‹ DiscoursChapitre 4 sur 36 · DI8C · texte numérisé non relu

DI8C

multiplier : que faudra-t-il conclure de ce paradoxe 8Î digne d'être né de nos jours? et ({ue deviendra la vertu, quand il faudra s'enrichir à quelque prit que ce soit? Les anciens politiques parlaient sans cesse de mœurs et de vertu ; les nôtres ne parlent que de commerce et d'argent. L'un vous dira qu'un homme vaut en telle contrée la somme qu'on le vendrait à Alger; un autre, en suivant ce calcul, trouvera des pays où un homme ne vaut rien , et d'autres où il Vaut moins que rien. Ils évaluent les hommes comme des troupeaux de bétail. Selon eux , un honune ne vaut à l'état que la consonatmalion qu'il y fait; ainsi un Sybarite aurait bien valu trente Lacédémoniens* Qu'on devine donc laquelle de ces deux républiques, de Sparte ou de Sybaris, fut subjuguée par ime poignée de paysans, et laquelle fit trembler l'Asie.

La monarchie de Gyrus a été conquise avec trente mille hommes par un prince plus pauvre que le moindre des satrapes de Perse ; et les Scythes , le plus misérable de tous les peuples , ont résisté aux plus puissans monarques de l'univers. Deux fameuses républiques se disputèrent l'empire du monde; l'une était très-riche , l'autre n'avait rien, et ce fut celle-ci qui détruisit l'autre. L'empire romain à son tour, après avoir englouti toutes les richesses de l'univers, fut la proie de gens qui ne savaient pas même ce que c'était que richesse. Les Francs conquirent les Gaules, les Saxons l'Angleterre , sans autres trésors que leur bravoure et leur pauvreté. Une troupe de pauvres montagnards dont toute l'avidité se bornait à quelques peaux de moutons, après avoir dompté la fierté autrichienne, écrasa cette c^ulente et redoutable maison de Bourgogne qui faisait trembler les potentats de l'Europe^

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Enfin toute la puissance et toute la sagesse de riié:^ ritiei de Charles-Quint ^ soutenues de tous les tré* sors des Indes ^ vinrent se briser contre une poignée de pécheurs de harengs. Que nos politiques daignent suspendre leurs calculs pour réfléchir à ces exemples, et qu^ils apprennent une fois qu'on a de tout avec de Targent , hormis des mœurs et des citoyens.

De quoi s'agit-^il donc précisément dans cette question du luxe? De savoir lequel importe le plus aux empires d*être brlllans et momentanés , ou vertueux et durables. Je disbrillans, mais de quel éclat? Le goût du faste ne s'associe guère dans les mêmes âmes avec celui de Thonnéte. Non , il n'est pas possible que des esprits dégi*adés par une mul-« titude de soi::s futiles s'élèvent jamais a rien de grand; et quand ils en auraient la force, le courage leur manquerait.

Tout artiste veut être applaudi. Les éloges de ses contemporains, sont la partie la plus précieuse de sa récompense. Que fera-t-il donc pour les obtenir, s'il a le malheur d'être né chez un peuple et dans des temps où les savans devenus à la mode ont mis une jeunesse frivole en état de donner le ton; où les hommes ont sacrifié leur goût aux tyrans de leur liberté (i) ; où, l'un des sexes n'osant approuver que ce qui est proportionné à la pusillanimité de l'autre , on laisse tomber des chefs-d'œuvre de poésie dramatique, et des prodiges dJharmonie sont

(i) Je suis bien cioi^é de penser que cet ascendant des femmes soit un mal en soi. Cest an présent que leur a fait la nature pour ]c bonheur du genre humain : mieux dirigé, il pourrait produire autant de bien qu'il fait de mal aujourd'hui. Ou ne sent point assez quels ayantages naîtraient dans la société d'une meilleure éducation donnée à cette mmtié du genre humaia qui gouverne Vautre. Les hommes seront

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rebutés? Ce qu'il fera, messieurs? Il rabaissera son génie au niveau de son siècle, et aimera mieux composer dts ouvrages conununs qu'on admire pendant sa vie , que d)es merveilles qu'on n'admirerait que long -temps après sa mort. Dites -nous, célèbre Arouet, combien vous avez sacrifié de beautés mdlcs et fortes à notre fausse délicatesse ! et combien l'esprit de la galanterie, si fertile en petites ch'^sesy vous en a coûté de grandes!

