‹ Discours parlementaires de M. Thiers; (volume 2)Chapitre 14 sur 23 · PRONONCÉ LE 6 MARS 1832 A LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS · texte numérisé non relu

PRONONCÉ LE 6 MARS 1832 A LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS

A l'occasion de la discussion du budget du ministère des affaires étrangères, le général Lamarque attaqua de nouveau la politique extérieure du gouvernement. La France, dit-il, n'était entourée que. d'États hostiles ou indifférents, et elle n'avait pas su se faire un seul allié. Elle ne pouvait compter ni sur le Portugal, ni sur l'Espagne, ni sur le Piémont, qu'il lui eût été si facile de rattacher à son système politique ; elle avait, dans la question belge, cédé aux influences de l'Angleterre sans gagner son estime et ses sympathies; et, au lieu de se mettre à la tête d'une propagande libérale qui eût régénéré l'Europe, elle avait laissé l'Autriche et la Russie faire une propagande absolutiste. Ce n'est pas ainsi qu'avait procédé Henri IV, bien que roi absolu, quand il était allé porter secours à la Hollande défendant ses libertés. Ce n'est pas ainsi non plus qu'avait agi Richelieu, bien que prêtre et cardinal, quand il soutenait en Allemagne la cause de la tolérance religieuse. Aussi la France était-elle devenue. à ces époques mémorables, l'arbitre des États de l'Europe, tandis qu'aujourd'hui elle ne pouvait obtenir le maintien de la nationalité polonaise, garantie cependant par le congrès

de Vienne, et que les places fortes élevées sur ses frontières contre son indépendance étaient encore debout, malgré les engagements formels de la conférence de Londres. L'expédition d'Ancône, qui venait d'avoir lieu et qui avait produit en Europe tant d'effet et de sensation, ne trouva pas même grâce devant le général Lamarque, qui lui reprocha d'être soit une faute, à raison de l'insuffisance des corps de troupe envoyés en Italie, soit un acte coupable de complicité avec l'Autriche, qui n'aurait permis cette démonstration qu'à la condition que nous l'aiderions à opprimer les peuples d'Italie. Ce fut M. Thiers qui se chargea de répondre au général Lamarque, de démontrer l'inanité de ses griefs, et de justifier la politique à la fois ferme, modérée et énergique, qui avait donné à la France la situation honorée et influente qu'elle occupait alors en Europe,

Messieurs,

Nos affaires étrangères ont été souvent discutées à cette tribune, souvent la Chambre a dû en être fatiguée. La fatigue de ces discussions n'a pas été le plus grand inconvénient : ces explications réitérées, non pas sur des négociations accomplies, mais sur des négociations en pleine activité, ont dû être bien des fois un inconvénient pour notre cabinet ; car, quelque prudent, quelque réservé que soit un gouvernement dans son langage, lorsqu'il est harcelé d'interpellations sur des questions qui sont flagrantes, il est impossible que ses paroles ne viennent quelquefois ajouter aux difficultés des négociations.

Ainsi, outre la fatigue qui en résulte, de pareilles discussions ont pour effet de compromettre souvent nos intérêts, ou du moins la diplomatie qui est chargée de les traiter.

Cependant, il faut être juste, une question aussi grave que celle de la* paix et de la guerre ne pouvait être résolue sans la participation pleine et active du pays ; car cette question intéressait à un haut point l'avenir de la France et de la révolution de Juillet.

Si la révolution de Juillet eût été belliqueuse, on ne peut pas savoir si elle eût continué à être légale et modérée.

Il est résulté de ces discussions la conviction dans le pays que le système de paix était le meilleur, le plus sûr de tous pour la cause de la liberté. Ces sentiments ont réagi aussitôt sur ceux de TEurope. Lorsqu'elle nous a vus modérés, lorsqu'elle nous a vus respecter les traités, elle a conçu des dispositions pacifiques. La paix est devenue possible et même certaine.

Nous sommes près d'arriver au terme de nos travaux. Peut-être avons-nous aujourd'hui la dernière occasion de nous faire entendre sur ces grandes questions dans cette session. Parlons donc franchement, et tâchons qu'il résulte de nos paroles cette heureuse sécurité qui, se communiquant à l'Europe, amènera tous les esprits à la conciliation et à la paix.

La question a changé depuis six mois. Des événements nouveaux en Belgique, en Italie, sont survenus ; partout la question a pris une face nouvelle.

Nous pouvons voir, par l'expérience même, si le système qui a été suivi est bon ou mauvais.

Les événements sont là pour le vérifier. Il faut voir si ce qui a été fait des différents côtés où il y avait des questions à résoudre, est bien ce que la France devait faire, et, quand je dis la France, je dis la France de Juillet ; il faut voir surtout si l'on a donné à la France cette position d'isolement dont a parlé l'honorable général, ou si on lui a donné des alliés, de la force, la position dont elle a besoin.

Aujourd'hui, sans entrer dans les détails de toutes les questions, je les traiterai sommairement, en montrant que les é'Mements accomplis depuis six mois vérifient l'excellence du système adopté ; en montrant que la France aujourd'hui est loin de manquer d'alliés, qu'elle a rompu au contraire la coalition qu'on craignait de voir se former contre elle, et qu'elle s'est donné la plus puissante et la plus belle des alliances.

Lorsque la liberté reparut en France en 1830, elle dut produire un retentissement ; elle a dû porter atteinte aux actes du congrès de Vienne, à ceux surtout qui étaient contraires à la véritable nature des choses.

On avait associé deux peuples tout à fait opposés d'intérêts, d'esprit, de goût, la Hollande et la Belgique. La révolution de Juillet a dû ébranler cette réunion ; elle a ébranlé une réunion plus ancienne, la Pologne et la Russie; elle a ébranlé l'Italie, où toutes les pensées généreuses ont un retentissement si prompt.

En Belgique, la plus importante de toutes les choses était de rompre ce royaume des Pays-Bas, qui n'avait été fait que pour établir une barrière contre la France. Cette barrière était hérissée de places formidables, entretenues avec les fonds de la Sainte-Alliance, et ces fonds avaient été puisés dans les contributions levées sur la France. L'inspection de ces forteresses avait été confiée au général le plus célèbre de la Sainte-Alliance.

C'était là une barrière qu'il fallait détruire; la France l'a détruite ; elle a dit qu'elle ne souffrirait pas qu'un seul soldat étranger mît le pied sur le territoire de la Belgique, et qu'elle ne souffrirait pas que Guillaume lui-même, qui pouvait réclamer des droits de souveraineté, y envoyât son armée. C'est ainsi que la France a brisé l'œuvre du congrès de Vienne, la seule de ses œuvres qui lui fût directement contraire.

La France, dis-je, par une déclaration énergique, a posé le principe qu'il n'y aurait pas de restauration en Belgique, c'est-à-dire qu'on ne réunirait pas les deux portions séparées de ce royaume, et qu'on ne reconstituerait pas cette grande hostilité du royaume des Pays-Bas.

Ici il ne s'agissait pas d'intérêts chimériques, d'intérêts problématiques ; il s'agissait de ce qui se passait entre le Rhin et les Pyrénées, dans une enceinte sacrée pour la France, et où elle ne saurait voir se passer les événements avec indifférence. Et, lorsque la France a tenu ce langage noble et énergique, elle n'avait pas iO,000 hommes sur ce point.

Vous le voyez, le gouvernement de Juillet n'a pas failli à son devoir ; il a fait ce qu'il devait faire ; il n'a pas hésité à braver une guerre générale ; car la guerre, à cette époque, c'était la guerrre avec toutes les puissances.

Après avoir séparé le royaume des Pays-Bas, que fallait-il faire de la Belgique ? Si la France avait voulu se livrer aux conquêtes, si la France avait cru qu'il fût convenable pour elle d'agrandir son territoire, et de se donner ce qu'on appelle des frontières naturelles, c'était peut-être l'occasion de s'étendre jusqu'au Rhin.

