LA POIITIQUE INTÉRIEURE DU GOUVERNEMENT
(réponse au duc de broglie)
FROHONCé LB 24 MAI 1873 A L'ASSBUBLÉE NATIONALE
L'Assemblée avait suspendu ses travaux du 7 avril au 18 mai et, durant cet intervalle, de graves accidents politiques avaient eu lieu. Trois candidats professant les opinions républicaines les plus avancées avaient été élus députés : M. Barodet, maire de Lyon, à Paris contre M. de Rémusat, ministre des affaires étrangères ; M. Ranc à Lyon, M. Lockrôy à Marseille, et l'élection du premier avait été considérée comme une protestation de la ville de Paris contre la loi relative à la municipalité lyonnaise, récemment votée sur la proposition du ministre de Tintérieur, M. de Goulard. D'autre part, le ministre de l'instruction publique, M. Jules Simon, dans un discours prononcé devant l'Assemblée générale des délégués des sociétés savantes, se félicitant de ce que le territoire allait être bientôt libéré, en avait reporté à un seul homme Thonneur et le mérite; ef, interpellé à ce sujet dans le sein de la commission de permanence, M. de Goulard avait répondu que le gouvernement ne se reconnaissait pas responsable des paroles prononcées par un de ses membres dans une réunion scientifique. Cette réponse du ministre
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de l'intérieur avait accentué dans le sein du cabinet des dissentiments qui s*y étaient déjà fait jour, et, pour y ramener une cohésion indispensable à la veille de la reprise des traevaux parlementaires, M. Thiers avait cru devoir se priver du concours de M. de Goulard que ses tendances rattachaient à la droite, et de M. Jules Simon qui appartenait à la gauche républicaine, en les remplaçant par MM. Casimir Perier et Waddington, membres du centre gauche de TAssemblée. Cette modification ministérielle avait vivement ému les diverses fractions de la droite, qui non seulement auraient voulu le maintien de M. de Goulard à Tintérieur, mais encore le remplacement de M. Jules Simon par un ministre pris dans leur sein. Aussi, le jour môme de la rentrée de l' Assemblée» M. le duc de Broglie déposa-t-il sur le bureau du président, en son nom et au nom de trois cent vingt de ses collègues» une demande d'interpellation ainsi conçue : « Les soussignés, convaincus que la gravité de la situation exige à la tête des affaires un cabinet dont la fermeté rassure le pays» demandent à interpeller le ministère sur les dernières modifications qui viennent de s^opérer dans son sein et sur la nécessité de faire prévaloir dans le gouvernement une politique résolament conservatrice. »
Le môme jour, M. Dufaure ayant annoncé le dépftt d'an projet de loi sur l'organisation des pouvoirs publics, TAssemblée refusa d'entendre la lecture et de Texposé des motifs et môme des dispositifs. Enfln^ le lendemain, le renoorel* lement trimestriel des bureaux ayant eu lieu, M. de Goulard fut élu le premier en qualité de vice-président à one majorité considérable. Les dispositions de TAssemblée s'an* nonçaient donc aussi malveillantes que possible pour le gouvernement, lorsque, le vendredi 23 mai, M. le doc de Broglie monta à la tribune pour y développer son interpellation. Les élections, dit-il, qui venaient d'avoir lieu à Paris, k Lyon, à Marseille, devaient faire craindre l'arrivée prochtioe
k la tête des affaires du parti radical, dont le programme n'était pas tant une réforme politique qu'une réforme sociale. Sans aucun doute, le gouvernement n'était pas sympathique k ce parti. Mais, partagé entre deux tendances, l'une décidée à combattre l'élément révolutionnaire par tous les moyens que la loi mettait à sa disposition ; l'autre, au contraire, croyant qu'il était préférable d'user de ménagements et de ne recourir aux moyens de répression que lorsqu'il y aurait désordre matériel, c'était ce dernier système qui avait prévalu par le départ du ministre qui représentait surtout, dans le sein du conseil, les doctrines et les intérêts de la majorité conservatrice de l'Assemblée. On ne pouvait se dissimuler que la constitution nouvelle du cabinet était un pas de plus fait dans la voie des concessions au parti radical, et ces concessions, dont les conséquences ne pouvaient être que déplorables, il était argent de les arrêter. Un gouvernement, en effet, n'avait pas rempli tout son devoir quand il avait assuré l'ordre matériel. 11 fallait aussi sauvegarder l'ordre moral par une attitude résolue, par des instructions énergiques données aux agents de l'autorité, et la majorité conservatrice ne pouvait accorder sa confiance et son concours au gouvernement qu'autant qu'elle obtiendrait de lui, i cet égard, des garanties et une certitude absolues.
