XV. Î
convaincre par mes propres yeux qu'une grande banque, sagement conduite, astreinte au seul escompte du papier de commerce, pouvait, dans des conjonctures critiques, offrir à l'État un immense appui, quand on ne lui demandait que la nature de secours qu'elle peut donner légitimement. (J'ai promis de m'expliquer à ce sujet, et je le ferai tout à l'heure.)
En 18â8, la situation n'était pas commercialement aussi bonne. Le mouvement des grandes spéculations avait déjà commencé ; la Banque, quelque soin qu'elle prit pour se garantir de toute participation à ces spéculations, avait cependant été obligée d'accepter du papier qui n'était pas toujours du papier de commerce; elle s'était vue dans la nécessité de sacrifier divers établissements de crédit, créés à côté d'elle ; ne pouvant enfin refuser au gouvernement des secours considérables, et tout cela au milieu d'un ébranlement général, en face d'une révolution qui avait renversé non seulement une dynastie, mais le principe de la monarchie elle-même, la Banque se trouva dans un des plus grands embarras qu'elle ait jamais eu à traverser. On se crut donc forcé de suspendre pour quelque temps le remboursement des billets à bureau ouvert. J'ai cru alors, je crois encore aujourd'hui qu'elle aurait pu, avec les 70 millions de numéraire qui lui restaient, échappera la suspension. Mais la chose était douteuse, et par prudence on aima mieux suspendre. La mesure, confiée aux mains d'honnôtcs gens qui n'en abusèrent pas, n'eut point
les inconvénients qu'elle aurait pu avoir. Les billets perdirent peu, furent bientôt au pair de l'argent ; ce qui ne serait pas arrivé à de petits établissements, affolés de spéculation, et ayant pour tout gage ou des créances à long terme, ou un papier irrécouvrable.
Ce grand établissement est donc le plus solide de l'Europe : tel quel, il a traversé toutes les révolutions, et, je le répète, il atteindra à ce que j'appelle Tinfaillibilité, tant qu'il se restreindra à la nature des affaires qui lui conviennent, et que le gouvernement n'en tirera que les secours qu'il peut donner.
Il faut pour cela deux choses : la bonne conduite et les bonnes institutions.
La bonne conduite a été due surtout à la composition du comité d'escompte. Ce comité, composé des hommes les plus compétents, connaissant à merveille la valeur du papier qu'on leur apporte, a été et sera toujours le salut de la Banque, et j'ose dire du commerce. Il a eu longtemps à sa tête un homme peu populaire dans le commerce, mais prodigieusement estimé des hommes éclairés, M. Vernes, qu'on trouvait intraitable sans doute, mais qui connaissait à fond la solvabilité de chacun, et ne fléchissait jamais. On aura beau dire, rien ne vaut la sévérité à la tête d'un grand établissement, de crédit. Est-il facile en un temps où les affaires sont très faciles, il est obligé de devenir difficile dans les temps difficiles, et alors il est contraint de faire expier cruellement les facilités qu'il a imprudemment accordées. Refuser le crédit
convaincre par mes propres yeux qu'une grande banque, sagement conduite, astreinte au seul escompte du papier de commerce, pouvait, dans des conjonctures critiques, offrir à TËtat un immense appui, quand on ne lui demandait que la nature de secours qu^elIe peut donner légitimement. (J'ai promis de m'cxpliquer à ce sujet, et je le ferai tout à l'heure.)
En 18â8, la situation n'était pas commercialement aussi bonne. Le mouvement des grandes spéculations avait déjà commencé ; la Banque, quelque soin qu'elle prit pour se garantir de toute participation à ces spéculations, avait cependant été obligée d'accepter du papier qui n'était pas toujours du papier de commerce; elle s'était vue dans la nécessité de sacrifier divers établissements de crédit, créés à côté d'elle ; ne pouvant cnfm refuser au gouvernement des secours considérables, et tout cela au milieu d'un ébranlement général, en face d'une révolution qui avait renversé non seulement une dynastie, mais le principe de la monarchie elle-même, la Banque se trouva dans un des plus grands embarras qu'elle ait jamais eu à traverser. On se crut donc forcé de suspendre pour quelque temps le remboursement des billets à bureau ouvert. J'ai cru alors, je crois encore aujourd'hui qu'elle aurait pu, avec les 70 millions de numéraire qui lui restaient, échappera la suspension. Mais la chose était douteuse, et par prudence on aima mieux suspendre. La mesure, confiée aux mains d'honnêtes gens qui n'en abusèrent pas, n'eut point
les inconvénients qu'elle aurait pu avoir. Les billets perdirent peu, furent bientôt au pair de l'argent ; ce qui ne serait pas arrivé à de petits établissements, affolés de spéculation, et ayant pour tout gage ou des crélinces à long terme, ou un papier irrécouvrable.
