‹ DiscoursChapitre 26 sur 36 · K0TE · texte numérisé non relu

K0TE

prétend gue'rîr ; ou plutôt il est luî-méme le pîrc de tous les maux; dans quelque état/giand ou petit, que ce puisse élre,et qui, pour nourrir des foules de valets et de misérables qu'il a faits, accable et ruine le laboureur et le citoyen; semblable à ces vents brûlans du midi, qui, couvrant ri^erbe et la verdure d'insectes dévorans', ôlent la subsistance aux animaux utiles, et portent la disette et la mort dans tous les lieux où ils se fout sentir.

De la société et du luxe qu'elle engendre naissent les arts libéraux et mécaniques, le commerce, les lettres, et toutes ces inutilités qui font fleurir l'industrie, eniichissent et perdent les états, La raison de ce dépérissement est trèssimple. Il est aisé de voir que, par sa nature, l'agriculture doit être le moins lucratif de tous les arts, parce que son produit étant de l'usage le plus indispensable pour tou^ les hommes , le prix en doit être proportionné aux facultés des plus pauvres. Du même principe on peut tirer cette règle , qu'en général les arts sont lucratifs en raison inverso de leur utiHté, et que les pîus nécessaires doivent enfin devenir les plus négligés. Par où l'on voit ce qu'il faut penser des vrais avantages de l'industrie , et de l'effet réel qui résulte de ses progrés.

Telles sont les causes sensibles de toutes les misères oà l'opulence prédpite enfin les nations les plus admirées. A mesure que l'industrie et les arts s'étendent et fleurissent, le cultivateur méprisé, chargé d'impôts nécessaires à l'entretien du luxe , et condamné à passer sa vie entre le travail et la faim, abandonne ses champs pour aller chercher dans les villes le pain qu'il y devrait porter. Plus les capitales frappent d'admiration les yeux stupides du peuple, plus il faudrait gémir de voir les campagnes abandonnées , les terres en friche , et les grands chemins inondés de malheo* reux citoyens devenus mendians ou voleurs, et destinés k finir un jour leur misère sur la roue ou sur un fumier. C'est ainsi que l'état , s'enrichissant d'un côté, s'affaiblit et se dépeuple de l'autre, et que les plus puissantes monarchies, après bien des travaux pour se rendre opulentes et désertes , finissent par devenir la proie des nations pauvres qui succombent à la funeste tentation de les envahir , et qui s'enrichissent cl s'affaiblissent à leur tour , jusqu'à ce qu'elles soient elles-mêmes envahies et détruites par d'autres.

KOTES. 3^5

Qu'on daigne nous expliquer une fois ce qui avait pir produire ces nue'es de barbares qui , durant tant de siècles f ont inonde PEurope , TAsie et PAfrique. Était-ce ^ IHndustrie de leurs arts , à la sagesse de leurs lois , à Texoellence de leur police , qu^iis devaient cette prodigieuse population? Que nos savaus veuillent bien nous dire pourquoi, loin d9 multiplier à ce point, ces hommes féroces et brutaux, sans lumières, san» frein , sans éducation, ne s'entrVgorgeaient pas tous à chaque instant pour se disputer leur pâture ou leur chasse : qu'ils nous expliquent comment ces misérables ont eu seulement la hardiesse de regarder en face de si habiles gens que nous étions , avec une si belle discipline militaire, de si beaux codes et de si sages lois; enfin pour" quoi , depuis que la société s'est perfectionnée dans les pays du nord , et qu'on y a tant pris de peine pour apprendra aux hommes leurs devoirs mutuels et l'art de vivre agréablement et paisiblement ensemble , on n'en voit plus rien sortir de sÂablable k ces multitudes d'hommes qu'il produisait autrefois. Pai bien peur que quelqu'un ne s'avise à la fin de me répondre que toutes ces grandes choses, savoir. les arts, les sciences et les lois, ont été très-sagement in<^ ventées par les hommes comme une peste salutaire pour prévenir l'excessive multiplication de l'espèce , de peur que ée monde , qui nous est destiné , ne devint k la fin trop petit pour ses habitans.