M. Dufaure, prenant la parole après M. de Broglie, répondit que les sentiments du gouvernement au sujet du parti radical étaient bien connus et qu'il en avait donné des gages incontestables par l'énergie avec laquelle il avait combattu la Commune, par les mesures qu'il avait provoquées contre l'Internationale , par celles qu'il avait proposées au sujet du jury, par les modifications qui, sur son initiative, avaient été introduites récemment dans le régime de la municipalité lyonnaise. La sortie de M. de Goulard du cabinet était chose parfaitement regrettable, mais il n'appartenait pas à un membre du cabinet de dire les motifs de
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cette résolution, et, si le duc de Broglie tenait à les connaltrer c'était à M. de Goulard lui-même qu'il devait les demander. Quant au nouveau ministère dont le duc de Broglie critiquait la composition, il avait été constitué dans cette pensée commune à tous ses membres qu'il était urgent de reconnaître et d'établir d'une façon définitive le régime républicain. Les événements survenus depuis deux mois, ajouta M. Dufaure^ avaient absolument modifié, à cet égard, ses opinions et celles du Chef de l'État. Le maintien de la trêve n'était plus possible. Pour lutter contre le péril signalé par le duc de Broglie, il fallait un gouvernement définitif, et c'était dans cet esprit qu'avaient été rédigés les projets de loi présentés à TAssembléc dans une de ses récentes séances.
Dès que M. Dufaure fut descendu de la tribune, M. Waddington y monta pour remettre au président de l'Assemblée un message de M. Thicrs demandant à être entendu conformément à la loi de 1873, et l'Assemblée décida qu^il le serait le lendemain dans une séance du matin. Dès que cette séance fut ouverte, M. Thicrs prononça le discours suivant, justification aussi noble que précise des actes accomplis et des résultats obtenus depuis deux années.
Messieurs,
L'Assemblée qui me fait Thonneur de m'écouter ne sera certainement pas étonnée de me voir à la tribune en ce moment. Si quelqu'un doit des explications à l'Assemblée et au pays sur cette politique, tant dénigrée hier, c'est moi assurément. Si je ne suis pas le
seul responsable, et je me hâte de dire que je ne suis pas le seul, car refuser à mes collègues, qui se sont dévoués à la même mission que moi, une part de responsabilité, ce serait leur refuser l'influence qui leur est due et la participation qu'ils ont toujours loyalement apportée aux affaires, si, dis-je, je ne suis pas le seul responsable, parce que je n'ai pas été le seul influent, je suis le principal, et, s'il y a un coupable, je le dis devant l'Assemblée et devant le pays, c'est moi! {Très bien! Très bien! à gauche et au centre gauche.)
Et je ne crains pas de porter cette responsabilité devant vous, devant le pays qui nous écoute, devant l'Europe qui nous écoute aussi, et qui attache à nos affaires l'intérêt que l'on doit attacher à l'ordre général. Je suis donc le grand coupable ; je viens le déclarer et m'expliquer ici avec la fierté d'une conscience honnête et la franchise d'un citoyen dévoué. {Vifs applaudissements à gauche et au centre gauche)
M. DE LoRGERiL prouoncc quelques paroles qui se perdent au milieu du bruit.
M. LE PRÉSIDENT. — Vcuillez ne pas interrompre. Messieurs! J'invite les membres qui sont debout à s'asseoir, et je rappelle à l'Assemblée que le Président de la République a seul le droit de prendre la parole dans cette séance, et que, par conséquent, toute interruption serait, non seulement une infraction à l'ordre, mais une illégalité. {Oui! Oui! Très bien! Très bien!)
