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de sa nature, il s'irrita fortement lorsqu'il vit renaître celte opposition qu'il avait crue morte à jamais.
Il nous envoya au Corps législatif M. Rouher, lire le discours impérial qu'il venait de prononcer aux Tuileries à Toccasion de je ne me rappelle plus quelle cérémonie, et dans lequel, faisant allusion aux nouveaux opposants, il s'écriait : 9 Les insensés ! »
L'étonnement du Corps législatif fut extrême en entendant cotte citation si peu séante. Celte Assemblée a été très mal jugée. Elle était très honnête, très sensée, ol, quand je lui parlais, j'apercevais le plus souvent son assentiment dans ses regards. On y criait souvent, mais c'était une trentaine de tapageurs qui criaient et qui étaient plus bruyants que nombreux.
Quant à moi, j'ai vu peu d'Assemblée qui fût plus près de mes opinions ; mais elle était timide, elle craignait d'ébranler le pouvoir en écoutant l'opposition, même la plus modérée, et l'on peut dire que c'est par peur des révolutions qu'elle s'est jetée dans une révolution.
Voici un fait particulier qui vous donnera une idée des dispositions véritables de ce Corps législatif du second Empire. On votait sur l'achèvement des Tuileries, et je votais contre, effrayé des dépenses extraordinaires et précipitées qui s'exécutaient dans Paris. — « Pourquoi votez-vous contre? me dit un député, homme d^esprit, avec lequel j'avais de fréquents entretiens; vous votez peut-être contre le comte de Paris. — Je n'y pense pas, répondis-je.
Habitera les Tuileries qui pourra; pour le moment je pense au budget. — Quant à moi, reprit mon interlocuteur, je ne m'inquiète pas plus que vous de savoir quel sera Tliabitant des Tuileries. Ce qu'il me faut, c'est qu'il y ait un locataire dans la maison. » — Cette réponse était l'exacte signification de la majorité du Corps législatif. Cinquante dynastiques de la famille Bonaparte, cinquante républicains constitutionnels, et deux cents conservateurs troublés, inquiets, ne sachant quel parti prendre, tel était, au vrai, le Corps législatif du second Empire.
Je citerai un dernier fait qui rendra plus frappante encore la vérité du tableau que je viens de tracer.
II s'agissait de l'entreprise du Mexique. Je pris la parole, comme tout le monde le sait, contre cette déplorable aventure. Je n'avais pas d'abord beaucoup de gens de mon avis. J'en eus bientôt et de nombreux, et, (juant au Corps législatif lui-nu* me, il était plein d'appréhensions. — « Vous allez atlarpier cette entreprise, nie disaient beaucoup de députés de la majorité, vous avez raison ; mais faites-le avec modération; surtout n'attarjuez pas l'empereur; n'attaquez que la ihose, car elle est bien dangereuse, et nous serons bien heureux si vous parvenez à l'empêcher. * — Je n'avais pas besoin de ce conseil, car j'ai toujours, en tout temi)s, respecté l'autorité établie. Mais pas un de ceux cpii auraient désiré que l'expédition fût enjpôchée n'osa voter avec moi, toujours par
cette peur incessante de provoquer une nouvelle révolution.
Un homme excellent, des plus sages et des plus attachants que j'aie connus, M. Larrabure, me disait : « Si vous suivez mon conseil, nous ferons tout ce que vous voudrez. Venez un jour avec nous aux Tuileries, on ne craindra plus que vous cherchiez à renverser TEmpirc, et cette Assemblée vous suivra tout entière. — Je me déconsidérerais inutilement, répondis-]e à mon ami M. Larrabure; je n'obtiendrais pas les libertés que je réclame, et Ton ne verrait en moi qu'un ambitieux qui a sacriGé ses convictions à une ambition imprudente. »
Cette conversation entre M. Larrabure et moi se reproduisit bien des fois. La fatalité qui a perdu trois dynasties dans notre demi-siècle a tour à tour donné raison à lui et à moi, et aujourd'hui encore, cet homme désintéressé, indépendant, des meilleurs que j'aie counus, déplore, dans la retraite d'où l'on n'a pu le faire sortir, des malheurs qu'il n*a pu empêcher et dont il ne peut se consoler.