Quoi donc! faut-il détruire les sociétés, anéantir le tien et le mien, et retourner vivre dans les forêts avec les ours? conséquence à la manière de mes adversaires , que j'aime autant prévenir que de leur laisser la honte de la tirer. O * TOUS k qui la voix céleste ne s'est point fait entendre , et qdl ne reconnaissez pour votre espèce d'autre destination que d'achever en paix cette courte vie ; vous qui pouvez laisser àu milieu des villes vos funestes acquisitions , vos esprits inquiets , vos cœurs corrompus et vos désirs efirénés ; reprenez , puisqu'il dépend de vous , votre antique et première innocence ; allez dans les bois perdre la vue et la mémoire des crimes de vos contemporains, et ne craignez point d'avilir votre espèce en renonçant k ses lumières pour renoncer k ses vices. Quant aux hommes semblables k moi , dont les passions ont détruit pour toujours l'originelle simplicité , qui ne peuvent plus se nourrir d'herbes et de glands.

ajG VOTES.

ni se passer de lois et de chefs ; ceux qui furent honorés dans leur premier 'père de leçons surnaturelles j ceux qui verront, dans Pîntenlien de donner d^abord aux actions humaines une moraKte' qu'elles n'eussent de long-temps acquise , la raison d'un précepte indifi'ërent par lui-même et inexpliquable d«is tout autre système ; ceux, en un mot , qui sont convaincus que la voix cÛvine appela tout le genre Immaiii aux lumières et au bonheur des célestes intelligences : tous ceux-lk tâcheront, par l'exercice des vertus qu'ils s^obligent à pratiquer en apprenant a les connaître» de mériter le prix étemel qu'ils en doivent attendre ^ ils respecteront les sacrés liens des socie'tés dont ils sont les mrâibres } ils aimeront leurs semblables et les serviront de tout leur pouvoir; ib obéiront scrupuleusement aux lois « et aux hommes qui en sont les auteurs et les ministres j ils Honoreront surtout les bons et sages princes qui sauront prévenir, guérir ou palHer cette foule d'abus et de maux l^onjours prêts à nous accabler; ils animeront le zèle de ces dignes chefs, en leur montrant , sans craïute et sans flatterie, la grandeur de leur t^çhe et la rigueur de leur dçyoir : mais ils n^en mépriseront pas moins une constitution ^oi ne peut se maintenir q[u^k l'aide de tant de gens respectables qu'on désire plus souvent qu^on ne les obtient , et de laquelle, malgré tous leurs soins , naissent toujours plus de calamités réelles <^ue d'avantages apparens.

(lo.) Pag. 190. Parmi les bommes que nous connaissons, ou par nous-mêmes, ou par les. historiens, ou par les voya* geurs , les uns sont noirs , les autres blancs , les autres rouges; les uns portent de longs cheveux, les autres n'ont que de lia laine frisée ; les uns sont presque tous velus , les autres n^ont pas même de barbe. Il y a eu et il y a peut-être encore des nations d'hommes d'une taille gigantesque ; et laissant à part la fable des Pygmées , qui peut bien n'être

2u'une exagération , on sait que les Lapons , et surtout les rroënlandaisi sont fort au-dessous de la taille moyenne de rhomme. On prétend même qu'il y a des peuples entiers qui ont des queues comme les quadrupèdes. Elt sans ajouter une foi aveugle aux relations d'Hérodote et de Ctésias , on en peut du moins tirer cette opinion très-vrais^mbiable , que si l'on avait pu faire de bonnes observations dans ces