Ce grand établissement est donc le plus solide de l'Europe : tel quel, il a traversé toutes les révolutions, et, je le répète, il atteindra à ce que j'appelle l'infaillibilité, tant qu'il se restreindra à la nature des affaires qui lui conviennent, et que le gouvernement n'en tirera que les secours qu'il peut donner.
Il faut pour cela deux choses : la bonne conduite et les bonnes institutions.
La bonne conduite a été due surtout à la composition du comité d'escompte. Ce comité, composé des hommes les plus compétents, connaissant à merveille la valeur du papier qu'on leur apporte, a été et sera toujours le salut de la Banque, et j'ose dire du commerce. Il a eu longtemps à sa tête un homme peu populaire dans le commerce, mais prodigieusement estimé des hommes éclairés, M. Vornes, qu'on trouvait intraitable sans doute, mais qui connaissait à fond la solvabilité de chacun, et ne fléchissait jamais. On aura beau dire, rien ne vaut la sévérité à la tête d'un grand établissement, de crédit. Est-il facile en un temps où les affaires sont très faciles, il est obligé de devenir difficile dans les temps difficiles, et alors il est contraint de faire expier cruellement les facilités qu'il a imprudemment accordées. Refuser le crédit
388 ENQUÊTE SUR LA fiÂNQUE DE FRANCE.
quand les affaires sont actives, c*est user du frein quand le mouvement du commerce a besoin d*étre modéré, et qu'il peut encore l'être. Au contraire, raccorder pour le refuser quand il n'est plus temps de modérer le mouvement, c'est tout simplea&ent amener des catastrophes. Les conducteurs de nos convois de chemins de fer nous offrent, à cet égard, une image fort instructive. Arrôtent-ils un convoi à temps, le ralentissement s'opère sans secousse et sans accir dent. L'arretent-ils trop tard et brusquement, ils n'amènent que d'affreux malheurs.
Je regarde donc un comité d'escompte sévère comme la condition essentielle de tout établissement auquel on veut confier la faculté d'émettre des billets faisant fonction de monnaie; mais ne parlons plus de conduite et parlons d'institutions.
La première condition, sous ce rapport, ce sont les trois signatures. J'ai traité jadis cette question devant la Chambre des députés, que j'ai été assez heureux pour ranger à mon opinion. Le temps n'a fait que me confirmer dans ce que je pensais alors. Deux signatures ne sonl pas une garantie contre ce qu'on appeUe le papier de circulation^ créé souvent par deux individus qui se prêtent mutuellement leur signature. Mais, si un troisième engagé survient, lequel n'a pu donner sa signature qu'en connaissance de cause, la garantie devient tout à coup sérieuse. Par exemple, un marchand d'épicerie en gros accepte d'un épicier détaillant un effet à six mois : c'est sans doute un
commencement de garantie, mais point suflisant. Si, au contraire, un escompteur connaissant l'épicerie (et en général les escompteurs répartis par professions les connaissent bien) accepte TefTet, il y a contrôle, étendue de garantie, et la banque qui escompte est suflisamment couverte.
Je comprends toutefois des établissements secondaires, comme aujourd'hui le Comptoir d'escompte, se contentant de deux signatures, lis font l'ofTice de l'escompteur dont je parlais tout à l'heure, qui, connaissant les deux premiers contractants, accepte leur papier, et y appose la troisième signature, laquelle sert de complément de garantie à la Banque. Mais ces établissements secondaires, comme je les appelle, je ne les admets qu'à la condition qu'ils n'auront pas la faculté d'émettre de la monnaie dite fiduciaire^ car n'oublions pas que l'espèce de banque dont il s'agit ici est celle qui a la faculté d'émission, c'est-à-dire la faculté de fournir au public, à côté de la monnaie de métal, billon, argent ou or, la monnaie de papier, dont la circulation ne saurait se passer.
