‹ Discours parlementaires de M. Thiers; (volume 4)Chapitre 40 sur 53 · XV. 3J · texte numérisé non relu

XV. 3J

Aujourd'hui il est de mode de dire que notre ancienne organisation militaire était défectueuse, que nos anciennes lois ne valaient rien, que notre année, nos ofTiciers, nos otats-majors, que tout, en un mot, avait dégénéré en France; mais très heureusement rien de tout cela n*est vrai. En Crimée, avec la loi de 183?., nos troupes avaient été les premières du monde, bien qu'on pût apercevoir déjà l'imprévoyance, le défaut d'activité qui devait tout perdre plus tard. Mais aucune législation ne peut suffire à réparer les fautes des hommes, et rien dans Thistoire n*égale celles qui ont signalé chez nous la fin de TEmpire. Je vis avec l'armée depuis plus d'une année, je Tobserve avec le plus grand soin, et j'affirme que, généraux, officiers, soldats, valent ce qu'ils ont valu jadis, et que, s'ils ont succombé en 1870, cela est dik surtout à la différence qui existait entre MM. de Bismarck et de Moltke, et les hommes qui, en France, leur étaient opposés.

Le premier désastre de BeichshofPen causa une surprise douloureuse, et surtout démoralisante par ce qu'il avait de si prodigieusement imprévu. Lie Corps législatif fut consterné, et se sentit perdu avec TEmpire lui-même.

Le ministère Ollivier essaya de tenir quelques jours ; mais bientôt il reconnut que c'était impossible en présence des malheurs dont il était la principale causo, et il se retira.

11 y avait dans les rangs de l'armée un homme

d'une très grande capacité militaire, mais dépourvu d'expérience politique, et beaucoup plus fait pour être chef d'armée que chef de cabinet. Je veux parler de M. le comte de Palikao. Son expédition de Chine est une belle chose à laquelle on n'a pas rendu assez de justice. On lui avait refusé le bâton de maréchal pour le donner au général Lcbœuf, et c'était une faute qui eut de graves conséquences.

Laissé dans une sorte de disgrâce, méconnu, privé de tout commandement, il eut bientôt la position d'une victime, et, comme toujours, on alla avec lui d'un extrême à l'autre. Pour ne pas l'avoir fait commandant d*une grande armée, rôle qu'il aurait si bien rempli, il fallut le faire premier ministre, et nous eûmes sous les yeux le triste spectacle d*un homme éminent, mais déplacé, faisant, au milieu de la plus affreuse crise, ce qu'il n'avait jamais fait, se débattant, au milieu de l'anxiété publique, contre les agitations, les soubresauts, d'une Assemblée désolée, stupéfiée, ne sachant plus à qui croire, à qui songer, pour se tirer et pour tirer le pays avec elle do l'abîme où elle l'avait laissé tomber.

La défiance du Corps législatif à l'égard du gouvernement était devenue extrême, et ce corps autrefois si docile, croyant alors tous les mensonges que lui débitait le pouvoir, ne croyait plus aujourd'hui même a la vérité. Les yeux jadis exclusivement fixés sur le gouvernement, il tournait maintenant ses regar.is vers l'opposition, et il voulut introduire quel-

ques-uns de ses membres dans le conseil de défense organisé à Paris. Je fus désigné pour cette fonction, et je m*en défendis tant que je pus, convaincu que, dans l'état où étaient toutes choses, il était impossible d'être utile.

J'avais le pressentiment des grands malheurs que j'avais prévus, mais que je n'avais pu empêcher, et que je voyais se précipiter sur nous Tun après Vautre. Si j'avais cru pouvoir les arrêter, je n'aurais pas marchandé mon concours, mais je les croyais irréparables, et ce sentiment me disposait à ne me mêler de rien. Pourtant, comme ancien auteur des fortifications de Paris, on voulait me faire entrer dans le conseil de défense. Je m'y refusai d'abord, et je me bornai à aller de moi-même sur les ouvrages pour voir ce qu'on y faisait et j'en revenais chaque jour plus attristé.

Le désir du Corps législatif d'avoir l'œil sur tout ce qui se faisait s'é tant prononcé davantage, le gouvernement songea à nommer lui-même membres du conseil de défense quelques députés et sénateurs; mais peu d'entre nous se souciaient d'être les élus d'un pouvoir impuissant et décrié. Il se fit une sorte d'accommodcnienl avec la Chambre, et je fus à la fois dé^ signé par elle et par le ministère. J'eus pour collègues MM. Daru, de Talhouët, Dupuy de Lôme. et, je crois, M. Béhic. Nous étions dix-sept avec les généraux précédemment nommés. MM. Mellinet et Béhic y étaient entrés comme sénateurs. Nous étions quatre (iéputi's.

A peine entré dans le conseil de défense, je voulus tout voir pour m'assurer par mes yeux de l'état des choses. Tous les matins, accompagné quelquefois par M. le général de Cliabaud La Tour, plus habituellement par son neveu, M. Chaper, j'allais sur les ouvrages, je notais tout ce qui manquait, je le signalais le soir au conseil, et là commençaient des discussions qui duraient quelquefois jusqu'à une heure où deux heures du matin. Les détails passés en revue, nous nous occupions de la direction générale des opérations, et bientôt l'expédition de Sedan devint notre principale affaire.

Ce qui me révoltait dans cette expédition projetée, c'était de penser qu'on allait prendre notre dernière armée pour l'envoyer périr dans les Ardennes.

Les motifs qu'on avait pour tenter cette expédition étaient obscurs» difficiles à pénétrer, et nous formions toutes sortes de conjectures. En général, on disait que, dans le gouvernement, c'était l'impératrice qui voulait l'expédition, par une sorte de point d'honneur qu'elle s'était fait à l'égard de Metz et du maréchal Bazaine, qu'il était odieux, disait-elle, de laisser périr sans secours. Cette idée aurait été généreuse et juste, si l'on n'avait pas laissé écouler tant de temps depuis nos premiers revers.

Mais je réj)étais tous les soirs, et M. le général Trochu avec moi, que les Prussiens avaient eu le temps d'envi'IojifuT Tarniée de Metz, qu'entre cette armée ol Paris il v avait un mur d'airain formé de

300,000 hommes et impossible à percer; que le seul résultat qu'on pût obtenir, c'était de perdre inutilement nos dernières forces organisées; que la défense de Paris se concevait avec une armée de secours, campant et manœuvrant autour de ses murs, que, sans une armée de ce genre, le siège de Paris serait une affreuse famine destinée à finir par une reddition à merci et miséricorde; qu'on se priverait donc inévitablement et fatalement du seul moyen de rendre eflicace la résistance de Paris, et que, si l'armée de Sedan ne périssait pas, le moins qui pût lui arriver serait d'être bloquée comme celle de Metz.