C'est ainsi que la dissolution des mœurs, «uite nécessaire du luxe , entraîne à son tour la corruption du goût. Que si par hasard, entre les hommes extraordîn;.ires par leurs talens, il s'en trouve quelqu'un qui 3tit de la fermeté dans l'dme et qui refuse* de se prêter au génie de son aède et de s'avilir par des productions puériles, malheur à lui ! Ilnaourra dans l'indigence et dans l'oubli. Que n'est-ce ici un pronostic que je fais , et non une expérience que }t rapporte! Carie, Pierre, le moment est venu pic ce pinceau , destiné a augmenter la majesté de uos temples par des images sublimes et saintes, tombera de vos mains, ou sera prostitué à orner de peintures lascives les panneaux d'un vis-à-vis. Et toi, rival des Praxitèles et des Phidias^, toi, dont les anciens auraient employé le ciseau à leur faire des dieux capables d'excuser à nos yeux leur idolâtrie, inimitable Pigal, ta main se résoudra à ravaler le" ventre d'un magot, ou il faudra qu'elle demeure oisive.

toujours ce qu'il plaira aux femmes î si vous voulez donqi qu^iU deviennent grands et vertueux, apprenez aux femmes ce que c'est que grandeur d'*àme et vertu. Les réflexions que ce sujet fournit, et que Platon a faites autrefois , mériteraient fort d'être mieux développées par une plume digue d'c'crir» diaprés un tel maître , et de défendre une si grande cause.

56 Discot&s.

On ne peut réfléchir sur les mœurs , qu*on ne se plaise à se rappeler Timage de la simplicité des premiers temps. C'est un beau rivage ^ paré des seules mains de la nature , vers lequel on tourne incessamment les yeux , et dont on se sent éloigner à regret. Quand les hommes innocens et vertueux aimaient à avoir les dieux pour témoins de leurs actions, ils habitaient ensemble sous, les mêmes cabanes; mais bientôt devenus méchansy ils se lassèrent de ces incommodes spectateurs et les reléguèrent dans des temples magnifiques. Ils les en chassèrent enfin pour s'y établir eux-mêmes ^ ou du moins les temples des dieux ne se diistinguèrent plus des maisons des citoyens. Gè fut alors le «comble de la dépravation ; et les vices ne furent jamais poussés plus loin que quand on les vit , pour ainsi dire , soutenus à l'entrée des palais des grands sur des colonnes de marbres ^ et gravés sur des chapiteaux corinthiens.

Tandi» que les commodiités de la vie se multi-^ plient, que les arts se perfectionnent, et que le luxe s'étend , le vrai courage s'énerve , les vertus militaires s'évanouissent; et c'est encore l'ouvrage des sciences et.de tous ces arts qui s'exercent dans l'ombre du cabinet. Quand les Goths ravagèrent la Grèce, toutes les bibliothèques ne furent sauvées du feu que par cette opinion semée par l'un d'entre eux, qu'il fallait laisser aux ennemis des' meubles si propres à les détourner de l'exercice militaire et à les amuser à des occupations oisives et sédentaires. Charles VIII se vit maître de la Toscane et du royaume de Naples sans avoir presque tiré l'épée; et toute sa cour attribua cette facilité inespérée à' ce que les princes et la noblesse d'Italie s'amusaient plus à se rendre ingénieux et savans, qu'ils ne s'exér-

BISC0UA9. 5y

çaieut à devenir vigoureux et guerriers. En effet ^ dit rhomme de sens qui rap|K)rte ces deux traits, tous les exemples nous apprennent qu^en cette martiale police , et en toutes celles qui lui sont sentblables , Tétude des sciences est bien plus propre à amollir et effîéminer les courages, qu'à les affermir et les animer.

Les Romains ont avoué que la vertu militaire s^était éteinte parmi eux à mesure qu'ils avaient commencé à se connaître en tableaux, en gravures, ^en vases d'orfèvrerie , et à cultiver les beaux-arts ; et conune, si cette contrée fameuse était destinée à servir sans ce.sse d'exemple aux autres peuples, l'élévation des Médicis et le rétablissement des lettres ont fait tomber derechef, et peut-être pour toujours, cette réputation guerrière que l'Italie semblait avoir, recouvrée il y a quelques siècles.

