XV
timc d'une conflagration européenne, et elle mit tout le monde à Taise en déclarant elle-même à la France qu'elle renonçait à la candidature HohenzoUern.
C'était, de la part de nos adversaires, une fin sagement amenée, car on nous ôtait tout prétexte de guerre fondé, et l'on y était parvenu sans trop de désagrément pour soi, puisque l'Espagne prenait tout sur elle en renonçant spontanément à la candidature cause et occasion de tout ce bruit.
La Prusse s'en était tirée heureusement ; mais il fallait être enchanté de ce qu'elle avait trouvé une issue pour battre en retraite, et ne pas chercher à l'humilier, car alors on allait s'en prendre à sa dignité, et Ton devait immanquablement retrouver la guerre, la guerre bien préparée par les Prussiens, el pas du tout par nous.
Et, au surplus, quelque bien colorée que fût la retraite de la Prusse, l'avantage de l'avoir forcée à reculer dans une entreprise que le monde croyait très intentionnelle de sa part, cet avantage restait immense.
Après avoir commis une grande faute, seulement pour n'y avoir pas persisté, nous sortions d'embarras par un triomphe.
Sadowa était presque réparé.
llélas ! tant de bonheur ne nous était point réservé!
La veille du jour oii cette dernière faveur de la fortune nous était ofljerte par Tabandon devenu public de la candidature HohenzoUern, je rencontrai
M. Ollivicr dans les couloirs du Corps législatif. Il était inquiet, honnêtement inquiet, et il me demanda encore si je croyais que la candidature Ilohenzollern serait abandonnée. Je lui répétai que je le croyais toujours, me reposant sur cette pensée, que la Prusse, trouvant le terrain mauvais pour une lutte avec nous, céderait aux instances redoublées de la Russie et de rAnplelorre. Mais je répétai que, ce sacrifice obtenu, il fallait absolument se tenir pour très heureux et s'arrêter.
M. OUivier le comprenait en ce moment, et m'assura, avec une visible bonne foi, que, si ce que je croyais se réalisait, on se tiendrait pour bien heureux et qu'on accepterait avec une grande joie ce nouveau présent de la fortune.
Le lendemain je me rendis à la Chambre. Nous étions en ce momont-là si animés qu'on était très exact. On arrivait à midi. Sur-le-champ j'aperçois M. Ollivier qui accourt vers moi et me dit : « Vous aviez raison ; oui, nous avons réussi; nous avons obtenu ce que nous désirions; c'est la paix. » La joie de M. OUivier était extrême et manifestée sans réserve. Il y avait devant le palais législatif deux cents voitures de gens qui étaient venus de la Bourse savoir si c'était la guerre ou la paix à laquelle il fallait s'attendre, c'est-à-diro la hausse ou la baisse. A eux s'étaient joints quelques centaines de journalistes, et tout le monde avait envahi les approches de la Chambre, qui étaient presque inabordables. M. Ollivier, toujours
joyeux, me dit : « Âvez-vous lu la dépèche que nous venons de recevoir? — Non. — Je vais vous la montrer. » — 11 fallut courir à travers toutes les salles du palais législatif pour ressaisir la dépèche. M. Ollivier me la fit lire. « Maintenant, lui dis-je encore une fois, il faut vous tenir tranquille. — Soyez rassuré, me répondit-il, nous tenons la paix, nous ne la laisserons pas échapper. »
Ce court entretien terminé, je me rendis dans la salle où se trouvent les statues de Mirabeau et de Bailly. Il y avait là une agitation extraordinaire. Tous les chefs bonapartistes (inutile de les nommer) s'écriaient en parlant des ministres, quand on les disait satisfaits de la concession obtenue : « Ce sont des lâches! des misérables! Comment! ils se contenteraient de cette insignifiante concession! La France serait déshonorée; elle ne le souffrirait pas!... » Et ils ne se gênaient guère de faire entendre ce langage aux ministres eux-mêmes.
