XV. 3J
Aujourd'hui il est de mode de dire que notre ancienne organisation militaire était défectueuse, que nos anciennes lois ne valaient rien, que notre année, nos officiers, nos états-majors, que tout, en un mot, avait dégénéré en France; mais très heureusement
rien de tout cela n*est vrai. En Grimée, avec la loi de 183?., nos troupes avaient été les premières du monde, bien qu'on pût apercevoir déjà riroprévoyance, le défaut d'activité qui devait tout perdre plus tard. Mais aucune législation ne peut suffire à réparer les fautes des hommes, et rien dans Thistoire n'égale celles qui ont signalé chez nous la fin de FEmpire. Je vis avec Tarméc depuis plus d'une année, je Tobserve avec le plus grand soin, et j'affirme que, généraux, officiers, soldats, valent ce qu'ils ont valu jadis, et que, s'ils ont succombé en 1870, cela est dû surtout à la différence qui existait entre MM. de Bismarck et de Moltkc, et les hommes qui, en France, leur étaient opposés.
Le premier désastre de Reichshoffen causa une surprise douloureuse, et surtout démoralisante par ce qu'il avait de si prodigieusement imprévu. Le Corps législatif fut consterné, et se sentit perdu avec FEmpire lui-môme.
Le ministère Ollivier essaya de tenir quelques jours; mais bientôt il reconnut que c'était impossible en présence des malheurs dont il était la principale cause, et il se retira.
11 y avait dans les rangs de l'armée un homme
d'une 1res grande capacité militaire, mais dépourvu d'expérience politique, et beaucoup plus fait pour être chef d'armée que chef de cabinet. Je veux parler de M. le comte de Palikao. Son expédition de Chine est une belle chose à laquelle on n'a pas rendu assez de justice. On lui avait refusé le bâton de maréchal pour le donner au général Lebœuf, et c'était une faute qui eut de graves conséquences.
Laissé dans une sorte de disgrâce, méconnu, privé de tout commandement, il eut bientôt la position d'une victime, et, comme toujours, on alla avec lui d'un extrême à Taulrc. Pour ne pas l'avoir fait commandant d*une grande armée, rôle qu'il aurait si bien rempli, il fallut le faire premier ministre, et nous eûmes sous les yeux le triste spectacle d'un homme éminent, mais déplacé, faisant, au milieu de la plus affreuse crise, ce qu'il n'avait jamais fait, se débattant, au miUeu de l'anxiété publique, contre les agitations, les soubresauts, d'une Assemblée désolée, stupéfiée, ne sachant plus à qui croire, à qui songer, pour se tirer et pour tirer le pays îivcc elle de l'abîme où elle l'avait laissé tomber.
La défiance du Corps législatif à l'égard du gouvernement était devenue extrême, et ce corps autrefois si docile, croyant alors tous les mensonges que lui débitait le pouvoir, ne croyait plus aujourd'hui même à la vérité. Les yeux jadis exclusivement fixés sur le gouvernement, il tournait maintenant ses regarnis vers l'opposition, et il voulut introduire quel-
Aujourd'hui il est de mode de dire que notre ancienne organisation militaire était défectueuse, que nos anciennes lois ne valaient rien, que notre armée, nos officiers, nos états-majors, que tout, en un mot, avait dégénéré en France; mais très heureusement rien de tout cela n*est vrai. En Grimée, avec la loi de 183?., nos troupes avaient été les premières du monde, bien qu'on pût apercevoir déjà Timprévoyance, le défaut d'activité qui devait tout perdre plus tard. Mais aucune législation ne peut suffire à réparer les fautes des hommes, et rien dans Thistoire n*égale celles qui ont signalé chez nous la fin de l'Empire. Je vis avec Tarméc depuis plus d'une année, je robserre avec le plus grand soin, et j'affirme que, généraux, officiers, soldats, valent ce qu'ils ont valu jadis, et que, s*ils ont succombé en 1870, cela est dû surtout à la différence qui existait entre MM. de Bismarck et de Moltke, et les hommes qui, en France, leur étaient opposés.
Le premier désastre de Reichshoffèn causa une surprise douloureuse, et surtout démoralisante par ce qu'il avait de si prodigieusement imprévu. Le Corps législatif fut consterné, et se sentit perdu avec TEmpire lui-môme.
