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peau à la main, ayant le tact de se taire pour ne pas me créer des obstacles.
Je ne m'arrêtai point, et, sans prendre de repos, je me rendis à Saint-Pélersbourg.
La cour élail àTzarskoé-Sélo, Je m'y rendis auprès du prince Gorlscliakoff, que je n'avais pas vu depuis bien des années, et qui avait acquis, par ses grands services et une rare supériorité d'esprit politique, une position dominante dans la politique du grand empire du Nortl.
il me [)arla avec beaucoup d'amitié et de franchise. « Vous trouverez ici, me dit-il, de vives sympathies pour hi France, des sympathies qui tiennent au goût de notre nation pour la vôtre, et à d'anciennes conformités (riiitorcts, longtemps oubliées. Ces sympathies, on vous les témoignera, mais ne vous y trompez j)oiiit. l'A\ Russie, l'empereur seul est le maitre ; seul il t,^ouvcrne. Or l'empereur veut la paix, et ce n'est pas le neveu qui résistera à vos instances, mais le souverain rpii se doit à son peuple et à son peuple seul. Du reste, vous trouverez auprès de lui des secours pour négocier et pas pour autre chose. On vous aidera à traiter, sans perte de temps ; et, croyez-moi, il n'y a pas autre chose à faire. »
Le chancelier avait raison, et je m'en aperçus bientôt. L'empereur me fit l'honneur de me recevoir. Ce prince est un honnête homme s'il en fut, appliqué aux alt'aires, les entendant, et respirant la franchise et la loyauté. Il me confirma le langage de son mi-
nistrc on me disant qu'il ne ferait pas la guerre, mais qu'il serait notre appui dans les négociations, et ferait son possible pour que la France fît en territoire et en argent les moindres pertes possibles. Il a tenu fidèlement parole.
Je vis tous les princes de la famille, et je trouvai partout les mènïes sentiments alfectueux, mais le même conseil de conclure une paix prompte, au prix de sacrilices qui seraient d'autant plus grands qu'ils seraient plus dilférés.
Je |)assai huit à dix jours à entendre les mêmes choses, sans rien de décisif.
Je savai-^ qu'on avait écrit à Versailles, où était la cour de Prusse, qu'on n'avait pas de réponse, et qu'on était même un peu étonné de ce silence.
J'allais partir, lorsque tout à couj) le prince de GorlschakolV me dit, avec une satisfaction visil)le :
« N()U< avons des nouvelles. La paix est possible, mai*^ il tant beaucoup prendre sur vous; il faut aller à Versailles traiter courageusement, et vous aurez des conditions aeeeptables, surtout si Paris est un peu défendu. Ayez le courage de la paix, el, je vous le répète, vous donnerez la paix à votre jKiys et à TEui*o|»e, pourvu qui» la fortune sei'onde un peu les armes fraiieai^es s*mi< les nun's de Paris. »
Je lis reujari[uer au prince que je n'avais aucun pouNoir pour conclure une paix quelle qu'elle fût, que je n'(*n axais |>as pris et n'en aurais pas voulu. « Soyez grand citoyen, me dit le prince, et prenez sur vous.
On vous attend à Versailles, vous y serez bien reçu et vous obtiendrez tout ce qu*on peut obleoir en ce monionl. »
Je fis remarquer au prince que je ne pouvais aller à Versailles sans avoir passé par Paris et obtenu des pouvoirs du gouvernement de la Défense nationale, car autrement je signerais en vain un traité, ma signature ne serait pas reconnue et j'aurais commis un excès de pouvoir sans résultat utile.
Le prince convint que j'avais raison, et en parla sur-le-champ à Tempereur, qui comprit cette nécessité. Il fut donc convenu que l'empereur demanderait pour moi, à Versailles, la faculté d'entrer à Paris, pour m'y procurer le pouvoir de signer un armistice, et que j'irais ensuite négocier cet armistice à Versailles njonie.
Tout étant ainsi convenu, je traversai de nouveau le continent, je repassai par Vienne, je vis Florence, oîile roi Victor-Emmanuel m'avait invité à me rendre, et oii une faible espérance de secours, bientôt dissipée, m'avait attiré. Je rentrai en France et je revins à Tours, après avoir parcouru toute l'Europe en quarante jours.