Les membres des centres, ceux que j'appelle les conservateurs purs, beaucoup plus nombreux que les bonapartistes purs, étaient intimidés ; mais ils souhaitaient la paix et ne s*en cachaient pas. Quant à moi, je dis à ceux des ministres que je rencontrai au sein de ce tumulte :
— «Ne vous laissez pas intimider par ces criards ; tenez ferme ; défendez la cause de la paix et nous vous soutiendrons énergiquement. >
11 se forma alors une multitude de groupes oii l'on
disputait, où Ton criait, où Ton se menaçait du poing. Ceux qui demandaient la guerre étaient infiniment peu nombreux, mais d'une violence inouïe. Ceux qui désiraient la paix, et c'étaient tous les membres des centres, étaient peu bruyants; mais ils me prenaient les mains, en me disant : « Âh ! vous êtes pour la paix, quel bonheur! Soutenez-la, Monsieur Thiers, nous vous aiderons, et comptez-y bien, nous voterons avec vous ! » Cette scène dura de midi à six heures, et elle sera toujours présente à ma mémoire. Je n'y puis penser sans être saisi de douleur. Vers la fin de la séance, on vint m'apprendre qu'il y avait quelques ministres hésitant, on me dit qu'il fallait leur parler, et que peut-être je parviendrais à agir sur eux. Nous les réunîmes dans un bureau, et là je passai plus de deux heures à les entretenir. Jamais, je crois, je n'ai fait plus (refforts pour persuader les hommes. Je parlai avec une véhémence extraordinaire ; j'étais haletant, baigné de sueur !
Je dis à CCS ministres que, s'ils hésitaient, ils perdraient la dynastie, ce qui ne me regardait point, mais ce qui les regardait spécialement, eux, chargés de la défendre, et qu'ils perdraient aussi la France, ce qui était bien plus grave, et que, pour ma part, je n'en cloutais point. Ils étaient cinq, autant que je puis m'en souvenir. MM. Mége et Maurice Richard, qu'on disait, je ne sais sur quel fondement, portés vers la guerre, parurent silencieux et peu démonstratifs, troublés ee[)endant ; MM. Chevandier et Segris, émus
500 ExNQUËTE SUR LE 4 SEPTEMBRE.
joyeux, me dit : « Âvez-vous lu la dépèche que nous venons de recevoir? — Non. — ,Je vais vous la montrer. » — 11 fallut courir à travers toutes les salles du palais législatif pour ressaisir la dépêche. M. OUivier me la fil lire. « Maintenant, lui dis-je encore une fois, il faut vous tenir tranquille. — Soyez rassuré, me répoudit-il, nous tenons la paix, nous ne la laisserons pas échapper. »
Ce court entrelien terminé, je me rendis dans la salle où se trouvent les statues de Mirabeau et de Bailly. II y avait là une agitation extraordinaire. Tous les chefs bonapartistes (inutile de les nommer) s'écriaient en parlant des ministres, quand on les disait satisfaits do la concession obtenue : « Ce sont des lâches! des misérables! Gomment! ils se contenteraient de cette insignifiante concession! La France serait désliouorée; elle ne le souffrirait pas!... * Et ils ne se gênaient guère de faire entendre ce langage aux ministres eux-mêmes.
