XV ROI DE POLOGNE
Vù homme peuj être contraint à mener une telle vie, et avoir pourtant l'âme très corrompue; d'ailleurs qu'importe qu'il soit lui - même vertueux ^l modeste, si les travaux dont il s'occupe nourrisseat l'oisiveté et gâtent l'esprit de ses concitoyens ? Les commodités fie ia vie , pour être sauvent i^ fruit <les arts,, n'en sont pas davantage is partage des artistes. Il ne me paraît guèreiqu'ils soient gens à«e les refuser , surtout.ceux qui , s'occupant d'arts toutà-fait inutiles, et par conséquent trë8-luGrati£s, sont plus en état de se procurer tout ce qu'ils désirent. lis ne travaiUent que pour ies riches. Au train que prennent les choses, je ne ser^uis pas étonné de voir quelque jour les riches travailler pour eux. JS^ ce sont ies riçhfis oisifs qui profitent et ahusent^ des fruits de (eur industrie. Encore une fois, je ne vois point que nos artistes soient des gens si simples et si naodestes. Le lu^e ne saurait régner dans un ordre de citoyççs., qu'il ne se glisse bientôt parmi tous les autres sous différeittes nK)dif]€ations, et partout il fait le même ravage.
Le luxe corrompt tout, et }e riche .qui en jouit , et le misérable qui le convoite. On ne saurait dire que ce soit im pial en soi de porter des manchettes de point, un h^bit brodé , ^et .une botte éinaiHée; mais c'en est un très-grand de faire quelque .ca^ de ces colifichets, d'estimer heureux le peuple qui les porte, et de coi) sacrer à se mettre en état d'çn acquérir de semblables, un. temps, et des soins que tout homme doit à de plus nobles objets* Je n'ai pas besoin d'appi:endre quel est le métier de celui ^ qui s'occupe de telles vues, pour savoir le jugement que je dois porter de lui.
. J'ai passé le beau portrait. qu'on nous fait ici àes savnns, et je crois pouvoir me faire un mérite de 8. * 4
cette complaisance. Mon adversaire est moins indulgent : non-seulement il ne m'accorde rien qu^it puisse me refuser, mais plutôt que de passer condamnation sur le mal que je pense de notre vaine^ et fausse politesse , il aime mieux excuser l'hypocrisie. Il me demande si je voudrais .que le vice se montrât à découvert. Assurément je le voudrais : la confiance et festime renaîtra font entre les bons ^ on apprendrait à se défier des méchans, et la société en serait plus sûre. J'aime mieux que mon: ennemi m'attaque à force ouverte, que de venir en trahison me frapper par derrière. Quoi donçl faudra-t*il joindre le scandale an crime ? Je ne sais ^ mais je voudrais^ bien qu'on n'y joignît pas la fourberie. C'est une chose très-commode pour les vicieux, que toute» les maximes qu'on nou» débile depuis long-temps sur le scandale. Si on tes voulait suivre à la rigueur, il faudrait se laisser pilier, tra- -hir, tuer impunément, et ne jamais punir pei^ sonne : car c'est un ob>et très-scandaleux qu'un scélérat sur la roue. Maïs l'hypocrisie est un hommage que le vice rend j^ la vertu. Oui, comme celui des assassins de César qui se prosternaient à ses pieds' pour l'égorger plus sûrement. Cette pensée a beau être brillante , eQe a beau 6tre autorisée du nom célèbre de son auteur (i), eHen'en est pas plus jqste. Dira-t-on jamai» d'un filou qui prend la livrée d'une maison pour faire son coup plus commodément, qti'il rend hommage au maître de la maison qu'il vole ? Non ; couvrir sa méchanceté du dangereux nianteau de Fhypocrisie, ce n'est point honorer la vertu, c'est l'outrager en profanant ses enseignes ; c'est ajouter la lâcheté et la
(]} Le duc de La Rochefoucauld^
AU ROI DE fOIOGKF. 0r
fouri[>erie à tous les aatres vices; ; c'est se fermer pour jamais tout retour vers la probité. Il y a des caractères élevés qui portent jusque dans le crîme }e ne sais quoi de fier et de généreux qui laisse voir au dedans encore quelque étincelle de ce feu céleste £ait pour animer les belles âmes. Mais Pâme vile et rampante d'un hypocrite est semblable à un cadavre, ou Ton ne trouve plus ni feu, ni chaleur, ni ressource à la vie. J'en appelle à l'expérience. On a vu de grands scélérats rentrer en eux-mêmes, achever saintement leur carrière, et mourir en prédestinés; mais ce que personne n'a jamais vu, c'est un hypocrite devenir homme de bien : on aurait pu raisonnablement tenter la conveir^n de Cartouche , jamais un honufne sage n'eût entrepris celle de Croipwell.