L'Angleterre était préoccupée de ce que j'avais fait à Saint-Pétersbourg. Je n'y avais certes pas noué une alliance, mais elle devina que j'y avais obtenu de l'appui pour négocier un armistice ; et, ne voulant pas faire moins que la Russie, elle imagina à peu près de son coté ce qui avait été imaginé à Pétersbourg, c*esl-
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à-(lire de demander pour moi la faculté d'eiitper à Paris pour y recevoir les pouvoirs d'aller négocier un armistice à Versailles.
L'Autriche, l'Italie, la Russie, c'est-à-dire les neutres, s'empressèrent d'adhérer; la Russie, parce que c'était sa propre pensée; l'Autriche et l'Italie, parce que la paix, commencée par un armistice, était ce qu'elles désiraient. Je fus donc ainsi, tout à la fois, le représentant <le la France et des puissances neutres dans une i)rochaine négociation d'armistice. Je me trouvais ainsi peu à peu amené à me mêler delà paix; ce (picjc* n'avais jamais voulu et ce que la situation me condamnait à faire.
Arrivé à Tours, j'y fus reçu avec empressement et joie par ceux cpii désiraient la paix ; avec moins de satislaction par ceux qui, cédant à l'entrainemenl des circonstances, étaient engagés dans la guerre à outrance.
Alors commencèrent de nouvelles négociations de toutes les puissances neutres avec la cour de Prusse, pour obtenir rpie je fusse admis à Versailles, après avoir traversé Paris pour y recevoir les pouvoirs nécessaires. Ce point fut longuement débattu. La Russie ne s'y épar^rna pas, et enfin il fut entendu que je me rentlrais à Orléans, qu'à Orléans des officiers allemands nracconï[)agneraient à Versailles, et que de Versailles jr serais conduit aux avant-postes français pour pt'uétrer dans Paris.
Ce ({ui avait constitué la difficulté principale, c*é-
lait la crainte que je ne pusse obtenir à Paris des instructions qui rendissent un armistice possible. Mais le cabinet prussien céda parce qu'il fallait bien, ou qu'il renonçîit à traiter même d'un armistice, ou que j'obtinsse du gouvernement de la Défense nationale, qui tenait les clefs de Paris, le pouvoir de disposer de ces clefs, aux conditions, bien entendu, que le gouvernement français y mettrait et que mon honneur me permet trait d'y mettre moi-même.
Et ce n'était pas là encore toute la difTicuUé. 11 fallait le c<»nsentement de la délégation de Tours ellemèmt», car le gouvernement était partagé en deux, et sans aucune communication de la moitié résidante Paris avec celle qui, de Tours, essayait de gouverner le reslc de la France.
Toutefois, je dois le dire, je ne rencontrai pas de difficultés bien grandes de la part des membres du gouNeinenient qui siégeait à Tours.
Ils ne mirent à mon départ d'autre condition (et ils avaient raison) que mon passage à Paris pour y recevoir les pouvoirs nécessaires.
Je partis donc de Tours, ma famille et mes amis fort inquiets de ce qui arriverait de moi à travers toutes ces aventures, et je parvins sans diflicultés à Orléiins, où commandait le général bavarois de Thann, homme sage, et, quoique très brave militaire, fort ami (le la paix, ([ue, du reste, les Allemands désiraient tous.
Je re(;us l'hospitalité de monseigneur l'évêque
n SEPTEMBRE 1871. 554
(l'Orlc.ins, qui était la providence de ses diocésains au milieu des horreurs de cette guerre, et qui eut pour moi tonles les bontés que je pouvais attendre de sa vieille amitié. En quittant Orléans, je rencontrai sur la route toutes les traces sanglantes de cette guerre dés()Iant(», <les villages incen<liés et hrùlant encore, des malheureux paysans en fuite, les soldats ennemis occupant Imu's ehaumières et y vivant de la ri<diesse dont ils dépouillaient le pays. Des ojliciers bavarois nraciompjîgnîneiit, et, pour chevaux <1(» poste, on me donnait dt's chevaux de troupe qui me con<luisaient aussi vile que possible sur des roules eoupées ou détruites.
