‹ Discours parlementaires de M. Thiers; (volume 2)Chapitre 2 sur 23 · A LA LIBRAIRIE NOUVELLE · texte numérisé non relu

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En acceptant la mission de réunir et de publier les discours de M. Thiers, mission qu'a bien voulu nous confier sa noble veuve, notre désir n'a pas été seulement de rendre un hommage de pieuse gratitude à la mémoire de l'homme illustre qui nous a honoré de son amitié et de sa confiance. Nous avons aussi pensé qu'il y aurait intérêt et utilité historiques à faire connaître dans son ensemble cette vie parlementaire cousacrée, pendant quarante-sept ans, au service de la France, et dirigée, depuis le premier jusqu'au dernier jour, par des principes qui, au milieu de circonstances si diverses, au milieu d'époques si agitées, sont demeurés invariables. Enfant de 89, ce que M. Thiers n'a cessé de vouloir, ce qu'il n'a cessé de demander, ce qu'il n'a cessé de poursuivre, c'est le gouvernement du pays, par le

pays, gouvernement qui, dans sa conviction, pouvait seul garantir le maintien et le développement des droits et libertés conquis par la Révolution. Ce gouvernement, il l'a voulu sous la forme monarchique aussi longtemps qu'il a cru que cette forme était la mieux appropriée au tempérament et aux habitudes de la nation, et, lorsque les événements, lorsque l'expérience, lui ont démontré que la forme républicaine était désormais la seule possible, il s'y est rattaché sans arrière-pensée, mettant au-dessus de ses sympathies et de ses préférences personnelles l'intérêt du pays et le succès de la cause pour laquelle il avait toujours combattu.

La carrière parlementaire de M. Thiers se divise en cinq périodes bien distinctes.

La première commence au moment de la révolution de 1830 et finit avec l'année 1836. Le parti qui voulait ramener la France h l'ancien régime est vaincu, la monarchie traditionnelle fait place à la monarchie constitutionnelle, un prince animé de sentiments libéraux est appelé au trône par les représentants de la nation, ce trône, entouré d'institutions libres, repose sur une base populaire, et le gouvernement du pays par le pays peut être considéré comme fondé. Mais le régime nouveau est attaqué d'un côté par

les partisans de la royauté déchue qui soulèvent contre lui les provinces de l'ouest, de l'autre par le parti républicain qui fomente l'insurrection dans les principales villes. Des novateurs veulent aussi tout réformer dans l'administration; d'autres, pour réparer les humiliations de 1815 et venir en aide aux peuples asservis, demandent que la guerre soit déclarée à l'Europe entière. M. Thiers d'abord comme député, puis comme ministre, combat toutes ces utopies, défend le gouvernement contre les agressions auxquelles il est en butte, les institutions contre les bandes armées pour les renverser, et contribue, plus que qui que ce soit, au rétablissement de l'ordre public, au maintien de la paix extérieure, et à la consolidation de la nouvelle monarchie.

Les factions hostiles sont vaincues, l'autorité est partout obéie et respectée, la France, par sa modération et par sa sagesse, a triomphé des déûances et du mauvais vouloir de l'Europe; mais le prince placé âur le trône, quelque sincère que soit son libéralisme, quelque droites que soient ses intentions, n'est pas suffisamment pénétré des conditions du gouvernement représentatif; il oublie trop que, pour rester honoré et considéré de tous les partis, le chef de l'État doit se placer au-dessus de leurs disputes et ne s'engager personnelle-

ment dans aucune politique ; que c*est en demeurant fidèle à ces conditions salutaires que la maison de Hanovre a pu se faire accepter par l'Angleterre; que c'est aussi en les observant avec une habile sincérité que son gendre, le roi Léopold, est en voie de fonder sa dynastie en Belgique : chaque jour il s'éloigne davantage de la formule célèbre : « Le roi règne et ne gouverne pas, )) et, dans l'intérêt de la monarchie elle-même, M. Thiers, soit comme ministre, soit comme député, ne cesse d'en réclamer l'application. C'est la seconde période : elle va de 1837 à 1848.