M. LE PRÉsmENT DE LA RÉPUBUQUE. — Permet tcz-moi,
Messieurs, en passant, cette réflexion. J'avais raison, il y a quelques mois, lorsque, devant la commission des Trente, je discutais vivement pour que le Président de la République pût non seulement prendre la parole sur les lois, mais sur les interpellations ; car toute la politique de TÉtat peut être comprise dans une interpellation. Oui, j'avais raison, au moins ce jour-là. J'aurais voulu être écouté davantage quand je désirais abréger les délais dont vous aurez à souffrir peutêtre dans cette discussion, si elle se prolonge.
Je suis donc, par la loi, et, comme je l'ai dit hier, par la raison, obligé de m'expliquer, moi surtout, devant vous. J'ai cru, et je ne me suis pas trompé, que, dans cette occasion solennelle, l'attaque se dirigerait spécialement contre moi. Gela devait être ; je ne m'en plains pas, c'est à moi qu'elle devait s'adresser. C'est ainsi que je la prends, franchement, loyalement, sans détours.
El certes, bien que, dans mon opinion, il eût été à la fois plus sage et plus patriotique d'attendre cinq semaines, car dans cinq semaines l'étranger aura quitté notre sol... (Mouvement), je n'ai pas hésité un moment à accepter, au jour même que fixeraient mes adversaires, cette grande discussion; je n'ai pas voulu l'éloigner d'un moment.
Seulement il m'en coûterait, je dois le dire, en l'abordant si nettement, qu'on me fit une position qui n'est pas la mienne. On a vu quelquefois des ministres s'attacher à conserver le pouvoir, le disputer jusqu'au
dernier moment. Je ne les blâme pas : Tambition est permise dans mi État libre, elle est quelquefois commandée par le devoir, et des honmies qui représentent une opinion et une cause font bien de lui consenrer l'avantage du pouvoir le plus longtemps qu'ils peuvent. Je ne blâme donc pas les ministres qui, dans le passé, ont pu s'attacher au pouvoir et s'y défendre jusqu'à la dernière extrémité. Mais telle n'est pas ma position : je ne suis pas un ministre dans des circonstances ordinaires, qui ait désiré le pouvoir, qui Tait recherché, qui 8*effwce d'en prolonger la possession ; non, je ne suis pas cela.
J'ai été appelé au pouvoir dans une des drconstances les plus graves de notre histoire ; peut-être la plus grave, car je ne sais pas une situation comparable à celle de la France en 1871 . Cdle de 1815, celle des temps passés quand les Anglais occupaient la moitié de notre territoire, n'était peut-être pas aussi grave que celle que j'ai vue il y a deux ans et demi . Dans ces circonstances, vous le savez bien, je n'ai pas cherché le pouvoir, je ne Tai pas désiré ; j'en étais épouvanté. Vous n'avez pas délibéré en me le donnant, je n'ai pas délibéré en l'acceptant. Vous et moi nous étions sous le poids de la nécessité. Pour moi, j'ose le dire sans crainte d'être démenti (et je suis sûr que, si je suis démenti quelque part, ce ne sera pas dans le pays), pour moi, j'ose le dire, lorsque j'ai accepté le pouvoir que vous m'avez offert, cela a été» de ma part, un acte de dévouement. {Applaudissemeniê à gauche.)
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Pendant que j'ai occupé ce pouvoir, je puis le dire encore, personne ne me démentira, je l'ai exercé abreuvé d'amertumes.
Plusieurs voix. — C'est vrai !
