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462 ATTRIBDTfONS DES POUVOIRS PUBLICS.
sèment nous admettons si peu, spectacle qui m'afflige et qui est en grande partie la cause de nos malheurs ; la tolérance politique, c'est d'accorder qu'on peut croire à une autre forme de gouvernement, la désirer, la servir, sans être ou un mauvais citoyen ou un malhonnête homme. {Très bien! Très bien!)
Permettez-moi, après m'être adressé aux uns, de m'adresser aux autres. {Écoutez ! Écoutez I)
D'un côté, ces hommes si respectacles dont je vous parlais croyaient, avec regret, qu'on ne peut pas faire aujourd'hui la monarchie, et ils disaient : Eh bien, puisqu'on ne peut pas faire la monarchie, qu'on fasse la répubUque !
De ce côté-ci (la gauche), certainement le vœu serait qu'on la fît définitive, et tout de suite !
Eh bien, non, voici ce que nous lui disons à ce côté ; nous lui disons : Vous avez le fait. Il y a quelque chose que je voudrais voir arriver dans notre pays, si bien fait pour cette qualité, la modestie : ne pas vouloir se déclarer gouvernement éternel... {Tris bien! Très bien ! à gauche), définitif! {Mouvements divers.)
Croyez-vous, Messieurs, que les titres qu'on se donne soient des titres acquis définitivement? Savezvous ce que c'est, la plupart du temps? Un ridicule. {Rires approbatifs.)
Quel est, depuis trois quarts de siècle, le gouvernement qui, à commencer par la république, ne s'est pas appelé éternel et définitif? Tous se sont appelés définitifs. La première République s'est appelée c une,
indivisible, impérissable. » Qu'est-elle devenue ? Vous le savez. Lorsque Tinfortuné Louis XVI eut porté sur réchafaud cette tête auguste et si innocente... (Mouvement)^ on a dit : t Oh ! ce n'est pas la royauté qu'il nous faut I C'était une erreur de nos pères. C'est la République une, indivisible, impérissable. »
Avait-on enchaîné la France ? Quand on eut versé des torrents de sang, la France dit : t Non, non, je m'étais trompée, ce n*est pas la République qu'il me fallait, c'est un maître ! » Nos armes victorieuses nous en préparaient un plein de génie, aussi désastreux que glorieux, mais glorieux... (Mouvements divers.)
Celui-là aussi, on le déclara éternel. On ne se contenta pas de l'avoir fait consul, on voulut le faire consul à vie; et puis, ce n'était pas assez, on le fit empereur héréditaire ; ce n'était pas assez encore, on voulut lui donner des enfants qu'il n'avait pas... (Uilarite générale et prolongée,)
M. LE BARON EscHAssERUux. — Il eu a cu !
M. LE PaÉsmENT DE LA RÉPUBLIQUE. — J'étais élevé alors dans les lycées impériaux, et, à toutes les distributions de prix, nous avons fait des vers latins pour le héros qui nous gouvernait; moi aussi, j'en ai fait. (Rires.) Ce héros devait être éternel, et l'on pouvait être tenté de le croire. L'un des plus grands esprits de notre siècle, M. Royer-Collard, m'a dit, et il Ta répété à beaucoup d'autres, avec ce noble orgueil du génie (je ne crois pas que le mot soit mal
placé appliqué à un tel homme), il m'a dit : c Tout le monde Ta cru éternel ; il n'y a que deux hommes en Europe qui en aient douté : lui et moi ! » {Mouvement prolongé.)
Il est allé de Cadix à Moscou, et la France a dit : c Ah! je m'étais trompée; ce n'était pas un maître, même un maître de génie, qu*il me fallait; il me fallait la vieille famille de nos rois. > Et l'on s'est précipité aux pieds de cette famille; et, elle aussi, on Ta crue durable. Elle a cru qu'elle avait fermé l'ère des révolutions. On a pu le croire; j'étais jeune alors; nous l'avons tous cru. {Rumeurs diverses,)
Quinze ans se sont écoulés... {Bruit.)
Messieurs, je n'altère l'histoire pour personne ; elle s'est passée sous nos yeux, vous l'avez vue;... et la France encore s'est dit : « Je m'étais trompée ; oui, nous avions raison de chercher un abri auprès du tronc de la vieille royauté ; seulement nous nous étions trompés de branche! » {Interruptions et rires.)