Mais des pensées plus hautes, plus sages, ont animé notre politique ; on a pensé que cette conquête serait pour la France un sujet d'embarras, et qu'il y avait quelque chose de mieux à faire, et on l'a fait.

Il s'agissait de donner une existence poUtique à cette portion du territoire comprise entre la France et le Rhin. L'honorable orateur qui descend de cette tribune nous a dit qu'on avait placé la Belgique entre le canon de Maëstricht et les inondations de l'Escaut.

Messieurs, le principe qui a été adopté, et je ne puis le défendre ici dans ses applications, vous prouverait qu'on ne pouvait pas agir avec plus d'équité que ne l'a fait la conférence. Si des faits de cette nature pouvaient être discutés à cette tribune, nous prendrions l'engagement de vous prouver que l'on ne pouvait adopter une base plus équitable que celle qui a été adoptée.

On a adopté les frontières de 1790, époque où les

deux pays existaient isolément. On ne pouvait pas faire de la Belgique un État militaire. L'honorable général auquel je succède à cette tribune est trop bien instruit sur cette matière pour ne pas savoir qu'il est impossible de faire de la Belgique ce que l'on appelle un État militaire, c'est-à-dire un État parfaitement limité : cela est de toute impossibilité ; car on sait qu'il reste, de Maëstricht à la mer, un espace de trente à quarante lieues, espace par lequel se sont avancées les armées hollandaises, et qu'il est impossible de fermer.

On ne pouvait lui donner des frontières militaires qu'en lui donnant une partie de la Hollande, c'est-àdire en s'étendant jusqu'au Rhin, en prenant les places de Breda, Bois-le-Duc, Grave, en dépouillant en un mot la Hollande de ses plus importantes provinces. Gomme on ne pouvait faire cela, comme on ne pouvait faire un État militaire, on a fait un État commerçant, on a donné Anvers à la Belgique, au lieu de lui donner Maëstricht; on lui a donné du commerce au lieu de lui donner des forces miUtaires ; en outre, on lui a donné la faculté de parcourir les canaux de la Hollande ; on lui a assuré la navigation de l'Escaut, on a fait plus : on lui a donné une faculté qui a servi de prétexte au roi de Hollande pour résister au traité conclu par la conférence, on lui a permis d'ouvrir des canaux sur le sol hollandais; ainsi, je le répète, on en a fait un État commercial au lieu d'en faire un État militaire.

4t8 BUDGET DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.

Cependant il fallait à ce pays un appui, car aucun pays ne peut subsister sans appui. On lui adonné pour appui la neutralité ; on Ta déclaré neutre. Cela ne veut pas dire que la Belgique soit inviolable, mais cela veut dire qu'elle est alliée à la France; cela veut dire que, si des puissances étrangères entrent en Belgique, la France y entrera aussi à l'instant même pour la défendre et la protéger ; ainsi, en la déclarant neutre, on lui a accordé l'alliance de la France.

Ainsi, ne pouvant pas faire de la Belgique un État militaire, on en a fait un État commercial; on lui a donné pleine liberté de parcourir les voies d'eau et de terre, et de plus on lui a donné pour appui l'alliance

de la France. Tout ce qu'on pouvait attendre de la France a été fait. La grande hostilité du royaume des Pays-Bas a été détruite. Il n'existe plus une ceinture de places fortes au moyen desquelles l'étranger pourrait déboucher sur nous. On a créé un État neutre, dont la neutralité est une garantie pour la France.

La liberté s'est émue en Pologne; assurément la France devait porter un intérêt bien vif à qptte nation héroïque qui sympathise avec ses sentiments et son caractère, et qui a été quelquefois mêlée à ses intérêts.

Je ne répéterai pas tout ce qui a été dit sur la Pologne, je répondrai seulement au mot de nationalité qui a été soulevé tout à l'heure.

Il était clair que, si la France pouvait porter un in-

térêt puissant à la question belge, elle n*avait pas la même puissance en Pologne ; car, outre qu'il n'y avait pas de moyens de communication, les négociations qui ne s'appuient pas au fond sur des moyens de guerre sont nulles.

Il est clair que, si la France pouvait exercer une action puissante dans la question belge, elle ne le pouvait pas en Pologne. Elle n'avait aucun moyen de communiquer par ses armées. Et tout le monde sait que des négociations qui ne s'appuient pas sur des armées sont rarement efficaces.

En Belgique, il y avait moyen de désintéresser la seule puissance qui eût un intérêt direct à la question. En effet, la Prusse n'y avait pas un intérêt bien puissant, l'Autriche en avait fort peu, la Russie n'en avait aucun, la seule puissance intéressée était l'Angleterre ; eb bien, la France, en déclarant qu'elle ne voulait pas réunir à elle la Belgique, a désintéressé l'Angleterre. Mais quel moyen de désintéresser la Russie en Pologne? Aucun.

On n'a pu décider la Russie à restituer la Pologne, car elle la considérait comme la plus belle de ses conquêtes, et si Napoléon avait voulu imposer cette condition à la Russie, la Russie n'aurait pas hésité : elle aurait préféré la guerre avec Napoléon.

D'un autre côté, la France n'avait aucun échange à lui offrir. Si la France avait pu disposer d'un empire, de celui de Turquie, par exemple (Rires.), il est possible, je n'en sais rien d'ailleurs, que la Russie eût

consenti à cet échange ; mais nous ne pouvions pas lui faire de pareilles propositions.

Ne pouvant pas contraindre la Russie, il fallait bien, sous ce rapport, subir la nécessité. La médiation de la France a été impuissante, car une médiation n'est quelque chose que lorsque toutes les puissances veulent s'unir pour la seconder. La Prusse et l'Autriche ne voulaient pas se mêler de cette médiation : la Prusse craignait elle-même pour ses propres États.

La voix de la France a été malheureusement impuissante ; mais elle ne pouvait pas faire plus en cette occasion. Aujourd'hui on lui reproche de n'avoir point maintenu la nationalité de la Pologne.

Il faut reconnaître que les puissances étrangères, ea signant le traité de Vienne, ont eu l'intention formelle de maintenir quelque chose dans le monde qui 8*appellerait une Pologne; mais elles se sont exphquées obscurément, et n'ont rien dit de complètement clair et positif. Si l'on exige que la France soutienne le principe de la nationalité^ on a raison ; mais on aurait tort de lui faire un reproche de ce qu'elle n'aurait pas encore réussi à faire prévaloir cette manière d'interpréter les traités de Vienne. La France ne peut pas parler d'une manière plus infaillible qu'elle ne l'a fait précédemment, elle négocie, elle doit persister à dire que la Pologne doit conserver sa nationalité.

Mais, pour l'exiger, sur quoi se fonderaitron ? Sur les traités? Ils sont malheureusement trop ambigus. La pensée est incontestable, sans doute; mais le texte

est tellement vague, qu'on ne peut pas arriver à une négociation forte et toute-puissante. Si je vous citais l'article premier du traité de Vienne, sur lequel on s'appuie pour émettre cette doctrine, « la nationalité polonaise ne peut pas périr, » vous verriez qu'on ne peut pas en tirer cette conclusion d'une manière irréfragable.

L'acte principal du traité de Vienne porte, article premier :

« Le duché de Varsovie, à l'exception des provinces et districts dont il a été autrement disposé dans les articles suivants, est réuni à l'empire de Russie. Il sera lié irrévocablement par sa constitution pour être possédé par S. M. l'empereur de toutes les Ru&sies, ses héritiers et ses successeurs à perpétuité. Sa Majesté Impériale se réserve de donner à cet État, jouissant d'une administration distincte^ l'extension intérieure qu'elle jugera convenable.

« Elle prendra, avec ses autres titres, celui de czar roi de Pologne, conformément au protocole, usité et consacré pour les titres attachés à ses autres possessions.