Le tliuïaïu'he matin, 30 octobre, à Versailles, je fus reçu par M. de Bismarck, que je n'avais pas vu depuis bien des années, qui m'accueillit de hi façon la plus amicnle, et qui nrexpliqua pourquoi il avait voulu me fîiin' (Mdrer dans Paris par Versailles. « Sur tous les autres |»oints, me dit-il, il est presque impossible de fnnirhir h»s avant-postes. Par Versailles et Sèvres mém»', la rho^t» n'est pas facile. Cha<pie lettre me coûte un hounne et «''est tnipcher; je n'écris |>lus. Mais voiri de braves jeunes gens cpii ne craignent pas 1rs t'u-^illadcs d'avant -postes, et qui feront tout pour vous épargner les dangers du passage. Revenez le plus lot possible, mais je n'espère pas que ce soit avant plusieurs jours. Mes jeunes gens vous attendront sur la rive de la Seine, et, au premier signal, ils iront vous recevoir et vous ramèneront ici. ■
tail la craiiile que je ne pusse obtenir à Paris des inslruclions qui rendissent un armistice possible. Mais le cabinet prussien céda parce qu*il fallait bien, ou qu'il renonçât à traiter môme d*un armistice, ou que j'obtinsse (lu grouvernement de la Défense nationale, qui tenait les clefs de Paris, le pouvoir de disposer de ces clefs, aux conditions, bien entendu, que le gouvernement français y mettrait et que mon honneur me penncllrait d'y mettre moi-même.
Et ce n'était pas là encore toute la difTiculté. 11 fallait le consentement de la délégation de Tours ellemenu», car le gouvernement était partagé en deux, et sans aucune conimunication de la moitié résidante Paris avec celle qui, de Tours, essayait de gouverner le reste de la France.
Toutefois, je (lois le dire, je ne rencontrai pas de dilliciiltés bien iriandes de la part des membres du gouvcrncnjcnl (|ui siégeait à Tours.
Us ne mirent à mon départ d'autre condition (et ils avaient liaison) que mou passage à Paris pour y recevoir les [pouvoirs nécessaires.
Je partis donc do Tours, ma fiunillc et mes amis fort incjniets do ce qui arriverait de moi à travers toutes ces aventures, et je parvins sans difficultés à Orléîujs, oii c(jmmandait le général bavarois de Thann, homme sa-e, et, quoique très brave militaire, fort ami de la paix, fine, du reste, les Allemands désiraient tous.
Je reçus TliospitaUté de monseigneur Tévéque
(rOrléans, qui était la providence de ses diocésains au milieu des horreurs de cette guerre, et qui eut pour moi tonles les bontés que je pouvais attendre de sa vieille amitié. En quittant Orléans, je rencontrai sur la route (ouïes les traces sanglantes de cette guerre désolante, des villages incendiés et brûlant encore, des malheureux paysans en fuite, les soldats ennemis occui)anl l(»urs chaumières et y vivant de la richesse dont ils dc[)ouillaient le pays. Des olïiciers bavarois nraccompagnaient, et, pour chevaux de poste, on me donnai! des chevaux de troupe qui me conduisaient aussi vile que possible sur des roules coui)ées ou détruites.
Le dimanche matin, 30 octobre, à Versailles, je fus reçu par M. de Bismarck, que je n'avais pas vu depuis bien des années, qui m'accueillit de la façon la plus amicale, et qui m'expliqua pourquoi il avait voulu me faire entrer dans l^iris par Versailles. « Sur tous les antn'< points, me dit-il, il est presque im|)0ssible de franchir les avant-postes. Par Versailles et Sèvres menu*, la cho<e n'est pas facile. Clia<|ue lettre me coûte un homme et c'est tro|)cher; je n'écris plus. Mais voi.i de braves jeunes gens qui ne craignent pas les fusillades d'avant -postes, et qui feront tout pour vous ('•|>ar^nier les dangers du passage. Revenez le plus lot possible, mais je n'espère pas que ce soit avant plusieurs jours. Mes jeunes gens vous attendront >ur la rive de la Seine, et, au premier signal, ils iront vous recevoir et vous ramèneront ici. »
M. de Bismarck nous donna en même temps la Iriste nouvelle de la reddition de Metz, que nous soupçonnions sans la connaître.
