‹ Discours parlementaires de M. Thiers; (volume 4)Chapitre 30 sur 53 · SUR LA CIRCULATION FIDUCIAIRE · texte numérisé non relu

SUR LA CIRCULATION FIDUCIAIRE

PAITB LE 27 JUILLET 1 8C6

Diverses pétitions, dont deux signées par de nombreux négociants de Paris et de Lyon, avaient été adressées au gouvernement à l'effet de lui signaler les conséquences désastreuses qu*avait pour le travail national l'élévation du taux de Tescomptc de la Banque de France, et de lui demander d'instituer une commission d'enquête chargée de rechercher les moyens propres à remédier au mal dont souffrait le commerce tout entier.

De son côté, le conseil de régence de la Banque, ému des attaques dirigées contre cet établissement et convaincu que Tenquéte réclamée, en éclairant l'opinion publique sur la valeur des griefs articulés, aurait pour résultat de dissiper les doutes et préjugés qui s'étaient emparés des esprits, avait insisté pour que cette enquête fût ouverte au plus tôt et qu'il y fût procédé de la façon la plus large.

Le gouvernement, faisant droit aux désirs exprimés, avait décidé que cette enquête aurait lieu et qu'elle serait confiée, sous la présidence du ministre d'État, M. Rouher, au conseil supérieur de Tagriculture, du commerce et de l'industrie. Un Questionnaire portant sur quarante-deux points

avait été n'îdîgé, et toutes les personnes compétentes avaient été invitées à venir donner leur avis.

Dans la séance du 27 juillet 1866, M. Thiers fit la déposition suivante.

M. Thiers, député au Corps législatif, est introduit.

M. LE pRi^isinnNT. — Nous vous avons, Monsieur, complèlonuMit réserve la séance d'aujourd'hui, et nous sommes prêts à vous entendre, très heureux et très roronnaissants que vous vouliez bien aider à nos travaux par vos lumières et votre expérience.

Vous devez avoir entre les mains le Questionnaire; mais vous n'êtes aucunement assujelfi à en suivre Tordre, et vous pouvez choisir celui dans lequel vous voudrez exposer vos idées et traiter les questions.

M. TiiiERs. — J'ai en effet reçu le Questionnaire, mais je n'ai malheureusement pas eu le temps de faire ce qui chez moi est une habitude constante, parce que c'est à mes yeux la condition de la clarté, c'est-à-dire de mettre un peu d'ordre dans mes idées. Disirait depuis quelques jours par des soins de voyage, il ne m'est pas resté un moment pour le travail. J'espère cependant qu'au milieu des incidents du présent entretien, je finirai par trouver l'ordre nécessaire, e(, si je ne réponds pas aux questions conformément à la suite adoptée par le Questionnaire,

elles finiront toujours par arriver, et, dans tous les cas, M. le commissaire général voudra bien me rappeler celles que j'aurais pu omettre.

Je n'ai pas besoin, Messieurs, de vous dire que j'ai toujours élc partisan du véritable crédit, c'est-àdire du crédit très solide. Par ce motif j'ai toujours été l'adversaire (et, à cet épard, Texpérience n'a fait quomo confirmer dans ma façon de penser), j'ai, dis-je, toujours été l'adversaire de ce qu'on appelle faussement aujourd'hui le crédit, et de ce que j'appelle, moi, le discrédit, c'est-»à-dire de tous les établissements légèrement fondés sous le prétexte d'accroître les capitaux et d'accélérer le mouvement des affaires. Je ne crois pas du tout à cette espèce de crédit, je n'y ai jamais cru. Je l'ai prouvé dès nia jeunesse en écrivant comme j(î l'ai fait sur le système de Law. J'y crois encore moins aujourd'hui.

Le vrai crédit (il faut mettre de côté les mots de convention), le vrai crédit c'est la confiance.

Oh ! la confiance fait des merveilles! On a dit que la foi soulevait les montagnes; c'est la confiance qui les soulève, et en toutes choses, dans les affaires publi(pies, dans les affaires commerciales comme h la guerre. La confiance est tout en ce monde, et je suis le partisan ardent du crédit fondé sur elle.

A la dilTérence d'un homme d'infiniment d'esprit, dont j'ai lu avec beaucoup d'intérêt les écrits sur la question qui nous occupe, M. Cernuschi, je ne dirai pas qu'il faut détruire le billet de banque; non, mais

je suis travis qu'en radmettant dans la circulation, il faul le faire reposer sur des bases infaillibles, s'il y a, bien entendu, quelque chose d'infaillible ici-bas. A d'autres conditions, il faut le repousser résolument, et alors M. Gernuschi a tout à fait raison, et je me range à son opinion. Mais est-il possible de donner au billet de banque de telles bases? Je le crois, et je vais m'expliqucr positivement à cet égard.

Toutefois je ferai encore une réflexion avant de m'eugager dans ce grave sujet. Je ne sais si les débats qui se sont élevés, et qui s'élèveront encore entre M. le ministre d'Elat et moi sur les questions économiques donneront quelque à-propos à la réflexion que je vais vous présenter, mais je ne saurais vous la taire.

On ne cesse (\ki parler aujourd'hui de la liberté du commerce : quant à moi, je demande à séparer cette question de celle de la liberté des banques. Ce sont deux questions totalement différentes, et l'on peut en citer pour preuve un exemple frappant. L*homme le . plus sévère à Tégard des établissements de crédit a été M. Peel, et il était certainement aussi libre échangiste que M. Roulier. On peut donc parfaitement séparer les deux choses.