« Les Polonais, sujets respectifs de la Russie, de l'Autriche et de la Prusse, obtiendront une représentation et des institutions réglées d'après le mode de système politique que chacun des gouvernements auxquels ils ap* partietment jugera utile et convenable de leur accorder. »

Ainsi, vous voyez, messieurs, que le traité stipule expressément que le duché de Varsovie aura une administration distincte. Ainsi, pourvu que l'ancien duché

de Varsovie soit administré à part, comme le sont ordinairement toutes les provinces d'un grand empire, on peut dire que l'article du traité de Vienne est exécuté. Il est dit encore dans cet article que les dernières pafties de la Pologne auraient des institutions nationales réglées d'après le mode d'existence politique de chacun des gouvernements auxquels elles appartiennent, et telles qu'ils jugeront utile et convenable de leur accorder.

Ainsi ce texte même permet de soutenir que la Pologne, avec des institutions provinciales comme en a le duché de Posen, par exemple, et d'autres provinces de la Prusse, aurait une nationaUté ! Je ne prétends pas que la France doive se payer de ces explications. Je ne prétends pas que, si l'on ne fait pas à la Pologne une situation convenable, la France ne doive pas réclamer, mais je soutiens que la France n'a que des articles de traité dont le sens est tout à fait ambigu.

Si la France n'a pas fait une Pologne, c'est que c'était impossible ; cela a été reconnu. Si elle n'a pas fait exécuter l'article du traité de Vienne, c'est que, pour faire exécuter un traité quand on n'a pas d'armée à envoyer pour en exiger l'exécution, on n'est pas suffisamment fort.

Je ne vois donc pas comment on peut dire que le gouvernement de Juillet a manqué à ce qu'il devait à la liberté.

Je passe à la question d'Italie, qui est la plus vi-

vante de toutes, celle sur laquelle notre attention doit principalement se porter.

Ici on dit : La France a un intérêt immédiat, car ritalie n'est pas placée à une grande distance d'elle ; elle est sur sa droite, tout près de ses frontières. La France ne peut rester indifférente à la question d'Italie, car, indépendamment de l'intérêt de la liberté, il y a là pour elle un intérêt d'influence, intérêt de la plus haute importance. Tout cela est vrai.

On dit encore que la France, en invoquant ici les principes déjà posés de la non-intervention, en restant fidèle à ses principes, pouvait couvrir l'Italie et empêcher les malheurs qui l'ont désolée.

Je commencerai par m'expliquer sur ce grand principe de la non-intervention, qui a été invoqué tant de fois et interprété de manières si différentes. Si, par non-intervention, on a entendu dire que tout le monde resterait indifférent à la position d'un pays voisin, et que personne ne devrait s'en occuper ni par les négociations ni par les armes, il est évident que personne ne s'en occuperait ni par les négociations ni par les armes ; mais il est évident aussi que personne n'a pu l'entendre ainsi, car tout le monde a demandé la violation du principe interprété de cette façon.

En effet, quand on a demandé à la France d'intervenir en Pologne, on a demandé la violation du principe de non-intervention. La Russie, en effet, était chez elle, quand elle agissait sur la Vistule. Nous en mêler ou par des négociations, ou par nos armes,

comme on nous le conseillait, c'était intervenir; et c'était précisément ce que demandait l'opposition.

En Belgique on est intervenu : on est intervenu non-seulement en négociant dans la conférence, mais en envoyant une armée pour empêcher le roi Guillaume de rentrer dans les provinces qui lui avaient appartenu. L'opposition a loué cette intervention, et a bien fait de la louer, car c'était un acte habile, utile et courageux. L'opposition, pas plus que le gouvernement, n'a donc regardé le principe de la non-intervention comme l'obligation pour tous les gouvernements de se tenir immobiles, et de regarder avec indifférence ce qui se passerait autour de nous.

En posant le principe de la non-intervention, la France de Juillet n'a point entendu afficher le système d'une complète indifférence; elle a voulu dire seulement qu'elle ne souffrirait plus qu'aujourd'hui, comme sous la Restauration, cinq puissances s'unissent pour étouffer la liberté partout où elle viendrait à éclore. Elle a entendu, au contraire, s'en mêler tantôt par les armes, tantôt par ses négociations, comme il conviendrait à ses intérêts et aux circonstances. Elle a voulu que la liberté pût trouver auprès d'elle un patronage puissant et éclairé.

Sans cela, qu'en serait-il résulté : qu'aujourd'hui l'Italie peut-être aurait renversé tous les gouvernements qui la dominent, mais pour tomber dans la confusion ; que la Pologne n'en serait pas moins soumise à la Russie, et enfin qu'en Belgique nous aurions vu

peut-être une restauration, et que nous aurions alors auprès de nous le plus redoutable des voisinages.

Oui, messieurs, sans l'entrée de Farmée française en Belgique, une contre-révolution y aurait été opérée; on aurait vu le roi de Hollande remonter sur le trône de la Belgique, et ce n'est sans doute pas là ce qu'on voulait. La France, je le répète, a déclaré qu'elle se ferait l'appui de la liberté dans le monde, qu'elle se mêlerait par conséquent des intérêts des peuples voisins, à la condition, bien entendu, de le faire convenablement, à la condition de respecter les traités et les droits fondés sur ces traités, de négocier loyalement, et de ne recourir aux armes que lorsque ses intérêts ou son honneur l'exigeraient impérieusement.

Dès qu'il est convenu que, sans insouciance et sans faiblesse, sans abandon de nos intérêts, nous ne pouvons rester indifférents à ce qui se passe autour de nous, on nous reconnaît ce droit de nous être mêlés des affaires d'Italie. La question est de voir si, en nous en mêlant, nous avons pris le bon moyen d'amener les affaires d'Italie à une fin heureuse. {Mouvemeni d'attention.)

Que pouvait-on faire pour la Uberté en Italie? Telle est, messieurs, la question qu'il faut s'adresser à propos de l'Italie, comme à propos de toutes les contrées dont nous avons eu à nous occuper.

Lorsque l'insurrection a éclaté dans les légations et dans les duchés de Parme et de Modène, de deux

choses Tune : ou l'insurrection devait s'y concentrer, ou bien elle devait s'étendre au loin.

La révolution aurait pu se borner à ces provinces ; cela était peu probable, mais alors ces provinces bien évidemment auraient fini par ne former qu'une adjonction de l'Autriche. C'est une chose reconnue, admise par tout le monde, que ces provinces ne peuvent rester indépendantes, et qu'elles ne pourraient changer de gouvernement sans finir par appartenir à l'Autriche, ou du moins par se trouver sous son influence, si elles ne tombaient pas sous sa domination expresse.

Mais ce n'est pas ce qui pourrait arriver. Il est certain que la révolution se serait étendue depuis Milan jusqu'à Naples, et qu'elle aurait couvert toute l'Italie.

Qu'était-ce donc pour la Uberté que ces insurrections que vous avez vues éclater dans quelques parties de l'Italie? Que serait-il arrivé, si elles se fussent étendues dans toute la Péninsule? Voilà la seule question qui doit être examinée.

Savez-vous quel est le problème, messieurs? Il n'est pas moins que celui-ci : de faire une Italie. (Sensation,) Et, de même qu'on aurait voulu imposer au gouvernement l'obligation de faire une Pologne, on aurait voulu lui imposer ce problème, insoluble jusqu'aujourd'hui, de faire une Italie.

Messieurs, cela a été essayé déjà. Napoléon aussi a rêvé une Italie, comme il avait rêvé une Pologne, et malheureusement il n'a pas pu faire l'une plus que l'autre. [Interruption,)

Je dis, messieurs, que Napoléon, qui avait sur l'Europe une puissance d'action que de longtemps aucun gouvernement ni aucun homme n'aura la prétention d'obtenir. Napoléon n'a pas pu faire une Italie plus qu'une Pologne. Parmi les raisons qu'il en donne lui-même, il y en a de fondamentales.

C'est qu'il est impossible de réunir sous un même gouvernement des peuples aussi différents que ceux de Naples et de Rome et ceux de Bologne, et, en général, de l'Italie du nord.

Parmi les peuples où les habitudes, les mœurs et l'éducation sont si différentes, il est constant que les degrés de liberté ne peuvent être les mêmes.

