‹ Discours parlementaires de M. Thiers; (volume 4)Chapitre 35 sur 53 · XV · texte numérisé non relu

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suit une longue stagnation, pendant laquelle on ne fait plus d*affaires. Le métal revient alors en abondance.

En consultant les documents émanés de la Banque de France, on voit que ce phénomène s'est produit un bon nombre de fois depuis le commencement de ce siècle, et il a consisté toujours dans ces deux circonstances : baisse de la réserve métallique pendant la crise, et, la crise passée, rapide et considérable augmentation de cette réserve, signe frappant de la stagnation du commerce.

Vous avez niaintenant environ 750 millions d*or et d'argent dans les caves de la Banque de France, somme que nous n'avions jamais eue, et pourtant nous ne sommes pas au lendemain d'une crise ; c'est l'Europe qui s'y est trouvée pour nous, particulièrement rAnglcterre. Chose fort honorable pour notre commerce, raccumulation de métaux qui suit les crises s'est produite en France, et non pas en Angleterre, parce que ce n'est pas la France, c'est l'Angleterre qui a commis de graves fautes en se prêtant à la création d'établissements chimériques dont la chute était hiévitable. Tous les hommes de finance vous diront, en effet, qu'en ce moment l'on aime mieux le papier français que le papier anglais, ce qui amène chez nous les métaux plus facilement qu'à Londres.

Ainsi, deux causes de la situation actuelle : lo les Anglais ont plus à nous payer que de coutume; 2^" l'accumulation de métaux qui suit les crises sepro-

duit non pas à leur profit, mais au nôtre. Il y a bien eu chez nous un peu de malaise, parce que certains établissements de crédit, tout en se conduisant mieux que ceux d'Angleterre, ont cependant éprouvé des embarras, suite de leur principe môme. Mais c'a été peu de chose heureusement, et nous avons eu 750 millions d'accumulation, tandis qu'ailleurs on manquait de métaux. Ce n'est pas là, il e>t vrai, un symptôme de grande activité d'affaires; il faut même souhaiter que le portefeuille de la Banque s'accroisse bientôt aux dépens de la réserve métallique. Mais c'est le signe d'une situation monétaire excellente en soi, et le signe aussi de la juste confiance que le commerce français a inspirée dans tous les temps à l'Euroj)e commerçante.

M. LE PRÉSIDENT. — Cc fait Cependant est, selon vos opinions, un enseignement dont la Banque de France doit tenir grand compte lorsqu'il s'agit de se prêter à une oscillation trop rapide de l'escompte?

Lorsque la Banque se décide à élever l'escompte, c'est qu'elle se dit : « Voilà l'Angleterre qui élève son escompte; il y a solidarité inévitable entre les deux établissements; si nous n'élevons pas le taux de l'escompte, notre numéraire sera enlevé, notre réserve métallique subira une diininutiou considérable; nous avons donc iiitérol à élever le taux de l'escompte, afm d'éviter le départ de notre encaisse métallique pour l'Angleterre. »

Or les faits qui viennent de se produire ten- XV. 30

ciraient à démontrer que cette solidarité n*est pas toujours aussi absolue, et qu'il y a même certains cas, certaines circonstances, où elle n'existe pas du tout.

La solidarité ne serait-elle pas plutôt révélée par le taux du change, qui établit que la France est créditrice de rAugleterrc ; ce qui, par conséquent, rendrait indifférente l'élévation du taux de l'escompte?

M. TuiERs. — Les explications dans lesquelles je suis entré prouvent que mon opinion se rapproche fort de celle de M. le président. Gomme frein, comme moyen d'arrêter le mouvement de la spéculation quand il devient inquiétant, j'admets que Télévatioa de l'escompte puisse être une chose bonne en soi, mais à la condition d*étre employée à propos, non pendant la crise, mais avant la crise, et dès qu'on commence à la prévoir. Je reconnais qu'il est difficile d*agir ainsi, et qu'il faudrait un grand courage dans la prévoyance, parce qu'on ne manquerait pas de reprocher à la Banque d'arrêter les affaires. Aussi le frein n'est-il employé que trop tard, et, après avoir donné des facilités quand il aurait fallu les refuser, on les retire quand il faudrait les accorder. L'élévation de l'escompte n'a donc pas beaucoup d'utilité comme frein, et elle n'en a véritablement que pour empêcher l'encaisse métallique de s'écouler chez nos voisins. Or les circonstances, révélées surtout par rélat du change, prouvent souvent que le danger de

cet écoulement n'est pas réel. Néanmoins, je le répète, on ne saurait absolument condamner les élévations d'escompte, et elles deviennent même légitimes, indispensables, si l'on a des métaux précieux à acheter. La Banque a quelquefois dépensé jusqu'à lA millions de primes à la fois pour se procurer de l'or, et il est naturel que l'escompte s'en ressente. Je voudrais seulement que la Banque de France, au lieu d'élever son escompte à 10 pour cent, comme les Anglais, pût se renfermer dans une marge plus étroite, ne descendît pas au-dessous de 4, pour ne pas monter ensuite au delà de 6 ou 7 au plus. Mais, en ce cas même, il n'y a rien d'absolu, et ce qu'on peut conseiller, c'est de rendre ces variations aussi modérées que possible.