Les anciennes républiques delà Grèce, avec cette, sagesse qui brillait dans la plupart de leurs institutions, avaient interdit à leurs citoyens tous ces mé-tiers tranquilles et sédentaires qui, en affaissant et corrompant le corps, énervent sitôt la vigueur de l'âme. De quel œil, en effet, pense-t-on que puissent, envisager la faim, la soif, les fatigues, les dangers et la mort, des hommes que le moindre besoin acr cable, et que la moindre peine rebute? Avec quel courage les soldats supporteront -ils des travaux excessifs dont ils n'ont aucune habitude ? Avec quelle ardeur feront-ils des marches forcées sous, des ofiiciers qui n'ont pas même la force de voyager, à cheval? Qu'on ne m'objecte point la valeur renommée de tous ces modernes guerriers si savam-* ment disciplinés. Ou me vante bien leur bravoure en un jour de bataille ; mais on ne me dit point comment ils supportent l'excès du travail , comment

38 BisGoms.

ils résistent à la rigueur des saisons et aux intempéries de l'air. Il ne faut qu*un peu de soleil ou de neige « il ne faut que la privation de quelques superfluités , pour fondre et détruire en peu de jours la meilleure de nos armées. Guerriers intrépides , souffrez une fois la vérité qu'il vous est si rare d'entendre. Vous êtes braves, je le sais; vous eussiez triomphé avec Annibal à Cannes et à Trasymène; €ésar avec vous eût passé le Rubicon et asservi son pays : mais ce n'est point avec vous que le premier eût traversé les Alpes, et que Tautre eût vaincu vos aïeux.

Les combats ne font pas toujours le succès de la guerre > et il est pour les généraux un art supérieur à celui de gagner des batailles. Tel court au feu avec intrépidité , qui ne laisse pas d'être un trèsmauvais officier : dans le soldat même, un peu plus de force et de vigueur serait peut-être plu» nécessaire que tant de bravoure qui ne le garantit pas de la iport. £t qu'importe à l'état que ses troupes périssent par la fièvre et le froid , ou par le fer de l'ennemi I

Si la culture des^ sciences est nuisible aux qualités . guerrières, elle l'est encore plus aux qualités morales. C'est dès nos premières années qu'une éducation insensée orne notre esprit et corrompt notre jugement. Je vois de toutes parts des établissemens immenses, où l'on élève à grands frais la jeunesse pour lui apprendre toutes choses , excepté ses de* voirs. Vos enfans ignoreront leur propre langue , mais ils en parleront d'autres qui ne sont en usage nulle part ; ils sauront composer des vers qu'à peine ils pourront comprendre ; sans savoir démêler l'erreur de la vérité , ils posséderont l'art de les rendre méconnaissables aux autres par des argumens spé-

eieut : mate ces mots de magnaDîmité 9 d'équité , de tempérance 9 d'humanité 9 de courage , ils ne sauront ce que c'est ; ce doux nom de patrie ne frap* pera jamais leur oreille ; et s'ils entendent parler de Dieu 9 ce sera moins pour le craindre que pour en avoir peur (1). J'aimerais autant, disait un sage, que mon -écolier eût passé le temps dans un jeu de paume, au moins le corps en serait plus dispos. Je sais qu'il faut occuper les enfans, et que l'oisiveté est pour eux le danger le plus à craindre. Que fautil donc qu'ils apprennent? Voilà certes une belle question ! Qu'ils apprennent ce qu'ils doivent faire étant hommes (2) ; et non ce qu'ils doivent oublier. Nos jardins sont ornés de statues et nos galeries > Il ■ I' I ■ Il

(i) Peus^. philosopha

(3) Telle était rëdûcation des Spartiates , au rapport da plus grand de leurs rois. C'est, dit Montaigne, chose digne de très-grande considération , qu^en cette excellente police de Lycurgus , et k la Tërité monstruense par sa perfection , si soigneuse pourtant de la nourriture des enfans, comme de sa principale charge, et au gite même des muses, il s'y fasse si peu mention de la doctrine : comme si cette généreuse jeunesse dédaignant tout autre joug , on ait dû lui fournir, au lieu de nos maîtres de sciences , seulement des maîtres de vaillance , prudence et justice.