Je vis aussi M. de Mollke, et je partis accompagné par de jeunes officiers appartenant aux plus grandes familles de Prusse, tous fort distingués, et qui faisaient partie de cet état-major si renommé de M. de Mollke, composé par lui et pour lui.
Arrivé à Sèvres, je vis un spectable lamentable. Les obus avaient percé les maisons, atteint en divers points la manufacture de porcelaine. Les maisons étaient ouverlcs, abandonnées, ayant été, comme celles (le Pompéi, surprises par une catastrophe soudaine. On trouvait tout ouverts des cabarets où des bouteilles, des verres, des plats, étaient restés sur les tables, les habitants n*ayant abandonne leurs demeures que lorsque les projectiles des deux rives avaient fondu sur eux.
Des traverses armées de canons barraient les rues; les soldats étrangers étaient à leurs pièces, et le canon du Mont-Valérien dominait tout cela du bruit incessant de ses batteries.
Après trois heures d'attente pour faire reconnaître et accueillir les oflîciers parlementaires, une légère barrjue se détacha de l'autre rive de la Seine (le pont de Sèvres était coupé et garni de canons), et vinl me chercher.
Je fus heureux plus que je ne puis le dire de voir enfin Tuniforme français; ceux qui le portaient, igno-
raiil, comme tout Paris, ce qui se passait en France et en Europe, furent confondus d'étonncment en entendant mon nom et en me voyant aux portes de la capitale.
On me croyait à Vienne ou à Saint-Pétersbourg et personne ne me supposait aussi près.
Je mettais un véritable intérêt à revenir le plus tôt possible à Versailles, pour prouver à M. de Bismarck que je n'aurais pas autant de peine qu'il le croyait à obtenir des pouvoirs raisonnables, et je priai les ofliciers prussiens qui m'avaient accompaf:né de se trouver tous les jours, à quatre heures, au point où je m'enjbarquais, afin de m'y recevoir et de me ramener à Versailles.
Jo traversai la Seine et je fus conduit à la belle maison de M. de llothschild, à Boulogne, que j'avais vue si sj)lendi(le autrefois, et qui, démeublée aujour- «riiui, couverte de paille, était remplie de soldats et offrait toutes les images de la guerre.
Partout ma [►résence causa un étonncment extraordinaire et fit ïiaître des espérances de paix accueillies avec la |»lus grande joie. Mais malheureusement j'appoitiiis à Pîiris U\ plus cruelle des nouvelles, celle de la rcildilion de Metz.
In journal anarchique avait, par Tordinairc méchanceté des partis, annoncé la reddition plusieurs jours avant qu'elle fût vraie; le gouvernement l'avail démentie avec raison, et l'on était revenu à la croyance ({ue Metz nous appartenait encore : aussi lu nouvelle
de la reddition fut-elle reçue avec la plus violente émotion.
Par un hasard fort inattendu, M. Picard était aux portes de Paris quand j'arrivai, et j'eus à le revoir autant de plaisir qu'il en eut lui-môme. Il me fit une peinture lamenlablc de la situation de Paris, et m'exprima le désir de la paix en homme d'esprit et de sons qu'il était, mais sans se dissimuler la difficulté de la faire accepter par les furieux qui déjà commençaient à dominer la capitale, et que nous avons rencontrés depuis sous la forme de la Commune.
Je me rendis sur-le-champ chez M. Jules Favre, aux Adaires étrangères, où je pris gite, et je deman«liii la convocation immédiate du gouvernement. M. Jules Favre, que je n'avais pas vu depuis le milieu de S('i)lcMnl)ro, et auquel je m'étais attaché en le trouvant si bon, si généreux, si prompt à accueillir les idées du bon sens, fut fort heureux d'apprendre la possibilité de traiter, mais bien malheureux d'apprendre la reddition de Metz. Il ne se dissimulait pas, et je ne me dissimulais pjis plus que lui, combien ma présen(?c dans Paris allait causer de surprise, excilur (réiuolious, par ce mélange de nouvelles heureuses et tristes, la possibilité de la paix et le désastre de Metz.
L'impression produite, en effet, fut extraordinaire, et, si la nouvelle d'un armistice négocié avec l'appui des puissances neutres causait un sensible plaisir,
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la reddition de Metz navrait los conirs palriolof?, suroxi'ilail les anarchiste*!, et devenait dans leurs mains un nouveau brandon de discorde. II était visible qu'on aurait bientôt une crise, par suite de et» coiitlit, entre ceux qui sentaient la nécessité de finir cette puerre sans ressource, et ceux pour (|ui tout était occasion de désordre et de violences.