En effet, songez à la différence radicale qu'il y a entre l'esprit des habitants de Naples et de Rome, et de ceux de Bologne.

Dans les États romains, on veut de la domination du pape, à Bologne on n'en veut pas ; le principe de l'aristocratie est dominant à Naples, à Bologne c'est le principe démocratique qui règne dans toute sa force.

Ainsi, vous le voyez, il est impossible de mettre ensemble sous un même gouvernement des populations aussi différentes.

Il y a encore une autre difficulté bien grave, c'est de mettre d'accord des intérêts aussi divers que ceux des habitants de Milan ou de Naples. Comment, par exemple, soumettre Rome, Naples, Florence, Turin, à l'autorité de Milan, ou Milan à l'autorité de Rome ou de Naples? Comment, en un mot, trouver une capitale?

comment enfin soumettre au même régime et au même gouvernement des peuples si différents et si diversement situés?

Ce sont ces difficultés, messieurs, qui ont fait dire à Napoléon qu'il fallait des siècles, ou du moins un très-grand nombre d'années, à l'Italie, avant de parvenir à cette maturité qui comporte les institutions constitutionnelles, et à cette homogénéité qui rend possibleie même gouvernement.

Mais, en attendant cette époque incertaine, pour poursuivre aujourd'hui la solution d'un problème insoluble peut-être, il aurait fallu allumer une guerre générale en Europe, il aurait fallu exposer l'Italie entière à d'horribles ravages.

Il était heureusement un autre plan pour l'Italie, messieurs ; plan moins gigantesque, assurément, moins brillant, mais vrai, raisonnable, exécutable surtout. La France, en Italie, a deux intérêts, l'un d'influence, l'autre de liberté.

Elle ne doit pas songer à posséder au delà des Alpes; mais, dans l'intention de faire un jour, dans l'avenir, une Italie forte, elle doit appuyer, d'une part, le Piémont, rattacher la haute Italie autour de lui ; elle doit, de l'autre, appuyer le pape, et rattacher autour de lui l'ItaUe du midi.

Voilà ce qu'elle doit faire comme influence. Comme intérêt de liberté, elle doit, à défaut de notre système constitutionnel, qui n'est pas applicable partout, conseiller les améliorations administratives et les faire

adopter par les gouvernements qui suivront son impulsion. Elle doit faire commencer la liberté en Italie, conmie elle doit commencer partout, par un système d'institutions provinciales.

Il n'y avait que cela à faire ; notre politique à venir, si elle est sage, si elle est ferme, devra tendre à ce but de renforcer les principales puissances italiennes, et d'y introduire des améliorations progressives.

Eh bien, c'est la politique que la France a suivie ; elle s'est entendue avec les principales puissances de l'Europe ; elle s'est concertée à Rome avec les ambassadeurs pour que le pape accordât aux légations les améliorations qu'on pouvait désirer.

Ces améliorations ont été accordées, du moins en grande partie et en très-grande partie : les exigences des Bolonais, que je ne juge pas en ce moment, que je comprends même, car je sais ce qu'il y a d'exaltation dans les esprits dans les premiers moments ; les exigences des Bolonais ont fait qu'on ne s'est pas entendu sur les concessions; on n'a pas même voulu publier le décret qui contenait ces concessions. Les Bolonais n'ont pas voulu prendre la cocarde du pape ; dès lors il était impossible que la France consentit à voir la confusion s'introduire en Italie, et l'Autriche profiter de cette confusion pour s'y introduire.

Si, la première fois, la France, qui n'était pas en mesure, a pu souffrir que les Autrichiens entrassent seuls en Italie, la seconde fois, quand elle était en me-

sure, elle a dû montrer l'intention de se mêler aussi des affaires d'Italie, de ne pas laisser une seule puissance en régler les destinées.

Ce n'est pas à moi qu'il appartient d'aborder la question d'Ancône, et de donner les explications qui ont été provoquées. Je ne connais pas les secrets du cabinet, et, si je les savais, je ne parlerais pas avec tant de liberté sur les affaires étrangères.

Je ne parle d'Ancône que comme un témoin jugeant du dehors peut le faire, avec la simple connaissance des faits connus de tout le monde.

Je dis que nous ne pouvions pas souffrir que les destinées de l'Italie fussent réglées par une seule puissance, que nous devions y intervenir , que ce n'est pas manquer plus à nos principes en politique que quand nous sommes entrés en Belgique pour empêcher une contre-révolution.

En Italie, nous avions à empêcher que les légations ne retombassent sous la domination de l'Autriche, que le pape ne promît des améliorations sans les exécuter.

On a dit, il est vrai, qu'est-ce que quelques mille hommes déposés sur un point de l'Italie? Assurément, quelques mille hommes jetés au milieu des plaines de la haute Italie ne seraient rien; mais ces quelques mille hommes, appuyés par une flotte, et tenant un point important, sont quelque chose.

Je ne vois pas comme le général Lamarque le danger que pourrait avoir cette expédition pour le main-

tien de la paix. La politique de la France est claire comme le jour; on peut la dire à toute l'Europe. La France ne veut pas posséder en Italie, elle ne le doit pas.

J'ose dire que ce serait malheureux pour elle. C'a été un malheur quand la France a possédé quelque chose au delà des Alpes. Cette pensée bien arrêtée chez elle, et sa conduite depuis dix-huit mois, doivent rassurer toute l'Europe. Mais elle veut assurer son influence ; elle veut que, quand les autres grandes puissances se mêlent de l'Italie, elle ne soit pas la seule en dehors; que, quand une de ces puissances a ses bataillons en Italie, les siens n'en soient pas exclus.

Oui, je dis que, dans cette occasion, la France a prouvé qu'elle voulait absolument se mêler utilement des intérêts du monde. On a dit ; Contre qui ces quelques mille hommes? Est-ce contre l'Autriche, est-ce contre le pape?

Ce n'est ni contre l'Autriche ni contre le pape. C'est pour le motif important que voici : il ne faut pas que, cinq puissances négociant en ItaUe, une seule y ait des armées, et que les autres soient réduites à la seule puissance des notes diplomatiques. A ses notes la France ajoutera ainsi quelque chose ; elle pourra r€ister à Ancône ou s'en retirer, suivant qu'on sera fidèle aux promesses qu'on lui aura faites.

Ainsi, sur les trois points importants, sur les intérêts de la liberté en Belgique, en Pologne et en Italie, le gouvernement n'a nulle part abandonné la cause de

rhumanité ; il a fait ce que lui commandait son intérêt en Belgique, ce que la 'distance lui permettait en Pologne, et, en Italie, ce que la politique lui conseillait. Il ne veut pas que l'Italie végète sous un gouvernement qui ne fera rien pour assurer sa liberté et sa tranquillité.

Il s'agit de savoir si, en faisant cela, elle s'est donné des alliés, si, comme on l'a dit, elle est dans l'isolement complet, et si le résultat de toutes ses faiblesses est de ne s'être donné aucun allié.

Ce tableau qu'on a fait n'est pas vrai.

Si la France avait suivi les conseils qu'on lui donnait il y a un an, si elle avait tenu le langage qu'on voulait qu'elle tînt, elle serait loin de la position où elle est aujourd'hui. Il y a, depuis quarante ans, deux intérêts pour les puissances, un intérêt d'ordre social et un intérêt de puissance à puissance. Cet intérêt d'ordre social, toute révolution l'éveille.

Notre révolution a, dès le premier instant, alarmé toute l'Europe, et, pour un moment, nous n'avons eu aucun allié, pas même l'Angleterre. Cet intérêt d'ordre social est tel, que, lorsqu'il est éveillé, tous les intérêts particuliers s'effacent. C'est ce qui arriva en 1792.

La Prusse oublia les intérêts qui la divisaient de l'Autriche, l'Espagne ceux qui la divisaient de l'Angleterre, l'Angleterre ceux qui la divisaient de la Russie. Toutes marchèrent d'un commun accord contre la France.