M. DE Gavardie. — Il y en a qui ont cherché à les casser, les branches. {Exclamations et rires bruyants. — N'interrompez pas! — Laissez parler!)
M. LE Président de la République. — Messieurs, le temps s'est écoulé, et la France encore a répété ce mot qu'elle répétera à tous ceux qui auront la prétention d'être éternels autrement que par leurs œuvres, elle s'est écriée : < Je m'étais trompée! > Elle vous dirait la même chose ; mais elle ne vous le dira pas, si, au lieu de vous donner des titres définitifs, perpé-
tuels, si... permettez-moi ce mot un peu vulgaire, mais qui rend ma pensée, au lieu de ces exaltations de vanité» vous avez de la sagesse et de la prudence dans la conduite. {Très bien! Très bien! à gauche,)
Ayons ce bon sens de ne plus promettre de miracles, de ne pas nous dire éternels, de ne pas nous prétendre le premier et le meilleur des gouvernements... N'annonçons pas de miracles, faisons quelques bonnes choses. Et je supplie les hommes de ce côté {la gauche)^ qui, très sincèrement, veulent la République, de la recommander par ses œuvres et non par de vains titres que le temps emporte. {Très bien! Très bien! sur divers bancs.)
Quand j*entends un gouvernement dire : « Je suis définitif et perpétuel! » je souris et je réponds : Vous serez à peine durable ! Quand on a assez peu de bon sens pour croire qu'on se perpétue avec des déclarations, on fait trembler pour un très prochain avenir ceux qui ont plus de clairvoyance.
Non, ne proclamons pas la République, par bon sens, par sagesse, et par un autre motif encore, par respect pour la conscience d'une partie de nos concitoyens. {Très bien ! au centre.) Il ne faut mettre à la gène la conscience de personne. Un gouvernement s'élève à une hauteur morale très grande quand il sait respecter la conscience de tous les citoyens du pays où il existe. {Tris bien! Très bien! à gauche.)
Messieurs, on pourrait être tenté de dire : Puisque
la République est aujourd'hui inévitable , proclamons-la !
Eh bien, non, par respect pour vous ; ce serait une faute. Je le disais tout à l'heure, il faut respecter la conscience religieuse; j'ajoute : il faut respecter la conscience politique ; il faut qu'aucune conscience ne soit mal à son aise sous un gouvernement libre. (Bumeurs diverses.) A ce titre, j'ai toujours blâmé le serment et j'ai considéré le serment.... Messieurs, ne méconnaissez pas que vous appartenez à une opinion qui a exigé le serment ; c'était la coutume du temps ; on a eu la sagesse aujourd'hui d'y renoncer. En imposant le serment, on opprime les consciences; on les tourmente, on ne les domine pas.
Je me rappelle encore ce noble, généreux et éloquent Berryer, qui savait aimer ceux qui ne partageaient pas ses opinions, et qui, en retour, en était aimé... {C'est vrai! — Très bien!); ^e le vois encore, lui qui était une des créatures les plus honnêtes que j'aie connues, je le vois encore sous le poids du serment, et, permettez-moi de le dire, traité avec une extrême rigueur parce qu'il avait cédé à sa foi.... imprudemment, il est vrai, mais enfm c'était sa foi, et il est mort dans cette foi-là !
Messieurs , respectons la conscience de tout le monde. Il vous en coûterait de proclamer la République ; nous ne vous le demandons pas, vous avez raison de ne pas le vouloir. Mais est-il vrai que, si le gouvernement vous respecte à ce point, vous ne lui
devez rien? Non : on ne peut pas vous demander un acte contraire à votre foi ; mais est-ce que vous ne devez rien à un gouvernement, parce qu'il n'est pas conforme à votre manière de penser, parce qu'il ne vous plaît pas, parce que vous ne l'aimez pas? Vous ne l'aimez pas, mais il lui faut une armée ! Vous ne l'aimez pas, c*est votre droit, mais il lui faut une marine, il lui faut des finances, il lui faut des institutions ! {Murmures à droite.)
M. LE VICOMTE d'Aboville. — Nous u'avons pas refusé de voter le budget !
M. LE Président de la Répubuqlt. — Vous ne pouviez pas le lui refuser... D'ailleurs, Messieurs, ce ne sont pas ces institutions qu'il s'agit de faire aujourd'hui; il s'agit uniquement de poser ce principe: qu'en présence des incertitudes de l'avenir, vous ne vous retirerez pas sans avoir fait quelque chose pour le pays, quelle que soit la forme de gouvernement sous laquelle il vive. {Très bienl Très bien! à gauche.)