H0T£5. a^yj

temps ancieiis où les peupU^ divers snivaieat des maniièf et de yivre plus diSérentes/ entre eU^s qii?ik «e font aujour* d^hui , on y aurait aussi remarj^u^ , dans la figure et Vhabir tude du corps, des variétés beaucoup plus frappaHlefl. Tous ces faits ^ dont il est ais^ de fournie de* preuves incontestables, ne peuvent surprendre que ceux qui s<ffît accoutu^ mes a ne regarder que les ob)^ qui les envûromtent, et qui ignorent les puissant effets de la difwrsitié des climats , de Tak , des alimenfi > de la manière de viarre, des habitudes en général , et surtout la force étonnante des mémet causes, quand elles a^^ssent eontinueUemenft soc de lioogiies' suites de générations. Aujourd'hui que le commerce y le» yoyages et les conquêtes réunissent davantage las peuple» divers, et que leurs manières de viirre se rapprochent sans cesse par U fréquente commnmcatioa , on s^aper^it qu» certaine» différences nationale» ont diminué; et, par exem^ pie , chacun peut rematqnev que les Françai» d^u)ousd'hui ne sont plus ces grands corps blancs et bîdnds décrits par les historiens latins, quoicpe le temp», joint an mélaô^» des Francs et des Normands , blancs et blonds eux-mêmes, eût d& rétablir ce que la fréquentation des Romains avait pu 6ter à Pinfluenee du climat dans la constitution natnrelie et le teint des habitan»* Toutes ces observations surles lariétés que mille cause» peuvent produite et ont pvoduites en effet dans Fespèce humaine , me. £o4it douter si dirers ammanx semblable» aux h<Mames , pris par les tojwgeurs pour de» bètes sans beaucoup d^examen » Oiu k cause de quelques différences qu'ils remarquaient dans la conformation extérieure , ou seulement parce qne ces animaux n» parlaient pas , ne seraient point en effet de véritables homme»^ sauvages > dont la race dispersée anciennement dMsJks bois s^arait eu occasion de développer aucune de ses faculté» ■virtuelles, n^arait acquis aucun degvé de perfection , et sa trouvait encore dans l'état primitif de «ature. Donnons un exemple de ce que je veux dire.

« On trouve, dit le traducteur de V Histoire dès voyag» , « dans le royaume de Congo , quantité de ces grands ani-» «c maux qu'on nomme orangs^utatigs aux Indes orientaJef «, « qui tiennent comme le milieu entre Pespèce humaine ot lés (t babouins. Battel raconte que dans les forêts de Mtsyomba^ a au royaume de Loango, on voit deux sortes de monstres

B^S KOTBS.

« dont les plus grands se noiument pongos et les antres « enjùkos. Les premiers ont làie ressemblance exacte avec « Thomme , msis ils sont beaucoup plus gros et de fort H baate taille. Avec un visage humain , ils ont les yeux fort « enfoncés. Leurs mains, leurs joues, leurs oreilles, sont c sans poil , k l'exception des sourcils qu'ils ont fort longs, c Quoiqu'ils aient le reste du corps assez yehi , le poil n'en « est pas fort épais , et sa couleur est brune. Enfin la seule Cl partie qui les distingue des hommes est la jambe qu^ils u ont sans mollet. Ils marchent droits, en se tenant de la « main le poil du cou ; leur retraite est dans les bois ; ils a dorment sur les arbres, et s'j font une espèce de toit qui a ks met à couvert de la pluie. Leurs alimens 6ont des fruits a ou des noix sauvages. Jamais ils ne mangent de chair. « L'usage des nègres qui traversent les forêts est d'jr aUuo merdes feux pendant la nuit : ils remarquent que le ma- <( tin> à leur départ , les pongos prennent leur place autour « dii feu, et ne se retirent pas qu'il ne soit éteint; car , avec ce beaucoup d'adresse , ils n'ont point assez de sens pour * M l'entretenir en y apportant du bois.

a Ils marchent quelquefois en troupes , et tuent les « nègres qui traversent les forêts. Ils tombeirt même sur « les éléphans qui viennent paître dans les 4ieux qu'ils « habitent , et les incommodent si fort à coups de poing « ou de bÂtons , qu'ils les forcent k prendre la fuite en « poussant des ctis. On ne prend jamais de pongos en vie» « parce qu'ils sont si robustes que dix hommes ne suffi*- «( raient pas pour les arrêter : mais les nègres en prennent Cl quantité de jeunes après avoir tué la mère, au corps de ce laquelle le petit s'attacîhe fortement. Lorsqu^nn de ces « animaux meurt, les autres couvrent son corps d^nn amas « de branches ou de feuillages. Purchass ajoute que , dan « les conversations qu'il avait eues avec Battel , il avait « appris de lui-même qu'un pongo lai enleva utt petit u nègre qui passa un mois entier dans la Société de ces <i animaux; car ils ne font aucun mal aux hommes quHU a surprennent , du moins lorsque ceux-ci ne les regardent « point, comme le petit Nègre l'avait observé. Battel n^a « point décrit la seecmde espèce de monstre.