Voyons maintenant comment le même auteur parle des anciens Perses. Platon, dit«il, raconte que le fils aîné de lenr Succession royale était ainsi nourri. Après sa naissance , on le donnait non k des femmes y mais k des eunuques de la première autorité près du roi, k cause de leur vertu. Ceux-ci prenaient charge de leur rendre le corps beau et sain , et ^- après sept ans , le duisaient k monter k cheval et aller k la chasse. Quand il était arrivé au quator7.ième , ils le déposaient entre les mains de quatre : le plus sage, le plus juste , le plus tempérant , le plus vaillant de la nation. Le premier Ui apprenait la religion j le second , k être toùjourt véritable ^ le tiers, à vaincre ses cupidités; le quart.

4o lUISCOUâS.

de' tableaux. Que penseriez-vous que représentent ces chèfs-d'œuvreç de Part exposés à radmiration publique ? les défenseurs de la pajtrle ? ou ces honune^ plus grands encore qui Font enrichie par leurs ver^ tus ? Non. Ce sont des images de tous les égaremens du cœur et de la raison ^ tirées soigneusement dç Tancienne mythologie, et présentées de bonne heure à la curiosité de nos enfans; sans doute aûn qu'ils aient sous leurs yeux des modèles de mauvaises actions 9 avant même que de savoir lire.

D'où naissent tous ces abus, si ce n'est de Tinégalité funeste introduite entre les hoomies par la distinction des talens et par Tavilissement des vertus P Voilà l'effet le plus évident de toutes nos études, et ià plus dangereuse de toutes leurs conséquences. On ne demande plus d'un homme s'il a de la probité, mais s'il a des talens; ni d'un livre s'il est utile, mais s'il est bien écrit. Les réconlpenses sont prodiguées au bel esprit , et la vertu reste sans hon-

k ne rien craindre ; tous, ajouterai-je , à le rendre bon , aucun à le rendre savant.

Astyage , en Xénophon , demande à Cyrus compte de sa dernière leçon : C^est , dit-il ,- qu''en notre e'qole un grand garçon ayant un petit saye le donna à Tun de ses compagnons de plus petite taille , et lui ôta son saye qui était plus grand. Notre précepteur m^ayant fait juge de ce difie'irent, je jugeai qu^il fallait laisser les choses en cet état, et que Fun et l'autre semblait être mieux accommodé en ce point. Sur quoi il me remontra que j'avais mal fait ; car je mVtais «rrêté à considérer la bienséance , et il fallait premièrement avoir pourvu à la justice^ qui voulait que nul ne fut forcé en ce qui Vi appartenait; et dit qu'il en fût puni, comme on nous punit en nos villages pour avoir oublié le premior aoriste deTvVrw. Mon régent me ferait une belle harangue, in genei'e demonstrativo , avant qu^il me persuadât que son école vaut celle-là.

DISCOURS. 4l

nelirs. Il y a mille prix pour Içs beaux discours , aucun pour les belles actions. Qu'on me dise ce* pendant si la gloire attachée au meilleur des discours qui seront couronnés dans cette académie est comparable au mérite d^en avoir fondé le prix.

Le sage ne court poibt après la fortune; mais il n'est pas insensible à la gloire ; et quand il la voit si mal distribuée , sa vertu, qu'un peu d'émulation aurait animée et rendue avantageuse à la société, tombe en langueur, et s'éteint dans la misère et dans Toubll. Voilà ce qu'à la longue doit produire partout la préférence des talens agréables sur les talens utiles, et ce que l'expérience n'a que trop confirmé depuis le renouvellement des sciences et des arts. Nous avons des physiciens , des géomètres , des chimistes, des astronomes, des poètes, des musiciens, des peintres: nous n'avons plus de citoyens; ou, s'il nous en reste encore , dispersés dans nos campagnes abandonnées y ils y périssent indigeûs et méprisés. Tel est l'état où sont réduits , tels sont les séntiinèns qu'obtiennent de nous ceux qui nous donnent du pain y et qui donnent du lait à nos enfans.

Je l'avoue cependant, le mal n'est pas aussi grand qu'il auiiait pu le devenir. La prévoyance éternelle, en plaçant à côté de diverses plantes nuisibles des simples salutaires, et dans la substance de plusieurs animaux inalfaisans le remède à leurs blessures, a enseigné aux souverains, qui sont ses ministres, à imiter sa sagesse. C'est à son exemple que du sein même des sciences et des ai^ts, sources de mille déréglemens , ce grand monarque dont la gloire ne fera qu'acquérir d'âge en âge un nouvel éclat, tira ces sociétés Célèbres chargées à la fois du dangereux dépôt des connaissances humaines et du dépôt

aacré des mœurs , par Pattention qu'elles ont d^ea maintenir chez elles toute la pureté, et de l'exiger dans les membres qu'elles reçoivent.