11 n'y a pas ici un bon citoyen, un citoyen éclairé, qui puisse dire, avec une conscience en repos, qu'il se retirera en laissant la France livrée à tous les hasards électoraux. {Cest vrai! — Très bien!)
Eh bien, non! ces lois, on nous a chargés de les apporter.
M. DuFÂCRE, garde des sceaux. — On nous a proposé!
M. LE PaÉSmENT DE LA RÉPUBLIQUE. — On uous a
chargés, ou plutôt, si vous adoptez les termes de la
proposition de la commission, on nous chargera de les apporter, et, quand nous vous les soumettrons, vous jugerez si elles sont indispensables.
On décidera, d'un côté, si elles sont conformes aux principes de la République, et, de l'autre, si elles n'engagent la foi de personne. Mais tout le monde aura les yeux sur le pays, songera au pays, auquel nous devons tous songer. {Très bien! Tris bien!)
Ainsi, Messieurs, telle est la situation : le pacte de Bordeaux continué... (Applaudissements à droite. — Bruit à gauche), le pacte de Bordeaux continué, c'està-dire pour vous {L'orateur désigne la droite) l'avenir libre ; pour ce côté de l'Assemblée {L* orateur désigne la gauche), la République loyalement pratiquée, à très bonne intention, de la part du gouvernement, avec une fidélité rigoureuse à sa parole, avec le devoir bien compris, bien senti, de maintenir le dépôt tel qu'on nous Ta donné, c'est-à-dire, quand Je pays nous appellera à lui rendre des comptes, de lui donner une République la mieux organisée possible...
M. LE VICOMTE DE LORGERU.. — Gc u'cst paS là 06
que vous nous avez promis à Bordeaux. (Bruit.) Vous ne tenez pas le serment que vous avez prêté !
A gauche, — Laissez parler! — N'interrompez pas!
M. LE Président de la Répubuque. — La mieux organisée possible; et, si elle est sagement organisée, quel que soit son avenir, ce sera au profit de tous, au profit de ceux qui souhaitent, espèrent, désirent autre chose, mais qui ne veulent pas qu*en attendant le
pays tombe dans la confusion. {Tris bien! Très bien!) Et cependant ils ont le champ libre pour rendre définitif, par leur sagesse, leur prudence, leur bon sens, le gouvernement dont ils ont Texistence de fait. {Marques dapprobation au centre,)
Voilà, Messieurs, la seule politique que je comprenne. Dans Tétat de division où nous sommes, je défie qu'on nous en propose une autre {Rumeurs à droite) sans violenter les consciences ou d'un côté ou de r autre. Le pacte de Bordeaux loyalement entendu ne contenait rien de plus, rien de moins.
Et maintenant soyez sûrs que, si vous terminez ce débat, comme je l'espère, comme je le souhaite, par un vote digne de votre sagesse, digne de votre loyauté à tous, vous admettrez les propositions de la commission ; et, si vous les admettez, ce n'est pas pour moi que je parle... {Légères rumeurs à droite), si vous les admettez, soyez-en sûrs, vous donnerez au pays ce dont il a un immense besoin : la confiance en vous, en lui-même. Confiant en lui-même, il travaillera mieux, plus vite, plus fructueusement. Aujourd'hui , toutes les fois qu'une goutte de sueur tombe de son front sur le champ qu'il laboure, il se dit avec raison, avec sincérité, avec patriotisme : a Je hâte la libération de la patrie! ^ {Très bien! Très bien!)
Eh bien, donnons-lui, pendant qu'il travaille avec tant de dévouement, donnons-lui la seule chose qui dépende de nous, la seule qui lui manque : cette confiance en lui, en vous, en nous tous !
{Bravos et applaudissements répétés sur un grand nombre de bancs. — La clôture ! La clôture !)
Un grand mouvement se produit dans r Assemblée. La plupart des membres se lèvent et s' apprêtent à quitter leur place. M, le président prévient l'interruption de la séance par ses rappels- au calme et au silence.
Après ce discours, le préambule du projet de loi fut adopté par 470 voix contre 197.
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