CONCLUSIONS DE LA COMMISSION
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PEO!IOflC< LE 29 ROTEMEEE 1872 A L'ASSBMBLBB NATIONALE
Dans la séance du 13 novembre, l'Assemblée avait décidé, sur la proposition de M. de Kerdrel, qu'une commission serait nommée à l'effet de rédiger et de lui soumettre un projet de réponse au Message présidentiel. Cette commission, élue dans les bureaux, s*était aussitôt mise à l'œuvre. Mais, au lieu de se conformer à la mission spéciale qui lui avait été donnée, elle avait considéré que le mal de la situation se trouvait surtout dans le défaut d'accord intime entre le pouvoir exécutif et l'Assemblée, que ce défaut d'accord avait principalement pour cause la participation trop fréquente du Chef de l'État aux discussions parlementaires, que cette participation, plus souvent accueillie par les applaudissements des gauches que par ceux des droites, était une gène pour l'Assemblée dans les résolutions qu'elle avait à prendre, et que, dans l'intérêt de son indépendance aussi bien qu'au point de vue de la dignité du Président de la République, il importait, pour éviter tout conflit, d'orga-
niser au plus tôt la responsabilité ministérielle. Elle avait donc, par Torgane de son rapporteur, M. Batbie, conclu à ce qu'une commission de quinze membres fût nommée dans les bureaux à TefTet de présenter, dans le plus bref délai, un projet de loi sur la responsabilité ministérielle, et le rapporteur avait également insisté sur la nécessité d'opposer au radicalisme une politique de combat.
La discussion fut ouverte le 26 novembre par M. Dufaure, ministre de la justice, qui ût observer que la responsabilité ministérielle, qu'on proposait de déterminer par une loi, existait dans toute son intégrité. Non seulement lui et ses collègues se considéraient en fait comme responsables de tous leurs actes, mais, en droit, la loi du 31 août 1871, qui avait conféré au Chef de l'État le titre de Président de la République, avait décidé que les ministres associés à son gouvernement seraient responsables, et individuellement pour leurs propres actes, et collectivement comme membres du conseil. Mais là, il fallait bien le reconnaître, n'était pas la question véritable. Ce que la commission voulait en réalité, c'était empêcher le Chef de l'État d'intervenir dans les débats de l'Assemblée. Cette interdiction, on n'avait pu songer à l'imposer, en i8/»8,au général Cavaignac, et il n'était pas plus possible aujourd'hui d*y assujettir M. Thiers, qui, élu par vingt-six départements, tenait de ce mandat multiple le droit de se faire entendre quand il le jugeait nécessaire. Toutefois, peut-être convenait- il de circonscrire Texercice de ce droit dans certaines limites, et, à l'effet de les déterminer, M. Dufaure demanda, au nom du gouvernement, qu'à la rédaction proposée par la commission en fût substituée une autre portant qu'une commission de trente membres serait nommée dans les bureaux pour étudier et soumettre à l'Assemblée nationale un projet de loi qui réglerait les attributions des pouvoirs publics et les conditions de la responsabilité ministérielle.
La commission ayant déclaré ne pas accepter cette rédaction et maintenir la sienne, la discussion fut remise au lendemain, et, dès le début de la séance, M. Thiers prenant la parole prononça le discours suivant.
Messieurs,
Vous devez, dans cette grave question, désirer les explications de tout le monde; mais peut-être me permettrez-vous de dire que les explications que vous devez désirer le plus, parce que vous avez plus d'intérêt à les recevoir, ce sont celles du gouvernement.
G est pour cela que je prends, je dirai, presque brusquement la parole, pour tacher de dissiper ce qu*oii appelle Téquivoque.
Il y en a une, en effet ; mais, si ma parole ne trahit pas mes efforts, cette équivoque sera dissipée aujourd'hui; j'espère, je crois pouvoir le dire, j'espère prouver que, s'il y a une équivoque, elle n'est pas de notre côté. Croyez-le bien, Messieurs, ce n'est pas ce triste pouvoir, ce pouvoir que, pour ma part, je livrerais volontiers et sans regret à ceux qui pourraient l'employer, et qui, certainement, l'emploieraient mieux que nous, ce n'est pas ce triste pouvoir que je viens défendre ; c'est ma responsabilité que je viens dégager; et il y en a une. Messieurs, une très grande, XV. 5
attachée à la séance d'aujourd'hui. Non pas que j'aie ia prétention, qui serait fort déplacée, d'être un homme nécessaire; non, je n'ai pas une telle prétention. Tout au plus aurais-je celle d'avoir pu quelquefois être un homme utile; mais je n'en ai aucune autre, ou du moins je n'ai que celle-ci : éloigner de moi la responsabilité qui s'attachera à cette journée.
En effet. Messieurs, de quoi s'agissait-il il y a quelques semaines, lorsque vous vous êtes réunis?
Pour ma part, je me trompe peut-être, je me suis peut-être trompé ; mais, il y a quelques semaines, j'ai trouvé dans tous les esprits la préoccupation que voici : Le temps s'écoule ! Cette Assemblée a le droit souverain de limiter elle-même sa mission, de dire quel jour, dans quelle circonstance, elle touchera à son terme. Mais personne n'est maitre des événements! J'ai vu partout cette préoccupation, non pas de venir proclamer ici telle ou telle forme de gouvernement, mais de prendre quelques précautions pour l'avenir, et de donner à ce gouvernement tel quel les formes nécessaires pour qu'il puisse rempUr sa mission, et assurer le repos du pays, ainsi que son développement réguHer.
Ces préoccupations étaient manifestées par tous les organes de la publicité; et, quanta moi, je puis dire que tout le monde m'en a entretenu.