« Vous avez un maréchal bloqué, disais-je, vous en aurez deux . »

Cette discussion s'était renouvelée plusieurs fois, et un jour même elle avait acquis une extrême violence, lorsque tout à coup M. Jérôme David, que je connaissais peu, mais qui montrait dans le conseil une attitude calme et une tristesse profonde, me saisit la main et me dit à l'oreille ces mots : « Monsieur Thiers, n'insistez pas, je vous parlerai tout à rheure. »

Ces mots me fermèrent la bouche et je me tus, pensant bien qu'il y avait quelque chose d'extraordinaire qui rendait toute discussion inutile. Le silence que je m'imposai contribua à abréger la séance du conseil, et nous sortîmes vers une heure du matin. Descendus dans la rue Saint-Dominique, M. Jérôme David me prit h part et me dit : « L'empereur est pri-

sounier ; le maréchal Mac-Mahon est ble^^sé niortellemenl. »

A cette nouvelle, je restai consterné, stupéfait. Je n*aYais jamais vu M. le maréchal Mac-Mahon« mais sa personne m'intéressait vivement. J*étais navré d'entendre dire qu'il allait mourir, et j'allai le lendemain déposer chez lui une carte qu'on lui envoya. Ma conversation avec M. Jérôme David fut longue et douloureuse. Nous nous promenâmes bien avant dans la nuit sur le pont de Solferino, nous perdant en réflexions désolantes sur l'avenir qui nous attendait tous.

Je voyais mon pays perdu ; je voyais aussi l'Empire perdu, mais cette chute était loin de me consoler de la chute de la France. <« Xe vous découragez pas, me dit M. Jérôme David. Vous pouvez rendre encore de grands services à la France, et il faut les lui rendre. — Je ne puis plus rien, fut ma réponse. De tels désastres ne se réparent pas, et je ne sais où nous serons tous dans huit jours. *

Il était tard, la nuit était froide, je quittai M. Jérôme David, et je ne l'ai pas revu.

Le lendemain je reçus une lettre de M. Mérimée.

M. LE COMTE D.viir. — Non pas le lendemain, mais dans la nuit ni^mo, à trois heures du matin.

M. LE Phésident de la RÉPL'BLiQrE. — Elle ne me fut remise qu'à midi, moment oii je revenais des ouvrages de Paris, où j'étais dès cinq heures du matin. M. Mérimée élait mourant ; c'était le plus galant

300,000 hommes et impossible à percer; que le seul résultat qu'eu pût obtenir, c'était de perdre inutilement nos dernières forces organisées; que la défense de Paris se concevait avec une armée de secours, campant et manœuvrant autour de ses murs, que, sans une armée de ce genre, le siège de Paris serait une affreuse famine destinée à finir par une reddition à merci et miséricorde; qu'on se priverait donc inévitablement et fatalement du seul moyen de rendre efficace la résistance de Paris, et que, si l'armée de Sedan ne périssait pas, le moins qui pût lui arriver serait d'être bloquée comme celle de Metz.

« Vous avez un maréchal bloqué, disais-je, vous en aurez deux. »

Cette discussion s'était renouvelée plusieurs fois, et un jour même elle avait acquis une extrême violence, lorsque tout à coup M. Jérôme David, que je connaissais peu, mais qui montrait dans le conseil une attitude calme et une tristesse profonde, me saisit la main et me dit à l'oreille ces mots: « Monsieur Thiers, n'insistez pas, je vous parlerai tout à rhcure. »

Ces mots me fermèrent la bouche et je me tus, pensant bien qu'il y avait quelque chose d'extraordinaire qui rendait toute discussion inutile. Le silence que je m'imposai contribua à abréger la séance du conseil, et nous sortîmes vers une heure du matin. Descendus dans la rue Saint-Dominique, M. Jérôme David me prit à part et me dit : « L'empereur est pri-

souûier ; le maréchal Mac-Mahon est blessé mortellement. »

A cette nouvelle, je restai consterné, stupéfait. Je n'avais jamais vu M. le maréchal Mac-Mahon, mais sa personne m'intéressait vivement. J'étais navré d'entendre dire qu'il allait mourir, et j'allai le lendemain déposer chez lui une carte qu'on lui envoya. Ma conversation avec M. Jérôme David fut longue et douloureuse. Nous nous promenâmes bien avant dans la nuit sur le pont de Solferino, nous perdant en réflexions désolantes sur l'avenir qui nous attendait tous.

Je voyais mon pays perdu ; je voyais aussi l'Empire perdu, mais cette chute était loin de me consoler de la chute de la France. « Ne vous découragez pas, me dit M. Jérôme David. Vous pouvez rendre encore de grands services à la France, et il faut les lui rendre. — Je ne puis plus rien, fut ma réponse. De tels désastres ne se réparent pas, et je ne sais où nous serons tous dans huit jours. *

U était lard, la nuit était froide, je quittai M. Jérôme David, et je ne Tai pas revu.

Le lendemain je reçus une lettre de M. Mérimée.

M. LEcoMTKDAiir. — Nou pas le lendemain, mais dans la nuit moine, à trois heures du matin.

M. LK Pui':sii)ENT DE LA RÉPUBLIQUE. — Elle DC me fut remise qu'à midi, moment où je revenais des ouvrages de Paris, où j'étais dès cinq heures du matin. M. Mériuiéo était mourant; c'était le plus galant

homme du nioiule. Je ne partageais pas les opinions religieuses qu'il afTichait; mais c*élait Tun des hom* mes les plus spirituels et les meilleurs que j*aie connus. Il était dévoué à Timpératrice , lui donnait de sages conseils, sans songer à profiter pour lui-même de la faveur dont il jouissait auprès d'elle. U venait me voir souvent. On lui disait qu'il venait voir un ennemi ; ù quoi il répondait que je n'étais l'ennemi de personne, que les intérêts dynastiques me préoccupaient peu, que je n'avais de colère que contre la mauvaise gestion des affaires du pays.