J'ai attribiié au létablisseinent des lettres et des arts l'élégande et la politesse qui régnent dans nos manières. L'auteur de la réponse me le dispute : et j'en suis étonné; car, puisqu'il fait tant de cas de la politesse, et qu'il fait tant de cas des sciences , je n'aperçois pas l'avantage qui lui reviendra d'ôter à Tune de ces choses l'honneur d'avoir produit l'autre. Mais examinons ses preuves : elles se réduisent à ceci. On ne voit point que tes 'Savans soient pîus polis que les autres hommes ; au contraire ils ie sont souvent beaucoup moins : donc notre politesse n'est pas Vouvrage des sdenees.
Je remarquerai d'abord qu'il s'agit moins ici deT sciences que de littérature , de beaux-arts et d'ouvrages de goût; et nos beaux esprits, aussi peu sa vans ^'on voudra, mais si polis, si répandus, si briUans , si petits-maîtres, se reconnaîtront difiicilement à l'air maussade pédantesque que l'auteur de la réponse leur veut donner.. Mais passons-
9^ . KEP0N8B
lui cet antécédent; accordons , s'il le faut^ que les savans, les poètes et les beaux -esprits sont tous également ridicules ; que messieurs de Tacadémie des belles -lettres, messieurs de l'académie des sciences, messieurs de Tacadémle française, sont des gens grossiers, qui ne connaissent ni le ton ni les usages du monde , et excllis par état de la bonjie compagnie ; l'auteur gagnera peu de chose à cela y et n'en sera pas plus en droit de nier que la politesse et l'urbanité qui régnent parmi nous soient l'efTet , du bon goût, puisé d'abord chez les anciens ,^ et répandu parmi les peuples de l'Europe par les livres agréables qu'on y publie de toutes parts ( i). Gomme les meilleurs maîtres à danser ne sont pas toujours les gens qui se présentent le niieux ,ôn peut donner de très-bonnes leçons de politesse sans vouloir ou pouvoir être fort poli soi-même. Ces pesans commentateurs, qu'on nous dit qui connaissaient tout
(i) Quand il est question d'^ofojetis aussi généraux que les mœurs et les manières d'un peuple, il faut prendre garde de ne pas toujours rétrécir ses vues sur des exemples particuUers. Ce serait le moyen de ne jamais apercevoir les sources des choses. Pour savoir si j^ai raison d'attribuer Ja politesse à 1» culture des lettres , il ne faut, pas chercher si nn savant ou un autre sont des gens polis, mais il faut examiner les rapports qui peuvent être entre la littérature et la politesse , et voir ensuite quels sont les peuples chez lesquels ces olioses se sont trouvées réunies ou séparées. J.'ea dis autant du luxe, de la liberté, et de toutes les autres choses qui influent sur les moeurs d'une nation, et sur lesquelles j'entends faire chaque jour tant de pitoyables raisonnemens. Examiner tout cela en petit , et sur quelques individus , ce n'est pas philosopher, c'est perdre son temps et ses réflexions ; car on peut connaître a fond Pierre ou Jacques, et avoir fait très-peu de progrès dans la connaissance des hommes.
AU &01 DE POLOGNE. gS
dans les anciens hors la grâce et la^finesse, n*ont. pas laissé, pur leurs ouvrages utiles , quoique mé- prisés 9 de nous apprendre à sentir ces beautés qu'ils ne sentaient point. Il en est de même dé cet agré* ment du commerce et de cette élégance de mœurs qu'on substitue à leur pureté , et qui s'est fait remarquer chez tous les peupleâ où les lettres ont été en honneur; à Athènes, à Rome, à la Chine, partout' on a vu la politesse et du langage et des manières accompagner toujours, non les sayans et les artistes , mais les scieiices et les beaux-arts.