Après la condition des trois signatures, il y en a une aulre dont la Banque a été affranchie, à mon très vif regret, c'est celle de ne prêter que sur effets de commerce. Ainsi, il y a quelques années, on l'a autorisée, et en Tautorisant on l'a contrainte, à prêter sur dépôt de valeurs. Je dis alors à mon ami M. d'Argout, qui certes a rendu de longs et utiles services dans le gouvernement de la Banque de France,
que c'était là une faute grave, et qui pourrait avoir les plus funestes conséquences. En effet, supposez que la Banque prête sur actions et obligations de chemins de fer, sur dépôts de rentes, quelques centaines de millions, comme cela s'est vu il y a quelques années, elle peut ainsi induire le public et être induite elle-même à commettre de dangereuses imprudences. Elle sort là de l'escompte pour entrer dans le champ des spéculations. Elle prête ces sommes à qui? à des spéculateurs qui, sans aliéner leurs valeurs, veulent en employer le capital à spéculer. On les encourage ainsi, par ces trop grandes facilités, à spéculer sans mesure, et, quand ces spéculations immodérées amènent une crise, il faut leur retirer les facilités qu'on leur a imprudemment accordées, et les leur retirer au moment même où il serait le plus nécessaire de les leur fournir. Cent fois mieux eût valu ne leur en pas accorder quand le feu des spéculation^ était vivement allumé, pour les leur procurer, au contraire, quand la spéculation tendait trop à rabattement. On fait ainsi le contraire du conducteur de train dont je parlais tout à l'heure, et l'on retire les prêts au moment où ils seraient le plus désirables. La Banque, après les années de grandes spéculations, fut obligée d'agir de la sorte, car, si elle n'avait pas retiré une partie de ses prêts, elle eût été gravement compromise.
A l'heure qu'il est, la Banque a restreint ce genre de prêts à une somme très modérée ; elle l'a réduite
au prôt domestique, consistant à fournir à un père de famille qui a des besoins limités et passagers, qui veut non pas spéculer mais garder des valeurs qu'il ne trouve pas avantageux de vendre actuellement, un secours momentané. Ce genre de prêt n'a aucun inconvénient. Il est môme utile et moral, et, tant que la Banque aura le courage de s'y maintenir, elle aura corrigé par de la bonne conduite un vice d'institution. Toutefois le vice reste, et il pourrait, dans certains moments, présenter des dangers véritables.
Telles sont, à mon avis, les conditions indispensables pour fonder un établissement de crédit sérieux, et méritant qu'on l'autorise à émettre une monnaie circulante. Et maintenant je puis passer aux questions qui résultent de la précédente, et qui, bien que questions dérivées, n'en sont pas moins d'une extrême importance.
M. LE PRÉSIDENT. — Mousicur, voulez- vous vous reposer quelques instants?
M. Thieks. — Volontiers, Monsieur le président.
La séance est suspendue pendant un quart d'heure,
A la reprise, la parole est rendue à J/. Thiers pour la continuation de sa déposition.
M. Thiers. — Je disais qu'un établissement conçu sur les principes ([ue je viens d'énoncer (et ce n'est pas là une chimère, puisqu'il se trouve à peu près réalisé par la BaïKiue de France) pouvait arriver à ce que j'appelle la presque infaillibilité, et rendre au public le double service de faire baisser l'intérêt de
l'argent par l'abondance de l'escompte, et d'offrir une monnaie de papier parfaitement sûre pour la somme dont la circulation ne peut se passer, monnaie qui, loin d'ôtre, comme l'a dit spirituellement M. Cernuschi, de Y or supposé, serait de l'or bien réel, puisqu'elle en serait le gage à tout moment réalisable.
Il y a un troisième et grand service, celui de procurer ù rÉtat une disponibilité de ressources dont il peut quelquefois avoir besoin, et de la lui procurer sans le moyen, je n'hésite pas à dire barbare, de la thésaurisation.
Mais, avant d'aborder ce point, qui n'est pas le moins important, je ne voudrais pas abandonner la question du crédit commercial, sans examiner tout de suite si les deux services, purement commerciaux, dont je viens de parler, l'abondance de l'escompte, et la création de la monnaie fiduciaire^ pourraient être rendus avec la même étendue et la même sûreté, par des établissements multiples, et, comme on dit, libres. C'est là, en effet, une partie essentielle du sujet qui nous occupe, et je n'aurais garde de la négliger.
Il ne faut pas oublier les points que j'ai établis, lesquels commandent pour ainsi dire tout le sujet, et je vous prie de me permettre de les replacer sous vos yeux en termes brefs et précis.