Quand arriva Taflaire de Sadowa, tout le monde me soutint. Rarement on a vu une Assemblée applaudir un orateur comme je fus applaudi ce jour-là, et Ton disait à ces députés qui n'avaient pu retenir leur approbation :
«x Comment! à la face de l'empereur, vous osez applaudir M. Thicrs ! »
Je demandai la parole quatre jours après. C'était
le moment décisif; c'est là que commença le système d'interruption des couteaux de bois. Jamais on n'a fait un vacarme plus affreux ; on parvint à me fermer la bouche et on laissa passer, sans l'arrêter, le torrent de fautes qui nous a conduits à Metz et à Sedan.
Les membres du Corps législatif ont toujours été, jusqu'au dernier jour, tels que je vous les représente, n'osant empêcher, de peur de l'aggraver, le mal qu'ils voyaient bien.
Ils désiraient que la vérité arrivât au pouvoir, à condition de la laisser dire par d'autres, sans môme oser l'appuyer de leurs votes ; honnêtes gens, en un mot, et même très sensés, mais troublés, éperdus, décontenancés, et, jusqu'au dernier jour, faisant trop tard ce qui aurait pu les sauver, et avec eux le pays.
Arriva enfin le ministère du 2 janvier. Nous savions que l'empereur répugnait beaucoup à l'avènement de ce nouveau ministère. Il est connu qu'il y résista d'abord. On a assuré que le prince de la Tourd'Auvergne, homme honnête et indépendant, lui conseilla de mettre un terme à une résistance devenue dangereuse, et qu'il fut écouté. Le ministère OUivier vint au jour. Je dis tout de suite à la gauche : c II faut appuyer le ministère OUivier. » — La gauche n*utait pas favorable à cet homme politique. Moimême je n'avais pas très grande confiance dans la sûreté de son esprit, tout en appréciant en lui des qualités brillantes et de bonnes intentions. — Je dis à mes amis : « Il faut appuyer ce ministère ; il n'est pas
de votre opinion , ni de la mienne, mais Tempereur fait un pas considérable en choisissant un ministère dans le sein de Topposition. Quant à moi, j'ai demandé les libertés compatibles avec la monarchie, il fait ud pas, et des plus difficiles, dans ce sens, celui d'accepter un ministère qui lui déplaît; il faut encourager et récompenser un pareil sacrifice. »
Je ne fus pas approuvé dans ropposition. On s'écria : « Non ! Non ! Ce n'est pas sérieux, c'est une tentative qui n'aboutira pas; il ne faut pas nous compromettre. » — Je répliquai : <* Il n'est pas nécessaire d'avoir une certitude de succès pour accueillir une tentative faite dans notre sens. Si elle réussit, nous aurons sauvé le pays; si elle échoue, on ne pourra pas nous roproclier d'être intraitables, et de demander des clioses dont au fond nous ne voulons pas. II s'agit, non point (racceptcr des portefeuilles, mais de ne pas repousser un ministère qui fait des pas vers nous. »
Pendant ce court ministère, l'opposition fut plusieurs fois divisée. Quant à moi, jusqu'au plébiscite, je prêtai secours au ministère du 2 janvier. Bientôt, malheureusement, arriva la funeste occasion qui nous faisait une loi de rompre avec lui, et de rompre avec l'Empire lui-même, car il s'agissait du sort du pays, que ce ministore a perdu par la plus imprudente conduite qui fut jamais.
Vint en eiïet la candidature du prince de Hohen. zoUern. M.OUivierélait porté pour la paix ; l'empereur
n SEPTEMBRE 1871. 487
lui-même y inclinait. Il avait (je n'ai pas eu Toccasion de rapprocher à cette époque), il avait, disait-on, beaucoup perdu de sa volonté. En général, il était incertain dans ses vues, et ne se décidait qu'après beaucoup d'hésitations.