Les membres des centres, ceux que j'appelle les conservateurs purs, beaucoup plus nombreux que les bonapartistes purs, étaient intimidés ; mais ils souhaitaient la paix et ne s'en cachaient pas. Quant à moi, je dis à ceux des ministres que je rencontrai au sein de ce tumulte :
— a Ne vous laissez pas intimider par ces criards ; tenez ferme ; défendez la cause de la paix et nous vous soutiendrons énergiquement. >
Il se forma alors une multitude de groupes où Ton
disputait, où Ton criait, où Ton se menaçait du poing. Ceux qui demandaient la guerre étaient infiniment peu nombreux, mais d'une violence inouïe. Ceux qui désiraient la paix, et c'étaient tous les membres des centres, étaient peu bruyants; mais ils me prenaient les mains, en me disant : « Ah ! vous êtes pour la paix, quel bonheur! Soutenez-la, Monsieur Thiers, nous vous aiderons, et comptez-y bien, nous voterons avec vous ! » Cette scène dura de midi à six heures, et elle sera toujours présente à ma mémoire. Je n'y puis penser sans être saisi de douleur. Vers la fin de la séance, on vint m'apprendre qu'il y avait quelques ministres hésitant, on me dit qu'il fallait leur parler, et que peut-être je parviendrais à agir sur eux. Nous les réunîmes dans un bureau, et là je passai plus de deux heures à les entretenir. Jamais, je crois, je n'ai fait plus d'efforts pour persuader les hommes. Je parlai avec une véhémence extraordinaire ; j'étais haletant, baigné de sueur î
Je (lis à ces ministres que, s'ils hésitaient, ils perdraient la dynastie, ce qui ne me regardait point, mais ce qui les regardait spécialement, eux, chargés de la défondre, et qu'ils perdraient aussi la France, ce qui était bien plus grave, et que, pour ma part, je n'en doutais point. Ils étaient cinq, autant que je puis m'en souvenir. MM. Mége et Maurice Richard, qu'on disait, je ne sais sur quel fondement, portés vers la guerre, parurent silencieux et peu démonstratifs, troublés cependant ; MM. Chevandier et Segris, émus
jusqu'aux larmes, me promirent de voter pour la paix, et je crois qu'ils tinrent parole. M. Segris, homme excellent et de beaucoup d'esprit, a le mérite d'être resté inconsolable, et de ne plus vouloir reparaître sur ce théâtre du monde où il a assisté à de si grands malheurs.
Nous nous quittâmes le soir, profondément agités, €t ne pouvant pas nous persuader qu onne se contenterait pas de la concession obtenue de la Prusse. Des groupes nombreux encombraient les boulevards, et, ce qui est inouï, des bandes de gens de police couraient les rues en criant : u A Berlin ! à Berlin ! » La masse de la population désapprouvait ces manifestations. Moi-même, je parcourus les rues en voiture découverte avec MM. Daru et Buffet, et nous pûmes nous apercevoir de la réalité des choses ; c'est que la population était loin de désirer la guerre. Lors donc que, pour s'excuser, rcmpcreur Napoléon 111 prétend que c'est la France qui Ta entraîné à la guerre, soit qu'il se trompe ou qu'on le trompe, il n'est pas dans la vérité. Si, en eifet, il n'a pas voulu la guerre et qu'à son corps défendant il ait cédé, c'est à son parti qu'il a cédé, non à la France.
J'ai tout vu, etj'afJîrme, la main sur la conscience, que la France n'a pas voulu la guerre. Quelques hommes de cour, et, je dois ajouter, pour être complètement vrai, quelques spéculateurs de Bourse, très peu nombreux du reste, sentant que les fautes de 1860 pesaient sur les affaires, et croyant qu'il suilirait
d'une campagne de six semaines pour rendre l'élan aux spéculations dont ils vivaient, disaient : « C'est un mauvais moment à passer, quelque cinquante mille hommes à sacrifier, après quoi Thorizon sera éclairci, et les affaires reprendront. »
Mais c'étaient de rares exceptions, et, je le répète, la France ne voulait pasja guerre. C'est un parti, aveuglé par son ambition et par son ignorance, qui seul Ta voulue, nous l'a donnée et nous a perdus.
C'est dans la nuit qui suivit cette journée que notre sort fut décidé. Je n'ai jamais bien su ce qui s'est passé pendant cette nuit fatale.