« Dapper confirme que le rojaume de Congo est plein de 9 CM animaux qui portent aux Indes le nom d'orangs-ûu<*

NOTE g. a;<jl

u tangs , c^est-à-dire, habitans des bois , et que les Africains et nomment quojas-morros. Cette bêle, dit-il , est si sem- « biable à Thorame , qu'il est tombé dans Tesprit à quel- « ques voyageurs qu'elle pouvait être sortie d'une femme « et d'un singe : chimère que les nègres mêmes rejettent. «» Un de ces animaux fut transporté du Congo en Hollande , « et présenté au prince d'Orange, Frédéric Henri.* Il était « de la hauteur d'un enfant de trois ans , et d'un embon- « point médiocre, mais carré et bien proportionné, fort «t agile et fort vif, les jambes charnues et robustes, tout « le devant du corps nu, mais le derrière couvert de poils « noirs. A la première vue , son visage ressemblait à celui « d'un homme, mais il avait le nez plat et recourbé 5 ses tt oreilles étaient aussi celles de l'espèce humaine^ son sein^ « car c'était une femelle^ était potelé, son nombril enfoncé^ * *** épaules fort bien jointes , ses mains divisées en doigts « et en pouces, ses mollets et ses talons gras et charnus. îl « marchait souvent droit sur ses jambes , il était capable de « lever et porter des fardeaux assez lourds. Lorsqu'il voulait « boire , il prenait d^une main le couvercle du pot , et « tenait le fond de l'autre , ensuite il s'essuyait gracieuse- « ment les lèvres. H se couchait pour dormir , la tête, sur « ua couésiu, se couvrant avec tant d'adresse qu'on l'aurait « pris pour un homme au lit. Les nègres font d'étranges •c rééits de cet animal : ils assurent non-seulement qu'il « force les femmes et les filles , mais qu'il ose attaquer des « hommes armés. £n un mot, il y a beaucoup d'apparence « qtfé e^est le satyre des anciens. MëroUa ne parle peut- « être que de ces animaux, lorsqu'il raconte que les nègres « prennent quelquefois dans leurs chasses des hommes et « des femmes sauvages. »

Il est encore parlé de ces espèces d'animaux ànthropolormes'dans le troisième tome de la même Histoire des Vùydgies , sous le i^om de heggos et de mandrills .: mais p6i^ nous' en tenir aux relations précédentes, on tfouve dans la descnptiou de ces prétendus monstres des conformités frappantes avec Pespèce humaine, et àcs dilTérenccs moindres que celles qu'on pourrait assigner d'homme k homme. On ne voit point dans ces passages les raisons sur lesqqelles les auteur^ se fondent pour refuser aux animaux en question le nom d'hommes sauTages : mm il est aisé