Cette disposition était devenue beaucoup plus prononcée que jamais. Pourtant sa préférence et celle du ministère étaient pour la paix. Malheureusement il y avait à la cour (de nombreux témoins oculaires l'ont affirmé), il y avait à la cour des personnes ardentes qui ne voulaient pas qu'on restât sous le coup de Sadowa. L'impératrice, à ce qu'on assurait, répétait souvent en parlant de son fils : c Cet enfant ne régnera pas si l'on ne répare pas le malheur de Sadowa. » Autour d'elle se trouvaient des gens qui, par complaisance ou par conviction, le répétaient avec une sorte de forfanterie. Dans le sein du Corps législatif, les purs bonapartistes, ceux qui tenaient plus au sort de la dynastie qu'à celui du pays, demandaient avec violence qu'on saisît cette occasion pour faire la guerre. Les conservateurs purs, au contraire, étaient consternés, et, au miUeu de leur désolation, se prononçaient pour la paix.
Ce qui est certain, c'est que les bonapartistes purs Noulaient seuls la guerre, s'apercevant que, depuis Sadowa, la dynastie avait immensément perdu, et qu'eux-mêmes n'avaient plus dans leurs collèges électoraux la même influence; qu'en un mot la France était près de leur échapper. Aussi les euleodail-on
tous répéter sans cesse qu'il fallait saisir la première occasion de réparer Sadowa.
G*est à cela que j*avais déjà répondu en 1867, en disant qu'il ny avait plus une seule foule à coftimettre, mot fort souvent répété, et toujours mal compris. Je n*avais pas voulu dire en effet que toutes les fautes possibles avaient été commises, car il en restait une, hélas I bien désastreuse à commettre. C'était celle de vouloir réparer Sadowa sans en avoir préparé les moyens. Oh ! celle-là, je l'avais signalée avec la plus extrême précision en 1867, en discutant l'adresse.
Dans le cabinet était entré M. de Gramont, que je supposais partisan de la paix, car il ne me semblait pas possible qu'un diplomate pût se prononcer pour la guerre dans un moment semblable, c'est-à-dire sans alliés et sans armée.
Je Tavais vu quelques jours avant la formation du cabinet Ollivier, dans un moment où il cherchait à rencontrer les députés influents, et à une époque, du reste, oii personne ne prévoyait le malheureux incident de la candidature Hohenzollern.
— Vous venez d'un pays (il arrivait de Vienne), lui avais-je dit, où l'on veut la paix, et sans doute vous la soutiendriez si elle était menacée?
— Oui, oui, m'avait-il répondu avec une résolution dont la sincérité ne me semblait pas douteuse; et je me suis toujours demandé, depuis comment il avait pu changer si complètement et si vite, car, à Vienne, MM. de Beust et Andrassy m'ont déclaré à moi, de la
manière la plus positive, que, sans prévoir la candidature Ilohenzollern, ils avaient dit à M. de Gramout, d'une manière générale, qu'il ne fallait laisser au gouvernement impérial aucune illusion et le bien convaincre, au contraire, que, s'il s'engageait dans la guerre, l'Autriche ne l'y suivrait pas.
Je ne sais donc ce qui put convertir aussi vite M. de Gramont à l'opinion qui voulait la guerre. Même conversion et aussi subite s'était opérée chez M. le maréchal Lebœuf. Je ne le connaissais point. Quelque temps avant cette malheureuse affaire Ilohenzollern, il vint chez moi avec une lettre de l'empereur, me disant que l'empereur savait que je n* étais pas de ses amis^ mais qu'il savait aussi que, lorsqu'il s'agissait des intérêts de l'armée, je ne marchandais pas mon concours, et qu'il me le demandait pour la défense de l'effectif, fort menacé dans le sein du Corps législatif. Je lui répondis que l'empereur se trompait eu s'exprimant comme il le faisait. « Je suis étranger à son gouvernement, avais-je dit au maréchal, et je suis destiné à l'être toute ma vie; mais je ne suis l'ennemi de personne; jamais je n'ai eu de haine dans le cœur. L'empereur a raison de croire (jue je m'intéresse ardemment à l'armée et que je suis prêt à la défendre. C'est ce que j'ai fait et ce que je ferai toujours. » Eu effet, nous convînmes que je défendrais l'effectif à la première occasion. Celte occasion se présenta bientôt, en effet, et je la saisis sans hésiter.
