DU GOUVERNEMENT DE LA DÉFENSE NATIONALE
FAITE LE 17 SEPTBMBBB 1871
Dans la séance du 6 mai 1871, M. le vicomte de Lorgeril avait déposé une proposition a^ant pour objet de faire décider par l'Assemblée nationale qu'une commission de trente membres pris dans son sein serait chargée d'examiner les actes de la délégation de Bordeaux au point de vue civil, militaire et financier. Cette proposition avait été renvoyée à l'examen de la commission d'initiative, qui, par l'organe de son rapporteur, M. Pellereau Villeneu\e, avait émis un avis favorable à la prise en considération, et, dans la séance du 27 mai, l'Assemblée avait décidé qu'elle serait soumise à l'examen des bureaux. Ces derniers avaient nommé une commission qui avait conclu à ce qu'une commission de trente membres fût chargée de faire une enquête, non seulement sur les actes de la délégation de Bordeaux, mais aussi sur ceux des membres du gouvernement de la Défense nationale restés à Paris pendant le siège, et une résolution avait été adoptée dans ce sens dans la séance du H juin.
C'est devant la commission d'enquête de trente membres nommés en consétiuence de ce vote que M. Thiers ût, le 17 septembre 1871, la déclaration suivante.
Le Président de la République est introduit.
M. LE PRÉSIDENT Saint-Marc Girardin. — MoDsieuF le Président, la commission désire connaître ce que vous savez sur le h septembre d'abord, puis les détails de la mission patriotique que vous avez bien voulu remplir pendant le mois de septembre, ainsi que l'état des négociations que vous étiez en train de conduire au moment où est arrivé le 31 octobre, et enfin la situation que vous avez eue tant à Tours qu'à Bordeaux.
M. Thiers, Président de la République. — Si vous me permettez, je commencerai par le commencement; ce sera la meilleure manière de vous faire connaître ma situation et mes actes avant, pendant et après le h septembre, et, pour cela, il faut que je vous dise quelques mots sur le rôle que j'ai joué dans les derniers temps de TEmpire.
J'étais rentré dans mes études préférées ; je jouissais de ma liberté, et je venais de publier les derniers volumes de mon Histoire du Consulat et de VEmpire lorsque furent ordonnées les élections de 1863.
Jusque-là le parti libéral s'était abstenu. Mais peu à peu on commença à penser que Tabstention était une mauvaise politique, et, en général, une conduite peu justifiable, car, lorsque des citoyens, à la fois sincères et constants dans leurs opinions, peuvent faire quelque chose pour le succès de ces opinions, ils ont le droit et le devoir de le faire.
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On me demandait de toutes parts si je me présenterais aux élections de 1863, et les uns me conseillaient, les autres, au contraire, me déconseillaient de me porter candidat.
Dans tous les partis et à toutes les époques il y a eu des abstentionnistes ; 1803 fut la défaite des abstentionnistes libéraux sous TEmpire.
Il y eut, à cette occasion, chez M. le duc de Broglie, rillustre père du duc de Broglie actuel, une réunion qui fit beaucoup de bruit, et qui fut indignement travestie par les écrivains de TEmpire, réunion dont je fis partie, et dont j'ai toujours cherché à rétablir le sens, mais en vain, car, lorsque les partis ont intérêt à dénaturer un fait, ils n'y négligent rien, et s'y appliquent avec une persévérance infatigable.
Je ne sais pas si vous. Monsieur Saint-Marc Girardin, vous ne faisiez point partie de cette réunion?
M. LE PRÉSIDENT. — Nou, Monsicur le Président, je n'en faisais point partie.
M. Thiers, Président de la llcpublique, — Toutes les opinions étaient représentées dans cette réunion. Il s'y trouvait M. le duc de Broglie d'abord, puis M. de Montalembert et plusieurs de ses amis, quelques républicains d'ancienne date, M. Jules Simon notamment, et beaucoup de libéraux constitutionnels, partisans d'une monarchie fortement libérale ; ces derniers représentés spécialement par M. Lanjuinais. Il s'y trouvait encore M. Guizot, M. Glais-Bizoin lui-même, qui était comme toujours fort actif.
Dans ce moment, il s'était opéré un rapprochement entre toutes les opinions, et les personnages si divers que je viens d'énumérer avaient pu se trouver ensemble sans aucune inconvenance. Je ne sais si M. le comte Daru n'en faisait pas lui-même partie.
M. LE COMTE Daru. — Oui, Monsieur.
M. Thiehs, Président de la République. — On discuta longuement la question de savoir s*il fallait se présenter aux élections. J*étais, quant à moi, tout à fait prononcé contre Tubstention, mais, en appliquant ce principe de conduite à d'autres, j'avais grande répugnance à me l'appliquer à moi-même. Toute ma famille désirait que je ne rentrasse pas dans la vie politique. J'avais déjà refusé d'y rentrer à la guerre d'Italie. A cette époque, la ville de Lille, oii moi et les miens nous avions résidé longtemps, me pressa instamment d'accepter la députation , et je refusai, n'ayant pas goût de prêter serment à l'Empire. L'empereur était en ce moment en Italie, et je n'aurais voulu ni le combattre ni l'appuyer dans une guerre que, du reste, je désapprouvais.