En juillet 1830, il en a été de même un instant ; on

a tremblé pour l'ordre social, on a cru que la France allait menacer, et il y a eu pour quelques moments coalition contre elle; elle a été sans alliés.

Si, à cette époque, la France avait montré les exigences qu'on voulait qu'elle montrât, si elle s'était avancée en Europe, si elle s'était portée sur ses frontières comme on voulait qu'elle le fît, il y aurait eu unanimité contre elle, toute alliance eût été impossible.

Mais le gouvernement a agi autrement. Il a donné à l'intérêt social le temps de se rassurer et de s'eflfacer ; il a donné aux intérêts particuliers le temps de se prononcer et de donner à la France les amis qu'elle doit toujours avoir.

Lorsqu'on a été convaincu que la France voulait être modérée, qu'elle ne voulait point jeter le trouble en Europe, alors il n'y a plus eu coalition entre l'Angleterre, la Prusse et l'Autriche; chacun a été livré à ses intérêts nationaux. Il a été possible de donner des alliés à la France.

En Angleterre, par exemple, on a donné au parti de la réforme le temps de prédominer. On a donné au parti whig le temps de s'emparer des affaires ; en même temps, en supprimant toute difficulté de territoire par la modération de nos vœux à l'égard de la Belgique, on a fait naître, entre l'Angleterre et la France, l'alliance la plus franche et la i)lus solide.

Si Ton avait montré ou l'impatience ou l'ambition qu'on nous conseillait, les torys dominaient l'Angle-

terre, et nous étions sérieusement brouillés avec eux. Cette alliance est aujourd'hui connue du monde entier; elle honore les deux nations. Elle n'en doit alarmer aucune, car elles sont unies, non pour asservir, non pour troubler le monde, mais pour y maintenir la paix, et faire prospérer la liberté sous un puissant patronage. {Approbation aux centres.)

Eh bien, messieurs, aujourd'hui véritablement on peut dire qu'il n'y a pas de Sain te- Alliance, mais on peut dire qu'il y a cinq puissances qui s'entendent, qui transigent sur les intérêts de la liberté. Sans doute, il y a des nations où la liberté n'a pas fait autant de progrès que chez nous, comme l'Autriche, comme la Russie ; mais il y a aussi d'autres nations qui prêtent leur appui à la liberté, comme la France et l'Angleterre.

On dit que l'alliance entre la France et l'Angleterre n'est pas solidement établie, que trop d'intérêts les divisent. Non, messieurs, entre l'Angleterre et la France les motifs de division sont supprimés. La grande ques- . tion des colonies n'en est plus une. La question de la Belgique est résolue. Au-dessus de ces intérêts, aujourd'hui effacés, il y a un intérêt immense, qui prédomine et unit les deux nations : c'est l'intérêt d'une même civilisation. La réforme touche aujourd'hui l'Angleterre plus que ne pourraient le faire les plus beaux projets (le conquête. D'ailleurs qu'a-t-elle à désirer en ce jour?

. La France et l'Angleterre ont donc un intérêt puissant à être étroitement liées.

Quand même, ce qui me semble impossible, et peu

de mots suffiraient pour le démontrer, quand même les difficultés qui restent encore à résoudre en Europe pourraient amener une rupture, ce que je ne crois pas et ce qui me semble impossible, je le répète, la France alliée avec l'Angleterre, sûre de cette alliance dans quelques cas, de la neutralité dans les autres, la France n'a rien à craindre du reste du monde.

En effet, il est une guerre que la France doit toujours redouter, quelque brave, quelque forte qu'elle soit, c'est la guerre avec toute l'Europe, y compris l'Angleterre.

La coalition européenne avec l'alliance de l'Angleterre signifie la mise en valeur de toutes les forces du continent; car l'Angleterre fournit les vaisseaux, les subsides . . . [Interruption . )

C'est grâce aux vaisseaux et aux subsides de l'Angleterre que la Russie peut se transporter sur nos frontières, et, des bords de là Vistule aux bords du Rhin, pousser 150,000 hommes.

C'est grâce aux subsides de l'Angleterre que l'Autriche et la Prusse, TAutriche surtout, peuvent faire mouvoir leurs troupes et les transporter sur nos frontières; c'est enfin .par le moyen de l'Angleterre qu'une coalition continentale peut se former contre nous et mettre toutes ses forces en valeur.

Mais, sans l'Angleterre, aucune coalition, fût-elle possible, ne pourrait nous effrayer. L'Angleterre ne fût-elle que neutre, une coalition ne saurait nous menacer de dangers sérieux.

Quand l'Angleterre nous laisse la mer libre, nous pouvons susciter des embarras à nos ennemis en envoyant nos flottes dans la mer Noire, dans la Baltique, dans toutes les parties de la Méditerranée et jusque dans la mer Adriatique. (Écoutez! écoutez!)

Ainsi nous pouvons porter nos opérations dans toutes les parties de l'Europe ; il nous suffit que l'Angleterre ne soit pas contre nous ; peu importe qu'elle soit avec nous.

Voilà, messieurs, le système suivi par le gouvernement, et auquel vous vous êtes associés par vos délibérations ; car le mérite en appartient autant à vous qu'au ministère ; voilà la position que le gouvernement vous a faite.

Il est certain que, dans de pareilles circonstances, on ne vous fera pas la guerre, car on ne pourrait pas vous la faire avantageusement, tant que l'Angleterre n'est pas dans l'alliance des puissances avec lesquelles vous pouvez avoir la guerre, et, quelques difficultés qui puissent survenir, il me semble impossible de ne pas les envisager avec une parfaite sécurité.

On parle de ces ratifications qui ne sont point arrivées, qu'on nous promet tous les jours, et qui ne sont, dit-on, qu'un leurre. {Écoutez! écoutez!)

Peu de mots, messieurs, vont vous prouver que, de ce côté, la guerre ne peut venir.

Quelle est, dans la question belge, la puissance essentiellement intéressée? C'est, je le répète, l'Angleterre. Eh bien, vous avez la ratification de l'Angle-

terre; elle a approuvé ce qui s'est fait en Belgique. Il ne reste plus en dehors du traité que des puissances qui n'y ont aucun intérêt sérieux, c'est-à-dire la Prusse, l'Autriche et la Russie. {Mouvement aux extrémités.)

Les raisons qui peuvent avoir porté ces puissances à ne pas donner leur ratification, me sont inconnues. {Écoutez! écoutez!) Mais il est facile de comprendre qu'à Berlin, à Vienne, à Pétersbourg, on ne sent pas aussi vivement qu'à Londres la nécessité de terminer sur-le-champ les difficultés qui divisent aujourd'hui la Belgique et la Hollande.

Il est tout simple de convenir qu'on n'y ait pas été aussi pressé de ratifier l'établissement qui vient d'être fait par le traité du 15 novembre.

Il est tout simple, messieurs, qu'à Saint-Pétersbourg, où le besoin de terminer était moindre qu'à Londres, et oîi des relations de parenté compliquaient la difficulté, il est tout simple, dis-je, qu'à Saint-Pétersbourg il y ait eu des retards. Mais qu'importe?

Assurément, messieurs, il y aurait aujourd'hui plus de repos, de sécurité dans les esprits, si cette ratification était arrivée. Mais enfin, la puissance essentiellement intéressée à signer, c'est l'Angleterre. Eh bien, l'Angleterre aujourd'hui est comme nous engagée par sa signature, qu'elle ne donne pas légèrement, à ce que le traité ait lieu et à ce qu'il soit amené à exécution.

Ainsi, messieurs, il est évident pour les esprits

éclaires que les choses se termineront d'une manière pacifique.

Quant à l'occupation de l'Italie, je ne crois pas que l'on puisse craindre quelque chose à cet égard.

Il y aura sans doute des difficultés ; il faudra du temps pour mettre d'accord la France avec les gouvernements qui n'ont pas pour la liberté une prédilection marquée, et pour leur arracher les concessions qui peuvent seules amener le repos de l'Italie.