Uii jour j*aiTivai tard au Corps législatif : il était plus de cinq heures; on était occupé à discuter Teffeetif. Je demandai sur-le-champ la parole, ce qui causa un vif déplaisir à mes collègues de la gauche. iMais ils étaient si habitués à me voir suivre toujours mon sentiment personnel, qu'il y eut dans leur mécontentement plus de déplaisir que de surprise. Je me jetai au milieu de cette mêlée, et je rompis en visière à tous ceux qui voulaient réduire le contingent annuel de l'armée. Je relevai Terreur de ceux qui se phiignaient toujours qu^on eût A00,000 hommes pour n'en rien faire, et qui appelaient cet état la paix arinfc. La paix armée ! m'écriai-je, dites au contraire que c'est la paix désarmée. M'adressant ensuite au maréchal Lebœuf lui-même, je me plaignis de J'état de dénuement dans lequel nous nous trouvions. — « Quoi! lui dis-jc, vos régiments d'infanterie sont à 1,100 ou 1,200 hommes! Est-ce qu'il y a des régiments à celte condition, même en temps de paix? » Le maréchal ne le nia pas. « C'est vrai, et M. Thiers a raison, répondit-il de sa place. Les effectifs de l'infanterie sont d'environ 1,200 hommes. »
Je vous cite ce fait. Messieurs, pour vous faire voir ce qu'il y avait d'imprévoyance et ce qu'il y eut de déplorable étourderie dans la déclaration de la guerre. Quelques jours après, en effet, le même maréchal Lebœuf, fort brave militaire du reste, mais politique peu avisé, entraîné par la cour, qui ellemême rétait par le parti bonapartiste, se croyait prêt,
le disait, le persuadait à l'empereur lui-même, et avec son collègue M. de Gramont, bien plus coupable encore, précipitait la dynastie, et, ce qui était mille et mille fois plus déplorable, la France ellemême, dans un abime.
Tout à coup se produisirent des faits qui ne me sont pas personnels, mais que je connais aussi exactement que si je les avais vus de mes propres yeux, car j'en ai vu quelques-uns et je tiens les autres des plus grands personnages de l'Europe, princes ou ministres, qui me les ont racontés depuis, cherchant à s'éclairer de ce que je savais et m'éclairant de ce qu'ils savaient eux-mêmes.
Le chef de la famille de ïlohenzollern (je veux parler non de la branche qui règne en Prusse, mais de celle qui règne en Roumanie, et a, pour notre malheur, cherché à régner en Espagne), le chef de cette famille passe pour un prince riche, capable en affaires, aimant à pourvoir ses enfants de grosses fortunes et de belles couronnes. La couronne qu'on lui offrit, cette fois, était celle de l'Espagne, vacante par la chute des Bourbons, et que le général Prim cherchait en vain à faire accepter à l'un des princes de l'Europe.
11 y avait alors beaucoup d'humeur à Madrid contre le gouvernement français, lequel avait mis le veto sur la famille d*Orléans, qui était la plus naturellement placée pour remplacer la reine Isabelle. Le général Prim, se voyant privé parles Bonaparte d'un
choix qui lui eût été si commode, s'en vengea en leur suscitant dans la péninsule une candidature allemande. Tout le monde, à celte époque, s'était demandé pour^ quoi le général Prim repoussait le choix si facile du duc de Moutpensier, et le motif vrai, c'était l'interdiction prononcée à Paris par le chef de la dynastie impériale.
Ainsi nous avons dû à la maison Bonaparte, non seulement une guerre désastreuse, mais nous lui avons dû aussi le motif de cette guerre, car, en refusant, pour un intérêt dynastique, la candidature Montpensicr, elle avait fait surgir, sans s'en douter, la candidature llohenzollcrn.
Le père du jeune prince destiné un moment au trône d'Espagne s*adressa à son chef naturel, le roi de Prusse, devenu, par suite de ces événements prodigieux, empereur d'Allemagne, et lui demanda conseil sur ToiTre de la couronne d'Espagne; à quoi le roi de Prusse fit une réponse assez peu significative, lui laissant la liberté d'accepter ou de refuser, sans lui garantir surtout la conséquence de sa résolution.