Le ministère Ollivier essaya de tenir quelques jours ; mais bientôt il reconnut que c'était impossible en présence des malheurs dont il était la principale cause, et il se retira.
11 y avait dans les rangs de l'armée un homme
toute TËurope, et que les mortiQcations de 1866 auraient été presque entièrement effacées sans coup férir !
Or Toutrage fait à M. Bcnedetti s'était réduit à ceci : le roi de Prusse se trouvait aux eaux d'Ems, maladif, agité, irrité par la graude affaire du moment. Il prenait ses eaux du matin avec son fils, lorsque M. Bencdetti, ne se contentant pas des demandes communiquées au cabinet prussien, et déjà refusées, avait voulu renouveler ses instances auprès du roi dans un moment tout à fait inopportun. Le roi, sans brusquerie, mais avec brièveté, lui avait dit qu'il ne pouvait rien ajouter aux réponses de ses ministres, et Tavait quitté, sans rien, du reste, qui eût le caractère d*une impolitesse. Il faut ajouter toutefois que, toute rÂIlcmagiic étant impatiente de savoir ce qui se passait, M. de Bismarck lui avait mandé la réponse du roi par le télégraphe. Tel est le grand outrage pour lequel on nous demanda la guerre, et pour lequel, à un vrai triomphe, celui d'avoir fait reculer la Prusse devant TEurope, on substituait le plus affreux désastre.
Tant que je vivrai, je me rappellerai cette terrible journée. Le Corps législatif était réuni dès le matin, et Ton vint nous lire la déclaration de guerre fondée sur les motifs que je viens d'exposer. Je fus saisi, la Chambre le fut comme moi. On se regardait les uns les autres avec une sorte de stupeur. Les principaux membres de la gauche, se groupant autour de moi,
me demandèrent ce qu'il fallait faire. Craignant les mauvaises dispositions de la majorité à Tégard de la gauche, je dis à mes collègues : <r Ne vous en mêlez pas, et laissez-moi faire. »
Je voyais un orage prêt à fondre sur nos tètes. Mais j'aurais bravé la foudre, avec certitude d'être écrasé, plutôt que d'assister impassible à la faute qui allait se commettre. Je me levai brusquement, je jaillis, si je puis dire, et, de ma place, je pris la parole. Des cris furieux retentirent aussitôt. Cinquante énergumènes me montraient le poing, m'injuriaient, disaient que je déslionorais, que je souillais mes cheveux blancs. Je ne cédai pas. De ma place, je courus à la tribune, où je ne pus faire entendre que quelques paroles entrecoupées. Convaincu qu'on nous trompait, qu'il n'était pas possible que le roi de Prusse, sentant la gravité de la position, puisqu'il avait cédé sur le fond, eût voulu nous faire un outrage, je demandai la production des pièces sur lesquelles on se fondait pour se dire outragé.
J'étais sur que, si nous gagnions vingt-quatre heures, tout serait expliqué, et la paix sauvée. On ne voulut rien entendre, rien accorder, sauf toutefois la réunion d'une commission, réunion de quelques instants, oii rien ne fut éclairci. La séance commença ; avec la séance le tumulte. Je fus insulté de toutes parts, et les députés des centres, si pacifiques les jours précédents, intimidés, entraînés dans le moment, s'excusant de leur faiblesse de la veille par leur violence
du lendemain, votèrent cette guerre, qui est la plus malheureuse certainement que la France ait entreprise dans sa longue et orageuse caiTÎère.
La séance terminée, je rentrai chez moi, avec mes amis, consterné, convaincu que nous marchions aux plus grands malheurs. Ma maison fut menacée, ma pau\TC maison qui devait périr dans cette crise, et je fus môme injurié dans la rue La Fayette par quelques soldats ivres, qui, du haut d'une voiture ouverte, insultaient les passants en allant s'embarquer au chemin de fer. Le gouvernement eut le tort en ces circonstances, pour faire illusion au pays, d'acheminer beaucoup de soldats à travers Paris, de leur compter leur solde au passage, de les montrer ainsi, tout débraillés par suite de la chaleur et de l'ivresse, et offrant un spectacle d'indiscipline qui était un faible présage de victoire.