Il faut, ai-je dit, de la monnaie d'or, d'argent, de billon, et, pour une certaine somme, de la monnaie de papier. L*indication de ce besoin impérieux, c'est la
formation spontanée dans tous les pays, dans tous les temps, des banques de dépôt, où Ton allait déposer son numéraire pour en avoir la représentation en billets, représentation commode et sûre, qui circulait ensuite comme les métaux précieux eux-mêmes.
De ce phénomène commercial en est résulté un second, celui de la conversion des banques de dépôt
en banques d'escompte, par une conséquence irrésistible de la nature des choses. Les banques de dépôt, en effet, ayant des sommes considérables qui seraient restées oisives, en ont fait emploi par l'escompte du papier de commerce, mais en ayant soin de réserver une portion de l'argent déposé, afin de pouvoir, à tout instant, rembourser leurs billets en numéraire métallique. Grâce à cette combinaison, elles ont réuni deux services à la fois, l'escompte, c'estrà-dire l'amélioration constante de l'intérêt, et la circulation en papier dans la juste proportion des besoins.
Une banque, ai-je dit, qui aurait obtenu la confiance du public pour 1 milliard , c'est-à-dire qui serait en mesure de lui faire accepter 1 milliard de ses billets, et qui garderait environ 300 millions en métal dans ses caisses (plus ou moins, selon les circonstances), afin de rembourser ses billets à bureau ouvert, pourrait en prêter 700 par l'escompte des effets à 45 jours, et, moyennant huit renouvellements, procurer au commerce 5 à 6 milliards d'escomptes annuels.
Le double phénomène de l'amélioration de Tin-
térêt et de la circulation en papier pour la somme nécessaire serait ainsi accompli, mais à une condition essentielle, c'est-à-dire absolue, de n'admettre à Tescompte que le papier de commerce à courte échéance, à valeur divisée, et créé exclusivement pour ce genre d'affaires qui tend à satisfaire aux besoins quotidiens de la vie.
Supposez, au contraire, que cette banque vienne à admettre dans son portefeuille des valeurs de spéculation, représentant des entreprises, grandes, utiles, si Ton veut, mais aléatoires, surtout à longue échéance, cette banque sortirait de ses limites, et manquerait à sa destination en altérant le gage de ses billets par l'admission à l'escompte de valeurs d'une réalisation à la fois incertaine et éloignée.
Je rappelle ces conditions fondamentales parce qu'il sutlit de les énoncer pour résoudre la question que je vais maintenant traiter.
11 faut, pour que le portefeuille de l'établissement supposé ne contienne que des valeurs suffisamment sûres (je dis suffisamment parce que leur sûreté ne peut jamais être absolue, et qu'étant très divisées comme le papier de commerce, leur risque est à peu près annulé, et couvert en tout cas par le capital de la Banque), il faut que cet établissement s'en tienne à Tescompte, et qu'il se garde de la spéculation et même de tout contact avec elle. Eh bien, je le demande, peut-on espérer cette prudence d'établissements multiples, dégagés de toute surveillance, exci-
tés, en outre, par la concurrence qu'ils se font entre eux, à sortir de toutes les limites ? Évidemment non, et l'expérience, à cet égard, est si générale, si constante, qu'on ne saurait élever aucun doute.
Qu'on permette à des établissements de ce genre de se former, qu'on leur permette de se contenter de deux signatures, sauf à fournir la leur comme troisième signature lorsqu'ils s'adresseront à la grande banque, je le conçois, et ils ne seront autre chose que des banquiers collectifs^ pratiquant l'escompte, et apportant ensuite leur papier à la Banque de France. Mais prenez bien garde qu'il s'agit ici de la faculté d'émettre un papier circulant comme monnaie, et c'est cette faculté essentielle, capitale, partie en quelque sorte de la puissance publique, qu'on voudrait déléguer à des banques non surveillées et maîtresses de se conduire à leur gré? Permettriez- vous, par exemple, au premier venu de frapper de la monnaie d'or et d'argent? Non apparemment, et l'État en tout pays, monarchie ou république, se réserve ce soin, comme ne pouvant être délégué à aucune main privée. On n'a jamais appelé monopole la fabrication par l'Etat de la monnaie métallique, et l'on ne peut pas davantage qualifier de ce nom la faculté spécialement accordée à un seul établissement d'émettre de la monnaie de papier.