Ces sages in^itutions, affermies par son auguste successeur, et imitées par tous les rois de l'Europe, ifterviront du moins de frein aux gens de lettres qui, tous, aspirant à l'honneur d'élre admis dans les académies, veilleront sur eux-mêmes, et tâcheront de s'en rendre dignes par des ouvrages utiles et des moeurs irréprochables. Celles de ces compagnies qui pour les prix dont elles honorent le mérite lit-' téraire feront un choix de sujets propres à ranimer l'amour de la vertu ddns les coeurs des citoyens , montreront que cet aniour règne parmi elles , et donneront aux peuples ce plaisir si rare et si doux de voir des sociétés savantes se dévouer à verser sur le genre humain non-seulement des lumières agréables, mais aussi des instructions salutaires.

Qu'on ne m'oppose donc point une objection qui n'est pour moi qu'une nouvelle preuve. Tant de «oins ne montrent que trop la nécessité de les prendre, et l'on ne cherche point des remèdes à des maux qui n'existent pas. Pourquoi faut-il que ceuxci portent encore par leur insuffisance le caractère des remèdes ordinaires? Tant d'établissen^ens faits à l'avantage des savans n'en sont que plus capables d'en imposer sur les objets des sciences, et de tourner les esprits à leur culture. Il semble , aux pré^ cautions qu'on prend, qu'on ait trop de laboureurs et qu'on craigne de manquer de philosophes. Je ne veux point hasarder ici une comparaison de l'agriculture et de la philosophie : on ne la supporterait pas. Je demanderai seulement : Qu'est-ce que la philosophie? Que contiennent les écrits des philosophes les plMs connus? Quels sont les leçons de ces

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ftmis de la sagesse? A les entendrei ne les pfendrait-on pas p6ur une troupe de charlatans criant chacun de son côté sur une place publique : Venez à moi, c^est moi seul qui ne |rompe point? L*ùn prétend qu'il n'y a point de corps 9 et que tout CRt en représentation; Tautre, cpi'il n'y a d'airtre substance que la matière , ni d'autre dieu que le monde. Celui-ci avance qu'il n'y a ni vertus ni vices , et que le Inen et le mal moral sont des chimères ; celuilà, que les hommes sont des loups et peuvent se dé» vorer en sûreté de conscience. O grands philosophes! que ne réservez- vous pour vos amis et pour vos enfansces leçonsprofitables? vous en recevriez bientôt le prix , et nous ne craindrions pas de trouver dans les nôtres quelqu'un de vos sectateurs.

Voilà donc les hommes merveilleux à qui Tes tlmé de leurs contemporains a été prodiguée pendant leur vie, et l'immortalité réservée après leur trépas! Voilà les sages maximes que nous avons reçues d'eux et que nous transmettrons d'âge en <lge à nos descendans! Le paganisme, livré à tous les égavemens de la raison humaine , a-t-il laissé à la postérité rien qu'on puisse comparer aux monumens honteux que lui a préparés l'imprimerie, sous le règne de l'Évangile? LeS écrits impies des Leucippeet des Diagoras sont péris avec eux; on n'avait point encore inventé l'art d'éterniser les extravagances de l'esprit humain ; mais, grâce aux caractères typographiques (i) et à l'usage -que nous en

(i) A considérer les désordres aflreux que Pimprimerie a déjà causés en Europe , à juger de Tavenir par le progrés que le mal faitd^iin jour à Tautre, on peut préroir aisément que les souverains ne tarderont pas à se donner autant do soins pour bannir cet art terrible de leurs états , qu'ils eu

44 DISGOVBS.

faisons 9 les dangereuses rêveries des Hobbeset des Spinosa resteront à jamais. Allez, écrits célèbres dont l'ignorance et la rusticité de im>s pères n'auraient point été capables 9 accompagnez cbez nos descendans c^ ouvrages plus dangereux encore d'où s'exhale, la corruption des mœurs de notre siècle 9 et portez ensemble aux siècles à venir une histoire fidèle du progrès et des avantages de nos sciences et de nos arts. S'ils vous lisent, vous ne leuriaisserez aucune perplexité sur la question que nous agitons aujourd'hui : et, à moins qu'ils ne soient plu& insensés que nous, ils lèveront leurs mains au ciel, et diront dans Famertume de leur cœur : « IMeu tout-puissant, toi qui tiens dans tes c .mains les esprits,, délivre-nous des lumières et d des funestes arts de .nos pères; et rends-nous « l'ignorance , l'innocence et la pauvreté, les seuls ■ bieqs qui puissent faire notre bonheur, et qui « soient précieux devant toi. ».