de conjecturer que c'est à cause ^e li^iir &tti|^ié,. «ti parce qu'ils ne parlaient pa^; raifonsi faibles, potiff cewKqai savent que » quoique Torgane de la parole toit Dafaonti à l'homme, la parole eUe-méme ne lui est pourtant pas.nfttu^ relie , et qui connaissent jusqu'à q|Uel point sa perfectibilité peut avoir elevë Phomme civil au-dessus de son état origi* uel. Le petit nombre de lignes que coittienaent ces dcs«* criptions nous peut faire juger combien ces amwiau» ont ëtë mal observés et avec qjuels préjuges ils ^nt été vus. Pat exemple, ils sont qualifiés de monstres, et cependant on convient qu'ils engendrent. Dans un endroit, Battsl ditqu* les pongos tuent les nègres qui traversent les forêts ) dans un autre, Purchass ajoute qu'ils ne leur font aucun niai, même quand ils les surprennent , du moins lofsque les nègres ne s'attachent pas à les regarder. Les pongqs s'as«* semblent autour des feux allumés par les nègres quand ceuXrci se retirent , et se retirent à leur tour quand U hm est éteint; voila le fait : toici maintenant le commentaira de l'observateur; car, twec Beaucoup d'a/ùxf^eiit' i^ n'ùtU pas assez de sens pour l'entretenir en y apportwU dU. bais* Je voudrais deviner comment Battel , on Purchfss $cm oBta» pilàteur , a pu savoir que la retraite des pougos ataiA on effet de leur bêtise plutôt que de leur volontés DajM un climat tel que Loango , le feu n'est pas une chose îort né^ cessaire aux animaux; et si les Négires.en «41<>»Mlit » «^est moins contre le froid que pour eSi(Ky^ les. bêtes lénMtas t il est donc très-simp^ qu'après avoir été quelq^Oi tftqipa réjouis par la flamme , ou s'être bien réchauffés, les popgos s^'ennuient de rester toujours à la même plaae^ eta'en aiUtni k leur pâture , qui demande plus de temps que s'ila inanr geaient de la chair^ D^ailleurs on sait que la plqpfiE^ lies animaux, sans en excepter l'homme, sont nataaeUteqaai^ paresseu:^^ et qu'ils se refusent, à toutes sortes dp soi|is q^ lie sbnt pas d'une absolue nécessité. Enfin il parait forl^ étrange que les pongôs, dont on vante l'adresse et la, force ^ lès pongos qui savent enterrer leurs, morts et se faire dca toits de branchage^l , ne sachent pas pous^r des tisons dans, le feu. Je me souviens d'avoir vu un singe faire cette même manœuvre qu'on ne veut pas que les pongos puissent faire* il est vrai que, mes idées n'étant pas alors tournées de c« côté, je fis moi-même la faute que je reproche à nos voya-

HOTES. a8»i

gecffs > et je nëgHgeài d^examiner si i^iatention du singe était en effet d'entretenir le feu , ou simplemient , comme je cro!s> d'imiter Faction d'un homme. Quoi quil en soit , il est bien dëmonUré que le siâge n'est pas une vAriété de Thomme , non-seulement parce (fb^il est priyë de la faculté de parler , mais surtout parce qu'on est sûr que son espèce n'a' pt)int eelle de se perfectionne^, qui' est le caractère spe'cifî que de l'espèce humaine : expériences qui ne paraissent pas avoir été faites sur le pongos et l'orang-outang avec assez de soin pour en pouvoir tirer la même conclusion. Il y aurait pourtant un moyen par lequel, si l'orang-outang ou d'autres étaient de Tespèce humaine, les observateurs les plus grossiers pourraient s'en assurer même avec démonstration : mais outre qu^une seule génération ne suffirait pas pour cette expérience , elle doit passer pour impraticable, parce quïl faudrait que ce qui n'est qu'une supposition fût démontré vrai , avant qite l'épreuve qui .devrait constater le fait pût être tentée innocemment.

Les jugemens précipités, et qui ne sont point le fruit d'une raison éclairée , sont sujets à donner dans l'excès. Nos voyageurs fbnt sans façon des bêtes sous les noms de pongof, dé mandrills y d'orangs-outangs, de ces mêmes êtres dont, sous les noms de satyres , de Jaunes, de s^l^ t/ains, les anciens faisaient des divinités. Peut-être , après des. recherches plus exactes, trouvera-t-on que ce ne sont ni des bêtes ni des dieux, mais des hommes. En attendant, il me paratt qu'il y a bien autant de raison de s'en rapporter là-dessus à Merolla , religieux lettré , témoin oculaire , et qui , avec toute sa naïveté , ne laissait pas d'être hpmme d'esprit, qu'eau marchand Batte! , a Dapper, k Purchass, et aux autres compilateurs.

