DE L'INSURKKCTION DU 18 MARS
I AITK I.K ti'l AOUT 187 l
Dans la srancc du 26 mai 1871, M. Hacntjens avait drposr, on son nom l'I au nom du soixanie (l«* sustrollÙLjues, une i)roposili«)n a\;mt pour oI)j('t <li; fain? dOcid-u' (|u'unc œmniission de triMiie membres serait nommée dans les bureaux à TelTel de reduTclier, par voie d'enquête et par tous autres moyens cpii lui paraîtraient utiles et nécessaires, les causes de rinsurrociion, (pii, depuis deu\ mois, ensanglantait la capitale, et di' eonstat«'r les faits (pii se rattachaient, soit à sa prépaialio.'i, soit à son evêcutioti. Cette proposition, déclan''(? (Km :;eni;e, a\aii élr renvo\t'e à Texamen des bureaux, et la commission nommée par ces demie: s avait, à Tunanimile, conclu à son ad<);)tion. Ces conclusions avaient été ratill» -s p;ir TAssî^nblée dans la séance du 17 juin, et c'est devant la commission d'eiKpiètc, nommée à la suite de ce vote, (|ue M. Thi'is lit, le 21 août 1871, la déposition suivante.
M. LE COMTE DâRU, PRESIDENT DE LA COMMISSION. —
Monsieur le Chef du pouvoir exécutif, la commission a désiré ne pas achever ses travaux sans avoir entendu ce que vous pourriez avoir à lui dire sur l'insurrection du 18 mars et sur ses causes. 11 lui a semblé que son enquête ne serait pas complète si elle n'avait pas, en quelque sorte pour couronnement, votre témoignage. Vous avez, de votre côté, manifesté le désh' de nous communiquer vos appréciations. Nous allons vous écouter.
Vous permettrez que votre déposition soit sténographiée. Le compte rendu vous sera soumis; nous vous prierons de le revoir pour qu'il puisse être publié.
M. LE CiiEi Dr POUVOIR EXÉCLTiF. — Plusieurs membres de la commission ayant eu l'obligeance de me donner des détails sur vos très intéressants travaux et m'ayant demandé si je ne consentirais pas à déposer à mon tour, j'ai répondu que c'était mon devoir • et que je le remplirais avec empressement dès qu'on m'en fournirait Toecasion.
Seulement, comme cette proposition m'était faite dans un moment oii j'étais surchargé d'occupations urgentes, j'ai demandé la permission de ne vous apporter mon témoignage qu'un peu plus tard, si toutefois la commission était indifTérente sur l'époque à laquelle elle désirait que je m'expliquasse devant elle.
Quand j'ai su que le travail de la commission
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touchait à sa fin et que le rapport se préparait, je vous ai offert de me mettre à votre disposition.
M. LE PUÉSn)ENT DE LA COMMISSION. — XoUS preSSOHS
le travail, parce que TAssemblée nous presse. U est évident que nous n'avons pas encore réuni tous les matériaux de cette grande enquête; nous n'avons pas les éléments nécessaires pour établir les ramifications de rinternationale dans toute la France. Nous avons dû faire faire, par les premiers présidents de cour d'appel et par les chefs des administrations publiques, des (MH[urtes portant sur des points éloignés, et nous n'avons pas encore tous les rapports qui nous sont annoncés. Nous avons nommé notre rapporteur il y a peu de jours, et nous sommes obligés de le prier de se hâter, parce que l'Assemblée, saisie de diverses propositions et notamment de votre loi sur l'Internationale, nous presse; elle nous demande et, avec raison, de la renseigner sur la puissance et les manœuvres de 1 Internationale, comme sur l'étal des esprits dans les provinces.
Nous remarquons avec une grande douleur que les dispositions des esprits ne s'améliorent pas. Nous sommes obligés de le dire à l'Assemblée et de lui en indi(|uer les causes. Il faut que nous hâtions notre travail et que nous en précipitions un peu l'achèvement, malgré notre désir d'y consacrer tout le temps nécessaire, alin de le rendre digne de la Chambre cl romj)let.