Je reconnais qu'à l'égard de la question commerciale, il s'est produit <les faits nouveaux. Oui, assurément, lorsqu'une grande nation comme l'Angleterre, qui a vécu sous le régime protecteur et y a fait sa fortune, vient à le considérer comme un vêtement

usé, à le mettre de côté, et à vouloir se présenter au monde sous un tout autre vêtement, celui de la liberté du commerce, je reconnais, non pas que les principes essentiels ont changé, mais qu'il y a des faits nouveaux à observer, des faits pouvant donner naissance à des questions nouvelles, à des questions qu'il est légitime de poser, urgent de discuter, nécessaire de résoudre, mais de résoudre avec une extrême prudence. Quoique très arrêté dans ma façon de penser à ce sujet, j'observe ces faits nouveaux, car j'ai la prétention de n'être pas un esprit fermé. Je pense, quant à moi, que l'exemple de l'Angleterre n'a rien de concluant pour la France, à cause de la difTérence des situations; mais je répète qu'il y a là des faits nouveaux, dignes d'attention s'ils ne sont pas dignes d'imitation, surtout d'imitation immédiate. En matière de crédit, au contraire, il n'y a pas de faits nouveaux. Je maintiens que tout ce qu'on a essayé récemment en Angleterre, où l'on est actuellement bien revenu du faux crédit, est vieux comme le monde.

De même qu'en médecine c'est par la maladie qu'on apprend à bien connaître la santé, et par la santé la maladie; en histoire, c'est en observant tour à tour la misère ou la prospérité des peuples qu'on découvre parfaitement toutes les causes dont elles sont l'efTet.

Eh bien, remontez dans le passé, prenez le système de Law, prenez ses écrits, qui sont très spirituels,

quelquefois même profonds, prenez Thistoire des banques du moyen âge, qui est très curieuse et très instructive, et, sans remonter même si haut, prenez l'histoire des banques de Hambourg, d'Amsterdam, (le toutes les banques, en un mot, des deux derniers siècles , allez en Amérique, et vous retrouverez toujours les mêmes phénomènes. Les novateurs en matière de crédit n'ont rien inventé, rien absolument, pas même ces crises déplorables, qui malheureusement se reproduisent à chaque époque, et ne sont nouvelles, ni quant à leurs causes, ni quant à leurs désastreuses conséquences.

Je prendrai pour exemple ce qui se passe en France.

Je le demande h tout homme de bonne foi et de bon sons, en considérant le vaste établissement qu'on appelle la Banque de France, dont Torganisation n'est pas parfaile sans doute, mais dont la conduite a été constamment sage depuis trois quarts de siècle (je l'ai, quant à moi, observé avec une attention extrême, et j'ai eu beaucoup affaire avec lui, soit comme homme de gouvernement, soit comme membre des Chambres), en considérant cet établissement et en le comparant à tout ce qu'il y a de pareil dans le monde commercial, je me demande comment, en voyant sa solidité inébranlable au milieu de tant de révolutions» on n'est pas vivement frappé de ses avantages, et si l'on ne doitpas lepréférer à tout ce qui existe ailleurs. Certes les Anglais, qui ont vu tant de banques se

prtîeipiter les unes sur les autres, qui ont vu leur célèbre Banque ébranlée, l'intérêt à 9 et 10 pour cent chez elle quand il était à 4 chez nous, qui voyaient 750 millions d'or et d'argent à Paris, tandis qu'ils étaient à court de numéraire à Londres, et qui souffrent depuis un an d'une crise dont la longueur a peu d'exemples, les Anglais ont été saisis d'une jalousie qu'ils n'ont pas dissimulée, et ils ont eux-mêmes reconnu la solidité du commerce français, dont la Banque de France était à la fois la manifestation et la cause en grande partie. Pour moi, en présence de ce fait capital, la question est pour ainsi dire résolue.

Vaut-il mieux en effet avoir mille petites banques, (jui spéculent, qui agiotent à l'envi les unes des autres, et qui finissent par des crises désastreuses, ou bien un grand établissement national, qui soit à la fois Tappui du commerce et du gouvernement dans les moments dilliciles, et qui, dans ces moments, loin d'être Toirroi de tous, soit, au contraire, leur sécurité et leur salut? Pour moi je n'hésite pas, et ma préférence est décidée. Oui, sauf quelques accidents qui ont eu lieu à certaines époques, et dont la Banque do France n'est vraiment pas responsabk\ elle est l'établissement de crédit qui s'est le mieux conduit, et qui s'est montré le plus solide. Il n'a pas été infaillible, car personne ne Test, mais, à part quelques fautes que j'examinerai tout à l'heure, il a été un modèle de bonne conduite, et, si Ton réformait dans son organisation un petit nombre de dispositions de

date récente, à mon avis il ne laisserait rien à désirer.

Je n'ai pas besoin de vous afTirmer que jeu'ai, en ces matières, aucun intérêt personnel qui puisse m'aveugler. J'en parle en philosophe pour ainsi dire, en observateur, et j'ose ajouter en homme d'État, ne méprisant pas la théorie, mais ne lui donnant confiance que lorsqu'elle est d'accord avec la pratique.