Mais si le progrès des sciences et des arts n'a rien

ont pris pour Vy introduire. Le sultan Achmet , cédant aux importupites de quelques prétendus gens de goût^ avait consenti d^établir une imprimerie à Constantinople ; mais à peine la presse fut-elle en tra;n, qu'on fut contraint de la détruire, et d^en jeter les instruinens dans un puits. Oa dit que le calife Omar, consulté sur ce qu^iL fallait faire ne la bibliothèque d'Alexandrie , répondit en ces termes : Si les livres de cette bibliothèque^ contiennent des choses opposées à Talcori^, ils sont mauvais, et il faut les brûler; s^ls ne contiennent que la doctrine de Talcoran , brîdez-les encore , ils sont superflus. Nos savans ont cité ce raisonnement comme le comble de Tabsurdité. Cependant suppo^z Grégoire-le-Grand à la place d'Omar , et Tévangile à la place lie l'alcoran , la bibliothèque aurait encore été brûlée , et ce serait peut - être le plus besa trait de la yie de cet illustre pontife.

ajouté à notre véritable félicité ; s'il a corrompu nos mœurs , et si la corruption des mœurs a porté atteinte à la pureté du goût 9 que penserons-nous de cette foule jd'auteurs élémentaires qui ont écarté du temple des muses les difficultés qui défendaient son 'abord 9 et que la nature y avait répandues comme une épreuve des forces de ceux qui seraient "tentés de savoir? Que pènserons-nous de ces compSateurs d'ouvrages qui ont indiscrètement brisé la porte des scieiices et introduit dans leur sanctuaire une populace indigne d*èn approcher , tandis qu'il serait à souhaiter que tous ceux qui ne pouvaient avancer loin dans la carrière des lettres eussent été rebutés dès l'entrée 9 et se fussent jetés dans départs utiles à la société? Tel qui sera toute sa vie un mauvais versificateur , un géomètre subalterne, serait peut-être devenu un grand fabridateur d'étoffes. Il n'a point fallu de maîtres à ceux que la nature destinait à faire des disciples. Les Vérulam, les Descartes, et les Newton, ces précepteurs du genre humain, n'en ont poiiit eu euxmêmes ; et quels guides les eussent conduits jusqu'où leur vaste génie lésa portés? Des maîtres ordinaires n'auraient pu que rétrécir leur entendement en le resserrant dans l'étroite capacité du leur. C'est par les premiers obstacles qu'ils ont appris à faire des efforts, et qu'ils se sont exercés à franchir l'espace immeAse qu'ils ont parcouru. SHl faut permettre à quelques honunes de se livrer à l'étude dés sciences et des arts, ce n'est qu'à ceux qui se sentiront la force de marcher seuls sur leurs traces, et de les devancer : c'est à ce petit nombre qu'il appartient d'élever des .monumens à la gloire de l'esprit humain. Mais si l'on veut que rien ne soit au-dessus de leiir géaie^^ il faut que rien ne soit au-dessus4e

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leurs espérances; voilà Punique encouragement dont ils ont besoin « L'àme se proportionne insen^^ fiiblement aux objets qui Toccupent , et ce sont les grandes occasions qui font les grands hommes. Le prince de Téloquence fut consul de Rome ; et le plus grand peut-être des philosophes , chancelier d'An« gleterre. Croit-on que si l'un n'eût occupé qu'une chaire dans quelque université , et que l'autre n'eût obtenu qu'une modique pension d'académie ; croiton ^ dis-je 9 que leurs ouvrages ne se sentiraient pas de leur état? Que les rois ne dédaignent donc pas 4'admettre dans leurs conseils les gens les plus capables de les bien conseiller ; qu'ils renoncent à ce vieux préjugé inventé par l'orgueil des grands , que l'art de conduire les peuples est plus difficile que celui de les éclairer ^ comme s'il était plus aisé d'engager les hommes à bien faire de leur bon gré, jque de les y contraindre par la force : que les suvans du premier ordre trouvent dans leurs cours d'honorables asiles; qu'ils y obtiennent la seule récompense digne d'eux 9 celle de contribuer par li^ur crédit au bonheur des peuples à qui ils auront enseigné la sagesse : c'est alors seulement «qu'on verra ce que peuvent la vertu 9 la science, et l'autorité animées d'une noble émulation , et travaillant de concert à la félicité du genre humain. Mais tant que la puissance sera seule d'un c6té , les lumières et la sagesse seules d'un autre 9 les savans penseront rarement de grandes choses^ les princes en feront plus rarement de belles, et les peuples coh* tinueront d'être vils, corrompus et malheureux.