Deux ambassadeurs des grandes puissances, tous deux hommes d'esprit et très dignes de foi, m'ont assuré que l'empereur, qu'ils avaient vu dans l'aprèsmidi, leur avait dit, en parlant de la nouvelle du matin (l'abandon de la candidature Ilohenzollern) : « C'est la paix; je le regrette, car l'occasion était bonne; mais, à tout prendre, la paix est un parti plus sûr. Vous pouvez regarder l'incident comme terminé.»
Les principaux ministres m'avaient tenu à peu près le même langage, et, malgré ces assurances, dans la nuit tout tourna brusquement à la guerre. Je crois que la cour et ses familiers firent un puissant effort^ aidés des bonapartistes purs, qu'ils intimidèrent les ministres et triomphèrent de leur faiblesse et de celle de rempereur, en se servant du prétexte d'un outrage fait à la France par le roi de Prusse, dans son dernier entretien avec M. Benedetti.
Quel fut le rôle de chacun dans ce triste drame? Je ne saurais le dire, et je ne veux avancer ici que ce que j'ai vu. Mais tous ceux qui ont pris part à cette funeste résolution devraient être à jamais inconsolables!
Au milieu de l'agitation générale, je n'avais vu ni le maréchal Lcbœuf, qui, dans cette crise, ne parut pas à la Cliambre, ni M. de Gramont, qui n'y parut que très peu. Le maréchal Lebœuf se croyait prêt; quant à M. de Gramont, ministre des affaires étrangères, je ne sais ce qu'il croyait, mais certainement il ne fit pas preuve de jugement politique dans une situation où, en manquer, c'était perdre la France.
Le lendemain, arrivés tous de bonne heure au Corps législatif, nous fûmes saisis par cette nouvelle désolante que la guerre était résolue.
Je ne pouvais le croire, et je demandais à tout le monde s'il en était ainsi, sans jamais obtenir une réponse tant soit peu raisonnable.
On me répondait confusément que le roi de Prusse avait fait à la France, dans la personne de son représentant, un sanglant outrage. Je demandais lequel, et l'on ne nie répondait que ces mots : « C'est intolérable! C'est intolérable! »
Nous avons appris depuis ce que c'était que ce prétendu outrage. M. Benedetti l'a dit lui-même, et, à Versailles, allant négocier une première fois l'armistice, une seconde fois la paix, j'ai appris par des témoins oculaires, tout à fait dignes de foi, ce
qu'avait été cet outrage, et la vérité, la voici, à ce que je crois.
MM. de Bismarck etdeMoItke, accourus auprès du roi, le roi lui-mômc, son fils, la cour, les principaux ministres, les généraux influents, et enfin le public de Berlin tout entier, avaient reconnu que c'était une faute que d'avoir patronné, même d'une façon insignifiante, la candidature de Ilohenzollern, qu'il fallait réparer cette faute en abandonnant la candidature cause de tant de troubles, mais que, si la France exigeait davantage, il fallait lui tenir tête et accepter avec elle un duel devenu inévitable. C'est, en effet, le parti qu'on avait pris. Mais nos bonapartistes de Paris avaient demandé que le roi de Prusse prît l'engagement pour l'avenir de ne plus laisser reparaître la candidature Ilohenzollern ; à quoi le cabinet prussien avait répondu qu'il n'était pas l'auteur de cette candidature, qu'il l'avait connue, mais à peine connue, et qu'il n'avait pas à s'engager à l'égard d'une détermination qui n'avait pas dépendu de lui dans le présent, et en dépendrait encore moins dans l'avenir.
Il était évident que cette exigence du gouvernement français avait pour but de rendre plus mortifiante la reculade de la Prusse, et qu'en faisant une telle entreprise contre l'orgueil prussien, on s'exposerait à une résistance qui amènerait la guerre. La faute de se conduire ainsi était d'autant plus grande, que ce dont on ne voulait pas se contenter était cependant un vrai triomphe, qui serait apprécié comme tel par
toute TEuropc, et que les mortifications de 1860 auraient été presque entièrement efiacécs sans coup férir !