Quelle a été l'origine et la nature des discussions soulevées à propos des banques? On vous a dit : La Banque de France repose sur un monopole ; ce monopole, elle en abuse étrangement. Elle refuse des secours au commerce lorsqu'il en a besoin, et souvent elle les lui fait payer fort cher. On pourrait organiser le crédit tout autrement; on pourrait avoir des clablisseincnts nombreux, qui, en se faisant concurrence les uns aux autres, procureraient beaucoup plus de ressources au commerce et les lui feraient payer moins cher, multiplieraient les capitaux circulants, imprimeraient aux alîaircs une immense impulsion, etc. Vous savez tout ce qu'on a dit là-dessus ; je ne le répéterai pas, de crainte de vous fiUiguer inutilement.

Aujourd'hui il se produit une réaction remarquable.

Je vous parlais il y a quelques instants de M. Cernuschi. Voilà que l'amour excessif du papier de banque fait naître un ennemi acharné de ce papier! Vous avez entendu M. Cernuschi, et ceux qui ne l'ont pas entendu ont pu lire son travail. Je l'ai lu quant à

moi, etlu, je le répète, avec beaucoup d'intérêt. Je n'ai pas l'avantage de connaître M. Cernuschi; c'est un homme d'un esprit vif et original; je ne partage pas toutes ses opinions, mais ce qu'il a dit va me servir de thème pour discuter le principe môme du crédit, car je m'occuperai d'abord de la théorie, de la pratique ensuite.

M. Cernuschi dit : Le billet de banque est de Cor supposé.

M. Cernuschi a raison d'être l'ennemi de Vor suppose : je suis son ennemi, moi aussi, mais ce qui fait que je n'ai pas, comme M. Cernuschi, la haine du billet de banque, c'est que je crois qu'on peut disposer les choses de manière que ce ne soit pas de l'or supposé^ que ce soit, au contraire, de l'or bien réel.

M. Cernuschi ajoute : C'est une fraude que cet or supposé. Un pays peut avoir beaucoup d'or (et j'entends par or les métaux précieux en général), un pays peut avoir beaucoup d'or, ou en avoir peu, et c'est chose tout à fait indifférente. xVprès la découverte de l'Amérique le monde n'en a pas été plus riche; seulement il y a eu plus de métaux précieux dans la circulation. Les métaux précieux sont entrés en balance avec la môme sommé d'objets achetables, et alors qu'est-il arrivé? Tous les objets achetables ont acquis plus de valeur; il a fallu plus de métaux précieux pour se les procurer, et ces métaux se sont discrédités. Donc, qu'il y ait beaucoup de métaux, qu'il y en ait peu, la chose revient au môme. Que fait-on

lorsqu'on accorde à un établissement la faculté d'émettre du papier? Rien autre chose que de lui donner la faculté de créer de Tor, non pas réel, mais supposé, comme qui dirait de la fausse monnaie. On lui donne d'abord la faculté d'augmenter la masse du numéraire circulant, el, en augmentant le numéraire circulant, de ne ren<lre en réalité aucun service. Secondement on fait (ort à tous ceux qui possèdent des métaux précieux, à la société française par exemple qui en possède /i ou 5 milliards, et Ton a remplacé ce numéraire par (|U()i? Par du papier, c'est-à-dire par une monnaie fictive, la plupart du temps sans valeur. Pourr|uoi roncéder une semblable faculté n'importe à ([uel établissement, la Banque ou un autre? C'eal un monopole, un monopole à mauvaise fin, qui ne peut que nuire. Il faut détruire ces sortes d'établissements, etc.

Je crois que je rends à peu près exactement l'opinion de M. Cernuschi, et cpie je ne dépasse pas sa pensée. Je fais cas de son esprit, et je trouve qu'il n'est pas mal que, si le papier rencontre de chauds partisans, il rencontre aussi des adversaires qui lui disent son fait.

M. LK i>iu':sh)i:nt. — Si ce n'est pas un principe, c'est un frein.

M.Tini-us. — C'est un frein. Vous le définissez parfaitement, et je ne veux pas en donner d'autre définition.

Cette manière de raisonner nous fournit Toc-

casion de préciser la vérité avec une extrême rigueur.

Je dirai d'abord que ce n'est pas chose indifférente qu'il y ait peu ou beaucoup de métaux circulants. 11 y a entre les besoins de la circulation et Tinstrunient de cette circulation une proportion nécessaire, à laquelle il n'est pas permis de manquer sans inconvénient. Cette proportion on ne peut la préciser numériquement. On reconnaît seulement qu'elle est violée lorscju'on est arrivé à l'excès dans l'un ou l'autre sens. Il m est du corps social comme du corps humain. C'est au malaise qu'on s'aperçoit du trop ou du trop peu. On ne sait pas exactement ce qu'il faut de sang dans le corps humain; mais y ena-t-il trop, on le sent bien vite, et la médecine en retranche. N'y en a-t-il pas assez, on le seul encore, et la médecine ordonne les aliments capables de le produire. 11 en est de même dans la société. H faut une masse de métaux précieux servant à la circulation, c'est-à-dire aux transactions quotidicMHies sous toutes les formes, sous ces milliers de formes qu'on rencontre dans la vie civilisée. Si les agents de la circulation, métaux précieux ou papier, manquent, les transactions deviennent difficiles. Soit qu'on achète, soit qu'on vende, on a de la peine à payer ou à se faire payer, et ce malaise est l'indication certaine qu'un des grands besoins sociaux n'est pas complètement satisfait. Même en pleine prospérité commerciale, on peut avoir ce qu'on nomme aujourd'hui une crise monétaire, résultant, par exem-

pie, d'achats à l'étranger de blé ou de colon, et Ton sent alors ce que j'appelais tout à Theurele trop ou le trop peu, on le sent au malaise social, comme on sent au malaise indi\iduel que le sang manque ou surabonde dans les veines du corps humain. Il n'est donc pas vrai de dire que la masse du numéraire circulant, métaux ou argent, soit indifférente. Il y a là une proportion nécessaire qui, sans pouvoir être déterminée exactement, se fait sentir quand on y a manqué soit en plus, soit en moins.