M. LE Président de la République. — Je le conserve encore aujourd'hui pour cette discussion ; mais, quand votre verdict sera rendu, sachez-le bien, il ne faut pas le dissimuler, ce n'est pas à ces loyaux ministres que j'ai appelés à concourir avec moi aux affaires, c'est à moi, à moi seul, que ce verdict se sera adressé ; c'est pour moi que je le prendrai. Il faut de la sincérité ici ; et vous savez maintenant, Messieurs, quel sera le résultat de la décision que vous aUez prendre. (Applaudissements à gauche,)
Toute équivoque sur le résultat du vote que vous aurez à émettre ayant disparu, le grand coupable étant ici devant vous, personne ne doutant plus que votre verdict s'adressera à lui seul, vous me permettrez, Messieurs, de m'expUquer avec une entière franchise. [Écoutez! Écoutez!)
Je ne veux blesser personne ici, je neveux surtout blesser aucune opinion ; je les respecte toutes, surtou celles que je ne partage pas ; personne n'a poussé plus loin que moi le respect de la conscience religieuse, et je regarde la conscience politique comme la plus respectable après la conscience religieuse. Mais, Messieurs, l'occasion est solennelle; vous allez décider des destinées du pays; il faut que vous me permettiez de parler aux partis, aux individus, à tout le
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monde, avec la firanchise que nous noos deTons les uns aux autres. {Parlez! Parlez!)
Eh bien, cette politique qu'on a dépeinte hiet comme une politique à double face... on n'a pas aonployé l'expression, j'en conviens, mais, dans l'ensemble, le sens était plus sévère encore que les paroles par lesquelles je le résume , cette politique , dis-je, qu'on a dépeinte comme une politique à double face, qui s'adressait tantôt ici, tantôt là, qui ne donnait pas des faits, mais des paroles, nous allons voir ce qu'elle a été.
Cette politique. Messieurs, mes collègues pas plus que moi nous ne l'avons choisie ; elle nous a été imposée par la situation des choses et la nécessité, et notre mérite, si nous en avons eu un, a été de comprendre cette situation, de discerner cette nécessité et d'y obéir, d'y obéir comme les honnêtes gens, les hommes libres, obéissent aux situations, en en tenant un grand compte. Je défierais, j'ose le dire, un homme de bon sens d'avoir suivi, dans les circonstances que nous avons traversées, une autre conduite que celle qui a été la nôtre.
Messieurs, songez à la situation du pays. Quand vous nous avez remis les affaires, il était envahi au nord par l'étranger, au midi par la démocratie, devenue démagogie sous l'impulsion des malheurs publics. De gouvernement nulle part; point de finances, point d'armée. Était-ce là le plus grand de nos maux? J'ose dire que non. Le plus grand, c'était la division, divi-
sioD immense qui n*a pas d'exemple dans Thistoire ; et c'était avec un pays divisé, avec des partis antipathiques, qu'on me permette de le dire, les uns aux autres, qu'il nous a fallu dégager de cette situation une volonté unique, un gouvernement qui nous permit de suffire aux malheurs et aux nécessités du temps.
Eh bien. Messieurs, vous nous regarderez, et vous nous jugerez, c'est votre droit; mais votre devoir, c'est de vous regarder vous-mêmes, et de voir dans quel état de division profonde et sans exemple vous vous trouvez ici. Croyez-vous donc que le gouvernement soit facile en des temps comme ceux-ci, et que, dans les apparences, il puisse toujours y avoir cette unité qui n'est pas en vous et qui n'est pas même dans le pays? C'est avec des efforts sans pareils qu'il faut essayer de dégager une unité qui rende le gouvernement possible.
Permettez-moi, Messieurs, de décrire votre état, qui est non pas tout à fait celui du pays, car la proportion des opinions qui est ici n'est pas exactement celle qui est dans le pays... {Assentiment à gauche) permettez-moi de vous présenter la situation telle qu'elle est, et promettez-moi de ne pas vous offenser du tableau véridique que je vais tracer devant vous.