Eh bien, le Message aurait paru écrit non pas en France, non pas même en Europe, mais je ne sais
dans quel pays éloigné du nôtre, s'il n'avait rien contenu sur ce sujet.
Qu'avons-nous dit? Vous avons-nous demandé de proclamer, à toujours, telle ou telle forme de gouvernement? Non. Nous n'aurions pas ainsi ménagé suflisamment la foi et les scrupules d'une partie de nos collègues. Nous avons voulu seulement appeler votre attention sur un seul point : sur la nécessité de quelques précautions à prendre pour l'avenir. Nous n'avons pas voulu autre chose.
Relisez le Message, et vous n'y verrez que ceci : A vous, Messieurs, il appartient de fixer le jour; si vous croyez ce jour venu, consultez quelques-uns de vos collègues les plus autorisés ; et, si vous nous demandez notre opinion, nous vous la dirons loyalement et résolument.
Assurément on ne peut pas dire que nous ayons touché à un sujet auquel personne ne pensait; que nous y ayons touché avec une autorité dictatoriale, inconvenante, déplacée, contraire à votre droit, gênante pour la conscience de qui que ce soit. Nous avons rempli un devoir; nous l'avons cru du moins.
Cependant une grande émotion s'est élevée, et une commission a été formée. Je ne rechercherai pas si elle est restée exactement dans les termes de la mission que vous lui aviez donnée ; je ne veux pas élever une mauvaise querelle de procédure, permettez-moi ce mot ; je ne lui demanderai pas si elle est sortie ou
non de sou mandat. Je le pourrais ; car il s'agissait seulement d'examiner si Ton nous ferait une réponse, s'il était convenable de la faire, et même si l'on était autorisé à la faire. Quoi qu'il en soit, la réponse, la commission nous l'a faite, et elle nous a apporté une véritable Adresse, en réponse, non pas au discours de la couronne, mais au discours de la présidence. Encore une fois, je ne veux pas examiner cette question, et je passe outre.
Une autre question est soulevée ; et plus tôt elle sera résolue, mieux cela vaudra.
Nous appelions, dans un esprit conservateur, un examen sérieux, loyal, complet, de ces graves sujets ; on nous répond, par quoi?... par une question personnelle, qui signifie ceci : Mais non, on ne s'est pas occupé du gouvernement, des précautions à prendre pour qu'il fonctionne régulièrement et utilement; pas du tout ! vous vous êtes trompé !
Pour moi, je me permets de n'en rien croire. Tous ceux qui me faisaient confidence de leurs préoccupations, tous ceux qui m'apportaient des projets de Constitution, et j'en compte dans tous les rangs ici, s'étaient donc trompés comme moi. Mais, s'il ne s'agissait pas de gouvernement, c'était donc de moi seul qu'il s'agissait; c'était de ma présence trop fréquente à la tribune et gênante pour la liberté de nos collègues.
Voilà, Messieurs, convenez-en, une réponse singulière, peu pressentie, peu provoquée, à laquelle nous
ne pouvions pas nous attendre, et à laquelle il est naturel que nous ayons répondu par un refus.
Que l'on vienne nous attaquer directement, franchement, que l'on vienne nous attaquer à cette tribune, on use de son droit; j'use d'un droit aussi en répondant. Qu'on use d'un droit, cela est franc, cela est direct ; mais, quand nous posons une question sérieuse, qui répond aux préoccupations de tout le monde, qui ressort de la situation, qu'on nous réponde par une question personnelle, assurément j*ai dû m'en étonner, et mes collègues s'en sont étonnés avec moi. Nous avons opposé un refus, non pas un refus de traiter cette question personnelle... non! car nous la traiterons comme les autres, avec les autres, et je vous défie de bien la traiter si vous l'isolez. (Mouvement.)
Mais, pour le faire, j'ai besoin. Messieurs, de votre patience, parce que le sujet est vaste ; j'ose à peine dire votre indulgence, encore moins dirai-je votre bienveillance ; je demande seulement votre patience et un profond silence, car je suis épuisé par les travaux auxquels je me livre... {Nouveau mouvement) et par les difficultés que j'ai à surmonter. {Parlez! Parlez!)
Eh bien, le rapport a non pas éclairci tout à fait, mais commencé à éclaircir la question. Ce n'est plus cette question personnelle, détournée, dont je me plaignais, et que ma dignité et celle de mes collègues, qui ont bien voulu s'associer à moi, m'obligeaient à repousser. Oh ! celle-ci, ma dignité ne m'oblige pas à la
repousser; je l'accepte, et vous allez voir que je l'accepte volontiers, et que je ne recule pas devant elle.
On a élevé une question de grande politique, on a eu raison. Je crois qu'on aurait dû le faire plus franchement et plus ouvertement ; mais enfm on a abordé la vraie question, et l'on nous a dit : Il y a des doctrines détestables qui se sont produites à la face du pays. Oh! nous le savons bien, vous n'êtes pas un socialiste... (car l'attaque a été habilement calculée, revêtue de tous les égards dont je remercie le rapporteur), non, vous n'êtes pas un socialiste, vous n*êtes pas un communeux... {On rit); nous le savons bien : vos doctrines d'autrefois, vos actes, en répondent. Cependant il règne une équivoque. Sans doute, on ne peut pas supposer que vous partagiez, à quelque degré que ce soit, les opinions dont il s'agit ; maii il y a une équivoque. — Laquelle? — On vous applaudit quelquefois d'un côté qui n'est pas celui que nous occupons.
C'est vrai, cela est, je vais l'expliquer franchement, nettement, et il n'y aura plus d'équivoque en ce qui me concerne.