Voilà un premier point vidé. Passons au second, (jui est le point principal. Peut-on, dans la circulation, faire figurer sans inconvénient une certaine portion de papier? Je réponds : Oui, sans hésiter, bien que je sois Tadvcrsaire résolu de l'abus du papier.

Toutes les nations ont choisi avec raison les métaux précieux comme les agents les plus sûrs par leur valeur réelle, comme les plus commodes par leur grande valeur relative, pour servir d'instrument aux échanges. A cet égard, les anciens comme les modernes, les pays très civilisés comme ceux qui ne le sont pas du tout, ont.abouti à l'emploi du même moyen. Dans des tempsj d'ignorance, dans le moyen âge notamment, on a cru qu'on pouvait impunément altérer les monnaies, et sous la valeur apparente ne point placer toute la valeur réelle. Le résultat a bientôt démontré que l'impuissance de ce subterfuge en égalait l'immoraUté, et qu'il fallait que l'agent de la cir- «nilation valût en réalité ce qu'il paraissait valoir. Les

monnaies baissaient en proportion exacte de leur altération, et Ton n'avait rien fait que causer un grand tort à rÉtat comme aux individus.

Donc il n'y a pas d'autorité qui puisse faire accepter cet agent de circulation pour ce qu'il ne vaut pas. 11 faut la réalité derrière l'apparence, il faut du métal vrai pour toute la valeur énoncée dans le numéraire circulant. Mais en résulte-t-il qu'il n'y ait que les métaux qui puissent servir comme numéraire? Je réponds : Non. Et moi, adversaire des illusions, des mensonges en toutes choses, je dis que non seulement le papier peut, à certaines conditions, fonctionner comme l'argent ou l'or, mais qu'il faut de toute nécessité une certaine somme de papier dans la totalité du numéraire circulant. Et la preuve la plus frappante, la plus décisive, qu'on a besoin de papier, se trouve dans l'histoire, à laquelle il faut toujours recourir pour éclaircir les (jucstions politiques ou sociales.

Comment sont nées les banques? Est-ce qu'elles ont commencé par être des banques d'escompte? Estce pour faciliter l'escompte qu'elles ont été créées? Ce serait une insigne erreur de le croire. Elles ont commencé par être banques de dépôt. Voilà l'origine de toutes les banques, et je les énumérerai successivement tout à l'heure.

Qu'est-ce que signifie ce mot de banque de dépôt? 11 signifie qu'on va déposer son argent dans une semblable ban(|ue, ainsi qu'on le fait souvent chez un banquier, M. de Rothschild ou tout autre, pour avoir XV. î4

:no ENQUÊTE SUR LA BANQUE DE FRANGE.

un bon de ce banquier, et s'en servir comme moyen plus facile de payement, comme moyen sûr de s'acquitter sans traînera sa suite une voilure chargée d'or ou d'argent.

Ainsi toutes les banques du moyen âge, celle de Gùnes, celle d'Amsterdam, qui n'est pas précisément du moyen âge, mais qui est arrivée un peu après, toutes ont coinniencé par être banques de dépôt. On a fait à leur égard ce qu'on fait, je le répète, à l'égard de son l)anquier. Me voulant pas avoir toujours de l'argent à transporter, on le dépose chez lui, et puis on fait une délégation sur sa caisse afin de s'acquitter de sommes trop considérables pour être facilement déplacées.

La banque (rAn)ster<lam, notamment, fut tout sim- |)lemi'nt une banque dans les caves de laquelle on déposait les métaux précieux dont on avait besoin l>our le service de ses afliiires, et l'on recevait en échange des certificats de dépôt, qui circulaient comme le numéraire lui-même dont on s'était débarrassé. Il y avait à la fois sécurité et commodité, puisqu'on était certain de l'existence des sommes déposées, et dispensé de les déplacer.

On a une autre preuve de ce besoin dans la banque de Saint-Georges, à Gènes, dont l'histoire est très intéressante, et qui a existé avant même de devenir banque de dépùt. Dans cette ville très commerçante, on se servait, de même que dans tous les pays riches, des impôts que la répubhque pouvait supporter, etron

en faisait le gage d'opérations financières. On déléguait le produit d'un impôt à des spéculateurs pour une somme convenue, et il se formait, pour Texploitalion de cet impôt, ce qu'on appelait un compèrage. On avait fini par réunir ainsi en une seule toutes ces délégations d'impôts, et c'est de la sorte que s'était formée peu à peu la fameuse banque de Saint-Georges. Comme elle offrait un gage respectable et parfaitement rassurant, on venait y déposer son argent, pour avoir en échange des sommes équivalentes en papier, lequel était devenu un agent puissant de circulation. Les dépôts augmentant, la ban(jue de Saint-Georges était devenue l'un des plus puissants, des plus riches établissements de l'Europe. Établie pour centraliser rexj)loilation des impôts délégués à des financiers, elle s'était changée en banque de dépôt, et, comme toutes les banques de dépôt, elle s'était bientôt changée en banque d'esconif^te.