Le gouvernement se réunit <ur-lc-cliainp, et nous passâmes la nuit à délibérer. Tout le moii<h» fut d*avis de Tarmistice, car on sentait (pie la résistance de i\u'is n'était qu'une affaire (Tappruvisionnements; qu'aucun secours lï était à espérer d'années qui avaient péri à Se<lan et 5 Metz, et qu'on cbercliail en vain à refornicr sur la Loire, sans cadre<, sans matériel de guerre ; qu'il fallait donc terminer cette série de nïalInMU's, et qu'un armistice serait un premier pas, pas très considérable, «lans la voie de la paix. Mais la comlition naturelle que tout \c monde voulait vi devait v mettre, c'était une introduction de vivres proportionnée à la durée de l'armi-ilice. C'était la régh' en pareille circonstance, et celti» fois [dus nécessaire que jamais.
Il y eut unaniuïilé dans le conseil du gouvernement. Je trouvai parfaiteniiMit rai»^onnabK»s et courageux, comme je «levais nj'y attendre, le général TriH-liu, nobh» caractère si injustement calomnié, MM. Jules Kavri», Simon, Picard, .Magîiin, et, ce qui étonnera tout le monde, M. de UocheforI, tant il est \rai qu'aux aiVaires, en présence des faits eux-mùmes»
les caractères les plus emportés dans Topposition se tempèrent et se rendent à la nécessité des choses.
Après avoir passé la nuit à délibérer, je passai la matinée à rédiger avec M. Jules Favre les instructions que je devais emporter avec moi, et à discuter avec M. Magnin des quantités de vivres que je devais exiger pour la subsistance de Paris pendant la durée de l'armistice.
Durant cette matinée, les nouvelles les plus sinistres ne cesscrent crarriver. Nous étions au 31 octobre, jour funeste qui a été l'origine de nouveaux et plus graves malheurs. Les fous méchants qui sont devenus la Commune trouvaient dans la reddition de Metz un prétexte à grande agitation, et, dans la nouvelle d'une négociation d'armistice, une occasion de dire que l'//ifâme parti de la paix allait livrer à l'étranger l'honneur de la France.
Malliourcusemcnt, beaucoup d'honnêtes gens, inquiets, troublés, sans se livrer aux exagérations des anarchistes, éprouvaient cependant les susceptibilités d'un patriotisme égaré par les circonstances, et, sans le vouloir, servaient d'appui à ceux qui ne demandaient que le désordre et le mal. C'est tout cet ensemble de choses que je devais avoir bientôt sur les bras, et qu'il m'a fallu vaincre six mois après, avec une armée de 130,000 hommes.
Le général Trochu devait venir me chercher à nûdi et me conduire aux avant-postes. Il me fit dire que la journée devenait orageuse, qu'il ne fallait pas m'at-
tarder à Paris, et je compris qu'en effet il n'y avait pas de temps à perdre. Je ne croyais pas le péril aussi grand qu'il l'était en effet ; mais ce que je redoutais, c'était que le gouvernement, violenté ou seulement influencé par l'état de Paris, ne modifiât mes instructions et ne me rendit ainsi toute négociation impossible.
Je quittai Paris à deux heures, par un temps épouvantable, physiquement et moralement, et je vins prendre à la porte Maillot une escorte que me donna le général Ducrot, que je ne connaissais point alors, et avec qui j'échangeai quelques paroles bien tristes sur le malheur des circonstances.
Nous franchîmes le bois de Boulogne au galop, et (out était si dilHcile alors, au milieu des embarras de la guerre, que, parti des Affaires étrangères à deux heures, je n'étais arrivé au pont de Sèvres qu'à quatre heures.
Les trompettes sonnèrent sur les deux rives, et cette fois je franchis les avant-postes très rapidement. Les olliciors prussiens m'attendaient et furent fort étonnés île me revoir sitôt.