L'honorable rapporteur a fait une longue description de ce qu'il a nommé l'armée du désordre. Oui, cette armée du désordre existe, elle existe malheureusement ; elle est redoutable ; on fait bien d'être en
précaution et en grande précaution contre elle. Je ne fais 'i • ; qu'une réserve: je voudrais bien qu'on ne présentât
|. pas toujours à l'étranger la France comme à la veille
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d'un bouleversement, comme toujours menacée par un ennemi qui peut tout changer et, d'un calme prospère et fructueux, faire sortir un nouveau désastre.
Oui cette armée existe, et je voudrais qu*on remarquât qu'elle existe partout. On Ta dit; maison n'en a pas donné exactement 4a proportion. Elle est redoutable partout, dans toute l'Europe, et peut-être la France est-elle le pays qui, après avoir remporté sur elle des victoires écrasantes, devrait le moins se préoccuper d'elle. {Mouvement à droite,) Mais il faut s'en préoccuper toujours.
Je fais cette réserve dans l'intérêt du pays, de sa renommée, de son crédit. Je la connais cette armée, aussi bien que ceux qui la signalent, peut-être mieux ; car j'ai été en mesure de la bien observer, ayant eu à la combattre.
Je fais une autre réserve : c'est qu'il faut prendre garde de ne pas compter dans les rangs de cette armée tous ceux qu'on tend à y mettre, par la raison qu'on grossit de cette manière les rangs de l'ennemi, et qu'on est injuste.
Ces deux réserves faites, ces deux seules réserves, je suis d'avis qu'il faut la connaître, Tobserver et la combattre. Eh bien, moi aussi, je vais énumérer de quoi se compose cette armée du désordre, et je vais vous dire ce que, dans ma conviction, il faut lui opposer et ce que je lui ai opposé pendant toute ma
vie.
Il y a des sociétés (heureusement la nôtre n'est
pas de ce nombre) qui sont situées bien loin de nos contrées, vers l'extrême Orient, où les peuples, composés de laboureurs, d'ouvriers sans lumières, ne soupçonnant pas qu'ils aient des droits d'hommes, car ils ne savent pas ce que c'est que les droits de l'homme, se croient dans la situation de la bête de somme qui les aide dans leurs labeurs, et n'ont point d'autre conviction, sinon qu'il faut se soumettre et souffrir. A la vérité, quelquefois ils se vengent en allant égorger, sous l'aiguillon de la douleur, le maitre endormi dans son sérail ; mais quelquefois le maitre, quand il a été le plus fort, leur répond en les égorgeant par milliers.
Par bonheur, nous ne sommes pas dans ces contrées ; nous sommes en Occident, où le peuple connaît ses droits et, malheureusement, ne connaît pas assez ses devoirs, où le peuple est livré, comme tous les peuples libres, au besoin ardent de discuter, de posséder, de s'élever, mais où il n'est pas assez éclairé ni assez averti, parce que de fausses doctrines le corrompent, et ne lui font pas assez connaître les conditions nécessaires de la société humaine.
11 n'est pas assez averti que ce n'est que par un travail opiniâtre et par le temps, car il ne suffit pas d'un jour, il faut le temps, que ce n'est que par le travail et par le temps, avec l'économie, qu'on peut arriver à ce bien-être qu'on voit au-dessus de soi et qu'on envie, sans comprendre ce que les conditions de la société humaine nous obligent à faire pour l'obtenir.
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Eh bien, ce peuple, oui, on tâche de le tenter par les plus tristes et les plus détestables doctrines. L*^-j 6 jamais encouragé ou flatté dans ces doctrines? {Mouvement. — Non 1) On va trouver ce peuple, et on lui dit : c Oui, ce patron, quand vous gagnez 6 francs, 7 francs par jour, il gagne des centaines de francs ! des dizaines de mille francs ! et c'est vous qui travaillez pour lui. »
Qu'ai-je dît à ce peuple, et de quelle manière ai-je appuyé les doctrines vraies? J'ai dit à ce peuple, à des époques où il était dangereux de le lui dire, car nous arrivions à la Constituante de 18A8 entouré de quelques amis, et, au milieu des furieux qui assiégeaient la salle, j'ai dit à ces hommes du peuple et je l'ai répété il y a quelques jours : « Vous êtes maîtres de vos bras, c'est votre première propriété ; vous êtes maîtres de votre temps, de votre labeur ; vous pouvez le suspendre si vous voulez, vous pouvez cesser tout travail, vous le pouvez; mais vous auriez tort. Vous pouvez discuter avec votre patron, c'est votre droit ; vous pouvez faire valoir la raison si impérieuse de vos besoins; tâchez de le vaincre vousmêmes, tâchez de l'amener par des intermédiaires à votre façon de penser, de calculer, soit ! Mais, si vous ne vous en tenez pas là, si vous voulez recourir à ce moyen qu'on appelle la grève et qui est la tyrannie contre le travail libre, si vous voulez aller jusque-là, vous vous trompez ; vous pourrez vaincre votre patron, cela peut arriver; cependant vous vous exposez beau-
coup ; car il est plus riche que vous ; il peut attendre et vous ne le pouvez pas. Vous, la plupart du temps, vous consumez en quelques jours de désordre les longues économies que, par le travail, vous avez pu vous procurer. Mais je suppose que vous parveniez à vaincre le patron: qu*aurez-vous fait? Vous n'aurez rien fait ; ce n'est pas le patron qu'il faut vaincre, c'est l'acheteur ; c'est lui qui est le maitre du prix. Et, quand vous exigez du patron qu'il vous donne ce que vous demandez, vous le ruinez, vous vous ruinez souvent vous-mêmes ; vous ruinez votre industrie; et, si vous ruinez votre industrie, elle vous quitte et quitte votre pays. Ce sont donc des doctrines absurdes, i
J'ajoutais cet avertissement, qui vaut mieux encore que des doctrines : « Si Ton vous a mal instruits, si Ton ne vous a pas fait connaître les libres principes de la société humaine, le gouvernement est là c[ui doit faire son devoir ; et, si vous venez en masse occuper la voie publique, qui n'est pas à vous mais à tout le monde, si vous occupez la voie publique, si vous inquiétez ceux qui veulent travailler, le gouvernement ne le souffrira pas I »
£t il y a trois mois qu'au précepte j'ai joint l'exemple ; et, à l'instant même, ces tumultueuses manières de vaincre les patrons, c'est-à-dire de tyranniser le travail, ont cessé; elles ont cessé partout dans le nord de la France.