Ces détails sont sulïisants pour bien étabhr que ce n'est pas seulement afin d'économiser les métaux précieux (fu'on a recours au papier, ou afin d'y suppléer quand on en manque, mais afin ile rendre les payements à la fois économiques et praticables. On ne peut en effet ni transporter l'or et l'argent nécessaires aux grands payements, ni surtout les garder chez soi. Les déposer ou chez de riches banquiers, ou plus sûrement encore dans de vastes établissements pubhcs, et prendre ensuite le certificat du dépôt pour le faire circuler, est le moyen employé par tous les

372 liNQCÈïE SUR LA BANQUE DE FRANCE.

peuples. Ce besoin de sûreté et de commodité fait que, do môme qu'on préfère Tor à l'argent, parce que, sous un moindre volume, il contient une valeur plus grande que l'argent (quinze fois et demie environ), de même, dis-je, afin de réunir une valeur considérable sous une forme sure et commode, on a recours au papier. On ne s'en lient môme pas là, on veut se dispenser d'employer les billets, tout légers qu'ils sont, et, pour colle fin, on a imaginé les virements^ qui consislcnl à Iransporlor du crédit de l'un au crédit de l'autre les sommes à payer, ce (jui réduit les payemenls à un simple changement d'écritures.

Il faut donc de toulc nécessité une certaine somme le papier dans la circulation, mais à la condition que ce soil là une monnaie à peu près infaillible. Je dis à peu près, car ce mol d'infaillible, l'humanité étant donnée, ne peut être employé qu'avec beaucoup de réserve, et c'est pourquoi je dirai que la monnaie de papier doit être à peu près infaillible.

Le billet de la Banque de France, par exemple, a été, depuis le commencement du siècle, une monnaie ([u'on peut, pour ainsi dire, qualifier d'infaillible. Des circonsiânces politiques, dont la Banque de France ne saurait ôlre considérée comme responsable, ont amené, on lS/l8,une suspension momentanée de payements. Celte suspension aurait pu avoir de graves inconvénients, qu'heureusement elle n'a pas eus, grâce à la solidité de la Banque, et ses billets ont circule presque comme l'argent. Ses billets consti-

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tuent donc une monnaie parfaitement sûre. Pourraiton la rendre absolument infaillible? Je le crois tout à fait. On le pourrait par la bonne organisation des banques d'escompte, et ceci me conduite la partie essentielle du sujet qui nous occupe.

11 faut toujours regarder comment, à leur origine, les choses se sont passées : c'est le moyen de découvrir tout à la fois leur nature, leur mécanisme, et je dirai presque leur limite.

Comment les banques de dépôt sont-elles successivement devenues banques d'escompte? Par le procédé qui suit.

Je vais prendre un chiffre hypothétique, mais ne s'éloignant pas beaucoup de la vérité. Je suppose une banque de dépôt qui serait arrivée à réunir dans ses caisses 1 milliard : ce chiffre n*est pas loin de celui que semblent indiquer les émissions ordinaires de la Banque de France. Je suppose que, n'étant que banque de dépôt, la banque dont je parle émît pour 1 milliard ile billets. Ces billets ayant pour garantie la somme des métaux précieux déposés, et toujours gardés en caisse, seraient certainement infaillibles.

Il peut, il est vrai, survenir un incendie, un pillage; mais ces accidents-là sont encore plus à craindre chez les particuliers que dans un établissement public, garanti, défendu par l'État, et entouré de toute sa sollicitude. Les grands banquiers ont essayé de se procurer de semblables garanties en construisant des caves à l'abri du feu et de la violence. Il v a tel ban-

quicr à Londres qui a chez lui en dépôt pour un demimilliard de valeurs; mais il ne présentera jamais la sûreté qu'offrent aux particuliers les Banques de France et d'Angleterre. Donc une banque de dépôt qui aurait dans ses caves 1 milliard en métaux contre 1 milliard de billets émis offrirait vraiment Tinfaillibilité.

Cependant, ce serait acheter un peu cher celle infaillibililé, car 1 milliard de métaux précieux représentant 50 millions d'intérêt annuellement perdus, au taux de 5 pour cent, 60 ou 70 millions au taux de G ou 7, constituerait en perte la société tout entière pour une somme annuelle considérable. Ce milliard serait, pour les deux tiers environ, une somme annulée, c'csl-à-dire inutile à reucouragement du commerce et à l'amélioration du prix des capitaux.

C'est ainsi qu'à la vue de tout cet argent, inutilement accumulé dans les banques de dépôt, on a été conduit à se dire : Pourquoi ne pas faire valoir une partie de cet argent en le prêtant au commerce, sauf à réserver ce dont on a besoin pour le service courant?... Et les banques ont été dès lors amenées à faire ce que fait un riche banquier, ce que le public lui-mùme Tautorise à faire. Le public dépose sou argent chez un banquier et lui dit : Ouvrez-moi un compte, je tirerai sur vous pour 1,000, 2,000, 3,000 fr., selon que j'en aurai besoin. — L'argent s'accumulant ainsi dans les coffres de ce banquier, il l'emploie à faire des affaires. S'il a ces trois qualités : honnêteté,

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habileté, prudence, qui sont les trois vertus théologales du commerce, s'il ne choisit généralement que de bonnes affaires, s'il n'en fait que ce que l'argent accumulé dans ses caisses par la confiance du public lui permet d'en entreprendre, s'il garde ainsi en réserve ce qui est nécessaire pour le service courant, il finit par mériter et par obtenir un très grand crédit.

