
Mais, entendez-le bien, il ne dépendra pas d'une minorité de braillards d'étouffer la vérité ; il ne dépendra pas des énergumènes qui les ont poussés ici que la vérité et la justice aient leur jour et leur triomphe, surtout ici, dans ce vingtième arrondissement que vous pouvez bien troubler, mais que vous serez impuissants à déshonorer et à pervertir. {Applaudissements et vive adhésion,)
Quant à moi, il y a longtemps, vous le savez, que je vous connais, il y a longtemps que je vous démasque et que je vous juge ; et ce n'est pas un tumulte encore plus ridicule qu'il n'est odieux qui pourra jamais arrêter ni ma parole ni ma pensée. {Applaudissements et acclamations. — Nouvelles interruptions et bruit.)
Vous ne voulez pas me laisser parler?... Eh bien, j'ai dit assez de choses dans ma vie; mes sentiments et ma politique sont assez connus pour qu'il soit nécessaire de les développer une fois de plus.
Mais écoutez bien ces mots par lesquels je me résume : Vous qui criez, vous qui hurlez, jamais je ne vous confondrai avec le peuple, avec le vrai peuple. Vous accusez Thomme qui est ici d'être un dictateur; savez-vous ce que vous êtes? {Mouvement, Cris redoublés,) Le savez-vous?... Vous êtes des esclaves ivres et par conséquent irresponsables. {Salves d'applaudissements.)
Je n'ai qu'un mot, un seul à mot ajouter, c'est celuici : Le 21 août, le scrutin des vrais et loyaux citoyens
me vengera de cette infamie... (Nouvelles salves d'applaudissemenfs. — Interruptions et *rwiV.) Quant à vous, le lendemain du scrutin, vous reviendrez, poignée de braillards,à vos vieilles habitudes. Mais, sachez-le bien^ je saurai vous trouver jusqu'au fond de vos repaires... (Applaudissements répétés. Le tumulte continue,)
Je n'en ajouterai pas davantage. Je suis ici, et je tiens à y être parce que je suis le mandataire fidèle, constant, permanent, des républicains du vingtième arrondissement; quant aux autres, je les méprise et je les condamne comme les condamnera le verdict populaire. (Longues acclamations, — Applaudissements et bravos, — Cris répétés de : Vive la Hépubliquel Vive Gambettaf)
« M. Métivier, président. La séance est levée.
u 11 est neuf heures moins cinq minutes. »
La Bépuhlique française ajoute à ce compte-rendu les renseignements complémentaires suivants :
« Huit à dix mille personnes emplissaient le vaste enclos de la rue Saint-Biaise, enclos couvert en petite partie seulement par un toit sous lequel est élevée Testrade. Ce hangar, clos d*un c6lé par des toiles, est éclairé par des globes électriques qui laissent dans Fombre presque toute la partie non couverte ; cette circonstance est excellente pour les fauteurs de tapage, détestable pour l'orateur qui parlera littéralement en plein air et dont la voix ne pourra dominer le tumulte.
« La foule, qui se presse à étouffer sous le hangar et en dehors, malgré la pluie, est assez calme jusqu'au moment où Ton procède à la constitution du bureau. Mais alors le bruit commence, pour ne plus s'arrêter. Les obstructionnistes intransigeants auxquels se mêlent un certain nombre de bonapartistes bien connus dans l'arrondissement, ont mieux pris leurs mesures que les organisateurs de la réunion. Ils se sont répandus par petits groupes dans l'assistance ; un certain nombre d'entre eux, forçant les portes de derrière après rentrée de M. Gambetta, ont envahi le fond de l'estrade au nombre de trois cents environ ; ils parviennent à réduire à l'impuissance huit ou dix mille citoyens paisibles.
432 CUAKONNK.
Il faut rendre cette justice aux meneurs « qulls avaient bien choisi leur personnel. Jamais on n entendit un tapage plus persistant ; et si, comme le disaient tout haut beaucoup de braves gens, les braillards étaient payés, ils ont honnêtement gagné leur argent.