M. LE Chef du Pouvoir exécutif. — Je voudrais
d'abord que vous me dissiez s'il y a quelques points spéciaux sur lesquels la commission désire plus particulièrement que je lui donne des explications, ou si elle veut que je lui fiisse un récit des événements tels que je les ai vus et compris.
M. LE PRÉSIDENT. — La commissiou sera heureuse d'écouter le récit que vous vous proposez de lui faire. Nous vous demandons la permission de ne vous poser des questions qu'après vous avoir entendu, car beaucoup de celles que nous pourrions vous adresser en ce moment seront certainement rendues inutiles par ce que vous nous aurez dit.
M. LE Chef nu Poivoia exécutif. — Avant d'entrer dans le récit drs faits, permetlez-moî, sur l'Internationale, quel(|ues mois qui serviront de courte préface à ce que je dois vous dire.
Je crois (|iie l'action de rinternationale est très réelle, qu'elle est continue, et cela depuis bien des années; mais en même temps cette action est très occulte. BitMi (pie celle société ait la prétention de ne s'occuper ([ue de ce qu'elle regarde comme étant de son domaine cl de son inLcrrl, c'est-à-dire de violenter la lilKTlédes transactions, d'altérer le prix de la maind'œuvre, bien qu'elle alTecte de dire qu'elle ne se mêle pas de pnlitique, au fond, partout où se produit un trouble social, rinternationale intervient pour l'aggraver. Partout elle se fait l'inévitable auxiliaire du désordre. Je sais bien que les branches étrangères do riiitoniatiuiiale blâment la branche française de son
immixtion dans les affaires politiques. Cela, disentelles, no regarde pas la société. Elle n'a pour but que d'assurer le bien-être du peuple. Mais ce que ces gens-là a|)p(»llent assurer le bien être du peuple consiste à changer le [)rix naturel de la niain-d'd^uvrc par d(?s émeufO'^, [)ar des coalitions de bras et d'argent; e( ils iK^ s'aperçoivent pas qu'en agissant de la sorte ils ruinent les ouvriers en nu^me tenifis que les enlr(*preneurs, et qu'ils créent la misère universelle. Le caniclère vrai de cette société, c'est <lonc, tout en affectant de ne pas se mêler <le politique, de se jeter avec empressement là où il y a un peu de <lésordre. Nous l'avons vue figurer dans les événements de France el surfont ilans ceux de Paris, sans «pTon puisse dire qn'clh» en est la cause directe, qu'elle les a encouragé^, qu'rlle les a fait naître, sans qu'on puisse iiuliquer le jour précis où elle s'en est m»Méc; mais, on n'en doil pas moins la regarder romme l'auxiliaire el soiiv«»nl comme l'excitateur du «lésordre.
C'est sous ce ra|»port que la situation aeluçlle est grave. Il e^l im-onli»>ilabIe, quoi (pi'on en dise, (pic les r<[»rils diMn;iinleiit à se calmer. Le ttMups, Messieurs, es! à mes yeux le [dus grand auxiliaire des gouveruemeuls modérés, des gouvernemiMils sensés qui savent manier' 11» pouvoir. Le temps ealme les esprits. Mais riuternalionale est un agent continu, universel, et, a ee double titre, inliniment redoutable; elle rayonne sur toute l'Europe, elle fait peur à l'Europe entière.
Nous avons pris l'initiative de Faction en proposant la loi que vous connaissez. C*est moi qui ai imaginé de considiTcrle seul fait de l'affiliation à rinternalionale comme un délit. C'est, suivant moi, le moyen le plus certain de combattre l'Internationale sur son terrain. Car la prendre la main dans un délit bien précis, bien caraclérisé, dans un délit de grève qu'elle fomente, qu'elle oxcile, qu'elle soudoie, c'est chose bien difficile.