Ce n'est pas tout. Ce même peuple, que lui dit-on ? On lui dit que le capital le tyrannise. Eh bien, voici
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ce que je lui ai répété à toutes les époques : c Le capital, c*est vous, c*est votre économie. Quand vous avez économisé, vous avez une partie de ce capital. Quand vous allez le placer quelque part, où le placezvous? Là oii vous en obtenez une rémunération plus grande. Vous allez acheter des obligations de tel ou tel chemin de fer ; vous choisissez celui qui vous rapporte le plus. Vous avez fait comme le capitaliste qu*on vous apprend à haïr si mal à propos. Le capitaliste, c'est vous en proportion de ce que vous avez de capital commun. »
Cela, je Tai dit au peuple toute ma vie, je le lui ai dit dans tous mes écrits, et jamais je n'ai failli à ces doctrines-là.
Et quand on lui dit, car on le lui dit aussi : a Cette société vous opprime, elle gène votre développement, elle ne vous fournit pas le moyen de vous enrichir ; elle fait peser sur vous les impôts ; au lieu de les faire peser sur le riche, elle les fait peser sur vous. » Je réponds, ou plutôt j'ai répondu, car il y a quarante ans que je défends la société française telle que la Révolution l'a faite, j'ai répondu en m'appliquant sans cesse à détruire ces détestables inspirations dans le cœur du peuple, et à lui montrer que la société française est peut-être, de toutes celles de l'Europe, la société où il y a le plus d'équité dans la répartition de l'impôt.
Et il y a quelques mois encore, ici, je vous faisais une longue énumération des impôts, pour vous mon-
trer à quel degré la justice sociale était arrivée dans notre pays.
On va plus loin, on pousse le peuple quelquefois à ne plus garder de mesure, à ne plus se borner à de fausses doctrines, à des inspirations déplorables ; on le pousse à se jeter, en armes, sur cette société pour la violenter.
Oh ! ces jours-là, je suis d'avis qu'il n'y a plus de doctrines à réfuter, qu'il n'y a que la force accompagnée de la justice. La force, à aucune époque de ma vie je n'ai reculé quand il s'est agi d'en faire l'emploi, emploi douloureux, qui a toujours coûté à mon cœur.... emploi douloureux, je le répète; mais il faut que l'ordre triomphe toujours, que tout, dans la société, ne s'obtienne que parla discussion et le vote. Or, quand la grève ou l'émeute ont recours à la violence, elles doivent rencontrer la force poussée au dernier degré d'énergie. Cela, je l'ai fait à toutes les époques de ma vie; je Tai fait sous la royauté que j'avais l'honneur de servir ; je l'ai fait ici il y a près de deux ans, sous vos yeux, et je ne crois pas que personne puisse dire que la force n'ait pas été employée avec humanité. L'humanité ne doit jamais se séparer de la force; mais la force a été, quand il l'a fallu,, mise en jeu dans toute son énergie. Et je ne pense pas qu'il ait jamais fallu en déployer autant que pour enlever les formidables murailles de cette ville de Paris, qui avaient résisté aux plus puissantes armées étrangères.
Ainsi donc, ces doctrines qui sont le fondement
même des sociétés n'ont jamais failli en m<H. Jamais, en aucun jour, pour flatter des électeurs, pour m*altirer des voix, je n'ai fléchi sur la vérîté des principes; et jamais mon action n'a failli quand llntérét de la société le commandait. {Trê* bien! Très biem!)
On dit : Mais là aussi on nie Dieu ! On ne croit pas en Dieu !
Je ne cherche pas à pénétrer dans le secret des consciences, à dire à tel ou tel : Vous crovez en hieu^ ou vous n y croyez pas ! Mais Taccusation est vraie, et j'en ai éprouvé, quant à moi, oiie grande douleur pour mon pays et pour mon temps; car, par l'effet de ces doctrines, qu'on a fléiriœ si justement, il y a abaissement pour l'âme humaine, abaissement pour le pays où elles se produisent. {CeU mil — Très birmli
Heureusement ce n'est pas dans notre pays qu'elles onl levé la tête avec le plus d'audace. U y a des pays, dont on ne vous parle pas, où ces déplorables doctrines sonl nées et ont montré plus d'audace peut-être que dans aucun autre et certainement plus que dans notre pays.
11 y a des hommes qui s'imaginent que la nature bien étudiée repousse l'idée d'un Dieu. Eh bien, moi, je viens de passer quinze années, les meilleures de ma vie, dans ces nobles études ; et, plus j'observais cette nature, plus je me suis convaincu que la nature bien étudiée proclame l'auteur de l'ordre universel au milieu duquel nous sommes placés. {Applaudissrmtnts sur un grand nombre de bancê.)