L'illusion, hélas ! ne fut pas de longue durée. Deux ou trois jours après la déclaration de la guerre, le Corps législatif, ayant eu le temps de réfléchir, était triste, abattu, vaguement convaincu qu'il avait commis une grande faute, et cherchant déjà à s'excuser de sa précipitation, bien que rien encore ne pût nous donner une idée des revers qui nous attendaient.
On nous avait afPirmé que nous étions prêts et que les Prussiens ne l'étaient pas. C'était une insigne fausseté, c{ui était, non pas la seule, mais la principale cause de la véhémence que j'avais montrée dans ces cruelles circonstances. Je n'avais pas vu le mare-
chai Lebœuf, auquel j'aurais parlé aussi énergiquement qu'aux autres ministres, si je l'avais rencontré, et je ne savais, à l'égard de notre état militaire, que ce que j'avais appris par la simple lecture du budget de la guerre.
Mais je savais ce que savent tous les hommes instruits de l'administration militaire ; que, même avec un budget bien pourvu, on ne peut pas être prêt en huit jours, puisque les Prussiens eux-mômes, dont le système se fait surtout remarquer par le rapide passage de l'état de paix à l'état de guerre, ne l'ont été qu'en vingt-cinq jours.
Je savais qu'avec un budget mal doté, avec un matériel insullisant, en partie ruiné par l'expédition du Mcxiciue, qu'avec des effectifs de 1,200 hommes par régiment d'infanterie, on ne pouvait pas être prêt dans quinze jours, et que trois mois, avec un ministre de premier ordre, n'y auraient pas sufli. Mais un mot avait, à cette fatale époque, envahi toutes les conversations, un mot était sur toutes les lèvres : u Nous sommes prêts ! nous sommes prêts ! » Et jamais cependant nous ne l'avions été moins qu'en ce funeste moment.
Ce mot, j'en ai suivi l'histoire; il remontait au maréchal Niel. Je l'avais vu naître, et je le vis consommer notre ruine. 11 n'y a pas un pays où les mots aient fait plus de mal qu'en France. U y a dans notre pays des moments où tout le monde dit une chose» la répète, finit par la croire, et, tous les sots se met-
tant de la partie, la foule suivant, il n'y a plus moyen de résister.
Voici, en effet, l'origine de ce mot : Nous sommes prêts,
L'aflaire du Luxembourg, pendant laquelle nous avions couru de si grands dangers, n'étant pas prêts devant les Prussiens qui l'étaient, avait jeté une première lumière sur notre état militaire, sans nous tirer des illusions dans lesquelles on s'obstinait à vivre. En effet, le maréchal Randon, honnôte homme, très sensé, très bon administrateur, qui avait fait beaucoup de bien on Afiiqu(% où il aurait dû rester toujours, avait été contraint de laisser beaucoup de choses en souffrance dans l'administration de la guerre, afin de cacher les (lé|>enses de l'expédition du Mexique.
Nous n'avions pas encore de chassepols. Notre artillerie do campagne était fort en arrière des progrès opérés on Prusse; nos chevaux d'artillerie, laissés chez los paysans, d'après un usage qui a réussi, mais à la ccmdition qu'après sept ans ils appartien* liraient au cultivateur qui les avait reçus en dépôt, n'avaient pas été remplacés, et nos attelages avaient successivement disparu. Nos effectifs étaient à l'aveiiaut.
Le maréchal Niel, homme d'esprit et de beaucoup d'esprit, ollicier du génie d'un mérite supérieur, avait remplacé le maréchal Randon au ministère de la guerre, et s'était hâté de commencer la fabrication des chasse|)ots, d'après un modèle reconnu excellent.
niomc aujourd'hui ; mais il en avait été fabriqué environ 800,000, et il en aurait fallu trois fois autant. En fait crartillerie, il avait acheté des chevaux et créé la mitrailleuse, instrument de guerre trop vanté d'abord, trop décrié ensuite, mais n'ayant qu'un usage très limité. Il avait laissé notre canon de campagne dans l'état où il l'avait trouvé, et maintenu nos effectifs d'infantorio à 1,100 ou 1,200 hommes; il avait enfin abouti à linstitulion bâtarde des mobiles, qui n'a pas |)eu contribué à nous perdre, en nous faisant croire que nous avions une armée, quand, au contraire, nous n'en avions point.