11 y a d'abord une grande division, une très grande division, qui, à elle seule, suffirait pour troubler un pays : les uns veulent la monarchie, les autres veulent la république. Vous êtes tous dans votre droit. H serait insensé, et je dirai arrogant, de prononcer ici un juge-
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ment sur les uns et sur les autres. Lorsque la monarchie a, pendant tant de siècles, fait la gloire et la prospérité de la France, il serait étrange qu'il ne restât pas dans notre pays de fidèles représentants de cette religion politique. Je suis donc loin de les blâmer ; j'ai trop d'expérience des opinions et des hommes pour n'être point arrivé à cette impartialité qu'il faut avoir, surtout quand on gouverne.
Vous êtes donc ici {L* orateur désigne la droite) pour la monarchie, et vous avez raison, et vous êtes dans votre droit. Mais, si l'on est là {JJ orateur désigne la gauche) pour la république, on a également raison et l'on est aussi dans son droit. Si, d'un côté, vous êtes, non sans motifs, effrayés de cette forme de gouvernement qu'on appelle la république, il ne faut l'être que dans la mesure de la sagesse ; il ne faut pas l'être dans la mesure de la passion qui égare. {Très bien ! à gauche.)
Et vous devez comprendre que, d'un autre côté, on a bien le droit aussi de croire, dans Télat présent du monde, quand la démocratie, comme on l'a dit, coule à pleins bords, que la république, gouvernement naturel de la démocratie, sera, dans un temps, la dernière des formes de gouvernement dans notre pays. Je ne dis pas qu'on ait raison, je ne dis pas que vous ayez tort, je dis que chacun a le droit de penser ainsi.
Eh bien, ne sentez-vous pas (soyez justes pour nous qui sommes sous le poids de cette situation) que
toutes les fois que nous touchons à ce grand sujet, on se divise en portions presque égales? Vous l'avez vu ces jours derniers; au fond, c'était ce même sujet qui s'agitait sous les deux noms si respectables de M. de Larcy et de M. Martel, dont vous respectez les uns et les autres le caractère, dont vous aimez la personne les uns et les autres. Combien étiez-vous de voix? 304 voix contre 308, 828 contre 880.
Il est donc bien vrai qu'ici la première, la plus grande des difficultés, surgit aussitôt que vous touchez à la question essentielle.
On nous dit que c'est la question de conservation. Je ne nie pas que ce ne soit vrai à un certain degré; mais la vraie question, c'est celle qui vous divise ici en deux parts et qui divise aussi le pays, non pas en deux paris à peu près égales comme ici, mais dans des proportions plus tranchées. {Réclamations à droite. Assentiment à gauche.)
Sont-ce là toutes les causes de nos divisions? Hélas! celle-là est déjà bien grande, bien grave, bien profonde ; mais il y en a d'autres encore ! Vous connaissez notre histoire aussi bien que moi. Regardez aux siècles écoulés ; voyez combien la division, la discorde, si je puis ainsi dire, s'est acharnée sur notre pays, que de malheurs elle a semés sur nous ! Et ces causes de divisions, ne croyez pas que je ne les voie que d'un seul côté, il y eu a de tous les côtés.
Au commencement du siècle dernier, la maison de Bourbon, qui régnait sans partage, n'était pas divi-
sée : vous savez bien que la Révolution française Ta divisée.
Ce n'est pas tout; cette terrible Révolution française, qui a fait tant de bien, tant de bien mêlé, comme il arrive dans toutes les révolutions, mêlé de tant de mal, elle nous a créé une troisième dynastie par la guerre. {Mouvements divers.) Ces faits, ils sont patents.
Ainsi, quand je m'adresse de ce côté (L* orateur disigtie la droite)j je trouve des conservateurs, je le reconnais ; mais j'y trouve aussi les représentants de trois dynasties.
Et, si je me retourne à gauche, n'y vois-je qu'une seule république? Non. C'est vrai.