« L'immense majorité s est retirée, emportant de cette triste séance une impression qui ne répond certainement pas à ce qu*espéraient les intransigeants et qui peut se résumer dans ce mot, entendu à la sortie : « Il faut qu'ils aient bien peur de Gambetta pour Tempêcher de parler ! »
Le Temps du lendemain (17 août) donne dans les termes suivants un récit très exact de la fm de la réunion de Charonne :
« M. Métivier ayant déclaré la séance levée, M. Gambetta prend son chapeau, salue et disparaît. Son départ a causé une immense déception. Songez que, pour les gens de bonne foi qui étaient venus là de tous les coins de Belleville, à travers la boue et le mauvais temps, entendre le célèbre orateur était une fête dont une misérable cabale les privait. U y en avait qui, depuis trois heures, se tenaient dans la cour sous la pluie qui n'a cessé de tomber, sans parapluie, car on les avait fait fermer pour découvrir l'estrade. Leur irritation contre les tapageurs s'est manifestée en une ou deux occasions d'une façon un peu vive, et il y a eu quelques coups de poing distribués. Pendant près de dix minutes, la foule est restée serrée autour de l'estrade, visiblement stupéfaite de l'issue de la scène à laquelle elle venait d assister et quelque peu honteuse de n'avoir pu l'empêcher. On semblait ne pouvoir croire que cela fût terminé ainsi. Personne ne sortait.
« Le citoyen Réties a alors pris possession d'une tribune que personne ne lui disputaitplus.il a essayé de parler,mais chaque fois des buées, des siftlets et des cris de ; Vive Gambetta! lui ont couvert la voix. A la fin il est parvenu à crier :
— Citoyens, voilà une belle journée pour la République.
« Ce qui, malgré la tristesse que la soirée causait à la plupart des assistants, n'a pas laissé que de provoquer des éclats de rire.
(c Voyant que la foule ne se dispersait pas, le propriétaire de l'enclos a fait éteindre les lampes électriques cl le public
s'est enfin dispersé. A.o dehors des groupes échangeaient à haute voix leurs impressions en se retirant. Les uns, tout à leur émotion, sUndignaient de ce qu'on ait pu refuser la parole au plus grand orateur de notre temps ; les autres, s'occupant do jugement des électeurâ, disaient : Les intransigeants Tiennent de faire une bêtise. L'avis général était que rintransigeance venait de donner de sa façon d'entendre la liberté une idée qui ne la recommandait guère.
« Deux arrestations ont été opérées dans cette soirée. Un porteur d'affiches du comité révolution nnaire ayant voulu rompre la ligne d'agents qui barrait la rue Saint-Biaise, a été arrêté pour avoir insulté les agents. Un de ses camarades, qui était allé le récl€uner au poste, s'est mis à injurier l'officier de paix et a été également consigné. »
c< Le comité républicain radical de Belleville adressa aussitôt aux électeurs la protestation suivante :
« Citoyens,
« Les comités républicains radicaux du vingtième arrondissement s'associent énergiquement à la protestation de leur candidat. 11 ne dépend pas d'une poignée de drôles, venus on ne sait d'où, de déshonorer le suffrage universel, d'attenter aux droits des citoyens, de remplacer la discussion par des tumultes de sauvages. Il nous reste la liberté du vote, et il ne se trouvera pas dans le vingtième un républicain digne de ce nom qui ne voudra venger, au 21 août, par son suffrage porté sur le citoyen Gambetta, le droit de réunion violé et la liberté de la parole opprimée. •
« Concitoyens,
« Notre vingtième arrondissement n'a pas figuré jusqu'ici à l'avant-garde de la démocratie pour subir sans protestation les lâches attentats d'une tourbe sans honneur et sans patrie.
u Vive la France !
« Vive la République I
« La commission executive :
« Bureau, Bouvet, Galland, Lebègue, Mugnier, JoLY, NouRRT, Lbcbsne, Pohhier, Désenfant, Leclbr (Edme), H. Palut. »