Une banque est tout simplement ce banquier honnête, habile, prudent, mais dans une grande proportion, puisqu'elle a 1 milliard de capital, avec lequel elle fait des prêts, sous forme d'escompte, en ayant soin de les proportionner à ses ressources, et en se réservant toujours les sommes nécessaires pour les remboursements qu'on vient lui demander.

Telle est la description exacte, faite d'après nature, d'une banque bien conduite.

C'est une maison de banque à laquelle on a eu soin d'appliquer la puissance collective, en réunissant dans ses mains de vastes capitaux sous forme d'actions, et, si Ton y joint la clientèle de l'État lui-même, elle peut acquérir une puissance considérable, qui ne fait qu'ajouter à sa sohdité, à condition qu'elle conserve une prudence proportionnée à l'étendue de ses affaires.

J'ai pris pour type une banque qui aurait obtenu du public 1 milliard de dépôts. Je suppose qu'elle garde 500 millions dans ses caves, ce qui s'appellera réserve métallique^ et qu'elle applique les 500 autres millions à l'escompte, elle prêtera 500 millions.

Si c'est un établissement fondé sur les véritables principes, ses prêts se renouvelleront en moyenne tous les quarante-cinq jours, et, comme il y a huit fois quarante-cinq jours dans Tannée, môme un peu plus, cela fera huit fois 500 millions, c'est-à-dire h milliards qu'elle aura successivement prêtés. C'est assurément une très belle somme d'escomptes que h milliards par an !

Supposez que cette banque ne prenne que du bon papier, qu'elle ne soit pas de temps en temps écrasée par des demandes de secours de la part du gouvernement, qu'elle ne se laisse pas aller quelquefois, par vice d'organisation ou de conduite, à rentraincment des spéculations, qu'elle se maintienne enfin dans l'escompte pur, alors je dis qu'elle sera véritablement infaillible.

Je vais plus loin, et je dis que, si elle arrivait à persévérer pendant un siècle ou seulement un demisiècle dans une conduite pareille, le phénomène de l'infaillibilité serait tout à fait réalisé. Il y a plus : la confiance deviendrait telle que sa réserve métallique de 500 millions cesserait d'être nécessaire. Elle pourrait se contenter de beaucoup moins, c'est-à-dire de /lOO, (le 300 millions, peut-être même de moins encore, pour 1 milliard de billets émis. Elle aurait alors 700 millions à placer, lesquels, à raison de huit renouvellements par an, lui permettraient d'escompter pas loin de 0 milliards.

Je répète que, si une pareille banque ne commet

pas de fautes, que, si elle ne fournit au gouvernement que le genre de secours qu'elle peut lui offrir (et il y a une nature de secours qu'elle lui doit parce qu'elle peut les lui donner), je répète que, s'il en est ainsi, cette banque sera en mesure de rendre au commerce et à l'État trois services essentiels : celui de faire baisser le prix des capitaux par une somme de 6 milliards consacrée annuellement à l'escompte, celui de procurer au public cette portion de monnaie de papier dont il a indispensablcment besoin, et, dans certains cas, celui d'offrir à l'État le secours momentané, mais précieux, d'une immense disponibilité de capitaux.

La Banque de France, malgré quelques erreurs d'organisation, malgré quelques fautes de conduite, très rares, très légères, plutôt imposées que volontaires, plutôt imputables aux circonstances qu'aux hommes, la Banque de France a, pour ainsi dire, réalisé cet idéal, et elle le réalisera complètement quand on le voudra.

Quelles sont donc les conditions auxquelles une banque peut atteindre le résultat dont je viens de parler? Ici, Messieurs, nous entrons dans la pratique, et la pratique est chose très délicate, parce qu'à chaque pas on rencontre devant soi des souvenirs, des faits presque personnels, qu'il est pénible de rappeler.

Je pose comme condition essentielle, et en ceci je suis absolu, que la banque dont je parle ne sorte

pas de rescomptc. Si, en effet, on ne sort pas de Tescomptc, et vous savez que, par l'escompte, il faut entendre l'escompte du bon papier de commerce à trois mois, à trois signatures, dont on avance la valeur moyennant Tintérôt déterminé par les circonstances, si l'on ne sort pas de cet escompte, on n'a véritablement rien à craindre. Une banque qui se borne à ce genre d'affiiires peut se regarder comme iufaillil)lc. La Banque de France n'a jamais rien perdu par rcscoinj^to, et, si elle s'est néanmoins trouvée embarrassée dans certains moments, ce n'a jamais été par rescompte qu'elle-môme avait accordé au véritable commerce.