Telle était l'origine de la démarche dont il fut chargé auprès de moi, car il vint me trouver peu d'instants après la réception de sa lettre.

« Vous devinez pourquoi je viens? me dit-il. — Oui, je le devine. — Vous pouvez nous rendre un grand service. — Je ne puis vous en rendre aucun.

— Si, si, je connais votre manière de penser; les dynasties ne vous occupent pas. Vos pensées sont tournées surtout vers l'état des affaires. Eh bien, l'empereur est prisonnier, il ne reste qu'une femme et un enfant ! Quelle occasion pour fonder le gouvernement représentatif! — Après Sedan, il n'y a rien à faire, absolument rien. »

M. Mérimée n'insista pas; il se borna à me dire que rinipéralrice désirait recevoir mes conseils. Je répondis, avec tout le respect que je devais à la situation et aux malheurs de la princesse au nom de la-

quelle il me parlait, qu*en fait de conseils, je ne savais lesquels donner.

« 11 y a trois sujets, lui dis-je, dont on s'occupe et dont on doit s'occuper : le ministère actuel, la position de l'empereur, dont l'abdication est publiquement discutée, la direction à donner aux armées, surtout à celle de Metz.

« Sur ces trois points je ne sais quels conseils je pourrais donner à l'impératrice. Quant au ministère, il est fait, mal fait, mais -impossible à changer, en ce moment, et, en conseillant de le changer, il faudrait au moins prendre l'engagement de le remplacer, ce que, pour ma part, je ne ferais point.

« Quant à l'empereur, à son abdication, il n'y a qu'un ami dévoué comme vous l'êtes qui puisse donner un avis. Un conseil de ma part sur un tel sujet serait un non-sens. Quant aux opérations militaires enfin, si j'étais chargé des affaires, je tâcherais de me mettre, à tout prix, on rapport avec le maréchal Bazaine, de lui demander son avis, de lui donner le mien, et, si nous n'étions pas d'accord, c'est son opinion que je suivrais, parce qu'il est sur les lieux et chargé d'exécuter les opérations qu'on pourrait ordonner. Je n*ai iloiic rien à dire, rien à faire. L'impératrice n'aurait rien à gagner à me consulter; elle ferait une démarche peut-être pénible et sans résultat utile pour elle. Certes, mon respect ne lui manquerait pas, mais nrappeler serait pousser un cri de détresse sans aucun profil. » M. Mérimée me quitta fort mal-

5S2 ENQL'KTI: sur LE 4 SEPTEMBRE.

heureux, ear il seotait que j'avais raison, et quelques heures après il m'écrivit que Timpératrice appréciait ma réserve respectueuse, mais ne renonçait pas à mes conseils.

Le lendemain, le prince de Metternich vint faire auprès de moi une démarche à peu près pareille à celle qu'avait faite M. Mérimée, c'est-à-dire me demander des conseils. Je répétai qu'après Sedan je ne savais quels conseils donnel*. Mon entretien avec M. de Metternich fut donc un échange de réQexions fort tristes, sans résultat possible.

Le moment était venu oîi ce qu'on appelait la gauche ne pouvait manquer d'entrer en scène. Tandis que je recevais de la famille impériale les messages que je viens de rapporter, les membres de la gauche, avec lesquels j'entretenais depuis huit ans les plus amicales relations, notamment MM. Jules Favre, Simon, Ferry, Ernest Picard, s'adressèrent à moi dans l'un des bureaux de la Chambre. Je voyais en eux des esprits distingués, dont la pratique des affaires pourrait faire bientôt de précieux serviteurs du pays. M. Gambetta qui, à cette époque, s'était fait bien accueillir par la majorité de la Chambre, était du nombre. Ils me dirent :

« La révolution est proche, elle est inévitable; c'est dans vos mains que le pouvoir doit passer. Eh bien, mettez-vous à notre tète, et nous nous appliquerons tous ensemble à sauver le pays, qui sans cela va périr. »

4 7 SEPTË&lfiRE 4 871. 5t3

Je leur répondis que cela ne se pouvait point; que la situation serait écrasante pour eux comme pour moi ; qu'il fallait laisser le pouvoir dans les mains où il se trouvait, sauf un changement qui consisterait à le concentrer dans le sein du Corps législatif.

Ma pensée, en ce moment, c'était de se servir de ce que j'appelais le Corps législatif repentant^ pour résoudre les difficultés de cette affreuse situation. Il fallait, selon moi, que le Corps législatif déclarât le trône vacant, formât une commission de gouvernement, et essayât de signer un armistice avec l'ennemi, puis convoquât une Assemblée où se réunirait tout ce que le pays contenait d'hommes capables et dévoués, et du sein de laquelle sortirait le remède à nos malheurs.

Sans énoncer à mes interlocuteurs toutes mes pensées à ce sujet, je leur conseillai de ne pas prendre sur eux la charge d'événements accablants dont ils n'étaient pas la cause, et dont ils n'avaient ni le devoir ni l'intérêt d'assumer la formidable responsabilité.

Je ne sais si je parvins à persuader mes collègues, mais je les vis, pendant ces derniers jours, tristes, inquiets comme moi, et sans projet qui leur fût personnel. Je suis certain qu'ils ne conspiraient pas plus que moi. lis étaient inactifs, mais indignés^ et ne le dissimulaient point.

Telk' était donc la situation : l'Empire déjà ruiné, s'adressant à tous ceux qu'il croyait pouvoir lui prêter

secours, cl l'aueienne opposition tentée de saisir le pouvoir, mais hésitant, et renonçant presque à y toucher. Pendant ce temps, Tcnnemi victorieux marchait sur Paris, et la crise fmalc s'annonçait ouvertement et bruyamment.

G*cst au sein du Corps législatif lui-même que la crise allait éclater. Ce Corps, troublé, éperdu, se sentant appelé à prendre la responsabilité du pouvoir dans la défaillance visible du gouvernement impérial, était effrayé de la tâche qui le menaçait, etn*osait se décider entre rimpossibiUté de maintenir ce qui était et le danger de créer autre chose.

Quant à moi, ce qui me semblait désirable, je viens de le dire, c'est que le Corps législatif, éclairé par ses fautes, se saisît du pouvoir, s'en servit pour négocier la paix ou un armistice, et convoquer une Assemblée qui déciderait du sort de la France.