M. ScHNErDER. — M. le président posait tout a l'heure une question au point de vue de la solidarité entre les deux Banques. Or il y a, en ce moment, un grand fait : c'est la différence entre le taux de l'escompte en Angleterre et le taux de l'escompte en France; cette différence est de 5 et demi, depuis longtemps elle était de 5. La Banque de France reconnaît elle-même qu'à l'heure qu'il est il y a indépendance complète.

Peut-on préjuger du fait actuel que précédemment la solidarité n'existait pas en réahté, et que cette solidarité, qui est complètement dénouée dans ce moment, n'a pas existé dans d'autres circonstances?

Je ne voudrais rien préjuger: c'est seulement une question que je pose.

M. Thiers disait tout à l'heure que l'Âugleterre a été plusieurs fois débitrice de la France, et qu'actuellement elle Test dans de plus grandes proportions. Il a aussi ajouté que le papier anglais n'avait pas aujourd'hui le crédit qu'il possédait dans d'autres circonstances.

Il y a en effet, à l'heure qu'il est, grand crédit pour le papier français, et il y a une sorte de discrédit général, non sur toutes les signatures anglaises, mais sur l'ensemble de ces signatures. Celte double circonstance d'une balance commerciale qui s'élève considérablement au profit de la France, et du discrédit momentané du papier anglais, n'explique-t-elle pas la diminution ou la non-existence de cette solidarité qui existait précédemment, et pourrait-on adinctlre qu'on faisait antérieurement erreur lorsqu'on croyait à cette solidarité, et que la Banque de France se trompait à cet égard? Je sersds bien aise d'avoir sur ce point l'opinion de M. Thiers, parce que c'est une des questions capitales à l'heure qu'il est, une des questions qui préoccupent le plus sérieusement rinduslrie.

M. Thiers. — Je crois que, dans la situation actuelle, il y a quelque chose de tout à fait accidentel.

J'attribue cette situation, comme je Tai déjà dit plusieurs fois, à deux causes. La première, c'est que l'Angleterre est plus fortement débitrice de la France aujourd'hui que de coutume. La seconde cause, c'est que l'accumulation des capitaux, qui est la suite or-

dinaire des crises, se fait en ce moment à notre profit, au lieu de se faire au profit d autres pays. Ce sont les deux causes qui expliquent la situation actuelle. La Banque ne s'est pas précisément trompée jadis en disant qu'il y avait ordinairement entre les Banques de France et d'Angleterre une certaine solidarité; mais cette solidarité n'est pas constante. Elle peut exister si, par exemple, il s'agit de fautes commerciales, qui, étant devenues communes, ont rendu les situations pareilles. Alors les embarras étant de même nature, il peut Y avoir solidarité. 11 se pourrait aussi que, si la diselto s'étendait aux deux pays, et que les métaux s'éloignassent pour payer des grains, la situation fût encore semblable. Dans les deux cas on pourrait craindre que, les eml)arras de l'une et l'autre Banque étant de môme nature, il n'y eût à se garantir d'une solidarité qui deviendrait immanquable. Mais, si les circonstances commerciales sont différentes comme aujourd'hui, ce qu'on appelle la solidarité ne saurait exister. Du reste, je suis tout à fait disposé à penser que l'état du change doit être consulté avec soin dans ces cas-là, et qu'il est la manière la plus sûre de juger si les capitaux, surtout les capitaux métalliques, ont tendance à se porter d'un côté ou de l'autre. Mais, je le répéterai toujours, c'est une question de situation, et plutôt une affaire de tact que de principe. Seulement je persiste à croire qu'il ne faut pas regarder les variations d'escompte comme le remède à tous les maux, et que, dans tous les cas, il convient

de les renfermer dans les limites les plus étroites possible.

