L'INTERPELLATION RELATIVE AU
PlONOlICi LB 18 KOTIMBIB 1872 A L*ASSBHBLÉB NATIONALE
Dans le courant du mois de septembre, M. Gambetta arait fait une tournée dans le sud-est de la France, et plusieurs réunions avaient été organisées pour le recevoir. Partout où ces réunions devaient afficher un caractère public, elles avaient, aux termes des lois existantes, été interdites par le gouvernement. Mais la même prohibition n'avait pu atteindre à Grenoble le banquet absolument privé auquel les assistants n'avaient été admis que porteurs d'une lettre d'invitation. A cette occasion, M. Gambetta avait prononcé on discours dans lequel il avait tout à la fois célébré l'avè* nement des nouvelles couches sociales, et insisté sur la nécessité d'une prompte dissolution de l'Assemblée nationale. Ce discours, immédiatement reproduit par les journaux, avait eu un grand retentissemant, et, invité dans le sein de la commission de permanence à donner des explications sur le caractère de la réunion dans laquelle il avait été prononcé, M. Thiers avait déclaré que cette réunion, étant absolument privée, n'avait pu être interdite, et qu'il
n'y avait pas eu moyen non plus d*empôcher la publication du discours. M. Thiers avait également protesté contre les distinctions établies entre les classes sociales, parce que, selon lui, dans la nation, il n'y avait pas, surtout depuis le code civil et le code pénal, de couches sociales différentes, et il avait blâmé de la façon la plus sévère la campagne de dissolution tentée contre l'Assemblée nationale.
Malgré cette expression très nette et très précise du sentiment du Chef du pouvoir exécutif, consignée dans les procès-verbaux des séances de la commission de permanence, procès-verbaux livrés à la publicité, le général Ghangarnier, dans la séance du 12 novembre, demanda à l'Assemblée la permission d'interpeller le gouvernement sur le voyage de M. Gambetta en Savoie et en Dauphiné pendant les vacances parlementaires, et Tinterpellation fut fixée au lundi suivant, 18 novembre.
Au jour dit, le général Ghangarnier prit la parole pour demander à M. Thiers, qu'il avait tant aimé et qu'il aimait encore, dit-il, de combattre, de concert avec la majorité de l'Assemblée, le radicalisme sans cesse croissant, et de se séparer franchement d'un collègue factieux, disposé à tout bouleverser pour ressaisir une dictature désastreuse dont le retour perdrait à tout jamais la France.
Après un discours de M. Victor Lefranc, ministre de l'intérieur, qui justifia la conduite parfaitement légale et régulière tenue par le gouvernement au sujet des réunions qui avaient été ou n* avaient pas été empêchées, M. le duc de Broglie prit à son tour la parole. Sans doute, dit-il, dans le sein de la commission de permanence, M. le Président de la République avait protesté avec énergie contre les doctrines scandaleuses proférées dans la réunion de Grenoble. Mais un froid procès-verbal ne suffisait pas pour rendre une protestation de ce genre, et il était indispensable que le Chef du gouvernement vint la reproduire à la tribune de
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l'Assemblée pour que la France inquiète pût y applaudir ellemême.
M. Thiers fit la réponse suirante.
Messieurs,
Un sentiment que beaucoup d'entre vous comprendront, je voudrais que ce fût tous, me porte à monter à cette tribune. Je dirai peu de mots; mais j*ai senti qu'au point où les choses étaient arrivées, il fallait dire peu de mots, sans doute, mais des mots décisifs. (Trè$ bieni Tris bien! — Mouvement d'attention.)
Je l'avoue, je suis douloureusement affecté de me voir ici, à cette tribune, après deux ans d'un dévouement absolu et complet. . . {Rumeure à droite. — Très bien! Très bien! et applaudissements à gauche et au centre gauche), traité (permettez-moi le mot et ne m'interrompez pas) comme un homme duquel on aurait le droit de douter, et qu'on appelle ici pour répéter l'expression de sentiments qu'il a professés quarante ans de sa vie, et que depuis deux ans il a pratiqués, j'ose le dire, avec la plus grande énergie ! . . . ( Très bien ! Tris bien! et applaudissements aux bancs de la gauche et du centre gauche.)
£h bien, Messieurs, non I Dans des temps bien difficiles, bien périlleux, j'ai combattu le socialisme,
j*ai combattu les doctrines démocratiques avec une énergie qui était, je Tose dire, beaucoup plus méritoire que celle qu'on peut déployer ici, lorsqu'on est protégé par une armée fidèle et par un gouvernement dévoué. (Très bien! Très bien! sur les mêmes bancs, — Interruptions à droite.
M. de Gavardie se lève et prononce, de sa place, des paroles qui se perdent dans le bruit.
Voix nombreuses. — A Tordre 1 A Tordre!
M. LE PRÉSIDENT. — M. de Gavardic...
M. DE Gavardie. — Je disais : Il faut plus que des paroles, il faut des actes !
Nouveaux cris. — A Tordre!
M. LE PRÉSIDENT. — Mousieur de Gavardie, vous vous levez pour la seconde fois pçur interrompre, au mépris de mes recommandations... {Ouil r^A V ordre! A l'ordre!), au mépris de mes recommandations et du règlement. Je vous déclare que, si vous interrompez encore, je vous rappellerai à Tordre. Veuillez garder le silence !
M. LE Président de la République. — Je demanderai à mon interrupteur...
Voix nombreuses. — Non! Non! Ne répondez pas.
M. LE Président de la Répubuque. — Je vous remercie de m'empècher de répondre. {Oui/ Oui!)
Après ma vie tout entière et après les deux ans que je viens de passer sous vos yeux, je crois avoir droit à quelques égards, à quelque respect. Qu'on ne vienne donc pas m'interroger sur les doctrines.de
toute ma vie! {Tris bien! Très bien! à gauche et au centre gauche.)
Et à ceux qui m'interpellent et que, pour moi, je respecte sincèrement, et dont j'apprécie l'amitié, je demande la permission de leur dire qu'ils n'ont pas le droit de me traîner à cette tribune pour que je leur réponde. (Applaudissements à gauche. — Rumeurs à droite,)
On me traite comme un homme indécis, qui aurait fait douter de son caractère ou par ses principes ou par sa conduite.
Étais-je indécis sous les murs de Paris? {Applaudissements à gauche. — Rumeurs à droite.)
M. LE pRÉsroEfr. — Messieurs, ces interruptions ne sont pas convenables. Vous entendez les explications du Chef du gouvernement; vous devez les écouter en silence. Si vous avez à les combattre, la tribune vous est ouverte. (Très bien! Très bien!)
M. LE Présu)ent de la Répubuque. — Je n'étais pas indécis, lorsqu'il y a quelques mois, les grèves commençant dans le Nord et prenant un caractère inquiétant pour le pays et pour la liberté de l'industrie, je les ai réprimées à l'instant...
Voix à gauche. — C'est vrai! c'est parfaitement exact 1
M. le PaÉsmENT de la Répubuque. — ... avec une
force dont les gouvernements antérieurs n'avaient pas
donné l'exemple. {Très bien ! Très bien ! — C'est vrai!
à gauche.)