Oui, je me suis convaincu que ce n'est que la nature faiblement et médiocrement étudiée, vue, je dirai, d'un œil louche et faiblement observateur, ce n'est que la nature ainsi considérée qui mène à l'athéisme. Non, non, Messieurs ! Heureusement Dieu permet à l'homme toutes les erreurs en le faisant libre, il lui permet même de le méconnaître; mais cette méconnaissance n'est que d'un moment; la société moderne n'aboutira pas à ces détestables doctrines, et la société française surtout ne se laissera pas séduire et tromper par elles. {Nouveaux applaudissements sur les mêmes bancs,)
Estrce que, quelquefois, dans des paroles échappées de ma bouche, vous auriez trouvé quelque tendance à ces doctrines? Non! je proteste, et personne ne pourra me contredire.
Je suis allé plus loin. Sans me parer d'un faux zèle, sans faire, comme on le fait quelquefois, étalage de sentiments religieux qu'on n'éprouve pas, il y a quelques années, lorsque j'ai vu le gouvernement impérial s'égarer et se laisser entraîner par des idées politiques que l'expérience a démontrées fatales pour notre pays, quand on attaquait le siège de la religion catholique, négligeant ma popularité, ne craignant pas de me séparer des amis qui, avec moi, combattaient un gouvernement que je trouvais désastreux, je n*ai pas hésité. Sans me parer d'un zèle religieux qui n'était pas en moi, mais en parlant comme un politique, connaissant la société humaine, l'aimant, lui souhai-
tant toute la prospérité morale comme la pro>périte matérielle, j'ai dit : « Vous n'avez pas le droit d'opprimer les catholicpies. Or vous les opprimez; car vous voulez entrer dans le fond de leur conscience. Les protestants ne reconnaissent pas une communauté religieuse; le propre de cette grande religion protestante, c'est de ne reconnaître aucune communauté souveraine; mais la religion catholique, cpii est le culte national, croit, elle, à une communauté supérieure, dont le siège est à Rome. Ce n'est pas à vous, législateurs, d'examiné si elle a tort ou raison ; mais vous attaquez la conscience humaine dans ce cpi'elle a de plus respectable et de plus sacré ! »
Et je m'y suis opposé pour ma faible part ; car je n'avais rien à faire entendre que ma voix. (Très bien! Trèt bien ! — Mouvement prolongé.)
Il n'est pas un point des doctrines politiques, morales, philosophiques, religieuses, qu'un homme d'Étaf, digne de diriger sa nation, puisse professer et pratiquer, que je n'aie afSrmé par ma parole, par mes écrits, par mes actes. Et il me semble qu'à dixhuit mois à peine de ce que nous avons vu, j'ai droit de m'étonner que l'on vienne m'interroger et me demander si par hasard j'aurais fléchi dans ces doctrines.
Je ne m'attends à aucune reconnaissance, je n'en demande aucune; j'ai vécu dans l'histoire, et je sais quelle est la fortune qui attend les hommes les plus dévoués à leur pays et à la vérité. Je ne m'étonne donc de rien, je ne m'irrite de rien ; mais, après de
pareils actes, viendra-t-on à cette tribune, dirai-je, me suspecter?... U y a eu dans le langage des égards que je ne rencontre pas toujours... Mais cependant, au fond, on me suspecte; car on vient me demander, après ce que j'ai pensé, écrit et fait, si j'aurais, sinon quelque complicité, du moins quelque complaisance pour ces doctrines, ou pour ceux qui les professent.
Je plaindrais ceux qui n'éprouveraient pas le sentiment que j'ai éprouvé, et qui ne refuseraient pas de répondre à ceux qui les interpelleraient dans une telle situation. {Marques d'assentiment à gauche.)
Je ne viens pas ici, entendez-le bien, faire une profession de foi, je n'en ai pas besoin; je viens rappeler à la mémoire de ceux qui m'écoutent pourquoi de telles questions n'auraient pas dû m'ètre adressées.
Mais, me dit-on (c'est ici qu'arrive l'équivoque, et nous allons voir à la charge de qui elle restera), mais, me dit-on, que voulez-vous? On vous applaudit, et ce n'est pas de notre côté. Ces applaudissements font naître certains doutes, certaines inquiétudes qu'il faudrait nous expliquer.
Franchement, Messieurs, vous voulez qu'il y ait un pouvoir fort, et vous le traitez d'une singulière manière. Nous avons assisté à des oppositions de tout genre, à toutes les époques ; avez-vous vu souvent demander à un gouvernement compte des applaudissements qu'il recevait d'un côté et ne recevait pas de l'autre ? {Approbation à gauche et au centre gauche.) Dites-moi quand on a traité le pouvoir de la sorte.
Vous voulez bien (je vous en remercie, car il est peut-être nécessaire de le rappeler à la mémoire de mes contemporains), vous voulez bien dire, et je ne prends pas le mot au pied de la lettre, que j*ai rendu des services éminents. Je ne le prétends pas ; c'est une politesse de votre rapport. {Sourires,) Mais c'est à un homme qui aurait rendu des services éminents qu'on viendrait dire : Rendez-nous donc compte des applaudissements que vous obtenez ! {Assentiment sur plusieurs bancs.)
Eh bien, soit ! Je suis obligé de descendre à beaucoup d'explications; je vais descendre à celle-ci. Je vais vous dire pourquoi Ton m'applaudit, et toutes les équivoques cesseront.
Nous voici au vif de la question. {Mouvement.)
Et ici. Messieurs, il faut que vous me permettiez d'entrer dans le fond même de notre situation, et, pour l'exposer dans sa vérité, de remonter un peu plus en arrière.