L'auteur attaque ensuite les louanges que fai données à l'ignorance ; et, me taxant d'avoir parlé j^us en orateur qu'en philosophe , il peint l'igno- , rance à son tour; et Ton peut bien se douter qu'il ne lui prête pas de belles couleurs
Je ne nie point qu'il ait raison , mais je ne crois pas avoir tort II ne faut qu'une distinction trèsjuste et très-vraie pour nous concilier^
n y a une ignorance féroce (i) et brutale qui naît d'vin mauvais cœur et d*un esprit faux; une igno-' rance criminelle qui s'étend jusqu'aux devoirs de Fhumanfttié^qui multiplie les vices; qui dégrade la
(i) Je serai fort étonné si quelqu'un de mes critiques ne part de Téloge que j'ai fait de plusieurs peuples ignorans et irertueaz , pour m'opposer la Hste de toutts les troupes de brigands qui ont infecté la terre , et qui , pour l'ordinaire , n'étaient pas de fortsavans hommes. Je les exhorte d'ayance à ne se pas fatiguer à cette recherche , à moins qu'ils ne l'estiment nécessaire pour montrer de l'érudition. Si J'avais dit qu'il suffit d'être ignorant pour êlre vertueux, ce ne serait pas la peine de me répondre , et , par la même raison , je me croirai três-dispensé de répondre moi-même à ceux qui perdront leur temps à me soutenir le contraire. Voyc» le limon de M. de Voltaire.
94 ftépORSE
jaison, ariUirâme^ el rend les hommes semUabfes^ auxbètes : cette ignorance est celle que Fauteur attaque 9 et dont il fait un portrait fortodieux etfort ressemblant, il y a une autre sorte d'Ignorance raison-» nable quiconsisteà bcn'ner sa curiosité à retendue des facultés qu'on a reçues ;> une igncHrance modeste , qui natt d'un vif amour pour la vertu et n'inspire qt]^indifférence sur toutes les choses qui ne sont point digiies de remplir le eceur de l'homme , et cfui ne contribuent point à le rendre meilleur ; une douceet précieuse ignorance, tréscH' d'une âme pure et contente de ^i, qui met toute sa félimté à. se lej^er sur eUe-Bàème, à se rendre témoignage de son innocence , et n'a pas besoin de cherefaer un faux et vain bonheur dans Topinion que ks autres pourraient avoir de ses lumières : voilà l'ignorance que l'ai louée , et celle que je demande au ciel en punition du scandale que j'ai eamé aux doctes par mon mépris déclaré pour les sciences humaines.
QtLC l'on compares dit Fauteur^ à ces temps d'ignorance et de éartnirie ces siècles heureux e^ les sciences- ont répandu partout {'esprit d'ordre et de justice. Ceâ siècles heureux seront difficiles à trouver; mais on en trouvera plus aisément où^ grâce aux sciences ^orc^fe et justice ne seront plus que de vains noms faits pour en imposer au peuple» et où l'apparence en aura été conservée avee soin pour lea détruire en efkt plus impunément. On voit de nos jours des guerres moins fréquentée , mais plus justes» £n quelque temps que ce soit^ comment la guerre pourra-t-elle être plus juste dans Tun des partis sans être plus injuste dans l'autre? Je ne saurais concevoir cela» Des étions ^noins étonnâmes ^ mais p^s héroïques. Personne assurément ne disputera à mou adversaire le droit
irU KOi I»E fOKOGRE. <)$
de jug€r cte Phérrâmé ; niai» pense-t^il ^que ce qui n'est point étonnant pour lui ne le soit pas potnr nous? Des victoire nwins sanglantes^, mais piw glorieuses ; des conquête» nwins rapides, mai^^ plus assurées; des guerriers moins vioUns, mais plus redouta; sachant vaincte avec nufdéra^ tion , traitam tes vaincus avec humanité >* Vhon* neur est leur guide ; la giàire, leur récompense. Je ne nie pas à Fauteur qu'il n'y ait de grands hommes parmi nous, il M serait trop afeé d'en fournir la {Mfeuve ; ce qui n'empèdie point t|ue les peuples ne soient très-corron^us. Au reste , ces choses sont si vagues qu'on pouvraît pcesque lei dire de tous les âges; et il est imposable d'y répondre , parce qu^ii faudrait feuîMc^r des bièlio^ thèques et faire des in*£oMo pour étid>Ur des preuves pour ou contre.
Quand Soorate a maltraUéles soiences^ il n'a pu , ee mé semble , avoir en vue ni Forgueil des stoïeiensy ni la mollesse des épicuriens, ni l'absurde îargon des pyrrhoniens , parce qu'aucun de tous ces gens-là n'exBstait de son temps. Mais ce léger anachronisme n'est point messéant à mon adver-^ saire : il a mieux employé sa vie qu'à vériâer des dates, et n'est pas plus obligé de savoir par cœur son Diogène-Laërce, que moi d'avoir vu de près ce qui se passe dans les combats.