Ce qui est moins difficile, ce qui peut souvent se renconlrcr, c'est de saisir une partie de l'association, c'est (le pouvoir constater quels sont ses membres, et alors de les punir très sévèrement. Si Ton se bornait à Tanciennc législation qui Iqs punissait, comme association non autorisée, de quelques jours de prison ou d'une amende, on ne ferait rien. Il faut considérer l'aiïiliation à rintcrnationale comme un délit grave. II faut considérer comme un délit nouveau à ajouter à tous ceux que la législation criminelle a pour but de réprimer, cette participation à une société dont l'existeuce même est un délit, puisqu'elle a pour but d'associer d(*s malfaiteurs étrangers aux efforts des malfaiteurs français, puisque ses membres n'ont pas de patrie. Nous avons songé d'abord à leur ôter la qualité de Franeais ; mais cette mesure nous a paru excessive, et nous nous sommes borné à décider qu*ils seraient |)unis de la prison, et qu'à l'expiration de leur peine ils seraient placés sous la surveillance de la haute police pendant le reste de leur vie.
Je ne crois pas à ce que vous disiez tout à l'heure»
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que les esprits s'cxallent tous les jours davantage. Je le répète, je crois, au contraire, qu'ils tendent à se calmer. Je suis persuadé que, dans six mois, dans un an, s'il n'y a pas d'événements extraordinaires qui viennent tout bouleverser de nouveau, la société se trouvera dans un meilleur état qu'aujourd'hui. Mais je reconnais que le mal, et un mal incontestable, résuite de l'existence mùme de l'Internationale, qu'il est vrai que sa sj)hère d'action s'étend, et (ju'elle sort même des classes industrielles pour entrer dans les classes agricoles.
Oui, il y a un mal des plus graves. C'est pour cela que nous vous avons proposé la loi ; et nous l'avons faite avec la ferme intention de rap[»li(iuer.
Le gouvernement possède actuellement une force matérielle assez grande pour vaincre toutes les résistances. Je ne crains nulle part des désordres matériels. Je ne crois pas ([ue les partis songent à tenter quelque chose ; et, s'ils l'essayaient, je réponds qu'ils seraient écrasés à l'instant même.
Mais la lutte contre l'Internationale sera certainement une entreprise longue, diflicile. Je considère connue un devoir de conscience pour tous les amis de l'ordre social en Europe de tenter cette lutte. Nous commeueons, pour notre part, en proposant la loi qui vous est soumise. Nous verrons si l'application donnera les résultats que nous espérons.
M. u: l'KKsiuKNT. — Nous vous remercions, moasieur le Chef du Pouvoir exécutif, de votre projet de
loi ; nous nous proposions nous-mêmes d'en soumctlre un i\ peu près semblable à l'Assemblée.
M. LE Chef du Pouvoir exécutif. — Celte loi n'est, daillcurs, que le point de départ d'une série de mesures que nous \ous demanderons de nous auloriser à prendre, si la né^^^ssité l'exige.
Ceci dit, je comnïence mon récit-
Quand rA?sembioe nationale m'a fait l'honneur de me confier le pouvoir, je me suis trouvé en face de deux grands périls : d'une part, la guerre étrangère, qu'il fallait Hnir par la paix et par une paix nécessairement Ires douloureuse ; d'autre part, l'insurrection de Paris.
L'insurrection de Paris n'avait pas encore le caractère qu'elle a pris depuis; mais, même à cette époque, je ne doutais pas un instant que ce ne fût une très grosse afl'aire que de venir à bout de Paris dans l'état où il se trouvait. Je ne mis pas en doute que nous aurions un combat terrible à livrer. Cependant j'acceptai le pouvoir que me confiait l'Assemblée, ayant ces deux gros soucis qui m'empêchaient presque de goûter aucun repos.
J'avais refusé de participer à la révolution du i septend)re, et je n'avais consenti à prendre aux événements une part, d'ailleurs fort restreinle, que pour dénoue r la situation d'une façon légale.
La n)ajorité du Corps législatif, comprenant que c'en était fait de l'Empire, nous disait : c H faut éviter une ré\olution nouvelle; notre honneur ne nousper-
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met pas de voter la dcchoance, mais nous ne demandons pas mieux qu'on nous fournisse le moyen de la prononcer eiïeelivemenl sans employer le mol. * C'est alors que je rédigeai la proposition que vous connaissez, et qui allait ôtre accueillie, lorsque l'insurrection nous sur[>rif, trouva l'Assemblée à peu près abandonnée, et on profita.