Malheureusement il peut arriver qu'une grande banque, comme celle de France, en opérant parfaitement elle-même, c'est-à-dire en choisissant bien le papier qu'elle accepte, se trouve compromise par d'autres, auxquelles elle n'aura pas été libre de refuser ses secours. Et c'est ici qu'éclate l'inconvénient du grand nombre de banques. Supposez qu'il en existe plusieurs, opérant chacune de leur côté, prêtant non pas comme la Banque de France sur trois signatures, mais sur deux seulement, et, afin de remplir leur portefeuille, se montrant moins difliciles sur le choix du papier, il arrivera que ces banques viendront à l'escompte auprès de la grande Banque, en lui donnant à escompter le papier qu'elles auront accueilli de toutes mains, et sur lequel elles auront mis la troisième signature en y apposant la leur. La

Banque ne pourra point assurément refuser ce papier, et elle l'admettra dans son portefeuille. Tant que les circonstances ne seront pas difficiles, ce papier, à réchéance, sera payé par les engagés; mais, les circonstances cessant d'être favorables, la banque principale sera placée dans cette alternative, ou de refuser l'escompte demandé par les banques secondaires, ce qui sera presque toujours le signal de leur chute, ou de l'accorder, et alors de se mettre en péril elle-même ; alternative malheureuse, et dont il existe plus d'un exemple.

En 1848 il y avait plusieurs établissements de crédit, fondés par des hommes très honorables, très expérimentés, qui avaient l'habitude de recourir à la Banque, et que la Banque avait habituellement secondés par ses escomptes. Il eût mieux valu pour eux qu'elle se fut montrée difficile dès l'origine, car elle les aurait gênés sans doute, mais gênés en temps facile, quand cette gêne n'eût été qu'un frein, et, en les arrêtant tout à coup en 1848, en leur refusant en pleine crise les escomptes dont ils avaient indispensablement besoin, son refus devint pour eux un inévitable arrêt de mort.

Et, chose digne de remarque! ces établissements secondaires, est-ce Tescompte du papier à deux signatures qui les avait compromis? Point du tout. S'ils ne s'étaient livrés qu'à l'escompte du papier de commerce, ils n'auraient pas succombé; malheureusement ils avaient fait de grands prêts à l'industrie, non pas

SOUS forme d'effets de commerce à trois mois, et de modique valeur, mais sous forme de gros capitaux engagés pour des années dans des spéculations à long terme. Ces prôts, môme accordés à de bonnes industries, avaient privé ces banques de la disponibilité de leurs capitaux, et les avaient réduites, la crise venue, à l'impossibilité de remplir leurs engagements.

La Banque de France fut donc obligée de les sacrifier, sous peine de succomber elle-même. Mais elle n'en avait pas moins participé aux embarras de la place, car les établissements sacrifiés produisirent une commotion dont il était impossible qu'elle ne ressentît pas le contre-coup.

Aujourd'hui, par exemple, le Comptoir d'escompte, sagement et habilement conduit, même en prenant du papier à deux signatures, auquel il ajoute la sienne, qui, auprès de la Banque de France, fait ofQce <le la troisième, le Comptoir d'escompte ne sera point en danger tant qu'il se réduira à l'escompte, et qu'il ne s'engagera pas dans les spéculations industrielles ou financières. iMais il en serait tout autrement s'il devenait moins prudent (ce que, du reste, on n'a pas lieu de craindre d'après une bonne conduite de près de vingt années), el, dans ce cas, la Banque ne pourrait pas lui rendre de plus grand service que de modérer sa marche en se montrant plus ditllcile dans l'admission de son papier à l'escompte.

La condition essentielle est donc, pour une banque,

de se borner à TescompLe, et non seulement de s'y astreindre elle-niùme, mais, autant que possible, d'y astreindre ceux dont elle accepte le papier.

Sans doute il n'y a rien d'absolu en ce monde, et je ne prétends pas qu'une banque puisse exiger que tous ceux qui lui présentent leur papier, individus ou établissements collectifs, n'entreprennent jamais d'affaires à long terme. Mais il ne faut pas oublier que la banque dont il s'agit ici est celle qu'on a autorisée à émettre des billets circulant comme monnaie; qu'une semblable banque ne peut exister qu'à condition d'une solvabilité quotidienne qui ne s'arrête jamais; qu'il faut qu'elle puisse toujours convertir ses billets en argent à la première demande du public, et que le seul moyen d'arriver à ce résultat, c'est de n'admettre dans son portefeuille que des effets à court terme et d'une réalisation infaillible. A d'autres conditions, elle sera tôt ou tard compromise et placée dans l'impossibilité de remplir ses engagements.

C'est ce qui me porte à insister sur cette condition de se borner exclusivement à rescompte.

Et pourquoi, me dira-t-on, l'escompte ne présente-t-il pas de chances de perte? Par la raison très simj)le (jue rescom])te, c'est l'extrême division des affaires, c'est leur courte durée, c'est leur fréquent renouvellement.

Il y a quelque temps, en parlant au Corps législatif du Crédit foncier et des prêts à l'agriculture, j'ai défini l'escompte le prêt îi court tenmr^ et, sans pré-

tendre faire autorité, je crois la définition rigoureusement vraie.

Prenons effectivement la masse des escomptes. Comment les choses se pratiquent-elles? Un taiUeur a besoin de drap ou un bottier de cuir ; ils s'adressent au marchand en *:vos qui le leur vend. Ils lui font un règlement (jui consiste en un effet à terme; cet effet va chez un {^ros escompteur, lequel, la plupart du temps, est un hon)me de leur profession, qui, après a\oii' actjuis une certaine fortune, s'applique à faire valoir ses capitaux. L'effet reste trois mois, plus ou moins, chez Tescompleur, puis il vient à la Banque, et y passe les trois mois restants. C'est dès lors une aflaire qui se liquide en six mois environ, qui est naturelle, léyitimi*, car elle a pour but de satisfaire aux besoins ([uolidiiMis de la société, qui se divise à Tinlini, et ne présente pas le danger des grandes spéculations. Pour (prdle fut mauvaise en elle-môme, ji* dirai qu'il faudrait que la société tout entière fût en faillite; ce (jui n'est pas supposable.