Quel jugement pense-t-on qu'eussent porté dé pareils observateurs sur l'eiifknt trouvé en 1694, dont fai déjàr parlé ci-devant, qui ne donnait aucune marque de raison', marchait sur ses pieds et sur ses mains , n"'avait aucun langage , et formait des sons qui ne ressemblaient en rien à ceux d'un homme? Il fut long-temps, continue le même philosophe qui me fournit ce fait, avant de pouvoir proférer quelques paroles , encore le fit-il d'une manière barbare. Aussitôt qu'il put parler , on l'interrogea sur son premier état j mais . il ne s'en souvint ik^d plus que nous X2^ nous souvenons de be 8. * 12

38a KOTïis*

qui ' nous est arriVé au berceau.. Si malheureoflement paur lui cet enfant fût tombé dans les mains de nos yoyageucs , on ne peut doigter qu'après avoir remarqué son silence et sa stupixÛte' , ils n'eussent pris le parti de le renvoyer datts les bois ou de Penfermer d^ns. une mëifegerie; après quoi ils en auraient saramment parlé dans de belles relations , comme d'une bête fort curieuse* qui ressemblait asse?^ à l'homme.

Depuis trois ou quatre cents ans que les habitans de l'Europe inondent les autres parties du monde, et publient sans cesse de nouveaux recueils de voyages et de relations ,• je suis, persuadé que Bous ne connaissons d'hommes que les seuls Européens ; encore parait U , aux préjugés ridicules ' qui ne sont pas éteints même parmi les gens de lettres, que chacun ne fait guère , sous le nom pompeux d'étude de l'homme , que celle des hommes de son pays. Les particuliers ont beau aller et venir , il semble que la philosophie ne voyage point : aussi celle de chaque peuple est-elle peu propre pour un autre. La cause de ceci est manifeste , au moins pour les contrées éloignées : il n'y a gtfére que quatre sortes d'hommes qui fassent des voyages de long cours , les marins , les marchands , les soldats > et les missionnaires. Or on ne doit guère s'attendre que les trois premières classes fournissent de bons observateurs j et quant à ceux de la quatrième^ Qccupés de la vocation sublime qui les appelle , quand ils né seraient pas sujets à des préjugés d'état comme tous les autres, on doit croire qu'ils ne se livreraient pas volontiers à des recherehes qui paraissent de pure curiosité^ et qui les détourneraient des travaux plus important aiix^ti^ls ils se destinent. D'ailleurs , pour prêcher utilement l'Evangile, il ne faut que du zèle , et Dieu donne le reste ; mais pour étudier les hommes , il faut des talens que Dieu ne s'engage» à donner à personne ,. et qui ne s<)nt pas toujours le partage des saints. On n'ouvre pas un livre de voyages où Poil. ne trouve des descriptions de caractères et de mœurâ : mais on est tout étonné d'y voir que ces geps qui ont tant décrit de choses n'ont dit que ce que chacun savait déjà , n'ont su apercevoir > à l'autre bout du monde, que ce qu'il n'eût tenu qu'à eux de remarquer sans sortir de leur rue , et que ces traits vrais qui distinguent les nations ^ et qui frappent les yeux faits pour T<>i>^> on* presque toa-

]o\ït$ ^cKappé ans ievxs. De là est Tenu ce bel adage de morale, si rebattu par la tourbe philosopbesque, que les hommes sont partout les mêmes, qu'ayant partout les mêmes passions et les mêmes vices , il est assez inutile de chercher à caractériser les différens peuples; ce qui est à peu prés aussi bien raisonne que si Ton disait qu'on ne salirait distinguer Pierre d'avec Jacques , parce qu'ils ont tous deux un liez, une bouche et des yeux.

Ne verra-t-on jamais renaître ces temps heureux o& les peuples ne se mêlaient point de philosopher , mais où les Platon , les Thaïes et les Py thagore , ëpris d'un aràent désir de savoir , entreprenaient les plus grands voyages uniquement pour s'instruire , et allaient au loin secouer le joug des préjugés nationaux , apprendre à connaître les hommes par leurs conformités et par leurs difierences, et acquérir ces connaissances universelle» qui ne sont point celles d'un siècle ou d'un pays exclusivement , mais qui , étant de tous les temps et de tous les lieux, sont, pour ainsi dire, la science commune des sages ?

On admire la magnificence de quelques curieux qui ont fait ou fait faire à grands frais des voyages en Orient avec des savans et des peintres , pour y dessiner des masures et déchiffrer ou copier des inscriptions; mais j'ai peine à concevoir comment , dans un siècle où l'on se pique de belles connaissances , il ne se trouve pas deux hommes bien unis , riches , l'un en argent , Tautre en génie , tous deux aimant la gloire et aspirant à l'immortalité , dont l'un sacrifie vingt mille écus de son bien , et Pautre dix ans de sa vie , a uu célèbre voyage autour du monde , pour y étudier, non toujours des pierres et des plantes, mais une fois les hommes et les mœurs, et qui, après tant de siècles employés à mesurer et considérer la maison , s'avisent enfin d'en vouloir connaître les habit ans.