Ces sages conseils n'ont pas été suivis. Des réformes qu'il eût été opportun d'accorder sont refusées, et le roi s'est malheureusement associé sans réserve à la politique de résistance de son cabinet. Ce cabinet est renversé. Sa chute entraîne celle de la royauté, et ce qui n'eût été, dans les pays constitutionnels voisins, qu'une crise ministérielle, devient une révolution. La République est proclamée. Mais le parti républicain est encore loin d'être un parti de gouvernement, ses chefs sont débordés, et chaque jour des sectaires viennent développer les théories sociales les plus subversives. M. Thiers combat ces théories, et le parlement les repousse les

unes après les autres. Leurs audacieux partisans veulent alors les Imposer par la violence et ont recours à Tinsurrection. Les doctrines anarchiques qu'ils soutiennent, les bouleversements sociaux dont ils menacent le pays, l'alarment profondément, et Ton cherche un sauveur dans le prince ambitieux que l'élection populaire a fait président de la République. Mais ce sauveur sera un maître qui supprimera toutes les libertés; vainement M. Thiers s'efforce de le démontrer; sa voix n'est pas écoutée, et bientôt le maître, après s'être imposé par un coup d'État, fait sanctionner ce coup d'État par le suffrage universel abusé! Cette troisième période a duré de mai IS&S à décembre 1851.

Toutes les libertés politiques ont été supprimées, et il n'a été conservé qu'un semblant de contrôle législatif pour l'homologation des lois et du budget. Plus tard quelques concessions sont faites. La parole est rendue plus libre; la publicité est donnée aux débats législatifs; et, après douze années de silence, M. Thiers, nommé député de Paris, vient demander les libertés nécessaires. En acceptant le mandat qui lui a été donné, M. Thiers n*a pas projeté de faire au trône établi une opposition de renversement. Ce trône ne pourrait tomber qu'au milieu de cata-

strophes dont M. Thiers redoute réventualité et qu'il voudrait éloigner dé la France; mais, pour les écarter, il faudrait mettre un terme à la politique de fantaisie et d'aventure dans laquelle se complaît le souverain, et un contrôle sérieux, reposant sur des élections librement îaites, serait le seul moyen d'y parvenir. Ce contrôle, ce serait le gouvernement du pays par le pays, régime auquel pourrait, avec toute dignité, se plier la dynastie impériale, et qui, sans l'ébranler ni Taffaiblir au dedans, dissiperait au dehors bien des inquiétudes et des méfiances. Les sentiments qu'exprime à cet égard M. Thiers, dans le plus noble langage, sont ceux de toute la France libérale; ce contrôle serait le salut, mais on n'en veut pas. Des élections ont lieu. Jamais la pression officielle ne fut plus vive, et les candidats indépendants sont combattus comme des ennemis. Une coterie intime est effrayée du réveil qui s'est manifesté et qui augmente chaque jour dans le pays. Elle craint que le temps du bon plaisir et des abus ne touche à son terme, et une diversion puissante lui parait indispensable. La guerre seule peut la donner, et, sous le plus futile prétexte, cette guerre est déclarée, malgré les protestations de M. Thiers dont les paroles désespérées sont accueillies par des clameurs in-

décentes. Telle est la quatrième période qui, conrimencée en 1863, finit en 1870.

La guerre est engagée, guerre inique, insensée, criminelle, car elle a été déclarée sans que la France ait été provoquée, sans raisons plausibles, sans mesures préalablement prises pour la faire. L'étranger victorieux envahit notre sol, Tempereur est fait prisonnier, la République est proclamée, et quelques hommes de cœur assument la tâche ingrate et patriotique d'organiser la défense nationale. Mais nous n'avons pas un seul allié, et, dans cette détresse suprême, M. Thiers parcourt l'Europe pour réclamer, sinon un concours armé, du moins une intervention en faveur de la paix. Partout l'accueil est plein d'égards et de sympathie pour sa personne. Mais l'Empire, par son agression injustifiable, a indisposé toutes les puissances contre la France, et partout aussi le refus d'intervenir est formel. M. Thiers s'adresse alors au principal ministre du gouvernement ennemi. L'entente n'est pas d'abord possible, et c'est au bout de trois mois seulement qu'une trêve est signée. Une assemblée nationale est convoquée pour traiter des conditions de la paix, et M. Thiers est élu par vingt-sept départements. Seul au milieu de ces circonstances difficiles, il a le renom, l'autorité, l'expérience nécessaires

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