Cette nouvelle se répandit comme un coup de foudre qui alla bientôt réveiller les échos du monde entier. La cour des Tuileries en fut consternée et révoltée tout à la fois. « La voilà, s'écrièrent les complaisants, cette occasion si indiquée, si désirée, de venger Sadowa ! La Prusse se met dans son tort, et la France, sans aucun doute, prendra feu pour un intérêt si visible et si national. » Ces messieurs ne se
demandèrent point si l'on était prêt, si l'occasion de réparer Sadowa était aussi bonne qu'ils le supposaient, s'il n'y avait pas un moyen plus sûr, moins dangereux, de réparer Sadowa, en faisant reculer la Prusse à la face de l'Europe, ce qui certes eût été tout aussi brillant et moins périlleux. Mais, aussi promptement décidé que s'il avait été prêt, le gouvernement ne songea qu'à faire reculer la Prusse l'épée dans les reins.
11 débuta par une démarche inqualiûable. Il somma sur-le-champ la Prusse de renoncer à la candidature Hohenzollern , presque sans explication préalable, absolument comme on jette son gant à la figure d'un homme qu'on veut forcer à un duel. Rien n'était plus fou qu'une telle manière de procéder, eût-on été aussi préparé qu'on l'était peu. Encore aurait-il fallu mettre tous les torts du côté de son adversaire, en ne se donnant pas à soi ceux de la forme!
L'effet fut prodigieux. J'arrivai à la Chambre, la séance était commencée. En arrivant, je vis tout le monde accourir à moi en me disant : « Eh bien, vous savez ce qui se passe? — Quoi donc? répondis-je.
— La guerre, me dit-on. — Comment! la guerre?
— Oui, la guerre! » fut la réponse de tous ceux qui m'entouraient. Je ne pouvais en croire ni mes oreilles ni mes yeux, tant quelques heures auparavant la paix était l'état certain, incontestable, de la France et du monde.
On me raconta Tincident, et je fus à la fois sur-
pris cl consterné, regardant la guerre, dans Tétat où nous avait laissés Fcxpédition du Mexique, comme une ruine certaine.
M. Ollivier vint à moi; animé avec tout le monde, il était, avec moi, un peu embarrassé. Il savait, en efîct, mon opinion sur la situation en général, et était bien sûr que je blâmerais l'acte de folie qu'on venait de commctirc.
11 nie (lit, pour son excuse, qu'on ne pouvait supporter une telle entreprise de la Prusse sur nos derrières. 11 aurait dû se souvenir de ce qu'il avait dit une année auparavant pour nous faire supporter la grandeur si rapidement croissante de la Prusse.
Je ne songeai pas à récriminer, et, ignorant à quel point il y avait eu de l'imprévu, de l'involontaire, dans la can(.li<]atiiro du prince de IlohenzoUcm, je lui dis qu'en effet il ne fallait pas supporter cette' candidature, mais qu'il y avait manière de s'y prendre pour rempùclier, et que, quant à celle qu'on avait prise, elle était insensée.
« Tout peut être réparé, lui dis-je, si on le veut. La Prusse s'est mise dans son tort; elle ne soutiendra pas celle gageure devant l'Europe mécontente et sévère. D'ailleurs, deux puissances fort importantes ici, et voulant ardemment la paix, l'Angleterre et la Russie, interviendront, insisteront et amèneront la Prusse à revenir sur son entreprise. — Le croyezvous? reprit M. Ollivier avec le ton d'un homme heureux que la faute commise pût être réparée. — Oui,
répliquai-je, j'en suis convaincu. Mais, la faute réparée, il faut être sage, ne pas vous montrer trop exigeant, car, si vous vouliez trop exiger de la Prusse, vous lui ôteriez tout moyen de retraite, et la guerre écartée reviendrait, et cette fois inévitable. »
M. OUivier me parut heureux de la perspective que j'olfrais à ses yeux, et m'assura que, ce mauvais pas franchi, on ne s'y engagerait plus.