C'est à Bordeaux que mes relations avec cette grande Assemblée ont commencé. Vous savez quelle était notre situation alors. Vous avez bien voulu m'offrir le pouvoir, et, dans les circonstances où nous étions, me l'offrir, c'était me donner l'ordre impérieux de l'accepter. {Très bien! Très bien! à gauche,) Je Tavais refusé de l'Empire mourant, je l'avais refusé de la République naissante, parce que j'étais, non pas effrayé (après cinquante ans de la vie que j'ai menée, on serait bien faible si l'on pouvait éprouver un effroi
quelconque), mais j'étais anxieux de la tâche cruelle que ferait peser sur ma tète, moi, à qui, je crois, vous n'aviez pas le droit de l'imposer, cette paix douloureuse, que j'ai signée avec la conviction que je rendais un grand service à mon pays, mais inconsolable, à jamais inconsolable d'avoir dû la signer. {Mouvement. — Très bien! Très bien! à gauche et au rentre gauche,)
Eh bien, quelqu'un pourra-t-il dire que je l'aie sollicité quand on m'a donné le pouvoir? Qu'il se lève, celui qui pourra dire que je l'ai sollicité de quelque manière que ce soit ! Non !
Mais vous ne m'avez pas choisi. Non ! Je ne vous connaissais pas pour la plupart ; vous n'aviez aucune relation personnelle avec moi. Vous ne m'avez pas choisi; vous m'avez reçu des circonstances, et j'ai dû céder à ces circonstances, ainsi que vous. Ayant toujours refusé depuis six mois, je n'ai pas délibéré un moment; j'aurais cru que déhbérer aurait été une lâcheté, un manquement à tous mes devoirs. {Très bien! Très bien! à gauche.)
Quelles ont été les conditions du pouvoir que vous m'avez remis ? M'en avez-vous imposé ? Vous en ai-je fait aucune? Nous étions tous sous la pression terrible des événements ; c'était de la situation que naissaient les conditions devant lesquelles tous devaient s'incliner sans les discuter; aucun de vous ne les a discutées, moi pas plus que vous, vous pas plus que moi. Dans ce moment cruel où 300,000 Allemands en-
touraient Paris, où 300,000 autres, partagés en deux masses, menaçaient les uns Bordeaux, les autres Lyon, nous n'avions qu'un souci, celui de faire cesser cette guerre affreuse à laquelle nous ne pouvions plus opposer une seule armée.
Dans ce moment où l'autorité n'était pas dans nos mains, où l'autorité était dans les mains de ceux qui auraient voulu pousser la guerre à ses dernières extrémités, et qui, alors, ne faisaient que compromettre le pays, sans pouvoir le sauver; dans ce moment, où les impôts ne rentraient plus aux mains du gouvernement, mais s'arrêtaient dans les chefs-lieux des départements pour payer les armements les moins bien calculés, souvent les plus déplorables... {Très bien! Très bien! sur plusieurs bancs) ^ dans ce moment où nous vivions sans impôts, de quelques emprunts à la Banque, dans ce moment où nos malheureux compatriotes, au nombre de A00,000, vivaient dans la douleur, dans la souffrance, dans les privations de l'exil, quelqu'un est-il venu me parler de la forme du gouvernement? Quelqu'un est-il venu me faire des conditions? Quelqu'un est-il venu me parler de la monarchie ou de la république? Oh ! je connaissais des cœurs dans le fond desquels la foi monarchique persistait; je les respectais, comme je les respecte aujourd'hui. Mais, encore une fois, quelqu'un est-il venu me dire : H faut la monarchie ou la république? On eût été fou d'avoir une pareille pensée. Dans ce moment, on ne songeait qu'à une chose en fait de
principes politiques : respecter la foi de tout le inonde.
C'est alors que j*ai conçu ce qu'on appelle le pacte de Bordeaux, qui se trouve contenu dans un discours écrit, réfléchi, ayant obtenu l'assentiment de tous mes collègues et que vous avez écouté avec applaudissements. Quelle était alors ma pensée? Comment! me disais-je, après la guerre étrangère viendrait la guerre civile! Nous nous égorgerions, nous, après avoir été égorgés par l'étranger ! Non! Non!
11 y avait une forme de gouvernement qui était donnée par les événements ; il faut l'appeler par son nom : la République.
Comment m'a-t-on appelé moi-môme? Me suis-je donné mon titre? l'ai-je recherché? Tai-je discuté? On m'a appelé Chef du pouvoir exécutif de la République française ; tout le monde a voté ce titre. Était-ce le titre qui répondait aux aflections, aux pensées et aux théories de toute ma vie? Non. Pendant toute ma vie, je l'ai dit, je l'ai répété et je le répète encore : si, comme le sculpteur qui a de la terre plastique dans les mains, j'avais pu façonner mon pays, j'en aurais fait une Angleterre et non pas une Amérique. Je l'ai dit à tout le monde, je le répète encore, je ne recule devant aucune de mes opinions, car elles ont été toutes sérieuses, imposées par l'amour du pays.
Et, sous la domination de circonstances auxquelles nous ne pouvions pas résister, j'ai pensé, et vous avei pensé comme moi, pas un de vous ne m'a démenti, arrêté, j'ai pensé qu'il n'y avait qu'un moyen de nous
saisir du pouvoir devant ceux qui roccupaient, c'était de conserver ce titre de République française; car à Bordeaux je vous aurais défié de prononcer le mot de monarchie. {Mouvements divers. — Très bien ! Tris bien ! à gauche et au centre gauche).
Hais quelle réserve était faite par ceux qui prononçaient le mot de République, au rebours, je dirai, de toutes leurs affections et des pensées de toute leur vie? Cette réserve était celle-ci : Il faut que la foi de chacun reste libre. — Oui, ai-je répondu, elle reste libre; mais le fait, c'est la République. Et j'ai ajouté ces mots qui ont déplu à quelques-uns de mes collègues, mais qu'ils n'ont pu contredire : Le fait, c'est la République, et, si nous administrons bien, si nous amenons le pays à meilleure fortune, c'est la République qui en profitera.