Il y a des hommes qui, comprenant très bien la destinée de la république* comprenant très bien les causes qui l'ont fait échouer, quand elle a paru dans ce pays, disent : Ce que la république doit faire, si elle veut se maintenir, c'est d'être non pas alarmante, mais rassurante. {Très bien! Très bien! — Applaudissements au centre gauche,)
Là est la question. Le pays, on l'a dit souvent, le pays n'est pas républicain. Voici ce qu'il y a de \Tai; je l'ai dit déjà, je le répète et je l'affirme : oui, dans les classes élevées, qui sont préoccupées de Tordre, et qui ont raison, il y a des appréhensions, des répugnances; mais dans les masses, ne vous y trompez pas, la république a une immense majorité.
Quelques voix à droite. — Non !
y^oix nombreuses à gauche. — Si ! Si ! C'est la vérité!
M. LE Président de la République. — Je ne veux blesser aucune opinion, Dieu m'en garde ! Quand je sollicite, non pas pour moi, mais pour le pays, une appréciation juste de la situation, croyez que je ne serais pas assez malhabile, assez mal inspiré, pour vouloir blesser aucun de vous; mais je vous dirai seulement que, si les masses pensent ce que vous pensez, les alarmes que vous exprimez tous les jours sont bien peu fondées ; c'est une bien grande contradiction de vous dire si effrayés, si les masses sont à vous. {Rires d* assentiment à gauche.)
Permettez-moi de le dire, je ne fais pas de cette politique frivole et méchante de parti; je tâche de reconnaître la vérité partout oii elle est. Oh ! oui, si vous voulez dire que les masses sont mobiles et peuvent n'avoir pas toujours la même pensée, vous avez raison ; mais je parle du temps présent, des nécessités présentes, et je n'hésite pas à dire et à répéter que le nombre est républicain.
Il y a dans le parti républicain des hommes assez sages pour comprendre que le sort de la république est attaché à cette condition : c'est qu'au lieu d'effrayer le pays, elle le rassurera. Et ils ont poussé, j'aurai le courage d*ètre juste envers tout le monde, ils ont poussé la raison jusqu'à comprendre qu'il fallait que leur république, pour ne pas effrayer, fût dans des mains d'hommes qui se recommandassent au pays par
la conduite politique et sage de leur yie. Ils ont compris cela, et je ne les en remercie pas, parce que je semblerais les remercier en quelque sorte de m'avoir soutenu au pouvoir ; mais je dis qu'ils ont parfaitement compris les nécessités de la situation.
Mais, au delà, il y en a qui pensent autrement et qui, à mon avis, compromettent gravement le sort de la république. Au lieu de comprendre qu*elle doit être rassurante, que, pour être rassurante, elle doit être patiente, et qu'elle doit attendre que le temps ait prononcé entre tout le monde, ils at>ient qu'il n'y a de possible ou de désirable que la république avec les anciens républicains. Et à cette doctrine ils' eo ajoutent d'autres qui sont capables d'alarmer le pays, et de lui faire prendre en aversion une forme de gouvernement que soutiennent les instincts des masses se portant vers la république.
Il y a donc ici trois dynasties, là deux républiques. (Mouvement.) Chacun dit : Voyez comme moi! Gouvernez dans mon sens !
D faut admettre que, si on le dit d'un c^té, on peut le dire de l'autre.
De l'un et -de l'autre, on dit également : Gouvernez avec moi, gouvernez dans mon sens, gouvernez selon mes vues !
Que voulez-vous que fasse un gonvonement dans cette situation ? Que de fois on m'a dit : Mettez-vous avec nous, nous vous suivrons !
Je remercie ceux qui tiennent ce propos sincère-
ment, mais je les supplie de considérer (et c'est ce que les partis ne veulent jamais voir; c'est en cela que consiste leur aveuglement) qu'ils ne sont pas les seuls, qu'il y a à côté d'eux des hommes tout aussi respectables, aussi nombreux qu'eux, et qui, eux aussi, demandent qu'on gouverne dans leur sens.