Mais il est évident que cette question n'est pas grosse de guerre, et que la France de Juillet parviendra à dénouer ce nœud gordien sans le trancher par l'épée. Il est évident que, d'après le système de nos adversaires de l'opposition, nous serions maintenant, s'il avait été adopté, en guerre avec toute l'Europe.

Aujourd'hui, au contraire, nous avons la paix. Nos négociations ont été heureuses, notre attitude est respectable, (Aux extrémités : Non! non!) et notre avenir est plus assuré. [Nouvelles dénégations,)

Mais on dit que, si les choses sont ainsi, si la paix est maintenue, le mérite n'en est pas au gouvernement, mais aux autres puissances^ car, si elles avaient eu intérêt à la guerre, la paix n'aurait pas été maintenue.

Assurément, messieurs, je ne crois pas que ce soit le gouvernement français qui ait créé à Berlin, à Saint-Pétersbourg, à Vienne et à Londres, les intérêts qui réclament la paix. Le gouvernement français n'a pas créé ces intérêts et ne le pouvait pas. Son mérite à lui et à la

Chambre, qui s'est associée à ses paroles, c'est d'avoir reconnu ces intérêts, c'est d'avoir su voir que l'Europe avait besoin de la paix et la voulait, que des préventions mal fondées pouvaient seules lui inspirer des dispositions hostiles, et qu'une conduite loyale et modérée les aurajt bientôt fait disparaître.

Son mérite est dans sa prévoyance. En croyant à la paix, il l'a rendue possible. S'il avait pensé et parlé comme les orateurs de l'opposition, à une époque où l'Europe était incertaine, où le parti antiréformiste dominait l'Angleterre, la guerre en serait résultée infailliblement. La paix est son œuvre, parce qu'il a bien su apprécier les circonstances, les intérêts du pays et ceux de l'Europe. {Marques (f approbation,)

SUR

(traitement DES AGENTS DIPLOMATIQUES)

PAONONCé LE 9 MARS 1832 A LA CHAMBHB DBS DÉPUTÉS

La commission du budget avait proposé, sur le chapitre 3 du budget des affaires étrangères, relatif aux traitements des agents politiques et consulaires, une réduction de 362,000 francs, qui, ajoutée à une autre de 280,000, votée Tannée précédente, portait à 5/i0,000 francs l'économie réalisée depuis deux ans sur ce chapitre. A Tappui de cette proposition, M. Bignon, rapporteur spécial du budget des affaires étrangères, avait fait valoir que les ambassadeurs, n'ayant plus à leur suite le cortège dont ils étaient entourés sous l'ancien régime, n'avaient pas besoin d'étaler le même luxe; que l'influence dont ils jouissaient dans les cours auprès desquelles ils étaient accrédités dépendait beaucoup ^lus de leur mérite et de la considération qui s'attachait à leur personne, que du faste de la représentation; que, d'ailleurs, des ministres plénipotentiaires représenteraient convenablement la France dans la plupart des postes où se trouvaient actuellement des ambassadeurs, et qu'il fallait progressivement arriver à les substituer à ces derniers. C'est ainsi au'avaient procédé la Prusse, les États-Unis, et la i 29*

France devait suivre ce sage exemple. Daos le sein de la Chambre, la proposition fut combattue, au nom du gouvernement, par M. Casimir Périer, qui cita un rapport du ministre du trésor des États-Unis exprimant Tavis que les représentants de rUnion à rétranger n'étaient pas suffisamment rétribués; plusieurs membres, au contraire, parmi lesquels M. Laffitte, auraient voulu que l'économie fût plus considérable, et M.Thiers, qui, dans la commission, avait opiné avec la minorité, crut devoir exposer lés raisons de Tordre le plus élevé pour lesquelles il s'était, dans cette circonstance, séparé de la majorité de ses collègues. Interpellé d'abord sur le manque de convenance qu'il y avait, de sa part, à combattre, même sur un point spécial, les conclusions d'une commission dont il était le principal organe :

Messieurs,

Il n'y a pas de situation où l'on soit obligé de trahir sa propre opinion. Si j'étais rapporteur de là section des affaires étrangères, j'aurais dû déclarer que mon opinion ne se conciliait pas avec le mandat que l'on me confiait, et refuser de m'en charger. Mais telle n'est pas ma position : j'étais rapporteur général, chargé de soutenir la discussion d'ensemble, la discussion des principes généraux du budget. Il suffisait que, sur les principes généraux, je fusse d'accord avec la commission pour accepter le rôle de son rapporteur général.

Je n'étais pas obligé de penser comme la commission dans tous les détails, puisque les détails n'étaient pas de ma compétence, mais bien de celle des rappor*

leurs particuliers. Je n'avais pas à remplir leur devoir; cependant, par obligeance, par respect même pour la Chambre, j'aurais suppléé M. Bignon, si ma propre opinion me l'avait permis. Ne partageant pas son opinion, je ne devais pas la soutenir; mais mon droit de député, que personne ne peut me contester, me permet ici d'attaquer la commission. Je l'attaque, car je ne crois pas qu'elle soit fondée dans la réduction qu'elle propose. (Approbation aux centres.)

L'honorable M. Laffitte a prétendu qu'on n'avait donné aucune bonne raison contre l'amendement. Je soutiens que les raisons qu'on a données sont fondées, et qu'au contraire je ne sache rien de solide à leur opposer.

Or voici un fait que personne ne conteste : c'est qu'il n'y a pas un seul de nos ambassadeurs à qui ses appointements suffisent; il n'y en a pas un seul qui ne soit obligé de porter atteinte à sa fortune personnelle. (Rumeurs négatives aux extrémités.)

Quelle en est donc la raison? Effectivement, si le fait est vrai, il y a une raison à ce fait, et cette raison est facile à donner.

Les ambassadeurs ne sont pas envoyés précisément pour espionner; ils sont envoyés pour observer. L'espionnage ne produit rien d'utile. Les espions sont des agents subalternes, crédules, dépourvus de jugement, de véracité, et qui trompent le plus souvent ceux qui les emploient. (C*est vrai! c'est vrai!)

La véritable mission d'un ambassadeiur est de se

placer haut, de vivre beaucoup au milieu de la société qui l'entoure, afin de bien juger le pays où il est placé.

Pour le mettre à même de bien juger le pays, Tenfermerez-vous dans un hôtel où il ne verra personne? Non, messieurs, vous voudrez qu'il vive dans la haute société, vous voudrez qu'il puisse tenir une maison pour y recevoir, à son tour, les nationaux dont il aura reçu des politesses. Il faut donc que vous lui accordiez un traitement élevé : sans cela il ne verra personne et ne pourra nullement juger du pays. {Trh-bienl trèsbien!)

Vous ne voudriez pas, comme particuliers, recevoir ce que, dans nos mœurs, on appelle des politesses, vous ne voudriez les recevoir de qui que ce soit sans les rendre; et vous voudriez que votre ambassadeur ne rendit pas les politesses qu'il reçoit dans le pays où il est envoyé ! Vous voudriez que votre nation fît ce que vous ne voudriez pas faire comme individus. Cela n'est ni admissible ni convenable; et la preuve, c'est que tous nos ambassadeurs qui aiment la munificence se sont ruinés, et que ceux qui vivent le plus modestement possible dépensent tous au delà de leurs ap|)ointements.

Je connais un homme très-capable qui est parvenu à mériter la confiance du prince auprès duquel il est envoyé, qui a su se faire estimer et écouter par lui. Mais est-ce le tout d'avoir acquis la confiance du prince? est-ce que, dans tous les pays, le prince décide seul? Non, c'est la société qui l'entoure. Si l'ambassadeur ne

peut s'approcher de cette société, communiquer avec elle, et lui montrer qu'un représentant delà France de Juillet n'est pas un désorganisateur, ainsi qu'on se le figure à l'étranger, mais un esprit sage et réglé, il n'aura aucune influence sur les déterminations de la cour auprès de laquelle il réside. {Vifs applaudissements au centre,)

On prétend tous les jours, et c'est sur quoi se sont fondés nos adversaires, on prétend qu'il suffit d'avoir de la capacité personnelle et de représenter la France pour avoir une grande influence ; qu'il suffit de dire dans les cours étrangères : Je suis un homme capable, un homme de mérite ; je représente la France, écoutez-moi ! Non, messieurs, quelque mérite que l'on ait, quelque puissance que l'on représente, il ne suffit pas de dire : Venez chez moi, venez pour que je vous voie, pour que je vous observe, et que je fasse un rapport à ma cour. {Rires et bruits divers,) Non, messieurs, les choses ne se passent ainsi nulle part. Ou va chez les gens, et, quand on y va, il faut, en retour, les recevoir chez soi. Personne, que je sache, n'accepte de rapports avec la société qu'à ces conditions.