Mais, dans cette solution, qui était la seule raisonnable, car il valait cent fois mieux que la révolution se fît dans le Palais-Bourbon que dans la rue, j'entrevoyais, pour ce qui me concernait, un sombre et cruel avenir auquel je voulais échapper à tout prix, celui d'être chargé du fardeau du pouvoir, et surtout de signer moi-même une paix qui me désolait.

Je n'hésitais pas à dire que j'étais l'homme de France à qui la Providence devait le plus épargner cette douloureuse tache. Hélas! je ne me doutais pas que je serais bientôt obligé de la subir.

Deux ou trois jours se passèrent en véritables

convulsions. Â chaque instant, comme il arrive dans ces cas-là, on interpellait les ministres sans leur donner presque le temps de répondre, sans écouter même des réponses qui n'en étaient pas. Que pouvaient-ils dire, en effet, qui signifiât quelque chose dans une situation presque sans remède ? Désarmer Topinion publique en écartant la famille impériale, arrêter Tennemi au moyen d'un armistice, signer la paix, la signer vite pour éviter qu'elle ne devînt plus mauvaise en prolongeant la résistance, était la seule chose possible. Mais le gouvernement impérial lui-même pouvait-il rien de semblable? Évidemment non. Et, si la révolution avait lieu, les hommes qui surgiraient de son sein pourraient-ils arrêter le mouvement imprimé aux choses? Pas davantage. Tout était donc péril, solution ou impossible ou effrayante.

On se débattait dans ce gouffre d'impossibiUtés , et d'heure en heure devenait plus évidente la nécessité de la déchéance. L'opposition ne voulait plus laisser prononcer le nom de Tempereur ni de l'impératrice, et la majorité n'osait plus les faire respecter. Ceux que j'ai appelés les bonapartistes purs poussaient encore quelques cris qui élaiont plutôt des gémissements que des éclats de colère, et ils étaient devenus tout à fait incapables d'opposer la moindre résistance.

Le samedi 3 septembre, on faillit en finir, mais la solution fut remise au lendemain. Nous quittâmes l'Assemblée à minuit.

Des jrroupes s'étaient formés sur la place de la Con-

corde. Les sergents de ville qui gardaient la tête du pont me les signalèrent, et, comme ces groupes n*étaient pas très nombreux et qu'il me semblait possible de passer entre eux, surtout avec un cheval rapide, je me hasardai à traverser.

A ce moment, je trouvai M. Jules Favre à pied; je lui offris de monter dans ma voiture, ce qu'il accepta.

Nous fûmes poursuivis par les groupes et atteints près du garde-meuble. Ils nous arrêtèrent, se jetèrent a la tète de mon cheval, et ceux qui étaient un peu plus loin leur disaient: « Arrêtez! arrêtez! tuez le cheval ! »

Ces émcutiers nous reconnurent bientôt et se mirent à nous crier : « Sauvez-nous ! Sauvez-nous ! La déchéance ! »

Nous leur dimes que la déchéance était proche, et que, s*ils voulaient Tobtcnir, il ne fallait pas qu'ils se rendissent effrayants. Ces paroles plusieurs fois répétées finirent par agir sur les plus rapprochés de nous, qui firent des efforts et eurent beaucoup à faire pour nous délivrer. Mon cocher, qui était prisonnier sur son siège, fut laissé libre, et, un coup de fouet vigoureux lançant le cheval au galop, nous fûmes délivrés, poursuivis encore, mais point atteints.

Nous nous séparâmes, M. Jules Favre et moi, et fûmes plusieurs jours sans nous revoir. Il ne songeait en ce moment, pas plus que moi, à mettre la main à une "révolution.

Le bruit d'un coup d'Etat contre nous tous, et dont

n SEPTEMBRE 4 871. 5î7

l'effet aurait été de nous incarcérer, était très répandu. Je n'y croyais guère. Cependant on y croyait parmi mes amis, et la nuit se passa dans des inquiétudes assez grandes. La fatigue et l'incrédulité me procurèrent un profond sommeil.

M. LE COMTE Daru. — A propos de ce coup d'Etat, vous tenez peut-être à savoir sur quel fondement reposaient les bruits qui ont circulé. Nous avons reçu une déposition fort importante, celle de M. le baron Jérôme David. Vous pouvez lire. Qudnt à la déposition de M. Kératry, qui dit avoir trouvé des listes de personnes à arrêter, ces listes étaient anciennes.

Il n'y a pas eu dans le cabinet de résolution de coup d'État. Le général Palikao, aussi bien que les ministres, se défendent d'avoir eu la moindre pensée d'arrêter qui que soit.

Le bruit qui a circulé semble donc faux ; il n*y a eu ni commencement d'exécution, ni projet arrêté.

MM. Brame, Busson-Billault, Clément Duvernois, que nous avons entendus, s'en défendent absolument.

Un seul témoin, M. Jérôme David, ne s'en est pas défendu de la même façon ; mais vous verrez dans quels termes il en parle. 11 se garde bien de dire que le conseil des ministres ait eu de tels projets.

M. LE PllÉSlDENT DE LA RÉPI BLIQUE. — Je Suis pcr-

suadé, en effet, qu'il n'y a pas eu de résolution prise par les ministres ; mais je crois qu'il en a été question, car M. Clément Duvernois, que je voyais assez souvent

5i8 ENQUÊTE SUR LE 4 SEPTEMBRE.

à cette époque, h roccasion des mesures à prendre pour la défense de Paris, me dit plus d*une fois : « Quant à moi, jamais je ne consentirai à un coup d*État, et vous pouvez compter sur ma parole. » Ces propos me firent supposer qu'il en était question, puisqu'un des membres du cabinet mettait tant de soin à se défendre. Je pense, en effet, qu'il en a été parlé sans que rien ait été résolu.

M. LE COMTE Daru. — Il pcut y avoir eu des personnes en dehors du cabinet qui aient donné de tels conseils ou fail courir de tels bruits.

M. LE COMTE DE Rességuier. — M. Jérôme David nous a dit, si je ne me trompe, qu'il en avait donné le conseil.

M. LE COMTE Daru. — Il n'en a pas donné le conseil ; il a dit seulement : « Quant à moi, j'aurais été disposé à faire, sans hésitation aucune, des arrestations, si je les avais crues nécessaires. » Voilà le sens, sinon les termes de sa déposition.