Eh bien, Messieurs, ici, je trouve le principe de ma conduite, le principe de la conduite de mes honorables collègues, qui, sur la direction générale, n'ont jamais différé d'opinion avec moi. Oui, ce qu'il faut dans cette situation, ce n'est pas un gouvernement de parti, je ne crains pas de le dire, c'est un gouvernement qui soit'inexorable devant le désordre, impitoyable même jusqu'à ce que l'ordre soit rétabli, jusqu'à ce que la paix soit rendue au pays, et qui, en même temps, quand le combat et le désordre sont finis, devienne calme, impartial, conciliant.
Ce n'est pas là un gouvernement à double face, c'est un gouvernement de gens éclairés. Et si, dans ce pays, vous faisiez un gouvernement de parti, soyez convaincus que le repos public ne durerait pas longtemps. {Très bien! à gauche.)
Traitez avec dédain cette politique, même avec pitié, comme on l'a fait hier; moi, je ne crains les hauteurs de personne : par ma vie, par mes actes, et peut-être par quelques qualités bien modestes d'esprit, je suis capable de supporter les dédains. Vous pouvez dédaigner cette politique, comme on peut dédaigner ceux qui n'ont pas le courage de la suivre. U
est plus aisé de suivre un parti que de le contenir et de tâcher de lui faire entendre raison. {Très bien! à gauche.)
Dédaignez cette politique; moi, je plains ceux qui ne sauraient ni la comprendre ni avoir le courage de la soutenir. Il m*a fallu bien plus de force de caractère et de volonté pour tenir cette conduite que pour me donner à un parti et lui obéir aveuglément.
Et croyez-vous que cette impartialité soit du scepticisme? Non, Messieurs, je n'ai de scepticisme d'aucune sorte : ce n'est pas ma nature, ce n'est pas celle de mon esprit, ce n'est pas celle de mon caractère. Les résolutions nettes et décidées sont les seules conformes à ma nature. Je ne suis pas plus sceptique en politique que je ne le suis en philosophie. Je suis arrêté dans mes vues. Ce n'est pas que je ne croie pas à une vérité politique, ce n'est pas cela ; mais ce que je crois, je le répète, c'est qu'un gouvernement de parti serait désastreux pour mon pays.
Voilà l'inspiration de notre politique ; c'est elle qui a réglé tous nos actes. Et permettez-moi (quoiqu'on veuille oublier le passé ou le traiter avec une ignorance qui est très commode), permettez-moi de vous rappeler les actes principaux de cette politique, et de vous faire voir combien il y a eu d'unité dans ma conduite personnelle et dans celle de mes honorables collègues qui se sont dévoués à la même pensée que moi.
Cette politique, elle avait une double tache. La première était une tâche d'urgence. Dans l'état où
était le pays, il y avait une chose urgente à faire : il fallait faire la paix ; il fallait réorganiser le pays, dégager le territoire.
n y avait une seconde tâche, tftche d^avenir, tâche de prévoyance, dont le but devait être d'essayer, lorsque le provisoire serait devenu impossible, de vous diriger vers des formes de gouvernement, non pas éternelles... l'éternité n'appartient qu'à Dieu; à l'homme appartient la durée, quand il est sage; et quand je dis : vous diriger vers des formes de gouvernement, je ne veux pas parler avec ce langage qui blesse la conscience, ou avec cette arrogance qui fait croire qu'on enchaîne l'avenir, mais avec la prudence et la sagesse d'hommes qui acceptent les situations et savent y suffire.
La tâche de prévoyance, la tâche d'avenir, ceUe qui commence aujourd'hui, elle était dans notre esprit : nous y pensions, elle devait venir après l'autre. Eh bien, cette politique dont je parlais tout à l'heure est celle qui nous a inspirés dans la tâche d'urgence, et qui nous inspire aujourd'hui dans ce que j'appelle l'œuvre d'avenir. Je vais dire quelques mots de l'œuvre d'urgence ; vous allez voir combien la politique que j'appelle la directrice de notre conduite a eu d'influence sur ce que j'appelle la tâche d*urgence.
Quelle était la situation? Je vous le rappellerai en peu de mots, non pas pour m'attirer de la reconnaissance (je connais les hommes, ce n*est pas cela que je demande), mais de la justice... de la justice non