M. LE PRÉsu)ENT DU CoNSEiL. — Cc u'cst pas daus les estaminets qu'on fait de la diplomatie.

M. Thiers. — Vous vivez, messieurs, dans les illusions ; vous êtes hors de la réaUté : la réalité est telle que je vous la montre. Tous les jours, les ambassadeurs, quoique n'ayant pas de goût pour la munificence, ont été cependant obligés de faire des dépenses

considérables, et presque tous sont ruinés ! {Nouvelles rumeurs aux extrémités.)

Napoléon, qu'on cite souvent, quand il a voulu faire, permettez-moi le mot, quand il a voulu faire des folies, quand il a voulu porter ses armes sur le Tage ou sur la Vistule, mettre ses frères siu* des trônes, avoir des départements français en Hollande ou en Piémont, Napoléon, que vous .appeliez alors un grand homme, animé du sentiment de la dignité nationale ; ce même Napoléon, si, d'autres fois, il a été un grand politique, s'il a eu des pensées profondes sur le culte, sur l'instruction publique, sur le rapprochement des partis, sur l'administration, vous l'appelez un despote ! Vous admirez son délire ; vous ne savez ni comprendre ni admirer sa profondeur. (Marques nombreuses d'adhésion.)

Eh bien, ce grand Napoléon savait qu'un gouvernement nouveau avait non-seulement besoin de s'entourer de victoires, mais aussi de se concilier l'esprit des nations de l'Europe. Malgré sa toute-puissance, il ne se croyait pas dispensé de plaire aux différentes cours, de chercher à s'introduire Jans leur esprit. Il cherchait des hommes qui pussent lui convenir ; il choisissait ses généraux les plus distingués.

La République en faisait autant. Qui envoyait-elle à Berlin? son plus grand penseur, M. Siéyès. Qui envoyait-elle à Vienne? un de ses généraux les plus célèbres, depuis roi, Bernadotte. Certes la République n'avait pas plus que vous l'esprit d'aristocratie, mais

elle savait qu'on a beau être tout-puissant, il n'est pas possible d'intimer des ordres ; elle savait qu'en diplomatie on négocie, on ne commande pas, et que, pour cela, il faut étudier les convenances des cabinets, leur envoyer des hommes qui puissent leur plaire et réussissent à les pénétrer.

Quel que soit le gouvernement de la France, force lui sera toujours de choisir les hommes selon les puissances. A Madrid, il faudra un homme de grande naissance ; à Berlin, à Pétersbourg, un militaire ; à Londres, un profond diplomate. Et l'opposition ellemême, avec son rigorisme, se garderait bien d'agir autrement. Nous verrions si, arrivée au pouvoir, elle oserait rappeler tel diplomate qui a su faire considérer la France et lui assurer une immense influence ! Nous verrions si, pour être conséquente avec des idées folles et chimériques, l'opposition sacrifierait l'intérêt du pays, si elle l'immolerait pour rester conséquente ! J'espère pour elle que non. {Applaudissements au centre. Agitation aux extrémités,)

On se plaint tous les jours du choix des hommes, on se plaint de voir à Paris tous nos ambassadeurs ; mais, si toutes nos ambassades ne sont pas remplies, à qui la faute? C'est qu'il est aujourd'hui plus que jamais difficile de trouver des hommes ; c'est que la révolution de Juillet, qui promettait d'être si féconde en hommes, en a produit très-peu. (Exclamations diverses,) Non pas qu'elle soit stérile ; non, grâce au ciel, la France de 1830 ne sera pas stérile, elle donnera des

hommes comme la France de tous les temps; elle en donnera d'autant plus qu'un gouvernement éclairé cherchera davantage à affranchir toutes les facultés !

Mais on ne trouve pas d'hommes aujourd'hui. Savez-vous pourquoi ? Parce que vous êtes saisis de deux grands vices d'esprit : d'une part l'esprit d'exclusion, de l'autre l'esprit d'économie mal entendu.

L'esprit d'exclusion est une maladie des temps de parti ; vous l'avez moins qu'en 1815, moins qu'en 1792, parce que notre temps est heureusement un peu plus exempt de passions; mais vous l'avez encore beaucoup malheureusement : vous ne voulez d'aucun des hommes qui ont servi l'ancien gouvernement.

Je sais bien toutes les raisons qu'on peut avoir d'en écarter un grand nombre ; mais sachez aussi que l'esprit d'exclusion est fatal quand on veut gouverner sainement, que Napoléon sut s'en défendre, qu'il appela tout le monde autour de lui, et que c'est ainsi qu'il sut rendre la France si riche, et qu'il sut si bien se faire servir ! Il ne l'appauvrit pas en écartant une partie de ses enfants. {Mouveaux applaudissements,)

Or, tous les hommes qui ont servi l'ancien gouvernement écartés, vous manquez sur-le-champ d'un grand nombre de sujets utiles et capables. Sachez encore qu'un pays, quelque riche qu'il soit en sujets, n'a jamais ni un gouvernement ni une administration de rechange. {Rires d'approbation,) Dans la diplomatie surtout, ce sont les sujets les plus expérimentés que vous frappez ainsi. N'a-t-il pas fallu, en effet, que le

9 MARS i832. 439

gouvernement eût le courage de braver mille criailleries pour se faire servir par l'homme le plus habile de l'Europe? {Mouvements en sens divers.)

Cet esprit d'exclusion vous prive donc d'un grand nombre d'hommes. Ce que j'appelle l'esprit d'économie mal entendu restreint encore vos choix, vous appauvrit encore davantage, en vous obligeant à ne choisir que des hommes pourvus d'une fortune suffisante.

Vous vous imaginez sans doute être les bienfaiteurs exclusifs du pays, parce que vous vous montrez épris du goût des économies. Mais croiriez-vous par hasard que nous ne les aimons pas autant que vous ? {Rires et exclamations ironiques à droite et à gauche,)

Ne croyez pas que, lorsqu'on vient ici faire des calculs, méconnaître des faits, parler du budget sans l'avoir étudié, on prouve sérieusement qu'on aime les économies ; on prouve seulement qu'on aime la popularité. {Bruit aux extrémités,) Je sais que vous pouvez l'aimer plus que nous, et je déclare que c'est plus que moi, car moi je ne l'aime pas du tout. {Applaudissements au centre. Agitation,)

M. FiOT. — Nous aimons la popularité qui est la récompense de l'indépendance et de la franchise d'opinion.

M. Thiers. — Eh bien, ce que j'aime, moi, c'est l'estime de mon pays, son estime éclairée, fondée sur les efforts que je ferai toujours pour lui être utile. {Nourelie approbation des centres,) Je préfère les suffrages (les hommes éclairés et honnêtes aux bruyantes acda-

mations de certains hommes. Si nous ne parlons pas économie aussi légèrement, aussi présomptueusement qu'une foule d'autres, c'est que nous cherchons le possible, et que le possible ne se prête pas à tous les rêves d'imaginations délirantes ! {Interruption à droite,)

On a beaucoup crié, messieurs, contre la commission ; on s'est plaint de ce qu'elle n'avait présenté que 10 millions d'économies. Mais, je le demande, où sont donc les 500 millions, les 70 millions, les 40 même promis par certains de nos collègues? Où sont les systèmes nouveaux qu'on nous avait promis? Je mets ici au défi, messieurs, les amateurs d'économies, et je leur rappelle les promesses qu'ils avaient faites. Pourquoi ne sont-ils pas venus les tenir? {Rires au centre.)