Pour nous, hommes vulgaires, à qui le ciel n'a point départi de si grands talei^is et qu'il ne destine pas à tant de gloire , i-estons dans notre obscurité. Ne couroos point après une réputation qui nous

éciiapperait, et qui, dans Té tat présent des choses, ne nous rendrait jamais ce qu'elle nous aurait coûté y quand nous aurions tous les titres pour Tobtenir. A quoi bon chercher notre bonheur dans Topinion d'autrui , si nous pouvons le trouver en nous-mêmes ? Laissons à d'autres le soin d'instruire les peuples de leurs devoirs , et bornons-nous à bien remplir les nôtres ; nous n'aVons pas besoin d'en savoir davantage. -

G vertu > science sublime desàmes simples, fautil donc tant de peines et d'appareil pour te connaî-^ ^re ? Tes principes ne sont-ils pas gravés dans tous les cœurs ? et ne sufiQt-il pas pour apprendre tes lois de rentrer en soi-même et d'écouter la voix de sa conscience dans le silence des passions? Voilà la Véritable philosophie; sachons nous en contenter; et , sans envier la gloire de ces hommes célèbres qui s'immortalisent dans la république des lettres, tâchons de mettre entre eux et nous cette dtstinciîon glorieuse qu'on remarquait jadis entre deux grands peuples) que l'un savait bien dire^ et l'autre bier^ faire.

FIN DU DlSCOVft:>(.

LETTRE

A M. L' A B B É R A Y N A L, àvteijr do mebgvrb de frange,

Tiré du Mercure de juin i^Si, second volume.

Je dois 5 monsieur, des remercimens à ceux qui vous ont fait passer les^ observations que vous avez la bonté de me communiquer , et je tâcherai d'en faire mon proQt : je vous avouerai pourtant que je trouve mes censeurs un peu sévères sur ma logique; et je soupçonne qu'ils se seraient montré^ moins scrupuleux si j'avais été de leurs avis. lime semble au moins que s'ils avaient eux-mêmes un peu de cette exactitude rigoureuse qu'ils exigent de moi, je n'aurais aucun besoin des éclaircissemens que je leur vais demander.

V auteur sembie, disent-ils, 'préférer ia situa^ iion où était {'Europe avant ie renouveilement des sciences ; état pire gtie l'ignorance par le faux savoir ou le jargon qui était en règne.

L'auteur de cette observation semble me faire dire que le faux savoir , ou le jargon scolastique , soit préférable à la science ; et c'est moi-même qui ai dit qu'il était pire que l'ignorance. Mais qu'entend-il par ce mot de situation ? l'applique-t-il aux lumières ou aux mœurs , ou s'il confond ces choses que j'ai tant pris de peine à distinguer ? Au reste , comme c'est ici le fond delà question ^ j'avoue qu'il est très-maladroit à moi de n'avoir fait que sembler prendre parti là-dessus.

Ils ajoutent que l'auteur préfère la rusticité à la politesse.

LETTBE ▲ M. L'àBBÉ RÀTNÂL. 49

Il est vrai que ràùteur préfère la rusticité â Torgueilleuse et fausse politesse de notre siècle, et il en a dit la raisoù. Et qu'il fait main hassc sur tous ies savons et ies artistes. Soit, puisqu'on le veut ainsi, je consens de supprimer toutes les dis* tinctions que j'y avais mises. .