On voulut me mettre à la léle de celle révolution: je m'y refusai obstinément. Je fus |jrcs d'un quart d'heure président du Corps législatif ; et j'en ai vu, l)our nui pari, renvahissement avec beaucoup de chagrin et de regret.
Je rentrai chez moi, et je résolus de n'en plus sortir.
Bien décidé à rester dans Paris pendant le siège, je songeais à nn» procurer des moyens d'étude, lorsque le gouvernement de la Défense nationale vint me prier instamment, après un vote unanime, de vouloir bien me rendre en Angleterre et auprès des diverses cours de TEurope |)()ur rétablir les relations de la France inec les div(»rs cabinets.
Je metbilendis beaucoup contre cette proposition; mai^^, en déllniliv<\ je vis que j'avai*^ là un grand scr- Nicc à rendre à mon pays. Je considérai que la forme du gouvernement n'était qu'une question secondaire, et que rimporlant, c'était de ménagera la France de bonnes rel.dions avec l'Europe dans un mouieul aussi grave et aussi terrible.
Cette <'onsidératiou me décida.
En môme temps, d*ailleurs, je recevais des lettres de Londres qui me faisaient espérer beaucoup de bonne volonté pour la France ; je me résolus donc à partir.
Je le répète, la mission que j'allais entreprendre m'était proposée avec de vives instances par tous les membres du gouvernement, sans en excepter M. de Rochefort, qui me fit parvenir l'expression de ses sentiments par Tintermédiaire de M. Jules Favre.
J'arrivai en Angleterre ; j'y trouvai, en effet, de l'intérêt pour la France, mais aussi la plus grande circonspection; et je vis, par une certaine inquiétude que causait dans la sphère gouvernementale mon projet de voyage en Russie, que, si je parvenais à exciter à Saint-Pétersbourg un intérêt un peu plus actif, je parviendrais peut-être à faire sortir l'Angleterre de son impassibilité.
Je partis donc pour Saint-Pétersbourg. Je trouvai chez l'empereur une très grande bienveillance envers la France. Mais, évidemment, il y avait des liens avec la Prusse. On a dit beaucoup de choses à ce propos. Y avait-il ou non un traité entre les deux gouvernements? Je ne le sais pas; mais, certainement, il y avait des liens entre Toncle et le neveu, entre l'empereur de Russie et le roi de Prusse; néanmoins la société russe était très animée en faveur de la France et témoignait de sa vive sympathie pour nous par les manifestations les plus frappantes. L'empereur était beaucoup plus contenu ; il me disait : « Je ne ferai pas
la guerre pour vous; mais soyez convaincu que je vous aiderai de toute mon influence. »
Je restai quelque temps à Saint-Pétersbourg. Malgré les manifestations de la société russe, j'apercevais cependant une extrême réserve chez les membres du gouvernement. Tout à coup je vis les visages changer ; on me dit : « Il y a moyen de faire la paix ; allez à Versailles ; les affaires peuvent s'arranger. »
.lavais connu M. de Bismarck à une époque antérieure ; j'avais l'honneur de connaître le roi de Prusse; je pouvais donc espérer de trouver auprès du souverain et du ministre certaines facilités de relations.
Je remonte jusque-là pour bien vous exposer comment j'ai vu l'état de Paris à cette époque, et comment mon appréciation de cet état s'est liée avec ce qui a suivi. Cependant je dis au prince Gortschakofl', que je connais depuis plus de vingt ans : « Comment voulez- vous que j'aille à Versailles? J'ai des pouvoirs absolus s'il s'agit de former des alliances; mais je n'en ai pas quant aux conditions de la paix. Vous me proposez une chose impossible. » « Il faut agir en bon citoyen, me répondit le prince fiortschakoff; vous pouvez conclure une paix supportable aujourd'hui. »
« Sans doute, répUquai-je, mais pas celle que je voudrais. Je voudrais que la France fût intacte... Mais quand bien même je signerais la paix à Versailles, si je n'avais pas reçu de pouvoirs du gouvernement que je représente, je n'aurais rien fait. » A cela le chan-