Je revins à Versailles, oii M. de Bismarck, surpris et satisfait de la promptitude de mon retour, me fit complimenter de mon heureuse et rapide traversée de Paris, et me demanda de fixer l'heure de notre prochaine entrevue le lendemain. Onze heures fut l'heure choisie pour nos négociations qui, pendant plusieurs jours, commencées le malin, ne finissaient que le soir.
Le Iciiflcmain, en effet, je vis M. de Bismarck, et DOS négociations commencèrent. Je les ai exposées dans une noie qui fut peu connue de Paris, mais qui a été connue de la France et de l'Europe, lorsque, larmistice ayant été repoussé, je dus rendre compte de ma mission, non seulement ù la France, mais aux puissances noiilros sous les auspices desquelles ces négociai ions avaient été entreprises et conduites.
Je ne répélcrai pas ce que j'ai déjà écrit, mais je dirai le fon<l sciilenient.
La Prusso alors voulait la paix, et toute l'Allemapne avec elle.
La résislîincc inallendue de Paris, résistance bien honoraMo el Men utile, et dont il était temps de tirer pour nou'^ lous hîs avantages qu'elle pouvait contenir, la craintif d'élrc arrêté sous les murs de notre capitale pemiani deux mois encore, la fatigue des troupes aliiMMamles, la formidable apparence des ouvrages à allaquer, la pression de l'Europe, les instances (le la llussie en particulier, tout avait disposé la cour de INiis<e à consentir un armistice.
« Il faut l'aire, avions-nous dit, M. de Bismarck et moi, la paix en deux volumes. Occupons-nous du premier, le second viendra ensuite. »»
Pour nit^i, si disposé à ne pas me mêler du second volume, jiî irii'-^ilai pa> à mettre la main au premier. II est certain qu'il était possible de se mettre d'acconl <ur ce qu'il conviendrait de faire. La seule dilliculté consistait dans la quantité des vivres à in-
troduirc dans Paris; car il s'agissait de la durée de résistance qu'on voudrait accorder aux Parisiens, si, en définitive, on ne se mettait pas d'accord sur les conditions de la paix.
Quatre jours s'écoulèrent, entre M. de Bismarck et moi, à traiter les diverses questions (jue la situation faisait naître. Le jour, nous passions lo tenïps à vaincre les dillicullés de fornje et de fond; le soir, quelquefois même une partie de la nuit, nous nous entrelenions des événements de cette guerre, et, sans commettre d'indiscrétion, je puis dire (jne je fus convaincu, à Versailles, des sentiments que la dynastie déchue inspirait à la cour de Prusse, ainsi que j'avais pu m'en convaincre à Viemie et surtout u Saint-Péicrsbourg.
A|»rès rpiatre jours, tout était prêt, la rédaction était arrêtée; il ne restait plus qu'un point à régler, point ditïicile, il est vrai, celui des approvisiounements à coïK'édi'r ii Paris. Ce n'était pas le principe cpii était contcslaMo ni contesté, mais la quantité. Toulcfois je m'étais réservé assez de marge pour céder i*t aboutir à un accord acceptable.
Nous enétii>nslà, lorsque le jeudi ou le vendredi, autant que j<» m'en souviens (j'étais parti de Paris le lundi), je trouvai M. de Bismarck (lequel dissimule fort |>cu, quoi «ju'on en dise) agité, sombre, vivement im|^res^iunné. — « Avcz-vous des nouvelles de Paris? me dit-il. — Aucune. — Eh bien, une révolution a eu lieu, et elle y a tout changé. » Je fus,
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non pas toul à fait surpris, sachant l'état dans lequel j'avais laissé la capitale quatre jours auparavant, mais incrédule cependant. « Une tentative aura eu lieu, dis-je à M. de Bismarck, mais elle aura été étouflec, car la garde nationale ne souffrirait pas que rauarchie triomphât. — Je n'en sais rien, » me dit M. de Bismarck ; et il me donna lecture d'une foule de rapports d*avant-postes, plus confus, plus empreints de trouble les uns que les autres.
Ce qui me frappa, c*est que M. de Bismarck luimême clail affecté et triste de ce qui était survenu. Il désirait en ce moment la paix, et il ne me cacha pas que tous ces événements diminuaient beaucoup les chances de la conclure. Ce qui me frappa, entre autres choses, c'était cette situation d'être aux portes de Paris et de ne pas savoir ce qui s'y était passé quatre jours auparavant. M. de Bismarck me demanda alors si j'avais un moyen de savoir exactement ce qiû était survenu dans Paris.