M. Chaper. — Avec une nuance de regret que cela n'ait pas été fait.

M. LE COMTE Daru. — Je ne puis pas me rappeler les termes mêmes de la déposition. Je répète qu'il n'y a pas eu de résolution arrêtée dans le conseil du gouvernement, si nous en croyons les dépositions que nous avons reçues.

Tous les membres du cabinet, à l'exception de M. le baron Jérôme David, déclarent qu'il n'en a pas niùinc été question.

Vous étiez tous présents, vous pouvez vous le rappeler.

M. LE Président de la République. — Le lendemain dimanche, h septembre, après avoir pris un peu de repos, je me rendis à TAssemblée, oîi Tagitation était extrême.

Des membres du centre, autrefois très réservés avec moi, m'abordèrent et me dirent :

« Il est évident qu*il faut en finir ; nous sommes décidés à rendre le trône vacant. On nous demande le mot de déchéance; nous ne pouvons pas le prononcer; c'est chose impossible. Nous avons soutenu cette dynastie pour éviter une révolution ; nous nous sommes trompés en la soutenant, mais il est impossible d'en prononcer nous-mêmes la déchéance. Soit, pour la chose, mais qu'on nous épargne le mot. »

Ils me prièrent donc de trouver une rédaction qui conciliât leur dignité avec la nécessité devenue évidente de faire vaquer le trône.

Je leur répondis que j'allais m'en occuper, et je me rendis dans un bureau où l'on disait que la gauche était assemblée.

Je dis à ces messieurs :

«r Les députés du centre désirent autant que vous la déchéance, t»t je le liens de leur propre bouche. Mais ils ne veulent |)as en jH'ononcer le mot euxmêmes. »

Les membres de la gauche me répondirent qu'ils tenaient à la chose et |>oiiit au mot lui-même, et

nous convînmes d'une rédaction qui fut bientôt couverte de signatures, et qui devint ce qu'on appela dans le moment la proposition de M. Thiers.

Si elle avait été votée et elle allait l'être, le Corps législatif, devenu tout à coup populaire, pouvait retenir la révolution dans ses mains, gérer les affaires quelques jours, faire à l'ennemi une proposition d'armistice qui eût été probablement acceptée (j'en ai acquis la certitude depuis), convoquer ensuite une Assemblée qui aurait conclu la paix et mis à nos malheurs une fm tolérable. Mais, dans le moment, survint un incident fâcheux. Quelques députés revinrent des Tuileries, d'accord, disait-on, avec le comte de Palikao, pour proposer un arrangement au profit de riuipératrice régente et de son enfant.

Une discussion fort vive s'engagea dans les couloirs et prit plusieurs heures, heures précieuses, dont la perte devait devenir fatale. Le comte de Palikao fil, dans ce sens, une proposition à l'Assemblée, qû fut écartée avec une répulsion bruyante et presque générale. Le général, surpris comme un homme qui s'était attendu à un tout autre accueil, parut décontenancé. Un dernier incident acheva de tout perdre. On avait réuni des troupes pour garder l'Assemblée, que des groupes nombreux commençaient à entourer, et il arriva en ce moment ce qui est bien souvent arrivé en pareille circonstance.

L'opposition, émue des bruits de coup d'État qui avaient couru, demanda compte du rassemblement

de troupes, très explicable d'ailleurs, qui s'était fait autour de l'Assemblée. Le comte de Palikao, assailli de cris, promit de faire retirer les troupes pour les faire remplacer par la garde nationale. Le sort de la Chambre était décidé dès ce moment. Il aurait fallu qu'un concert se fût établi entre le chef du ministère et les autorités de Paris pour qu'une force succédât immédiatement à une autre ; mais la confusion était déjà au comble, et tout concert avait cessé entre les pouvoirs.

La proposition Palikao écartée, la mienne fut renvoyée dans les bureaux pour y être examinée et adoptée. La majorité fut considérable.

Nous nous retirâmes dans les bureaux, dont les fenêtres donnant dans la cour étaient ouvertes. Je regardai par ces fenêtres ce qui se passait, et je vis avec un sinistre pressentiment les troupes qui parlaient, sans voir arriver celles qui auraient dû les remplacer.

La discussion commença et fut terminée dans mon bureau presque à l'unanimité par l'adoption de ma proposition. On voulut alors me nommer commissaire, ce qui me conduisait à être rapporteur de la commission, et bien autre chose après.

Je refusai pérc^niptoirement. On insista. Je résistai, et l'on me demanda alors qui pouvait être choisi à ma place. J'indiquai M. Dupuy de Lôme, qui était présent, qui refusa d'abord et qui ne céda que sur mes vives in^^tances.

Nous en étions là, lorsque tout à coup nous entendimes des cris furieux dans le corridor qui conduisait aux bureaux. Le porte de notre bureau fut forcée, et une foule ardente nous envahit.

Parmi les envahisseurs se trouvaient beaucoup d'hommes point mal vêtus. Ce n'était pas, comme je Tai vu à d'autres époques, une émeute faite par la populace; loin de là. Je remarquai dans cette foule un individu grand, assez maigre, ayant une redingote brune, tout couvert de sueur, et d'une véhémence extrême.

M. LE VICE-PRÉSIDENT COMTE DaRU. — C'était, jC

crois, Rogère, le membre de la Commune.

M. LE Phi'sident de la République. — Je ne puis pas le dire, car je ne l'ai jamais connu. Il monta sur la table, et de là commença un discours prononcé avec une grande volubilité. Il n'y avait cependant, ni dans sa figure, ni dans ses gestes, rien qm annonçât un homme prêt à se livrer à des violences.

Le Corps législatif avait, depuis quelques jours, conçu pour moi une sorte d'intérêt. Tous mes collègues m'entourèrent, de peur qu'il ne m'arrivât malheur. (Vêtait une crainte vaine, du moins pour ce jour-là. L'orateur véhément qui nous haranguait du haut (le la table où il était monté bondit à ma vue, sauta à terre, et, me saisissant la main, s'écria plusieurs fois: a Monsieur Thiers, sauvez-nous I sauvez-nous ! — Que voulez-vous, lui dis-je, que nous fassions pour vous sauver? — Il faut proclamer la dé-

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chéaiice. — C'est à quoi nous travaillons, lui répondis-jc; mais sortez d'abord, car nous ne pouvons pa<^ prendre une résolution tant que vous resterez ici. »

En ce moment, M. Tachard, qui était dans un bureau voisin, craignant que je no fusse en péril, était accouru. Il parla à nos envahisseurs, les engagea à se retirer, et, comme on entendait des cris violents d'un autre côté, l'attention de la foule qui nous entourait étant attirée ailleurs, nous fumes laissés seuls, et nous pûmes achever notre délibération, devenue du reste à peu près inutile, et, n'ayant plus rien à faire, nous revînmes à la salle des séances.