Ou avait envoyé le préfet du Nord pour m'annoncer que, si je voulais me présenter, le gouvernement appuierait ma candidature. Je lui répondis que je le remerciais, que je ne voulais pas rentrer au Corps législatif, et que, si j'y rentrais, je ne pourrais pas loyalement accepter l'appui du gouvernement.
Je vous donne ces détails pour vous faire comprendre mes dispositions à cette époque. Je ne voulais
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sacrifier ni mon repos, ni surtout mes études, à la fois scientifiques et philosophiques.
La réunion dont je parle, après avoir traité la question de principes, s'occupa de la question de personnes.
On disait : « M. Thiers est celui qui, en ce moment, a le plus de chances d'être élu ; il faut donc qu'il se présente, » et l'on décida, à vingt-neuf voix sur trente, que je devais accepter les candidatures qui me seraient offertes.
Une formalité, qui était la condition nécessaire de toute candidature, m'était particulièrement désagréable, c'était le serment. Je sais bien que les partis politiques n'y attachent pas grande importance. Pour moi, je n'avais prêté qu'un serment, c'était au roi Louis-Philippe, je l'avais observé loyalement, et j'aurais voulu m'y tenir. « Il ne faut pas vous abuser, disais-je à ceux qui m'écoutaient; si j'entre dans le Corps législatif, ce ne sera pas pour y demander la liberté absolue, mais les libertés indispensables, celles que j'ai appelées, depuis, les libertés nécessaires. Or, si l'Empire nous les accorde, comme en tout il faut être sincère, je les accepterai de sa main, parce que le serment nous engage non pas à aimer, mais à ne pas chercher à renverser. » De sorte que j'étais parfaitement décidé, si l'Empire nous accordait les libertés que je lui demanderais, non pas à aller étaler aux Tuileries un habit brodé de ministre, mais à prendre part, dans le sein du Corps législatif, aux
affaires du pays, sans faire d'opposition au gouvernement.
Tout le monde me répondit que j'avais raison et qu*il fallait entrer au Corps législatif pour réclamer et obtenir, s'il était possible, les libertés du pays, et s'en contenter lorsqu'on les aurait obtenues.
Toutefois je ne pris pas pour le moment l'engagement d'entrer au Corps législatif, et je me réservai ma liberté. Je fus assez longtemps à me décider, et je fis môme manquer, dans plusieurs endroits, mon élection, en m'obstinant à refuser la candidature.
Ce fut aux élections de Paris que d'anciens électeurs de M. Casimir Perier se réunirent au nombre de cinq cents, et m'envoyèrent une dépulalion pour m'offrir la candidature parisienne. Le quartier qu'ils représentaient était l'un des plus importants de la capitale; c'était celui de la Madeleine, qui contenait les plus riches propriétaires de Paris. On m'envoya plusieurs d'entre eux, notamment M. Odiot, l'habile orfèvre. Ces messieurs vinrent m'offrir la députation, que je refusai d'abord. — « Nous vous nommerons, me dirent-ils ; vous accepterez ou vous n'accepterez pas, comme il vous plaira. Mais nous voulons être représentés par quelqu'un de notre nuance, par quelqu'un qui appartienne au libéralisme conservateur. Si, après avoir été élu, vous refusez, on dira que vous préférez votre repos au service du pays, mais nous aurons indiqué, par notre choix, nos opinions véritables. »
J'acceptai, quand je vis cela, craignant d'être battu si j'étais porté sans mon assentiment et sans mon concours. Je fus alors porté en divers endroits, spécialement à Valenciennes , oii le gouvernement tint à mon égard une conduite que je ne retracerai pas, mais qui était fort peu régulière.
Élu à Paris, j'entrai au Corps législatif. J'y demandai ce que j'ai appelé depuis les libertés nécessaires. Je dis avec une parfaite sincérité que, si ces libertés nous étaient accordées, je les accepterais loyalement. L'Empire commença à nous en accorder quelquesunes, mais mal, en laissant douter de sa sincérité, et en perdant ainsi le bénéfice des concessions qu'il faisait.
Beaucoup de mes collègues de la gauche étaient convaincus qu'on n'obtiendrait rien de sérieux, et se refusaient à tout rapprochement qui, suivant eux, les compromettrait sans servir la cause libérale. C'était là une manière de penser très soutenable, et que je n'étais pas loin de partager. Cependant j'y faisais quelques objections. — « Le prince que nous avons, disais-je, n'est pas fait comme les autres princes que nous avons connus. Il est obstiné sans doute, mais il tient à sa couronne, et je ne le crois pas incapable de céder. S*il cède, comme le disait M. le duc de Broglie, qui donnait souvent à des opinions profondes une forme originale, « nous ferons l'économie d'une révo- < lution. »
Quoique l'empereur Napoléon UI ne fût pas colère