J'avais deux secrétaires de légation, dévoués, courageux tous les deux, MiM. Paul de Rémusat et Cochery, et j'offris d'envoyer l'un des deux à Paris pour aller chercher des nouvelles.
M. de Bismarck me donna des officiers pour accompagner M. Cochery (celui de mes deux secrétaires que j'avais trouvé le premier pour Texpédier sur-le-champ), et nous attendîmes son retour, afin de pouvoir juger de notre nouvelle situation.
Je vis plusieurs fois M. de Bismarck dans cette
journée. Un nouvel incident était survenu qui empira beaucoup les choses, c'était la proclamation publiée à Tours à Toccasion de la reddition de Metz. La violence avec laquelle étaient qualifiés les auteurs vrais ou supposés de la capitulation avait exaspéré tout le monde à Versailles.
« Le roi voulait la paix, me dit M. de Bismarck, et il était disposé à rarmislice, dans l'rsjjérance de calnuT les passions du parti de la guerre en France; il résistait au parti de la guerre en Prusse; car, il ne faut pas vous le dissimuler, nos militaires sont opposés à l'armistice; ils disent que l'armistice prolongera votre résistance,, et qu'il faut ou conclure la paix tout de suite, ou attaquer Paris à outrance.
« Kli bien, ajouta M. de Bismarck, celte nouvelle révolution à Paris, ce langage tenu à Tours, découragent ceux qui espéraient calmer les [lassions; ce nouvel éclat de vos passions réveille les nôtres, et, plein de confiance hier, j'en ai beaucoup moins aujourd'hui. »
M. do Bismarck disait vrai. Je connaissais plusieurs diplomates et princes allemands réunis a Versailles, et tous les renseignements que je pus recueillir me confirmèrent (|ue beaucoup de choses avaient changé en vingt-<jualre heures.
Dans la nuit, M. Cochery revint, après avoir traversé courageusement de grands dangers. H m'apprit que, le 31, jour où j'avais quitté Paris, une révolution avait été tentée, avait été comprimée, mais
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tout juste, et que les anarchistes, à demi vaincus, secondés involonlaircmcnt par les honnêtes gens dont le patriotisme égaré avait été surexcité par les événements de Metz, dominaient complètement Paris. Je revis M. de Bismarck. Je ne lui dis pas tout ce que je savais; mais il élait tout aussi renseigné que moi, et il était convaincu qu*avec toute la bonne volonté du monde, si je faisais acccpler ce qu'il appelait le premier volume de la paix, c'est-à-dire Varmistice, je ne ferais pas accepter le second.
« Oli! me dit-il, si je croyais que l'éditeur voulût mettre au jour le second volume, je vous aiderais bien à publier le premier. »
Alors il me fît connaître la condition qu'on mettait à Tarmistice, c'est-à-dire, ou point d'introduc^ lion de vivres ou l'abandon d'un fort.
Je n*étais pas autorisé à accepter une telle condition, et je dus rompre la négociation.
J'étais désolé, je dois le dire, car, convaincu, par ce que j'avais vu soit à Paris, soit à Versailles, qu'on ne parviendrait qu'à prolonger les ravages de la guerre et à empirer les conditions de la paix, j'avais l'àme brisée, et j'entrevoyais des malheurs encore plus grands que ceux qui nous accablaient.
Et moi, qui n'avais jamais songé qu'à me mêler d'un armistice tout au plus, sans me mêler des conditions défînitives de la paix, je sentis en moi un mouvement involontaire, et je me demandai si le moment n'était pas venu de s'armer de courage et de
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oonclurc tout de suite cette paix si cruelle, mais l)ien plus cruelle si on la retardai!, et je songeai a me dévouer sur-le-champ à cette œuvre si douloureuse et si patriotique.
Je regardai M. de Bismarck; il me reganlait lui aussi, et presque en môme temps nous nous demandâmes si la paix ne serait pas immédiatement possible. Nous passâmes la nuit ensemble, et, sans raconter ici des' choses que l'histoire seule saura el devra dire, j'acquis la certitude que la paix, une jïaix douloureuse, mais moins que celle qu'il a fallu accepter plus lard, était dès lors possible. Sur-lechamp je résolus de me «lévouer et d'aller, à Paris njénie, m'elforcer de la faire accepter.
