U MAI
pas pour moi, à mon âge, je n'ai besoin que d'une mémoire honorable, et j'espère la laisser après moi. {Oui! Oui! — Légères rumeurs à droite.)
Non, je ne crains pas pour ma mémoire, car je n'entends pas paraître au tribunal des partis ; devant eux, je fais défaut; je ne fais pas défaut devant l'histoire, et je mérite de comparaître devant elle. {Bravos et applaudissements à gauche)
Je rappelle donc les faits : A00,000 Allemands occupaient le nord de la France jusqu'à la Loire ; deux autres armées ennemies menaçaient, l'une Bordeaux, l'autre Lyon. Quant à nos armées, les unes, après des efforts très honorables, étaient rejetées en Suisse, les autres dans les places du Nord, les autres au delà de la Loire. De moyens de résistance, il n'y en avait pas. La passion en faisait supposer, la passion égarait : il n'y en avait pas! Je l'ai vu. Et quand, pour ma part, je me suis dit qu'il fallait faire la paix, j'avais la conviction profonde que poursuivre la guerre était un acte insensé. Nous n'avions plus d'armées; il fallait faire la paix.
Nos finances, elles consistaient en quelques secours de la Banque de France. L'impôt ne parvenait plus au Trésor, il restait dans les provinces. De crédit, nous n'avions que celui que, dans une situation pareille, on peut avoir.
Sans la Banque, qui faisait crédit à l'avenir de la France, non pas à son présent, je le dis bien haut, nous n'aurions pas pu exister.
Le désordre, ranarchie partout. Ce n'était pas la démocratie, c'était la démagogie, arrivée au dernier degré d'exaltation, qui disposait de toutes les villes du Midi, toutes en armes, toutes coalisées, et qui disposait surtout de Paris, où se trouvait un peuple nombreux, habitué depuis quatre mois à la présence de Tennemi, armé de 400,000 fusils que depuis nous lui avons arrachés en le désarmant, et de plusieurs centaines de bouches à feu, et de ces murailles qui avaient arrêté pendant quatre mois les Prussiens. La démagogie était le seul gouvernement du pays dans le moment. Eh bien, je le dirai, le désespoir était dans les âmes et la division parmi nous. (Mouvement.) Ce tableau est-il exagéré?
Rappelez-vous vos alarmes de ce moment-là, vos justes alarmes, je dirai presque notre désespoir, si notre courage, très méritoire à tous, n'avait surmonté les sentiments que nous éprouvions. Eh bien, après avoir réfléchi toute une nuit avant de vous apporter l'exposé qui a suivi le moment oti vous m'aviez conféré le pouvoir exécutif, je me suis dit ceci : Si nous nous livrons tous à nos passions de partis, à nos préférences, quelque respectables qu'elles soient, feronsnous quelque chose ? Créerons-nous un pouvoir? Créerons-nous des finances? des armées? Obtiendrons-nous de l'ennemi qu'il évacue le territoire ? Non ! Et je vous ai tous suppliés de déposer vos préférences, non pas de les détruire dans vos âmes, on ne refait pas l'âme humaine, mais de conclure entre vous une
Si MAI 4873. 491
trêve qui nous permit de pourvoir à Tœuvre si pressante que nous avions à accomplir. Je vous Fai dit ; cela a été le pacte de Bordeaux, et vous vous rappelez peut-être l'image que j'employais alors : Lorsque ce noble blessé qu'on appelle la France aura recouvré ses forces, alors plus calmes... Hélas! j'ai mal prévu, j'espérais que nous serions plus calmes... {Léger mouvement) vous pourrez, vous disais-je, lui remettre son sort à lui-même et il en décidera.