Las académiciens qui ont parcouru les parties septcn. trionales de l'Europe , et méridionales de PAmérique , avaien t plus pour objet de les visiter en géomètres qu'en philosophes. Cependant, comme ils étaient à la fois l'un et l'autre > on ne peut pas regcrder comme tout- à-fait inconnues les régions qui ont été vues et décrites par les La Condamine et les Maup«rtuis. Le joaillier Chardin , qui a voyagé comme Platon , nia rien laissé à dire sur la Perse. La Chine paraît

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•avoir été bien observée par les jésuites. Ksmpfer donne une i4ee passable du peu qu'il a vu dans le Japon. Â ces relations près , nous ne connaissons point les peuples des Indes ocientales , frëquente'es uniquement par des Européens plus curieux de remplir leurs bourses que leurs tétcs. L^Afrique entière, et ses nombreux habitans, aussi sin^^uliers par leur caractère que par leur couleur, sont encore à examiner ; toute la terre est couverte de nations dont nous ne connaisspns que les noms : et nous nous melons de juger le genre humain! Supposons unMontesquieu, un Buffon, un Diderot, iinDuclo3, un d'Alembert, un Condillac, ou des hommes de cette trempe , voyageant pour instruire leurs compa^ trio tes , observant et de'crivant , comme ils savent faire , la Turquie , l'Egypte , la Barbarie , Tempire de Maroc , la Guinée , le pays des Cafres , FinteVieur de l'Afrique et ses côtes orientales , les Malabar es , le Kogol , les rives du Qange, les royaumes de Siam, de Pe'gu et d'Ava, la Chine , la Tartarie , et surtout le Japon ; puis dans l'autre hémisphère, le Mexique, le Pérou, le Chili, les Terres Magellaniques, sans oublier les Patagons vrais ou faux, le Tucum,aa, le Paraguai sHl était possible, le Brésil, enfin les Caraïbes, la Floride , et toutes les contrées sauvages } voyage le plus important de tous , et celui qu^il faudrait faire avec le plus dç soin • supposons que ces nouveaux Hercules , de retour de ces courses mémorables , ^sent ensuite à loisir Thistoire naturelle , mprale et politique , de ce quHis auraient vu ; nous verrions nous-mêmes sortir un monde nouveau de dessous leur plume , et nous apprendrions ainsi à connaître le, nôtre : je dis que quand de pareils observateurs affirmeront d^un tel animal que c'est un homme, et d'un autre que c'est une bète , il faudra les en croire ; mais ce serait une grande simplicité ^e s'en rapporter la-dcssus a des voyageurs grossiers ,' awr lesquels on serait quelquefois tenté de faire la même question qu'ils se mêlent de résoadre sur d'autres animaux.

(Nota II , pag. 191 .) Cela me ))arait de la dernière ëvi<^ dence , et je ne. saurais concevoir d'où nos philosophes peuvent faire naître toutes les passions qu'ils prêtent 2^ l'honune natureL Excepte le seul nécessaire physique ^ que ii^ nature même demande^ tous nos autres besoins ne sont

NOTES. a85

Uls que par l^habitude , avant laquelle ils notaient point des besoins , on par nos désirs , et Ton ne de'sire point ce qu^on n^estpas en état de connaître. D'où il suit que Tbomme sauvage ne désirant que les cboses qu'ail connaît , et ne connaissant que celles dont la possession est en son pouvoir, ou facile k acquérir, rien ne doit être si tranquille que son âme, et rien si borné que son esprit.