Or l'outrage fait à M. Benedetti s'était réduit à ceci : le roi de Prusse se trouvait aux eaux d'Ems, maladif, agité, irrité par la grande affaire du moment. Il prenait ses eaux du matin avec son fils, lorsque M. Benedetti, ne se contentant pas des demandes communiquées au cabinet prussien, et déjà refusées, avait voulu renouveler ses instances auprès du roi dans un moment tout à fait inopportun. Le roi, sans brusquerie, mais avec brièveté, lui avait dit qu'il ne pouvait rien ajouter aux réponses de ses ministres, et l'avait quitté, sans rien, du reste, qui eût le caractère d'une impolitesse. Il faut ajouter toutefois que, toute rÂllemagne étant impatiente de savoir ce qui se passait, M. de Bismarck lui avait mandé la réponse du roi par le télégraphe. Tel est le grand outrage pour lequel on nous demanda la guerre, et pour lequel, à un vrai triomphe, celui d'avoir fait reculer la Prusse devant l'Europe, on substituait le plus affreux désastre.
Tant que je vivrai, je me rappellerai cette terrible journée. Le Corps législatif était réuni dès le matin, et l'on vint nous lire la déclaration de guerre fondée sur les motifs que je viens d'exposer. Je fus saisi, la Chambre le fut comme moi. On se regardait les uns les autres avec une sorte de stupeur. Les principaux membres de la gauche, se groupant autour de moi,
me demandèrent ce qu'il fallait faire. Craignant les mauvaises dispositions de la majorité à l'égard de la gauche, je dis à mes collègues : « Ne vous en mêlez pas, et laissez-moi faire. »
Je voyais un orage prêt à fondre sur nos têtes. Mais j'aurais bravé la foudre, avec certitude d*être écrasé, plutôt que d'assister impassible à la faute qui allait se commettre. Je me levai brusquement, je jaillis, si je puis dire, et, de ma place, je pris la parole. Des cris furieux retentirent aussitôt. Cinquante énergumènes me montraient le poing, m'injuriaient, disaient que je déshonorais, que je souillais mes cheveux blancs. Je ne cédai pas. De ma place, je courus à la tribune, où je ne pus faire entendre que quelques paroles entrecoupées. Convaincu qu'on nous trompait, qu'il n'était pas possible que le roi de Prusse, sentant la gravité de la position, puisqu'il avait cédé sur le fond, eût voulu nous faire un outrage, je demandai la production des pièces sur lesquelles on se fondait pour se dire outragé.
J'étais sur que, si nous gagnions vingt-quatre heures, tout serait expliqué, et la paix sauvée. On ne voulut rien entendre, rien accorder, sauf toutefois la réunion d'une commission, réunion de quelques instants, où rien ne fut éclairci. La séance commença ; avec la séance le tumulte. Je fus insulté de toutes parts, et les députés des centres, si pacifiques les jours précédents, intimidés, entraînés dans le moment, s'excusant de leur faiblesse de la veille par leur violence
du lendemain, votèrent cette guerre, qui est la plus malheureuse certainement que la France ait entreprise dans sa longue et orageuse carrière.
La séance terminée, je rentrai chez moi, avec mes amis, consterné, convaincu que nous marchions aux plus grands malheurs. Ma maison fut menacée, ma pauvre maison qui devait périr dans cette crise, et je fus même injurié dans la rue La Fayette par quelques soldats ivres, qui, du haut d*une voiture ouverte, insultaient les passants en allant s'embarquer au chemin de fer. Le gouvernement eut le tort en ces circonstances, pour faire illusion au pays, d'acheminer beaucoup de soldats à travers Paris, de leur compter leur solde au passage, de les montrer ainsi, tout débraillés par suite de la chaleur et de l'ivresse, et offrant un spectacle d'indiscipline qui était un faible présage do victoire.