Déjà la multitude l'avait envahie, ainsi que toutes les parties du palais. Nous restâmes noyés au milieu de cette foule pendant plusieurs heures. Personne ne venait à notre secours, et n'y songeait, car jamais je n'ai vu une révolution accomplie plus aisément et à moins de frais.

L'Empire avait tellement révolté les esprits par les malheurs qu'il avait attirés sur le pays, que personne n'avait pitié de sa chute et que personne n'avait la pensée d'y résister. Ses partisans eux-mômes assistaient à ce singulier spectacle sans essayer d'y porter remède. Les partisans de l'Empire, accablés ce jour-là, réveillés aujourd'hui, se plaignent qu'on les ait renversés à cette époque, prétendant qu'en les frappant on a frappé la France.

Mais pourquoi ne se défondaient-ils pas alors?

Pourquoi pas un seul effort de leur part n a-t-il été fait pour résister à cette révolution opérée sans aucune difficulté? Par une bonne raison, c'est qu'ils n'auraient pas trouvé quelqu'un, eux compris, qui songeât à sauver l'Empire. De violence, il n'y en avait aucune. Ou se promenait, mêlé à la foule, pas trop mal vêtue, qui nous appelait par nos uoms,etme répétait : € Monsieur Thicrs, tirez-nous de là ! » A quoi je répondais que le moyen le plus sûr pour nous y aider, c'était de s'en aller et de nous laisser pourvoir paisiblement au gouvernement du pciys.

Plusieurs heures s'écoulèrent ainsi sans que personne se présentât, ni pour nous secourir, ni pour nous violenter.

Vers la fin du jour, la salle se trouva presque évacuée. Nous nous disions les uns aux autres qu'il fallait pourtant prendre un parti, et nous imaginâmes de nous transporter dans la vaste salle à manger de la présidence. Là, je fus entouré et chargé, ce qui dura une demi-heure, de présider ce Corps législatif, où j'avais essuyé tant d'outrages quelques senaaines auparavant, et je pris une sorte de fauteuil sur lequel je tombai accablé de fatigue et d'anxiétés de toute sorte.

En ce moment, on nous avait appris que lagauche, qui, dopais quelques jours, ne faisait plus rien que souhaiter et attendre la révolution, en voyant la représentation nationale dispersée, s'était rendue à l'Hôtel de Ville pour y recueillir le pouvoir et le tirer des mains d'une populace que rien ne contenait.

Quoi qu'eu disent les partisans de TEmpire déchu, si la gauche, qui, depuis quelques jours, n'agissait qu'à la tribune, ne s'était pas portée à l'Hôtel de Ville, le pouvoir, dès ce jour même, eût passé aux mains de la Commune, et Dieu sait ce qui serait arrivé! Sans doute ce qui est arrivé a été bien triste, mais, si la Commune s'en était mêlée dès le premier jour, les résultats auraient été plus affreux encore, car l'ennemi victorieux, provoqué par des violences inouïes, se serait porté peut-être aux dernières extrémités de la guerre.

Une fois réunis, on se demanda ce qu'il fallait faire. C'est le matin, hélas! qu'il aurait fallu s'adresser cette question; c'est le matin qu'il aurait fallu tâcher de conserver le pouvoir, d'improviser une loi électorale, de prononcer la dissolution et de faire arriver tout de suite une Assemblée qui aurait décidé du sort du pays. Maintenant tout était perdu, ou à peu près. Tout ce qu'on pouvait faire, c'était de se mettre en rapport avec l'opposition, maintenant maitresse de rilôtel de Ville, pour savoir s'il serait possible de faire en commun quelque chose de sage et de patriotique. On songea donc à envoyer une députation à Tllùtel de Ville; cette députation partit et nous attendîmes la réponse, qui se lit attendre assez longtemps. La réponse arriva enlin; c'est M. Jules Favre et M. Jules Simon qui nous l'apportèrent. « On a pris le pouvoir, dirent ces messieurs, parce qu'on a trouvé la place du gouvernement abandonnée; du

reste, nous n'avons que les intentions que vous pourriez avoir vous-mêmes; celui de vos collègues qui vous préside le sait bien, car il serait à notre tète s'il l'î^vait voulu. »

Quelques membres de l'Assemblée, ceux surtout qui le matin avaient résisté à la résolution qui, prise à temps, aurait prévenu de grands malheurs, étaient Ibrt irrités contre la gauche.

Je vis que les choses allaient se gâter et qu'on allait échanger des paroles très aigres. J'arrêtai ce conflit sur-le-champ :

« Messieurs, dis-jc, au milieu des désastres du pays, il est inutile d'ajouter de nouvelles divisions à celles qui existent déjà. Ce serait une grande faute de notre part. Soyez prudents, dis-je à ceux qui venaient de prendre le pouvoir; tachez de gouverner pour le bien ; quant à nous, nous n'avons plus rien à faire. »

Dans une partie de l'Assemblée, on eut de la peine à se soumettre, mais on était dans l'impuissance absolue de résister, et montrer de l'humeur était tout ce qu'on pouvait. La majorité, du reste, trouva bons les conseils d'union, de paix et de résignation que je venais de donner. On se sépara sans rien dire. Je rentrai chez moi, résolu à me séparer de tout, hommes et choses, en souhaitant bien sincèrement qu'une conduite sage et prudente du pouvoir abrégeât et di* minuàt en les abrégeant les mallieurs du pays.

Telle fut cette révolution, que les partisans de

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TEmpire attribuent à la trahison, et qui ne fut que le résultat du délaissement général qu'ils n'avaient que trop mérité, et contre lequel ils ne songèrent pas un moment à réagir, tant ils se sentaient abandonnés.

Un incident purement involontaire, comme il en arrive si souvent en ces circonstances, c'est-à-dire l'éloignement des troupes, sans accord entre les autorités pour les remplacer immédiatement, fut le coup mortel qui, du reste, ne frappa que des gens déjà mourants et presque morts. Ce dernier incident n'aurait même exercé aucune influence, si, le matin, un dernier effort, tenté pour assurer la régence à l'impératrice, n'avait fait perdre deux ou trois heures précieuses. La résolution de la déchéance, adoptée sur-le-champ, tout en évitant d'en prononcer le mot, aurait prévenu l'invasion de l'Assemblée, et l'éloignement momentané des troupes serait resté un incident sans aucune conséquence.