Quant à moi, ajoutai-je, et c'était mon engagement personnel, vous me remettez la république, je vous rendrai la république. Et ce n'était pas un acte de loyauté envers le parti républicain, c'en était un envers vous-mêmes. Car, si j'avais favorisé clandestinement la monarchie, comme on ne pouvait pas appeler au trône trois dynasties, j'en aurais servi une et trahi deux. (Rires approbatifs à gauche,)
Messieurs, la situation est-elle ou n'est-elle pas changée? L'œuvre d'urgence dont nous avions assumé l'accomplissement est-elle accomplie? Je le demande à votre équité. La paix a été faite, paix douloureuse, paix cruelle. Qui le ressent plus que l'infortuné qui a été obligé de la signer? Et cependant, quand nous n'avions d'autre moyen d'action que le grand nom de la France, son passé, son avenir, que personne n'a jamais méconnu, dans un moment de désespoir, dont je m'effraye quand j'y pense, qui a produit une scène de discussion de quinze heures, j'ai arraché à la toute-puissance de nos vainqueurs la
frontière de TEst, Belfort. Je suis encore effrayé lorsque j'y pense; car j'ai bravé un renouvellement de la guerre quand nous n'avions plus les moyens de la faire. Cette paix si douloureuse, savez-vous ce qui me console de l'avoir signée? C'est qu'enfin la frontière de l'Est a été sauvée.
Mais la paix que l'on signe en un jour, c'est la paix nominale ; la paix sérieuse, c'est la libération du territoire !
Nous avons obtenu d'abord le retrait des troupes allemandes de la Loire à la Seine ; c'est la seule concession qu'on nous a faite : l'ennemi est encore resté en possession d'une moitié du périmètre de Paris. Mais enfin nous avons eu une paix nominale, et nous aurons bientôt la paix définitive par révacuation totale.
Nous avons eu la paix nominale ; mais ce n*était pas tout : il fallait établir un gouvernement, établir l'ordre. Nous n'avions point d'agents : il a fallu nommer çà et là des hommes que souvent nous connaissions à peine. Nous étions à Bordeaux, loin du centre des afiaires et des renseignements ; nous avons nommé des préfets, des sous-préfets, pour créer, en courant, d'urgence, un ordre quelconque. Les villes du Midi, en voyant que nous ne touchions pas à la République, n'ont pas abusé des armes qu'elles avaient entre les mains : elles ont gardé la neutralité; c'est à Paris seulement qu'il a fallu nous porter. Je ne vous ai jamais conseillé de vous y rendre, je vous ai conseiOé
de VOUS rendre aux environs de Paris, dans la position la plus forte, celle de Versailles.
Qu'avions-nous pour vaincre le radicalisme devenu communisme? 18,000 hommes, toujours braves, mais plongés au milieu de cette population incandescente de Paris ; 18,000 hommes, non pas démoralisés ou découragés, non, il ne serait pas juste de le dire, mais troublés. C'est hors de Paris que nous avons dû faire une armée. En cinq semaines nous sommes parvenus à réunir 150,000 hommes sous les murs de Paris. Tous les généraux de cette noble armée, qui ne voyaient pas en moi un ami, car je représentais un gouvernement tout autre que celui qu'ils avaient servi, sont arrivés avec une loyauté sans égale, et ils me rendaient jjLtstice en ne voyant pas en moi un homme de parti. Us m'ont dit : Notre épée est à vous, e'est-à-dire au pays, pour le rétablissement de l'ordre. Aidé de tous ces braves gens dont j'ai pu apprécier le mérite et des 150,000 hommes que nous avions réunis, nous avons attaqué Paris.
On a parlé de négociations. Moi, complaisant du radicalisme, sujet du radicalisme, j'ai écouté ceux qui sont venus me dire : « Ne faites pas verser des torrents de sang, écoutez-nous! On peut transiger; vous entrerez dans Paris, le gouvernement y siégera, mais l'armée n'y entrera pas ! » J'ai été indigné de ces paroles : L'armée n'y entrera pas ! C'est alors que j'ai dit : Vous parlez de torrents de sang ! mais l'armée c'est la France, elle entrera dans Paris comme le gou-