L'illusion, hélas ! ne fut pas de longue durée. Deux ou trois jours après la déclaration de la guerre, le Corps législatif, ayant eu le temps de réfléchir, était triste, abattu, vaguement convaincu qu'il avait commis une grande faute, et cherchant déjà à s'excuser de sa précipitation, bien que rien encore ne pût nous donner une idée des revers qui nous attendaient.
On nous avait affirmé que nous étions prêts et que les Prussiens ne l'étaient pas. C'était une insigne fausseté, qui était, non pas la seule, mais la principale cause de la véhémence que j'avais montrée dans ces cruelles circonstances. Je n'avais pas vu le mare-
chai Lebœuf, auquel j'aurais parlé aussi énergiquement qu'aux autres ministres, si je l'avais rencontré, et je ne savais, à l'égard de notre état militaire, que ce que j'avais appris par la simple lecture du budget de la guerre.
Mais je savais ce que savent tous les hommes instruits de l'administration militaire ; que, môme avec un budget bien pourvu, on ne peut pas être prêt en huit jours, puisque les Prussiens eux-mêmes, dont le système se fait surtout remarquer par le rapide passage de l'état de paix à l'état de guerre, ne l'ont été qu'en vingt-cinq jours.
Je savais qu'avec un budget mal doté, avec un matériel insudisant, en partie ruiné par l'expédition du Mexique, qu'avec des effectifs de 1,200 hommes par régiment d'infanterie, on ne pouvait pas être prêt dans quinze jours, et que trois mois, avec un ministre de premier ordre, n'y auraient pas suffi. Mais un mot avait, à cette fatale époque, envahi toutes les conversations, un mot était sur toutes les lèvres : « Nous sommes prêts ! nous sommes prêts ! » Et jamais cependant nous ne l'avions été moins qu'en ce funeste moment.
Ce mot, j'en ai suivi Thistoire; il remontait au maréchal Xicl. Je l'avais vu naître, et je le vis consommer notre ruine. 11 n'y a pas un pays où les mots aient fait plus de mal qu'en France. Il y a dans notre pays des moments où tout le monde dit une chose, la répète, finit par la croire, et, tous les sots se met-
tant de la partie, la foule suivant, il n'y a plus moyen de résister.
Voici, en effet, Torigine de ee mot : Nous somme» prcts.
L'affaire du Luxembourg, pendant laquelle nous avions couru de si grands dangers, n*étant pas prêts devant les Prussiens qui Tétaient, avait jeté une première lumière sur notre état militaire, sans nous tirer (les illusions dans lesquelles on s'obstinait à vivre. En effet, le maréchal Uandon, honnête homme, très sensé, très bon administrateur, qui avait fait beaucoup de bien en AiVifiuo, oii il aurait du rester toujours, avait été contraint de laisser beaucoup de choses en souffrance dans l'administration de la guerre, afin de cacher les dépenses de l'expédition du Mexique.
Nous n'avions pas encore de chassepots. Notre artillerie do campagne était fort en arrière des progrès o|»érés en Prusse; nos chevaux d'artillerie, laissés chez les paysans, d'après un usage qui a réussi. mais à la condition qu'après sept ans ils appartienilraient au cultivateur qui les avait reçus en dépôt, n'avaient pas été remplacés, et nos attelages avaient successivement disparu. Nos effectifs étaient à Pavenant.