Il peut y avoir (pielques marchands qui, pour attirer les clients, étalent de Tor et du marbre sur la devanture de leurs boutiques, qui choisissent mal leur emplacement, ou qui manquent^ de ces^ qualités de l>rudence, d'habileté, d'honnêteté, dont je parlais tout à rheure ; mais très heureusement c'est le très petit nombre.

Le commerce de détail, qui est le fond du commerce intérieur en tout pays, est, en France, d'une

sûreLc remarquable. On raccusc d'être timide en le comparant au commerce anglais, par exemple ; mais il a du moins les qualités de ses défauts, il est à la fois avisé et sage.

L'escompte est donc chose sûre, parce qu'indépendamment de la prudence particulière au caractère national, il offre une sûreté propre, qui consiste dans la division du risque, les effets de commerce n'étant jamais d'uiie valeur très élevée, et dans la brièveté de ce mcme risque, ces effets étant au plus à trois mois quand ils sont présentés à la Banque. Extrême division, extrême brièveté du risque, ce sont là des conditions essentielles de sûreté; ajoutez aussi que ce sont les conditions d'un prompt renouvellement, ce qui est indispensable à une banque, qui a besoin d'une solvabilité quotidienne, continue, incessante, pour pouvoir rembourser ses billets à tout venant, en temps de confiance ou de mélîance, et en temps de méfiance surtout.

Supposez, au contraire, une autre nature d'affaires; supposez qu'il s'agisse de prêts considérables à la grande industrie ou à la propriété foncière, prêts qui peuvent être, je l'accorde, bien conçus, point hasardeux, féconds en résultats, mais qui ne peuvent ramener le capital prêté qu'à des échéances éloignées, ces affaires ne sauraient convenir à une banque qui, avant à rembourser sans cesse ses billets à bureau ouvert, a besoin du renouvellement continuel de son capital. Qu'on crée des établissements spéciaux pour

38i ENQUÊTE SUR LÀ BANQUE DR FRANCE.

aider Tindustrie, pour lui procurer le capital douL elle manque, pour faire à la propriété des avances qui se changeront plus lard en améliorations agricoles, je le conçois, je Tadmets, a condition d'une ei^tréme prudence, car des établissements de ce genre, lorsqu'ils sont plus occupés à bénéficier sur des actions à variations rapides qu'à seconder véritablement l'industrie, plus occupés à concourir à des spéculations de terrains qu'à seconder l'agriculture, peuvent présenter d'iinnienses dangers, et quelquefois occasionner de funestes commotions. Quoi qu'il en soit, j'admets ces établissements spéciaux; mais une banque autorisée à émettre des billets faisant fonction de monnaie ne doit avoir rien de commun avec eux, parce qu'elle a besoin de rentrer fréquemment dans son argent, et ([u'ellc ne peut immobiliser ses capitaux sans se mettre dans l'impossibilité de payer à bureau ouvert; ce qui est la condition essentielle de la monnaie dite fiduciaire.

Du reste, l'histoire de la Banque de France prouve ces vérités jusqu'à l'évidence. La Banque de France, nous pouvons le dire, est en son genre l'établissement le plus vaste, le plus solide, du monde commercial. Elle a été rarement embarrassée depuis un siècle, et, quand elle Ta élé, ce n'est pas pour avoir pratiqué l'escompte du papier de commerce, c'est tantôt pour avoir fourni au gouvernement un genre de secours qu'elle ne lui devait pas, tantôt pour avoir cédé, non par elle-même, mais i)ar d'autres, c'est-à-dire pîir

ceux dont elle escomptait le papier, à TentraiDement des spéculations. C'est pour ces causes et non pour d'autres qu'elle a paru dans l'impuissance passagère de faire face à ses engagements.

Ainsi, en 1805, à une époque très voisine de sa fondation, elle fut un moment réduite à divers subterfuges pour ne point se déclarer insolvable. Elle faisait attendre le public dans ses bureaux, et ne remboursait chaque jour qu'une somme limitée de billets, et en monnaie peu portative. C'était cependant au lendemain d'Austerlitz ! Mais le gouvernement, ayant, à cette époque, compromis le portefeuille du Trésor en l'abandonnant aux mains de spéculateurs téméraires, avait été obligé de demander à la Banque des secours qui dépassaient ses moyens, et elle eut une quinzaine de jours de très grands embarras. Mais la victoire d'Austerlitz, qui rétablissait la confiance, les rentrées subites que le Trésor se procura en exécutant cruellement les spéculateurs qui avaient abusé de lui, mirent fin à cette gène d'un moment, et la Banque recouvra une apparence de solidité ; non seulement une apparence mais une réalité de solidité, qui ne lui a plus fait défaut jusqu'en 1848.

En 1830 elle avait sévèrement dirigé son escompte; le commerce, d'ailleurs, avait été fort sage, la crise était exclusivement politique, et elle put alors rendre des services immenses au Trésor, sans, du reste, se compromettre à aucun degré. J'appartenais en ce moment à l'administration des finances, et je pus me

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