(Note la, pag. 196.) Je trouve dans le gouvernement civil de Locke une objection qui m« paraît trop spécieuse pour qu'il me soit permis de la dissimuler. « La fin de la société « entre le mUe et la femelle, dit ce philosophe , n'étant pas (t' simplement de procréer, mais de continuer l'espèce , cette « société doit durer , même après la procréation , du moins « aussi iong*temps qu'il est nécessaire pour la nourriture (( et la conservation des procréés , c'est-k-dîre jusqu'à ce «-qu'ils soient capables de pourvoir eux-mêmes à leurs be- (t soins. Cette règle , que la sagesse infinie du Créateur a « établie sur les œuvres de ses mains , nous voyons que les <c créatures inférieures à l'bomme l'observent constamment «et avec exactitude . Dans cefr animaux qui vivent d'herbe, tt la société entre le mâle et la femelle ne dure pas plus tt long-temps que chaque acte de copulation , parce que les « mamelles de la mère étant suffisantes pour nourrir les pe- «r tits jusqu'à ce qu'ils soient capables de paître l'herbe , le « mâle se contente d'engendrer, et il ne se mêle plus après « cela de la femelle ni des petits, à la subsistance desquels « il ne peut rien contribuer. Mais au regard des bêtes de « proie , la société dure plus long-temps, à'cause que la <f mère , ne pouvant pasbien pourvoir à sa subsistance propre a et nourrir en même temps ses petits par sa seule proie , «qui est une voie de se nourrir et plus laborieuse et plus « dangereuse que n'est celle de se nourrir d'herbe, l'assis- « taace du mâle est tout-à-fait nécessaire pour le maintien «de leur commune famille, si l'on peut user de ce terme ; ce laquelle , jusqu'à ce qu'elle pui<ise aller chercher quelque «.proie, ne saurait subsister que par ïes soins du mâle et de M la femelle. On remarque la même chose dans tous les oi- « jseaox , si Ton excepte quelques oiseaux domestiques qui c< se trouvent dans des lieux où la continuelle abondance « de nourriture exempte le mâle du soin de nourrir les pe-

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<c tits \ on voit que pendant que les petits dans leur nid ont « besoin d'alimens , le mâle et la femelle y en portent jus* « qu^k ce que ces petits4à puissent yoler et pourvoir à leur a subsistance.

c( Et en cela , à mon avis, consiste la principale si ce n'^est « la seule raison pourquoi le mâle et la femelle dans le genre (c bumain sont obligés à une sociëtë plus longue que n^en- « tretiennent les autres créatures. Cette raison est que la <f femme est capable de concevoir , et est pour Tordina&re V derechef grosse , et fait un nouvel enfant, long-temps « avant que le précédent soit hors dVtat de se passer du « secours de ses parens, et puisse lui-même pourvoir à ses « besoins. Ainsi un père étant obligé de prendre soin de ce ceux qu'il a engendrés, et de prendre ce soin-lk pendant tt long-temps ; il est aussi dans Tobligation de continuer à « vivre dans la société conjugale avec la même femme de tt qui il les a eus , et de demeurer dans cette société beau- « coup plus long-temps que les auties créatures, dont les n petits pouvant subsister d'eux-mêmes avant .que le temps u d^une nouvelle procréation vienne , le lien du mâle et de « la femelle se rompt de lui-même , et Puu et Tautre se c< trouvent dans une pleine liberté , jusqu'à ce que cette c< saison qui a 4cOutume de solliciter les animaux à se joindre « ensemble , les oblige à se choi^r de nouvelles compagnes. « Et ici l'on ne saurait admirer assez la sagesse du Créateur ^ « qui , ayant donné à l'homme des qualités propres poor « pourvoir à l'avenir aussi-bien qu'au présent, a voulu et a. <« fait en sorte que la société de l'homme durât beaucoup « plus long-temps que celle du mâle et de la femelle parmi « les autres créatures, afin que par là l'industrie de l'homme « et de la femme fût plus excitée , et que leurs ^intérêts « fussent mieux unis , dans la vue de faire des provisions « pour leurs enfans et de leur laisser du bien , rien ne pouce vaut être plus préjudiciable à des enfans qu'une conjoncn tion incertaine et vague , ou une dissolution facile et fré- « quentc de la société conjugale. »

Le même amour de la vérité qui m'a fait exposer sincèrement cette objection m'excite à l'accompagner de quelques remarques , sinon pour la résoudre ; an moins pour l'éclaircir.

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