Le maréchal Niel, homme d'esprit et de beaucoup d'esprit, ollicier du génie d'un mérite supérieur, avait remplacé le maréchal Randon au ministère de la guerre, et s'était hâté de commencer la fabrication des chasse|)ots, d'après un modèle reconnu excellent.
n SEPTEMBRE 1874. 341
môme aujourd'hui ; mais il en avait été fabriqué environ 800,000, et il en aurait fallu trois fois autant. En fait d'artillerie, il avait acheté des chevaux et créé la mitrailleuse, instrument de guerre trop vanté d*abord, trop décrié ensuite, mais n'ayant qu'un usage très limité. II avait laissé notre canon de campagne dans l'état où il l'avait trouvé, et maintenu nos effectifs d'infanterie fi 1,100 ou 1,200 hommes; il avait enfin abouti à l'institution bâtarde des mobiles, qui n'a pas peu contribué à nous perdre, en nous faisant croire que nous avions une armée, quand, au contraire, nous n'en avions point.
A peine avait-on possédé quelques cha<^sepots, quelques chevaux d'artillerie, quelques mitrailleuses et qucl([ues mobiles, dont on célébrait avec enthousiasme la prompte éducation, que les amis du manchal Niel s'étaient empressés de vanter les créations du nouveau ministre, de dire qu'il avait trouvé tout détruit par le maréchal Randon, et qu'il avait tout rétabli, tout remis dans le meilleur état, et ils ne manquaient pas d'ajouter que maintenant, si la guerre venait à nous surprendre, on nous trouverait prêts. De là ce mot : \oiis som7?ies prêts! niot répété si souvent, entendu la première fois sous le maréchal Niel, entendu tous les jours sous le maréchal Lebœuf, et qui n'était pas plus vrai sous l'un que sous l'autre.
Nos chassepots étaient excellents, sans doute, mais le cinquième de ce qu'ils îiuraient dû être sous le rapport du nombre. Notre artillerie, arriérée en qualité
et en quantité, ne pouvait pas fournir plus de deux pièces par 1,000 hommes, faute à la fois de matériel et de personnel, tandis qu'il en faut aujourd'hui quatre. Nos mitrailleuses, meurtrières à une certaine portée, ne pouvaient remplacer Tartillerie ordinaire. Xos régiments d'infanterie comptant de 1 ,100 à 1 ,200 hommes présents au drapeau, et d'ailleurs trop peu nombreux; des mobiles u peine instruits et n'ayant à aucun degré Tesprit militaire ; nos places ni armées, ni complétées en vue de la nouvelle portée des armes de guerre; tout cela ne permettait pas de dire qu'on était prêt, et aurait du nous rendre la plus pacifique des puissances, non la plus téméraire.
Il est bien vrai que , pour le temps qu'il avait eu, le maréchal Niel avait beaucoup fait, mais de là au complet état de guerre il y avait loin et bien loin, et il n'aurait pas eu la folie d'entreprendre une grande lutte avec de pareils moyens.
£t cependant, malgré toutes ces conditions d'infériorité, bien que nous n'eussions pas, à l'ouverture du feu, plus de 2&0,000 à 250,000 hommes présents au drapeau, si, au début, on avait agi avec vigueur et présence d'esprit, si, au lieu de demeurer vingt jours immobiles, sans plan, sans vues arrêtées, dispersés sur une ligne de cinquante lieues, de Thionville au bord du Rhin, en cinq corps qui ne pouvaient pas se secourir les uns les autres, si, au lieu d'accumuler ces fautes, on avait laissé 30,000 hommes sur la crête des Vosges pour observer la vallée du Rhin, et qu'avec
220,000 on eût marché vigoureusement sur Trêves, on aurait rabattu les Prussiens , peut-être percé leur ligne, rejeté leur énorme masse sur Mayence, et changé la face des événements.
On le croyait tout à fait en Prusse, et j'ai acquis à Saint-Pétersboug la preuve que le roi de Prusse luimême et l'empereur de Russie, convaincus que les choses se passeraient ainsi, s'étaient entendus dans cette hypothèse.
Le prince GortschakofT, qui se trouvait en ce moment en Allemagne, avait reçu avis de se hâter, car autrement, disait-on, il serait pris par les Français, qui arrivaient au pas de course.