On retrouvera ces paroles dans le Journal officiel. Je ne méconnais pas qu'elles déplaisaient à une partie de l'Assemblée. Quand je les ai prononcées, quelques membres m'ont fait des observations; mais quelles objections aurait-on pu me faire? M'aurait-on dit qu'il fallait mal gouverner de peur que, gouvernant bien, la République n'en profitât? {Rires approbatifs à gauche. — Légères rumeurs à droite,)
n a été bien compris, je le répète, que la foi de chacun restait libre, mais qu'on pratiquerait la République franchement; il a été entendu, mes paroles sont là, que, lorsque le blessé (c'est alors que, pour la première fois, j'ai employé cette figure), aurait
recouvré ses forces et la puissance de la réflexion, quand il pourrait choisir la forme du gouvernement qui lui conviendrait, il se prononcerait.
La foi de personne n'était enchaînée; mais il n'y avait pas ce jour-là d'obligation (c'était le contraire) de rester toujours dans un provisoire que le pays finirait par trouver dangereux.
Voilà le sens vrai du pacte de Bordeaux. Quant à moi, j'ai dit que je ne trahirais personne, que je ne gouvernerais dans le sens d'aucun parti, pas même dans le sens du parti qui originairement était le mien (vous savez quelle est la famille que j'ai servie), non, dans le sens d'aucun parti; je n'étais d'aucun parti et je ne suis encore d'aucun.
Dans l'état de division où est le pays, je trahirais ses intérêts si je gouvernais dans le sens d'un parti, et je soulèverais tous les autres contre le gouvernement.
Ce jour-là je me suis dit que je ne serais d'aucun parti; et, aujourd'hui encore, je le répète, je ne suis d'aucun parti. Je gouverne au nom du fait, dans l'intérêt du fait et dans Tintérêt du pays. Je ne vous ai conseillé qu'une seule chose, dans mon Message, par voie d'insinuation : ce n'est pas d'enchaîner l'avenir de la France, c'est de pratiquer sincèrement, loyalement le gouvernement existant, et de lui donner le moyen de remplir les fonctions que tout gouvernement doit exercer, celui de mener le pays au repos, à la prospérité, au bien-être.
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Eh bien, cette politique, que je déclare la bonne aujourd'hui et que j*oppose à la politique du gouvernement de combat... (Bravos et applaudissements à gauche et au centre gauche. — Mouvement prolongé)^ cette politique, elle a consisté, elle consiste en ce que je vais dire, et, pour na part, je suis convaincu que les trois gouvernements qui ont succombé successivement n'ont péri que faute d'avoir compris et pratiqué cette politique. Cette politique consiste à prendre le terrain le meilleur, le plus favorable, pour combattre le mal, et, pour cela, de désintéresser le plus possible toutes les opinions sincères, pour réduire l'opposition à ceux qui veulent le mal. A Bordeaux, cette politique, en pratiquant sincèrement la République, cette politique nous a permis de nous saisir du pouvoir.
Le pouvoir n'était pas dans nos mains, il était dans les mains de ceux qui avaient voulu pousser la guerre à son dernier terme, et qui, à mon avis, se trompaient et mettaient le pays dans le plus grand danger. Le pouvoir, je le répète, n'était pas dans mes mains. Toutes les villes du Midi étaient coalisées, elles étaient armées, mal armées pour résister à l'étranger, suffisamment pour résister à un gouvernement naissant. Si nous avions alors parlé monarchie aux villes de Lyon, de Marseille, de Toulouse, de Bordeaux, qui étaient armées, nous n'aurions pas pu nous saisir du pouvoir.
Je ne dois vouloir, dans la situation où nous sommes, blesser aucune conviction, je n'en veux blesser
aucune. Non pas que je cherche, par des ménagements puérils, à perpétuer, je redis le mot, ce triste pouvoir dans mes mains; mais je veux que, devant le pays qui m'écoute, devant l'Europe qui nous écoute aussi, l'explication de ma vie, l'explication de ma conduite envers vous, soit claire comme la lumière, et qu'il n*y ait pas un honnête homme qui puisse adresser à ma vie, dans ces deux années mémorables, un reproche sérieux. {Approbation à gauche et au centre gauche,)
Je ne puis pas empêcher les partis de me méconnaître et de me calomnier; je m'adresse à tout ce qu'il y a d'honnête et de sincère, et je montre la situation tout entière. Permettez-moi de continuer.
Mais cette politique qui nous a réussi, qui nous a permis de nous emparer paisiblement du pouvoir, de faire rentrer les impôts au Trésor, de ramener l'ordre, de nous saisir enfin de cette France mutilée, est-ce que cette politique a cessé d'être la politique sage, raisonnable et fructueuse? Non! Elle a persévéré, cette politique, et sans elle nous n'aurions pas triomphé du désordre.
Nous nous sommes trouvés, sous les murs de Paris, devant une résistance formidable ; il y avait S,000 bouches à feu, A00,000 fusils; nous les avons arrachés aux mains de ce peuple égaré. Il y avait un peuple habitué depuis plusieurs mois à entendre le canon, à ne pas travailler, à sortir des murs, à voir l'ennemi et à rentrer ; ce peuple était animé sans doute par le patriotisme, mais égaré par des hommes à doc-
trines détestables. Eh bien, en cinq semaines nous avons réussi, et peut-être que Thistoire, plus juste que les contemporains, nous en tiendra quelque compte, nous avons réussi, en cinq semaines, à réunir une armée de 1&0,000 hommes. Cela parait extraordinaire. Oh! s*il n'y avait eu qu'à réprimer une émeute, il aurait fallu une force bien moindre ; mais cette armée, nous avions bien de la peine à la former; car l'étranger, qui occupait une partie des murs de Paris, qui nous observait, regardait d'un œil défiant la formation de cette armée : il pouvait se demander, avant d'avoir éprouvé la bonne foi des hommes qui ont été à la tète du gouvernement, pour qui nous rassemblions ces 1A0,000 hommes; nous étions au milieu de toutes les difficultés.