Je restai donc chez moi, cherchant dans mes chères études une distraction aux scènes auxquelles je venais d'assister. Je ne me doutais pas que j'en verrais bientôt de plus terribles.

Depuis quelques Jours Je ne sortais pas de chez moi, et j'étais enfoncé dans mes livres, lorsqu'un jour je vis arriver M. Jules Favre, que je n'avais pas vu depuis le â septembre.

Il me dit : ^ Je viens en ami vous demander de nous rendre un service important. — Lequel? — Le

voici : Nous avons la plus grande peine à nous faire écouter, notamment à Londres ; mais, si vous consentiez à vous y rendre, vous parviendriez peut-être à nous faire ouvrir des voies aujourd'hui fermées. »

M. Jules Favre ajouta à cet énoncé de vives instances pour me décider à accepter une mission de cette nature soit auprès de TÂngleterre, soit auprès des cabinets avec lesquels j*avais été jadis en relation.

Cette proposition me causa le plus grand embarras, et, je n'hésite pas à le dire, une vive peine. J'étais sorti, dix jours auparavant, de la salle du Corps législatif le cœur navré, me promettant de ne plus mettre la main aux affaires de notre pauvre France, vaincue, abaissée, et décidé à chercher dans le sein des études scienlifiqucs, auxquelles j'étais livré depuis plusieurs aimées, la consolation de nos malheurs.

L'étude des vérités éternelles est, me disais-je» une noble occupation, surtout pour une fin de vie, et j'étais décidé a lui consacrer le peu de jours qui me restaient à vivre. Depuis quelques années je fréquentais l'Observatoire, l'École normale, le Muséum d'histoire naturelle, et j'étais résolu à y rechercher encore le repos et l'oubli de tout ce que j'avais vu depuis quarante ans.

J'opposai donc un refus à la proposition de M. Jules Favre. Je lui donnai mes raisons, raisons, il est vrai, tirées de mon intérêt personnel; mais il insista fortement, en me disant qu'il ne me demandait qu'une chose, non pas d'accepter une ambassade»

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c'cst-ii-dire une fonction durable (chose que je rejetais péremptoirement), mais une course rapide, soit en Angleterre, soit ailleurs, partout enfin où je pourrais me faire écouter, et où j'irais dire que le gouvernement était en la possession d'honnêtes gens, souhaitant Tordre et la paix, qu'il serait barbare et souverainement imprudent aux cabinets européens de refuser de tendre la main à la France, uniquement parce qu'elle avait changé de gouvernement à la suite d'une révolution qui n'était malheureusement que trop expliquée, et trop justifiée par ce qui s'était passé à Metz et à Sedan.

Sentant qu'il y avait à rendre un service réel, quoique difficile, je demandai à réfléchir; mais le gouvernement était si pressé de faire partir un représentant auprès des cours étrangères, que M. Jules Favre me demanda à revenir le soir même, pour avoir ma réponse. Je consentis à ce rendez- vous si prochain.

Dans la journée, je vis mes amis, et tous furent d'avis qu'il était impossible de refuser le service qu'on me demandait. Les divers membres du gouvernement vinrent ajouter leurs instances à celles de M. Jules Favre, et je me décidai enfin à accepter une mission temporaire auprès des diverses cours avec lesquelles j'avais conservé des relations personnelles, mission qui aurait pour but et pour résultat de réveiller les sympathies pour la France, et le sentiment du danger qu'il y aurait pour l'Europe ù la laisser périr.

II fut convenu que je ne m'occuperais pas de la paix, sujet auquel je ne voulais pas toucher, et sur lequel je n'aurais pas été, peut-être, de l'avis du gouvernement, mais uniquement de rendre des amis à la France, si j'en pouvais trouver, et de faire naitre, si possible était, Toccasion d'un armistice.

J'avais, en fait, des pouvoirs très étendus pour nouer des alliances, mais aucune autorisation, aucune indic.ation, môme quant à la paix future.

Je n'en aurais pas accepté, quelque effort qu'on eût fait pour m'en offrir, ma conviction profonde étant qu'on n^avait pas le droit de m'imposer le sacrifice de signer la paix douloureuse qu'il était déjà facile de prévoir.

Je partis de Paris vers le milieu de septembre 1870, le cœur serré de laisser mes amis, Paris, ma chère patrie adoptive, dans un moment où personne

ne savait ce qu'il deviendrait dans huit jours, et enfin ma pauvre maison que je ne devais plus revoir.

Arrivé au pont de Crcil, je trouvai l'officier du génie qui devait faire sauter le pont et qui, averti de mon passage, attendait que je l'eusse franchi pour le faire sauter. J'entendis l'explosion à quelques centaines de mètres, et le matin, à six heures, j^étais à Londres. Tant de Français, fugitifs de TEmpire, avaient envahi les hcMels, que je ne trouvai qu'à rambassadc le moyen de me loger. Elle était démeublée et je fus réduit à y camper.

Lord Granville quitta tout de suite son château

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de Douvres, qu'il possède viagèrement comme gouverneur des cinq ports, et se hâta de venir me voir à Londres. Je l'avais connu jeune, presque enfant, lorsque son illustre père était ambassadeur à Paris, et je le retrouvai tel qu'il est, doux, fin, intelligent, ami de la France, oii il a passé sa jeunesse, mais résolu, comme tous ses compatriotes, à ne rien compromettre pour elle.

La satisfaction de voir la France abaissée n'avait été, en Angleterre, qu'une satisfaction d'un instant. Le danger de la voir affaiblie, écrasée, faisait place peu à peu à cette première joie d'une ancienne jalousie, et l'on aurait voulu venir à notre secours. Mais on n'était pas prêt pour la guerre, et, l'eût-on été, on ne l'aurait pas faite pour nous. La preuve, c'est qu'on n'a pas voulu la faire pour soi, c'est-à-dire pour maintenir le traité de Paris. Lord Granville fut donc très affectueux, mais stérile comme la situalion.