La confusion dans la Chambre fut, pendant quelques jours, indicible. Ceux que j'ai appelés les bonapartistes purs, ne connaissant rien à la situation de notre armée, répétant, d'après le maréchal Lebœuf, qu'on était prêt, que les Prussiens ne TéLiient pas, qu'il en fallait tinir avec une puissance insolente et insatiable (les mallieureux l'avaient créée en 18G0), et que ce serait une campagne de six semaines à faire ; ceux-là, dis-je, couraient, criaient, clabaudaient, regardaient d'un air de mépris ceux qui pensaient autrement qu'eux, et ne laissaient de repos à personne. Ceux, au contraire, que j'ai appelés les conservateurs purs, pour les «listinguer des dynastiques, étaient tristes, profondément inquiets et venaient auprès «les hommes pourvus tic quelque expérience politique chercher à savoir ce qu'il fallait penser de cette ellVayante aventure.
Lorsque je leur disais que la conduite du gouvernement était folle, ils approuvaient, laissaient voir le fond de leur pensée, et quelques-uns qui ne m'avaient jamais adressé la parole me serraient la main en me
disant : « Monsieur Thiers, défendez la paix et nous vous appuierons. »
M. Oilivier, que je rencontrais tous les jours» se montrait inquiet, continuait de me demander si je croyais en effet qu'on pourrait sortir de ce mauvais pas, en obtenant que la Prusse retirât la candidature Hohenzollcrn. Je lui répétais que je n'en doutais point; que l'action des deux puissances en ce moment les mieux placées pour agir, FÂngleterre et la Russie, était visible, ressortait de toutes parts, et que la Prusse, s'étant mise dans son tort, reculerait infailliblement; mais que là commencerait le péril, si Ton ne savait pas se contenter de la concession qu'on aurait obtenue ; et, à cotte occasion, je répétais qu'il fallait être extrêmement prudents, car ma conviction était que nous n'avions pu, en si peu de temps, sortir de l'étal de non-préparation oii nous avait laissés la campagne du Mexique.
M. OUivier, sur ce dernier point, me répondait que lui ne pouvait, à cet égard, faire autre chose que s'en rapporter au ministre de la guerre, lequel affirmait qu'il était prêt, et, quant à la nécessité de s'accommoder d'une concession de la Prusse, si on l'obtenait, il déclarait positivement qu'il fallait s'en contenter. Pour moi, je suis persuadé qu'il était de bonne foi, et que, dans ce moment, ilsentaitle danger de la position; et je suis sûr que c'est faute de fermeté de vues qu'il suivit quelques jours après la cour dans ses funestes entraînements.
Pendant ces trois ou quatre jours d'angoisses, il se passait en Europe ce qui n'était que trop facile à prévoir. M. de Bismarck était accouru auprès du roi, son maître, qui était fort étonné du bruit effroyable que causait dans le monde son consentement donné à la prétention des Hohenzollern . M. de Bismarck, avec sa sûreté de coup d'œil accoutumée, voyant que le terrain était mal choisi pour se mesurer avec la France, si l'on en avait envie (et on ne l'avait pas encore), conseilla d'abandonner les Hohenzollern; ce qui fut accepté sur-le-champ par le roi de Prusse.
Les auteurs de cette guerre désastreuse cherchent aujourd'hui à s'excuser, en disant que la Prusse voulait la guerre, l'avait préparée de longue main, et n'avait fait de tout cela qu'une occasion d'entrer en lutte. J'aflirme, après avoir eu l'occasion de m'éclairer complètement à ce sujet, que c'est là un pur mensonge.
Il est bien vrai que la Prusse, convaincue que tôt ou tard la France voudrait réparer ses fautes de 1866, n'avait cessé de travailler à se mettre en mesure; mais elle redoutait cette formidable épreuve, et cherchait plutôt à la reculer qu'à la précipiter. Elle a été, en effet, plus étonnée encore que nous, et que le monde, de la promptitude de ses succès, dus à l'incurie et à la profonde incapacité de l'administration impériale.
L'Espagne prit bien vite le parti de dégager les Hohenzollern, ne voulant être ni la cause ni la vic-