Je conviens donc que Socrate n'a songé qu'à relever les vices de9 philosophes de scm t^mps : mais |e ne sais qu'en conclure y sinon que dès ce tempft-là les vices pullulaient avec les philosophes. A cela on me répond que c'est l'abus de la philo^ Sophie , et je ne pense pas avoir dit le contraire. Quoi ! faut-il donc supprimer toutes les choses dont on abuse ? Oui ^ sans dxnite , répondrai-je sans
96 BBFONSB
balancer, toutes celles dont l'abus fait plus de mal que leur usage ne fait de bien.
Arrêtons-nous un instant sur cette dernière con« séquence , et gardons-nous, d'en conclure < qu'il faOle aujourd'hui brûler toutes les bibliothèques et détruire le? universités et les académies. Nous ne ferions que replonger r£urope dans la barbarie , et les mœurs n'y gagneraient rien (i). C'est avec douleur que je. vais prononcer une grande et fatale vérité. Il n'y a qu'un pas du savoir à l'ignorance ; et Talternative de l'un à l'autre est fréquente chez les nations; mais on n'a jamais vu de peuple une fois co^n^u revenir à la vertu. En vain vous prétendriez détruire les sources du mal ; en vain vous ôteriez les alimens de la vanité 9 de l'oisiveté et du luxe; en vain même vous ramèneriez les hommes à cette prepiière égalité , conservatrice de l'innocence et source de toute vertu 4 leurs cœurs une fois gâtés le seront toujours; il n'y a plus de remède , à mpins de quelque grande révolution presque aussi à craindre que le mal qu'elle pourrait guérir, et qu'il est blâmable de désirer et impossible de prévoir. •
Laissons dônp les sciences et les arts adoucir en quelque sorte la férpclté des hombaes qu'ils ont corrompus; cherchons à faire une diversion sage , ■ et tâchons de donner le change à leurs passions. Offrons quelques alîmens à ces tigres , afin qu'ils ne dévorent pas nos enfans. Les lumières du méchant, sont encore moins à craindre que sa brutale stur . pidité : elles le rendent au moins phis circonspect
(i) Les vices nous resteraient , dit le philosophe que j^ai déjà cite, et nous aurions Vignotance de plus. D'ans le peu de lignes que cet auteur a écrites sur ce grand sujet, on voit qu'il a tourné les yeux de ce côté , et qull a y u loin.
kV ilOl DE POLOGNE. 97
sur le mal qu'il pourait faire par la connaissance de celui qu'il en recevrait lui-même.
J'ai loué les académies et leurs illustres fondateurs 9 et l'en répéterai volontiers l'éloge. Quand le mal est incurable, le médecin applique lespalliatifsy et proportionne les remèdes moins aux besoins qu'au tempérament du malade. C'est aux sages législateurs d'imiter sa ])rudence , et ^ ne pouvant plus approprier aux peuples malades la plus excellente police , de leur donner du moins , comme Solon , la meilleure qu'ils puissent comporter.
Il y a en Europe un grand prince, et ce qui est bien plus , un vertueux citoyen , qui , dans la patrie . qu'il a adoptée et qu'il rend heureuse , vient de former plusieurs institutions en faveur des lettres. Il a fait en cela une chose très-digne de sa sagesse et de sa vertu. Quand il est question d'établisse^» mens politiques, c'est le temps et le lieu qui décident de tout. Il faut , pour leurs propres intérêts, que les princes favorisent toujours les sciences et les arts ; j'en ai dit la raison : et , dans l'état présent des choses , il faut encore qu'ils les favorisent aujourd'hui pour l'intérêt même des peuples. S'il y avait actuellement parmi 'nous quelque monarque assez borné pour penser et agir différemment , ses sujets resteraient pauvres et ignorans , et n*en seraient pas moins vicieux. Mon adversaire a négligé de tirer avantage d'un exemple si frappant et si favorable en apparence à sa cause ; peut-être est^il , le seul qui l'ignore ou qui n'y ait pas songé* Qu'il, souffre donc qu'on le lui rappelle ; qu'il ne refuse point à de grandes choses les éloges qui leur sont dus ; qu'il les admire ainsi que nous , et ne s'eii tienne pas plus fort contre les vérités qu'il attaque.