M. de Bismarck me dit de bien me garder d'aller nioi-mùme ù Paris , car je ne sortirais pas des mains des furieux qui dominaient la capitale. Je croyais ces dangers exagérés, quoique réels; mais jo lui dis ([ue, si je n'y allais pas moi-même, je ne réussirais à rien, et je pris le parti de donner rendez-vous aux uïenibres du gouvernement <lans le lieu qu'il leur çonvien<lrait de choisir, et de m'y entendre sur une question qui élalt le salut même de la |»alrie.
Je renvoyai M. Cochery, qui avait déjà réussi à [KMiétrer dans Paris, et je lui donnai rendez-vous au pont de Sèvres. Le lendemain je m'y trouvai. Il fallut bien du tenqis encore pour franchir les avant-postes. J'y parvins toutefois, et je fus conduit dans une maison abandonnée du bois de Boulogne et ravagée par
les projectiles. Je ne trouvai au rendez-vous que M. Jules Favre, accompagné du général Ducrot. La situation était telle que M. Jules Favre seul avait pu se détacher pour venir traiter avec moi. L*entrelien commencé avec mes deux interlocuteurs se concentra bientôt entre M. Jules Favre et moi, et je lui exposai la situation h Versailles. M, Jules Favre me fil connaître la situation à Paris. Cet homme courageux, qui devait avoir le courage de mettre fin à nos malheurs en signant la capitulation de Paris, me fit sentir Fimpossibilité en ce moment d'amener la population de Paris à une résolution raisonnable. Il appréciait ce que je lui proposais, il le trouvait sage, acceptable, nos malheurs donnés; mais évidemment la Commune de Paris dominait déjà la situation, quoiqu'elle n'eut pas encore le gouvernement matériel de la capitale. D'ailleurs, il faut bien le dire, les honnùtcs gens eux-niômes, trompés sur nos moyens de résistance, partageaient les erreurs des anarchistes, sans partager la perversité de leurs sentiments.
Je quittai M. Jules Favre le cœur brisé; il me quitta aussi alTeeté que moi, et nous nous séparâmes au bord de la Seine, sans savoir si nous nous re verrions jamais, et même si Paris serait debout lorsque nous parviendrions à nous rejoindre.
Je relournai à Versailles, où j'attendis une dépêche définitive du gouvernement de la Défense nationale pour clore toute cette négociation devenue inutile. Je quittai M. de Bismarck, fort affligé de yo
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la lutte se continuer, et je partis, toujours accompagné croflîciers d'état-major prussiens fort distingués et fort courtois.
Arrivés entre Orléans et Tours, nous trouvâmes les hostilités recommencées et les armées aux prises. Les avant-postes franchis, je pris passage sur une lo(*()motive, et j'arrivai à Tours, assis sur un monceau do charbon.
Je rendis sur-le-champ compte de ma mission et j(» remis à la délégal ion de Tours les dépêches du gouvernement de Paris. Dans ces dépèches, j'étais remercié de mes efforts pour la paix et prié de rester à Tours pour donner mes conseils à la partie du gouvernement qui était sortie de Paris. Je trouvai beaucoup de courtoisie auprès des membres qui composaient la délégation, et beaucoup d'attention à mes paroles quand j'essayais de donner un avis. Mais» voyant que ces avis, écoutés avec politesse, n'avaient pas grande ellicacilé, je résolus «de me taire, et ne quittant le gouvernement ni à Tours ni à Bordeaux, j'allendis, silencieux et profondément triste, la fin de nos perplexités.
Tel est le récit fidèle et sincère de ce que j'ai vu, pensé et fait, avant, pendant et après la révolution du ^ septembre, révolution inévitable et très calomniée par ceux surtout qui l'avaient rendue nécessaire.
M. Li: iMiKsiDENT. — Nous VOUS remercious profondément, Monsieur le Président, d'avoir bien voulu donner ces renseignements à la commission.
DEPOSITIO>'
DEVANT
LA COMMlSSlOxN D'ENQUÊTE
Cn\I(G^:E DE nECIIERCHER LES CAUSES