M. DE Layenat, cafnmissaire généraL — Je comprends qu'on puisse se demander comment Télévation de l'escompte ramènerait par elle-même, indépendamment d'autres circonstances, de l'or dans l'encaisse de la Banque ; mais n'a-t-elle pas pour effet évident, en éloignant un peu le papier de l'escompte, de ralentir les émissions, et de diminuer l'écart entre rencaisse et les billets en circulation? Si l'on a moins de papier, c'est comme si l'on avait plus d'encaisse*

M. Thiers. — Cet effet est incontestable; mais cela nous ramène à une question que j'ai déjà traitée, celle de savoir à quel point, et dans quel cas, le resserrement de l'escompte peut être utile comme frein. Je ne répéterai pas ce que j'ai dit à cet égard, et je me bornerai, en ne niant ni la légitimité ni la nécessité des variations d'escompte dans certains cas, à insister pour qu'on ne les regarde pas comme le remède à toutes les situations, et surtout pour qu'on les modère le plus possible.

M. Schneider. — H y a un élément auquel vous avez fait allusion tout à l'heure, et qui a été la cause principale des grandes crises, c'est l'achat des grains à rétrangcr.

Je vous demande la permission de vous consulter sur le point de savoir si les crises alimentaires ont eu seulement pour effet l'exportation du numéraire à Tétrangcr, et si elles n'ont pas, en outre, engendré la

nécessité d*unc plus grande masse de ce môme numéraire à rintérieur, afin de pouvoir satisfaire à toutes les transactions minimes, en raison du prix élevé de toutes choses. Si Ton va au marché pour acheter un objet qui est deux fois plus cher qu'auparavant, n'eston pas obligé d'avoir deux fois plus de monnaie? La représentation de toutes ces petites transactions se faisant à l'aide du numéraire ne nécessitera- t-elle pas une plus grande quantité de monnaie métallique à l'intérieur, au moment môme oii Ton est obligé d'en envoyer au dehors une quantité considérable?

C'est, si je ne me trompe, le complément de l'idée émise par M. Thiers lui-môme, lorsqu'il a expliqué les grandes crises qui ont eu lieu. Outre les autres raisons accessoires qui ont été déjà indiquées, n'estce pas parce que, dans le moment présent, presque tous les objets de consommation, le blé, le vin, etc., ne sont pas chers, qu'il existe une aussi grande accumulation dans les réserves de la Banque?

M. Thiers. — Sans doute la cherté des choses dans les disettes, exigeant un plus grand emploi de de la monnaie, peut exercer quehjue influence sur la raréfaction du numéraire; mais des faits certains et faciles à constater no laissent aucun doute sur la sortie du numéraire pour les achats de grains. La Banque, par exemple, a pu constater cette sortie par celles de ses succursales qui sont à la frontière, par celle de Marseille notamment. Le doute ne saurait donc exister à cet égard, et, comme je l'ai dit, les pays les

plus riches en numéraire sont ceux qui s'aperçoivent le moins et souiïrent le moins aussi de ces évasions subites des métaux précieux, heureusement suivies de prompts retours. 11 faut une certaine somme de mowiaie fidiiciairey et j*cn ai dit la raison; mais ayons soin, par la manière d'organiser notre circulation, de ne pas permettre au papier de chasser le métal, qui est toujours ce qu'il 'y a de plus solide, en paix comme en guerre.

M. ]jE PRÉSIDENT. — Actuellement il existe en Allemagne un mouvement d'importation qui n'est payé qu'en numéraire. 11 n'y a aucun autre moyen d'é change, le papier allemand n'étant pas accepté.

M. TniERS. — C'est une circonstance tout à fait exceptionnelle ; mais soyez convaincus qu'un large numéraire est pour tout pays une grande force, dans la paix conmic dans la guerre, et que c'est le moyen le plus sur de traverser heureusement toutes les crises alimentaires, commerciales, politiques, et môme militaires.

M. LE PRÉSIDENT. — Eu cffct, Ic numéraire a le grand avantage d'être une monnaie universelle, tandis que le papier se localise par la force des choses.

Messieurs les membres du Conseil ont-ils encore quelques questions à «idresser à M. Thiers?

Et vous, Monsieur Thiers, avez-vous encore quelques observations à ajouter à votre déposition?

M. TniERs. — Je suis loin d'avoir épuisé la matière, car on pourrait écrire de gros livres sur ces ques-

lions; mais il faut nous borner, et je crois avoir touché aux points les plus essentiels.

M. LE PRÉSIDENT. — Nous VOUS remcrcions des explications dans lesquelles vous avez bien voulu entrer, et que le Conseil supérieur a écoutées avec l'attention qu'elles méritent.

{La séance est levée à qtiatre heures et demie.)

DÉPOSITION

DEVANT

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