Ces établissements multiples et libres^ l'expérience l'a démontré, seraient certainement fiiciles dans l'admission du papier, et cependant, s'ils s'en tenaient au
papier de commerce, le mal, quoique pouvant devenir grand dans plus d*une circonstance, serait néanmoins limité. Mais leur exemple a prouvé qu'ils feraient ce qu'ont fait les banques américaines et anglaises, ils donneraient en plein dans les spécula^tions de tout genre, pour finir bientôt par des faillites scandaleuses, faillites qui ne seraient pas seulement la ruine de quelques commanditaires, leur ayant volontairement accordé leur confiance et n'ayant dès lors à s'en prendre à personne du résultat, mais la ruine d'un public innocent, qui aurait accepté leur papier circulant comme monnaie, uniquement parce qu'il l'aurait vu circuler avec Tautorisation de la puissance publique.
C'est, dit-on, aux individus à veiller eux-mêmes sur leurs intérêts, et il faut permettre aux hommes d'être hommes, c'est-à-dire libres, et de ne pas marcher toujours avec des lisières. J'admets tout à fait cette manière de raisonner en politique, et ce n'est ici ni le lieu ni le moment de dire pourquoi. Je l'admets aussi dans le commerce, mais avec des distinctions indispensables. Ainsi les individus qui concourent comme actionnaires à la création de banques de ce genre doivent savoir ce qu'ils font, et à eux j'applique le principe qu'il faut ôter aux hommes de notre temps les vieilles lisières d'autrefois. Mais le gros du pubhc, qui ne songe pas à spéculer, qui vend ou achète pour les besoins de la vie, et qui prend une monnaie parce qu'il la voit circuler quotidiennement.
celui-là ne peut être livré à toutes les témérités, quelquefois à toutes les improbités de la spéculation, et il aurait droit de se plaindre à la puissance publique d'avoir laissé circuler de la fausse monnaie. L*État ne peut pas plus souffrir la fausse monnaie de papier que la fausse monnaie d'or ou d'argent.
Vous voyez, du reste, ce qui vient de se passer en Angleterre, et, si Ton avait eu, après tant d'exemples de la même nature, quelque chose à apprendre en ce genre, on devrait, cette fois, être définitivement éclairé. Des centaines de banques libres s'y sont établies. Elles ne se sont pas bornées, bien entendu, à l'escompte du papier de commerce; c'était là leur moindre affaire, mais elles ont offert l'attrait puissant de prodigieux bénéfices sur de vastes entreprises de travaux publics, sur les spéculations cotonnières et sur tant d'autres objets faits pour séduire. Elles n'ont pas même exigé le versement du capital, et elles se sont contentées du versement d'une portion infiniment petite de ce capital. Ayant en môme temps attiré à elles des sommes importantes qu'on leur remettait à titre de dépôt, elles ont spéculé avec ces sommes déposées, procuré ainsi des bénéfices qui devenaient considérables appliqués à la très petite portion du capital versé, puis, les circonstances commençant à s'assombrir, le doute sur leur solvabilité surgissant de toutes parts, et, à ce signal, les dépôts se retirant en toute hâte, elles ont été obligées d'appeler le capital
différé, lequel a refuse de se rendre à l'appel, ce qui a été le signal de la chute, et la ruine certaine de tous ceux qui, trompés par une prospérité éphémère, avaient accepté comme une valeur de toute sûreté les engagements de ces banques.
Mais ces établissements, dit-on, impriment un vif mouvement au commerce, à la production, et, pour quelques crises passagères, laissent le bienfait d'une immense impulsion communiquée à toutes choses. C'est ce que je nie pour ma part, et la preuve est facile à fournir.