On devait obtenir ici 8 millions, là 9, ailleurs 4 ou 5, et cependant personne n'est venu à cette tribune réaliser son dire. Savez-vous pourquoi? C'est qu'ici, arrivés au détail, sortis du vague de la discussion générale, nos collègues n'osent plus apporter des réductions que les faits démentiraient. En présence de la réalité, les chimères s'évanouissent. {Trh-bienl très^-bienl)

M, Beauséjour. — Vous avez rejeté les économies qu'on vous proposait.

M. Thiers. — Sans doute, on a repoussé telle ou telle proposition de détail, mais je défie l'interrupteur de citer les grandes économies du genre de celles dont je parle, les économies de 20 ou 40 millions qui ont été proposées et repoussées.

M. Salverte. — Et la révision sur les pensions?

M. Thiers. — Oh! sans doute, je sais bien, messieurs, qu'en touchant à Famortissement et aux pensions, je sais bien qu'en voulant manquer à ses engagements, qu'en voulant violer la Charte, qu'en voulant abuser de la puissance de la victoire, nous aurions pu faire de grandes économies, je sais cela. Â la condition de manquer à nos promesses, de fouler aux pieds les droits acquis, nous pouvions être aussi économes que vous. Mais nous ne voulons pas l'être ainsi. {Adhésion aux centres.)

Une nation grande et victorieuse ne saurait faire des économies à ce prix. Vous auriez été fâchés bien prochainement d'avoir exécuté de telles économies. Revenus de vos préoccupations d'un jour, vous les auriez regrettées. Dans un an, dans six mois, car des opinions aussi fausses ne durent pas davantage ; vous auriez fait envers vous-mêmes l'office de la postérité ; vous vous seriez accusés d'avoir violé ainsi et les principes et les lois. {Approbation aux centres. Murmures aux extrémités.)

J'ai été interrompu, messieurs, et obligé de m'éloigner de mon idée principale.

Je répète qu'à votre esprit d'exclusion s*ajoutant un esprit mal entendu d'économie, vous restreignez sans cesse le cercle de vos choix. Chaque jour, vous vous interdisez des sujets capables et qui feraient honneur à votre gouvernement.

Ces jours derniers, plusieurs députés recommandaient un sujet distingué ; le ministre répondit sponf a-

nément, sans vouloir faire une épigranune : A-i-il de la fortune? Ce ministre cédait à un besoin, celui de tout gouyemement raisonnable, d'avoir un fonctionnaire qui remplit bien son rôle. En effet, quand il s'agit d'envoyer un préfet dans une grande préfecture, on se demande s*il pourra, par sa fortune, acquérir de rinfluence; s'il s'agit d'un ambassadeur, on se demande s'il pourra soutenir l'éclat de son rang ; et cela l'opposition se le demanderait comme le ministère actuel, à moins qu'elle n'eût le goût assez étrange d'être mal servie, d'avoir des préfets sans influence» des ambassadeurs sans importance et sans considération !

Prenez-y garde, messieurs, vous faites, sans vous en douter, ce que la démocratie a fait bien des fois, c'est-à-dire de l'aristocratie. Ce n'est pas la première fois qu'il lui arrive, en croyant présomptueusement travaiUer pour elle, et pour elle seule, de travailler contre elle, de s'exclure même du rang qu'elle voulait se donner !

Malheureusement vous faites, de toutes les aristocraties, la plus sotte, celle de l'argent. {Bravos aux centres. Rires ironiques aux extrémités.)

M. DupiN aîné, se tournant vers la gauche. — Vous auriez le pouvoir de la main gauche que vous feriez encore de l'opposition de la main droite, pour n'en avoir pas le démenti.

M. Thiers. — Je ne suis pas plus effrayé qu'un autre de l'aristocratie. Je ne crois pas qu'elle soit

prête à ressaisir son influence ; je ne crois pas qu'avec des intrigues et des conspirations dé cafés ou de châteaux, elle soit prête à rétablir son empire. Je serais peu effrayé, en outre, de voir la grande propriété reprendre quelque ascendant; mais je dénonce un fait odieux, c'est qu'un homme de talent ne peut aborder aujourd'hui aucune carrière. Il ne peut entrer dans les finances, car il faut des cautionnements et de grands capitaux. Vous convenez qu'un magistrat ne peut se suffire, s'il n'a que ses appointements ; il ne se fera donc pas magistrat. Il ne se fera pas sous-préfet, car, avec mille écus, on ne peut pas vivre avec femme et enfants, si l'on a le rang de premier fonctionnaire du lieu ; encore moins se fera-t-il préfet, car il n'y en a pas un seul cette année à qui ses appointements aient suffi. (Mouvements dubitatifs à droite,)

Entrera-t-il dans la carrière diplomatique? Non, sans doute, car aucun homme sans fortune n'a jamais dépassé, dans cette carrière, le grade de consul ou de secrétaire de légation! Voilà donc le sort que vous faites à un homme de talent sans fortune ! Vous lui laissez l'armée, je l'avoue, à condition qu'il se contentera du célibat, et que des épaulettes bien méritées lui tiendront lieu de fortune ! {Bravo ! bravo !)

Ainsi, messieurs, sans vous en douter, ou plutôt en vous en doutant {on rit) y voilà le but auquel vous tendez. Vous excluez le talent, et, comme on vous l'a dit hier, vous aurez plus de rapacités à bon marché; vous en aurez pour votre argent. Quand il fau-

dra composer votre parquet, par exemple, vous donnerez pour avocat à l'État le plus mauvais avocat du lieu.

Au reste , messieurs, ce qui me frappe dans ces projets, c'est Jeur vanité; oui, leur vanité ! Vos projets ne sont qu'illusions et que mensonges. Vous décrétez l'austérité, la simplicité ! . . . avant vous, bien avant vous, on a décrété aussi la simplicité et l'austérité.

Ce furent des législateurs autrement puissants que vous, des législateurs à qui il fut autrement donné qu'à vous d'agir sur la société, ce furent les législateurs de la Convention nationale, qui voulurent, par leurs lois, faire revivre les temps antiques.

Que leur arriva-t-il ? Ce qui arrive quand on sort du vrai, ce qui arrive quand le législateur ment au temps, aux mœurs, à la réalité ; ils firent des lois qui n'ont été qu'un rêve : le mensonge fut suivi d'un éclatant démenti. Le Directoire, par ses désordres, ses débauches effrénées, ses dilapidations, vint donner un triste et scandaleux démenti à cette austérité, qui n'était qu'un excès de barbarie. Ces mêmes hommes, qui avaient décrété l'austérité spéciale, vinrent un an après afficher tous les désordres. {Bravos au centre.) Il fallut qu'un grand homme, aussi sensé qu'il était grand, vînt mettre un terme à cette confusion. {Interruption à gauche,)

M. Demàrçay. — Comment ! c'est un historien de la Révolution qui parle comme cela!...

M, Thiers. — Oui, je le maintiens, fiers législateurs

que vous êtes, vous n'avez pas le pouvoir de changer les mœurs !

Votre main est trop faible pour y atteindre ; étendez-la, et les mœurs vous échapperont toujours. Ne mentez donc pas dans vos lois, si vous voulez qu'elles se réalisent. La Convention mentit, je le répète, et le Directoire lui donna un scandaleux démenti. Il fallut que Napoléon vînt rétablir les choses dans la vérité, qu'il établît lui-même un luxe, mais un luxe grand, régulier, avouable, un luxe qu'il savait bien devoir être peu coûteux, car le luxe que l'État ordonne lui-même n'est pas celui qui ruine.

Le luxe public, ordonné pour le service de l'État, sert toujours à sa grandeur. Et je vous souhaite d'acquérir avec vos projets autant de juste considération que le grand homme sut en donner à son gouvernement naissant. {Vive approbation aux centres,)

Malgré ces paroles si éloquentes et si sensées, la réduction proposée fut adoptée.

SUR

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