Loin de là, nous avons laissé accabler le maréchal de Mac-Mahon dans la vallée du Rhin, et, après ce désastre, saisis de stupeur, nous n*avons su quoi faire, quoi résoudre.
Nous avions attendu d'être tournés pour prendre un parti, et ce parti avait consisté à expulser Tempereur de Tarmée ; ce qui n'avait pas beaucoup amélioré la situation, ni fait cesser la confusion de cette indicible campagne.
11 est vrai que ces lenteurs, dues au défaut de vue« et de volonté, étaient due- aussi à la nécessité de faire arriver tout ce qui manquait aux 250,000 hommes si mal engagés en Lorraine, nouvelle preuve, du reste, que rien n'était prêt, et que, si Ton s'était montré incapable la guerre déclarée, on avait été fou en la déclarant.
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et en quantité, ne pouvait pas fournir plus de deux pièces par 1,000 hommes, faute à la fois de matériel et de personnel, tandis qu*il en faut aujourd'hui quatre. Nos mitrailleuses, meurtrières à une certaine portée, ne pouvaient remplacer Tartillerie ordinaire. Nos régiments d ^infanterie comptant de 1 , 100 à 1,200 hommes présents au drapeau, et d'ailleurs trop peu nombreux; des mobiles à peine instruits et n*ayant à aucun degré Tesprit militaire ; nos places ni armées, ni complétées en vue de la nouvelle portée des armes de guerre; tout cela ne permettait pas de dire qu'on était prêt, et aurait dû nous rendre la plus pacifique des puissances, non la plus téméraire.
11 est bien vrai que, pour le temps qu'il avait eu, le maréchal Niel avait beaucoup fait, mais de là au complet état de guerre il y avait loin et bien loin, et il n'aurait pas eu la folie d'entreprendre une grande lutte avec de pareils moyens.
Et cependant, malgré toutes ces conditions d'infériorité, bien que nous n'eussions pas, à Fouverture du feu, plus de 2/i0,000 à 250,000 hommes présents au drapeau, si, au début, on avait agi avec vigueur et présence d'esprit, si, au lieu de demeurer vingt jours immobiles, sans plan, sans vues arrêtées, dispersés sur une ligne de cinquante lieues, de ThionviUe au bord du Rhin, en cinq corps qui ne pouvaient pas se secourir les uns les autres, si, au lieu d'accumuler ces fautes, on avait laissé 30,000 honunes sur la crête des Vosges pour observer la vallée du Rhin, et qu'avec
220,000 on eût marché vigoureusement sur Trêves, on aurait rabattu les Prussiens, peut-être percé leur ligne, rejeté leur énorme masse sur Mayence, et changé la face des événements.
On le croyait tout à fait en Prusse, et j'ai acquis à Saint-Pétersboug la preuve que le roi de Prusse luimême et l'empereur de Russie, convaincus que les choses se passeraient ainsi, s'étaient entendus dans cette hypothèse.
Le prince Gortschakoff, qui se trouvait en ce moment en Allemagne, avait reçu avis de se hâter, car autrement, disait-on, il serait pris par les Français, qui arrivaient au pas de course.
Loin de là, nous avons laissé accabler le maréchal de Mac-Mahon dans la vallée du Rhin, et, après ce désastre, saisis de stupeur, nous n'avons su quoi faire, quoi résoudre.
Nous avions attendu d'être tournés pour prendre un parti, et ce parti avait consisté à expulser l'empereur de l'armée ; ce qui n'avait pas beaucoup amélioré la situation, ni fait cesser la confusion de cette indicible campagne.
Il est vrai que ces lenteurs, dues au défaut de vues et de volonté, étaient dues aussi à la nécessité de faire arriver tout ce (|ui manquait aux 250,000 hommes si mal cn{::agos cmi Lorraine, nouvelle preuve, du reste, que rien n'était prêt, et que, si l'on s'était montré incapable la ^niorre déclarée, on avait été fou en la déclarant.