A peine avait-on possédé quelques chassepots, quelques chevaux d'artillerie, quelques mitrailleuses et (juoiques mobiles, dont on célébrait avec enthousiasme la prompte éducation, que les amis du manchal Niel s'étaient empressés de vanter les créations «lu nouveau ministre, de dire qu'il avait trouvé tout détruit par le maréchal Randon, et qu'il avait tout rétabli, tout remis dans le meilleur état, et ils ne manquaient pas d'ajouter que maintenant, si la guerre venait à nous surprendre, on nous trouverait prêts. De là ce mot : \ous sommes prCtsl ijiot répété si souvent, entendu la première fois sous le maréchal Xiel, entendu tous les jours sous le maréchal Lebœuf, et qui n'était pas plus vrai sous l'un que sous l'autre.
Nos chassepots étaient excellents, sans doute, mais le cinquième de ce qu'ils auraient dû être sous le rapport du nombre. Notre artillerie, arriérée en qualité
et en quantité, ne pouvait pas fournir plus de deux pièces par 1,000 hommes, faute à la fois de matériel et de personnel, tandis qu'il en faut aujourd'hui quatre. Nos mitrailleuses, meurtrières à une certaine portée, ne pouvaient remplacer Tartillerie ordinaire. Nos régiments d'infanterie comptant de 1,100 à 1,200 hommes présents au drapeau, et d'ailleurs trop peu nombreux; des mobiles à peine instruits et n'ayant à aucun degré l'esprit militaire ; nos places ni armées, ni complétées en vue de la nouvelle portée des armes de guerre; tout cela ne permettait pas de dire qu'on était prêt, et aurait du nous rendre la plus pacifique des puissances, non la plus téméraire.
Il est bien vrai que, pour le temps qu'il avait eu, le maréchal Niel avait beaucoup fait, mais de là au complet état de guerre il y avait loin et bien loin, et il n'aurait pas eu la folie d'entreprendre une grande lutte avec de pareils moyens.
Et cependant, malgré toutes ces conditions d'infériorité, bien que nous n'eussions pas, à l'ouverture du feu, plus de 2&0,000 à 250,000 hommes présents au drapeau, si, au début, on avait agi avec vigueur et présence d'esprit, si, au lieu de demeurer vingt jours immobiles, sans plan, sans vues arrêtées, dispersés sur une ligne de cinquante lieues, de Thionville au bord du Rhin, en cinq corps qui ne pouvaient pas se secourir les uns les autres, si, au lieu d'accumuler ces fautes, on avait laissé 30,000 hommes sur la crête des Vosges pour observer la vallée du Rhin, et qu'avec
220,000 on eut marché vigoureusement sur Trêves, on aurait rabattu les Prussiens, peut-être percé leur ligne, rejeté leur énorme masse sur Mayence, et changé la face des événements.
On le croyait tout à fait en Prusse, et j'ai acquis à Saint-Pétersboug la preuve que le roi de Prusse luimême et l'empereur de Russie, convaincus que les choses se passeraient ainsi, s'étaient entendus dans cette hypothèse.
Le prince Gorlschakoff, qui se trouvait en ce moment en Allemagne, avait reçu avis de se hâter, car autrement, disait-on, il serait pris par les Français, qui arrivaient au pas de course.
Loin de là, nous avons laissé accabler le maréchal de Mac-Mahon dans la vallée du Rhin, et, après ce désastre, saisis de stupeur, nous n'avons su quoi faire, quoi résoudre.
Nous avions attendu d'être tournés pour prendre un parti, et ce parti avait consisté à expulser l'empereur de l'armée ; ce qui n'avait pas beaucoup amélioré la situation, ni fait cesser la confusion de cette indicible campagne.
11 est vrai que ces ItMiteurs, dues au défaut de vues et de volonté, étaient dues aussi à la nécessité de faire arriver tout ce qui manquait aux 250,000 hommes si mal engagés en Lorraine, nouvelle preuve, du reste, que rien n'était prêt, et que, si l'on s'était montré incapable la guerre déclarée, on avait été fou en la déclarant.