Qu'il s'agisse de prêter de l'argent au commerce au moyen de l'escompte, qu'il s'agisse de venir en aide à la grande industrie au moyeu de longues et fortes avances, il faut avoir un capital réel et non fictif, et, en créant du papier, on ne crée rien du tout, qu'un gage trompeur, qui suffit pour commencer les entreprises, mais non pour les achever. Je vais plus loin, et ce capital, f&l-il en métaux précieux, ne serait pas encore le vrai capital social avec lequel on peut produire quelque chose de réel, comme des canaux, des ponts, des routes. Si même on avait le moyen de tirer d'une caisse magique des métaux précieux en quantité illimitée, et si l'on parvenait ainsi à en inonder un pays, on ne ferait que multiplier les métaux circulants au delà des besoins de la circulation; on les avilirait tout simplement, parce qu'on ne créerait pas en même proportion des bras, des matières premières, des matières ali-
mentaires. Ce n'est pas avec Tor et Targent qu'on construit une route, qu'on creuse un canal, qu'on jette un pont, c'est avec des ouvriers, des aliments pour les nourrir, des outils, des matières premières propres à chaque espèce de travail. Il faut que ces diverses choses existent réellement dans une certaine proportion, et dans une proportion assez grande pour qu'on ne porte pas le désordre dans toutes les industries, en voulant détourner vers une seule toute la puissance sociale, qu'on ne prive pas, par exemple, l'agriculture de bras, en les réunissant tous sur les routes. Les vrais capitaux sont ces choses réelles que je viens d'énumérer : matières premières, matières alimentaires, bras, etc., et les métaux précieux eux-mêmes n'en sont que la représentation. En multipliant ces métaux arbitrairement, si on le pouvait, on ne ferait que rompre, la proportion entre les capitaux réels et la monnaie qui les représente, sans ajouter aux forces vraiment productives de la société. Et, s'il est impossible de créer des capitaux productifs en multipliant arbitrairement les métaux précieux eux-mêmes, ce que très heureusement on ne peut pas faire, à plus forte raison serait-il absolument impossible, en créant du papier de banque sans les garanties que nous avons indiquées, de créer des capitaux véritables. On ne crée ainsi que des capitaux fictifs, qui servent à commencer des entreprises de tout genre, mais non à les achever ; témoin les chemins de fer nom-
brcux commencés dans plusieurs contrées de TEurope, dont ils ont peu servi la prospérité, tout en ruinant les dupes qui ont fourni leur argent pour les entreprendre.
Imaginer que ces établissements éphémères secondent puissamment la production est donc une illusion puérile. S'agit-il d'escompte, ils ne peuvent prêter ce qu'ils n'ont pas. Ils peuvent bien prendre du mauvais papier, et, en retour, donner de mauvais billets qui circulent un moment, mais ce n'est qu'une fausse et dangereuse activité, suscitée sans les moyens durables de la soutenir. D'ailleurs ce ne sont pas les capitaux qui manquent pour étendre les prêts au commerce, c'est le [)apier admissible à l'escompte. La Banque de France, qu'on accuse quelquefois de ne pas rendre des services suffisants au commerce, ne demanderait pas mieux que d'escompter le double de ce qu'elle escompte, car plus son portefeuille est rempli, plus elle gagne, et, si elle ne le fait pas, c'est faute de papier acceptable. Le Comptoir d'escompte lui-même, placé au-dessous d'elle, si une plus grande somme de bon papier lui était présentée, la prendrait, y apposerait la troisième signature, la présenterait ensuite à la Banque, qui l'admettrait si le papier offert était bon, et en serait quitte pour émettre un plus grand nombre de ses billets. Tout le monde s'en trouverait mieux, et la Banque et le Comptoir, et, s'ils s'arrêtent dans cette voie, c'est devant la qualité du papier qu'on leur présente. Ce
n JUILLET 1866. 401
ne sont donc pas les capitaux qui manquent à l'escompte, mais bien plutôt l'escompte aux capitaux.
S'il ne s'agit pas de l'escompte au commerce, mais de moyens créateurs à fournir à la grande industrie, je comprends que, dans ce cas, on applique aux capitaux la force d'association, qu'on les coalise pour ainsi dire afin de tenter de vastes entreprises, et qu'on fonde de puissantes compagnies pour sillonner de chemins de fer l'étendue des continents, ou de fils électriques le fond des mers. Mais, si l'entreprise promet des résultats avantageux, les capitalistes ne se font pas attendre, et ils apportent individuellement des capitaux qui, ceux-là, sont bien réels. Et, je l'avoue, j'ai de la peine à comprendre qu'on ajoute à ces compagnies la superfétation de banques industrielles, destinées à spéculer sur les actions de ces compagnies. Elles ne sont pas créatrices de capitaux, car celles qu'on a constituées en France n'ont pas à elles toutes apporté un capital de plus de 200 millions à l'industrie, et les entreprises créées depuis vingt ans représentent peut-être 12 ou 15 milliards. C'est donc une somme insignifiante que 200 millions en présence de 12 ou 15 milliards, et ce sont les compagnies créatrices qui les ont trouvés, non les banques industrielles établies pour aider, dit-on, la grande industrie. Ces dernières ont tout simplement apporté un capital qui sert à spéculer sur les