M. Gladstone, (jne j'avais connu aussi, mais moins intimement que lord (Iranville, ne se lit pas attendre, et vint immédiatement à l'ambassade de France. Moins airoclueux (jue lunl Granville, mais attaché, rumme tous les lionunes éclairés, à Tancien équilibre européen, il le voyait avec n^gret détruit, peut-être à jamais. Il aurait nouIu le rétablir, fut-ce au profit de la France, mais n*en trouvait pas plus le moyen que lonl Granville, personne en Angleterre ne voulant faire la •:iieri'e, ne voulant même la riscjuer.

Pourtant il y avait une chose à essayer, c'était de ménager une entrevue entre M. Jules Favre et M. de Bismarck, car on me disait à Londres, comme on me l'a dit partout : « Négociez ! Négociez! »

Il fut convenu que l'Angleterre enverrait une deniandc d'entrevue au quartier général prussien ; mais la question était de savoir de quelle recommandation on appuierait cette demande. Plusieurs jours furent employés à discuter le fond et la forme de celte recommandation. Le cabinet britannique ne voulait être qu'un simple intermédiaire pour ne pas s'exposer au désagrément d'un refus, à quoi je répondais : « Mais l'Angleterre, enfin, n'en est pas réduite à être un bureau de petite poste. »

II fut convenu qu'on recommanderait 1 acceptation d'une entrevue damf V intérêt de la paix. J'aurais voulu qu'on ajoutât : de V équilibre européen. Je ne pus l'obtenir; mais la recommandation dans Tintérèt de la paix fut accordée, et la dépêche partit pour le camp prussien.

Pendant ces quelques jours, je reçus de Saint- Pétersbourg une invitation fort courtoise de la part du prince Gortschakoff pour me rendre en Russie. Je connaissais beaucoup et depuis nombre d'années l'illustre chancelier russe, et j'étais convaincu que je ne réussirais à quelque chose d'utile qu'en réunissant tous les neutres en un faisceau, et en les piquant d'honneur les uns par les autres.

Si la Russie faisait quelque chose, il était évident

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que FAnglelerre ne voudrait pas moins faire, surtout à cause de l'opinion publique qui commenterait à se prononcer en notre faveur.

Lord Granville, toujours gracieux et amical pour la France, voulait me retenir à Londres, en me faisant espérer de ma présence prolongée plus que je n'en espérais, mais je me décidai à partir |Hitir la Russie, fort pressé, d'ailleurs, par M. Jules Favre, que les lettres reçues de Saint-Pétersbourg disposaient à désirer ardemment mon voyage vers le Nord,

Il s'agissait de savoir quelle voie je prendrais pour arriver le plus tut possible. On me conseillait de me rendre en Suède, de la traverser, et d'aller m*emba> quer à Stockholm. Mais la question était de savoir si je trouverais là des moyens faciles de transport, surtout en état de guerre.

La flotte française était aux Dunes, et j'imaginai d'aller la rejoindre pour me faire transporter jusqu'au Sund. Mais, arrivé là, on craignait les brumes de la saison et de grands hasards de mer. Néanmoins je me décidai à partir sur le DcMiXy autrefois Prince^ Jérôme^ et je quittai Londres, accompagné de ma famille, que je voulais laisser en Anglelerre, où j'avais des amis nombreux, mais qui voulait me suivre, convaincue que je tomberais malade dans quelque village de Pologne ou de Russie, et qu'il valait mieux m'ai*compagner que de faire, après coup et toute seule, un long voyage pour venir me chercher malade. Je descendis la Tamise, el, arrivé aux Dunes, après une

croisière en tous sens afin de trouver la flotte que je ne trouvai pas, je me décidai à i*aller chercher à Cherbourg.

J'y arrivai en effet et, en entrant à Cherbourg, je trouvai au milieu de la rade notre flotte cuirassée qui était sous vapeur, prèle à me conduire où je voudrais. Un contre-ordre, résultat d'un malentendu, Tavait ramenée à Clierbourg. Mon excellent ami, Famiral de Gueydon, la commandait. Il était prêt à la conduire au Sund, mais ne répondait pas de le franchir avec ses gros bâtiments, desquels il ne pouvait se séparer sans péril.

Je pris alors et brusquement le parti de traverser le continent tout entier, certain que, si la fatigue devait être grande, les imprévus, les pertes de temps, ne seraient pas à craindre, et que j'arriverais sûremeiit à mon but, sans cesser de recevoir en route des nouvelles de France.

Je montai en chemin de fer, après avoir pris à peine le temps de faire un léger repas.

En rentrant dans notre malheureux pays, je retrouvais la confusion que j'y avais laissée. Les convois de mobiles, de matériel de guerre, se succédaient, se heurtaient, et j'eus la plus grande peine à arrixer ù Tours, devançant d'une demi-heure une rencontre meurtrière de deux convois brisés l'un contre Taulre.

Je trouvai à Tours la délégation, tombée de Paris on Touraine, tout ébahie du chaos au milieu duquel clic se trouvait, et n'ayant guère la force de le dé-

brouiller. Après un repos d'une heure, je me remis en route. J'arrivai le lendemain au mont Ceuis ; je le traversai, je trouvai les Italiens ivres de leur entrée à Rome; mais, je dois leur rendre justice, très touchés des malheurs de la France, sans toutefois avouer que c'était pour eux qu'elle était si malheureuse.

Je ne m'arrêtai point; je traversai Turin, Milan, Venise, la Styrie tout entière, et, après deux jours, j'étais à Vienne.

M. de Beust était chancelier de l'empire, et M. Andrassy principal ministre de Hongrie. Je trouvai auprès de ces messieurs le plus vif intérêt pour la France, beaucoup plus que je n'en avais obtenu en Angleterre, mais avec la même impuissance de nous aider. Ils me dirent que, si quelqu'un voulait agir, ils ne seraient pas les derniers; mais qu'en Russie seulement il pouvait se produire une initiative puissante et efTicace, et là encore devaient se rencontrer les obstacles de la parenté. Avant de me quitter, MM. de Beust et Andrassy m'apprirent ce qu'ils avaient fait pour ôter à M. de Gramont toute illusion sur la possibilité d'une alliance entre la France et l'Autriche, et mirent ainsi le plus grand soin à repousser toute la responsabilité de cette affreuse guerre.

Devant revenir à Vienne, je ne m'y arrêtai cette fois que deux jours, et je partis pour Saint-Pétersbourg en traversant la Pologne. Le télégraphe avait annoncé ma venue à Varsovie. Je trouvai au débarcadère une foule immense, calme, silencieuse, le eha-

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