H aurait dû, disent-ils encore, marquer ie point d'où ii part pour désigner {'époque de ta décadence.. J'ai, fait plus : j'ai rendu ma proposition générale : j'ai assigné ce premier degré de la décadence des mœurs au premier moment de la culture des lettres daa» tous les pays du mônile , et j'ai troavé le progrès de ces deux choses toujours en proportion. Et , en remontant à cette première époque , faire comparaisondesmixurs de ce temps* ià avec iesnâtres» C'est ce que j'aurais fait encore plus au long dans un volume inr'4''. Sans cela nous ne votions point jusqu'où ii faudrait remonter, à moins que ce ne soit au temps des apôtres. Je ne vois pas , moi, l'inconvénient qu'il y aurait à cela, si le fait était vrai. Mais Je demande justice au censeur : voudrait-il que j'eusse dit que le temps de la plus profonde ignorance était celui des apôtres ?

Ils disent de plus , par rapport au luxe y qu'en honne politique on sait qu'il doit être interdit dansies petits états, mais que le ca^ d'un royaume tel que la Froâice , par exemple , est tout diffé-rent, les raisons en sont connues.

:. N'ai-je pas ici encore quelque sujet de me plaindre? ces raisons sont celles auxquelles j'ai tâché de répondre. Bien ottmal, j'ai répondu. Or on nesau«> rait guère doaner à unauteur une plus grande marque de mépris qu'en ne lui répliquant que par ies . mêmes argumeus qu'il a réfutés. Mais faut-il leur indiquer la difficulté qu'ils ont à résoudre? la voici : 8. 3

5o LETTRE

Que deviendra la vertu quand il faudra s'enrichira quelque prix que ce soitP Voilà ce que je leur ai demandé, et ce que je leur dema»âe encore.

Quant aux deux observations suivantes, dont la première commence par ces mois, enfin voici ce qu'on objecte , etc. ; et l'autre par ceux-ci , mode ee qui touche de pius près , et^ ; je supplie le lecteur de m'épaipier la peine de les transcrire. L'a* cadémie m'avait demandé si le rétablissement des sciences et des arts avait contribué à épurer les moeurs. Telle était la question que t'avais à résoudre : cependant voici qu'on méfait un crino^ de n'en avoirpas résolu une autre. Certainement cette critique est tout au moins fort singulière. Cependant f'ai presque à demander pardon au lecteur de l'a-» voir prévue , car c'est ce qu'il pourrmt croire en li« sant les cinq ou six dernières pa^s de mon discours*

Au reste , si mes censems s'obstinent à désirer encore des conclusions pratiques, je leur en pro^ mets de très- clairement énoncées dans ma pr&* mière réponse.

Sur l'inutilité deS'loissomptoafres-pouv^raeinec le luxe une fois établi, on ditfue i'auteurn'iffnôre pas ce qu'U y eu à direiiMtesÊus. Yraiment non , je n'ignore pas que quand un bomme est mort il ne faut point appeler le médecin.

On ne saurait me^tr^ dans un trop grand jour des vérités qui heurtent autant de front ie goût générai ; et ii importe d^àter toute prise à ia chi^ cane. Je ue sois pas tout-à-fait de* cet avis, et je croi» qu*il £i|ut laisser de» osselets aus enfans^

H est aussi irien des iecteurs qui êes goûteront mieux dans un styîetout lim, quesouscet h^aéit de cérémonie qu'exigent les discours académie

A M. i/abbk AAYNAL. 3l

çues^Je suis fort du goût de ces lecteurs-là. Voici donc un point dans lequel je puis me conformer au sentiment de n^s censeurt, comme je fais dès aujourd'hui.

J'ignore quel estradversafredonton me menace danâ le post-scriptum ; tel qu'il puisse être 9 je ne saurais me résolue à répondre à un ouvrage ayant que de l'avoir lu , ni à me tenir pour battu avant que d'avoir été attaqué.

Au surplus, soit que je réponde aux critiques qui me sont annoncées, soit que je me contente de publier l'ouvrage augmenté qu'on me demande , j'avertis n^es censeurs^iu'ils pourraient bien n'y pas trouver les modifications qu'ils espèrent; je prévois que quand il sera question de me défendre, je suivrai sans scrupule toutes les conséquences de mes principes.

Je sais d'avance avec quels grands n»ots on m'attaquera : lumières , connaissances , lois , morale , raison , bienséance-^ égards , douceur , aménité , politesse, éducation y etc. A tout cela je ne répondrai que par deux autres mots, qui sonnent encore plus fort à l'oreille, Vertu! vérité! m'écrierai-je sans cesse, vérité! vertu! Si quelqu'un n'aperçoit là que des mots, je n'ai plus rien à lui dire.

JPIS DBXA I.ETTBE A M. L'ABIÉ AATHAl..

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