En ce moment-là, non seulement une partie des habitants de Paris, mais tous les personnages qui, dans les grandes villes, détenaient l'autorité, sont venus à Paris; ils ont engagé avec moi des négociations; vous les avez connues. Dans ces négociations que me disait-on? On me disait : c Nous détestons la Commune; elle professe des principes qui ne sont pas les nôtres ; nous sommes prêts à nous séparer d'elle ; mais dites-nous si vous travaillez pour la monarchie ou pour la république. » Â cela, j*ai répondu : c Vous calomniez l'Assemblée; il est bien vrai que beaucoup d'hommes respectables de cette Assemblée sont, je dirai depuis leurs aïeux, depuis leur naissance, passionnés, j'ai prononcé le mot, pour la monarchie;
c'est leur droit; mais personne dans rÂssemblée ne conspire; vous la calomniez, et, en tout cas, moi qui vous parle, je tiendrai ma parole, je maintiendrai la République! »
On m'a dit : « Nous croyons à votre parole; pas un de nous ne cherchera à agiter les localités au milieu desquelles il vit. j» On a tenu parole ; aucune de nos villes n'a fait un mouvement. Messieurs, aujourd'hui nous pouvons le dire, il n'y a aucun danger, et notre armée française, revenue à sa discipline, dans les mains de grands et nobles chefs, ne faillira jamais ; le moindre trouble sera implacablement réprimé.
A cette heure il n'y a rien à craindre, rien; l'armée appartient à la loi, avec le plus parfait dévouement. Aujourd'hui nous pouvons parler; il n'y a pas de danger de désordre, c'est la vérité. On n'abusera pas de nos paroles. Mais alors, si j'avais été obligé de détacher vingt ou trente mille hommes de l'armée de Paris, je n'aurais pas triomphé de la Commune.
Quelle a été ma situation? Vous avez trouvé bon, vous m'en avez remercié, que Tordre triomphât, et vous avez eu raison. Il faut vous mettre à ma place. Figurez-vous la situation où j'étais. J'ai été assez vivement interpellé. Je suis venu tout vous dire; m'a-t-on interrompu? M'a-tron dit que j'avais eu tort d'engager ma parole? Mais je me hâte de l'affirmer : elle n'engage que moi ici, elle n'engage que moi seul ! mais elle m'engage.
M. Horace de Choiseul et plusieurs membres à gauche. — Très bien I Très bien !
M. LE PaÉsmENT DE LA RÉPUBLIQUE. — Je VOUS remercie, Messieurs, d'écouler en silence les faits, les raisonnements qui doivent vous agiter profondément et qui m*agitent, moi aussi, et que je n'apporte à cette tribune que contraint par les regards de ce grand juge qui est notre pays, qui a les yeux sur nous et nous écoute.
Je suis bien obligé de tout dire : Vous n'êtes pas engagés; moi, je le suis ! {Très bien! Très bien! à gauche et au centre gauche.)
Quand j'ai donné ma parole, moi, monarchiste, moi qui ai toujours rêvé pour mon pays la monarchie constitutionnelle, eh bien, oui, sous l'empire des circonstances, je me suis engagé ! Mais il n'y a que moi d'engagé, je le répète. Vous avez parfaitement le droit de me dire : Vous êtes engagé, tenez vos engagements. Je suis tout prêt; car mon engagement, quand j'ai quitté le pouvoir, il est rempli.
Je me suis souvent interrogé. Est-ce que vous croyez qu'à mon âge, très près de ce que j'appelle les vérités éternelles, je voudrais, devant ma conscience et devant cette conscience du genre humain qu'on appelle Thistoire, commettre un acte abominable, de pousser, moi, moi seul, de ma propre volonté, mon pays dans une voie ou dans une autre, dans celle qui a été quatorze siècles la sienne ou dans celle qui est une voie nouvelle, tout à fait nouveUe, j'en conviens ?
Moi, pousser mon pays ici ou là, parce que je serais engagé, non, non, je ne le ferai pas 1 {Très bien ! gur plusieurs bancs à gauche.)
C'est avec une réflexion profonde de tous les moments, pendant deux ans de la vie la plus cruelle» que j'ai pensé à ce sujet. Je me suis engagé, mais encore une fois mon engagement n'est rien. Que l'on me jette de côté, comme ces instruments dont on se sert et que l'on abandonne après s'en être servi, je ne me tiendrai pas pour offensé, ou pour malheureux; que Ton me rejette comme un instrument dont on a usé et qui n'est plus utile aujourd'hui. Croyez-moi, je parle sincèrement. Si vous étiez à ma place, si vous travailliez dix-huit heures par jour, comme je le fais, vous verriez si je puis tenir pour un motif quelconque à la conservation de ce pouvoir !
Je me suis demandé quel était mon devoir. Je n*hésite pas à le dire, si devant moi je voyais la possibilité de faire la monarchie, si on le pouvait... Si on le peut, il faut me le dire ! Si je croyais que la faire en ce moment fût un devoir, que ce fût une manière de terminer notre anxiété, si j'étais sûr qu'une monarchie eût de l'avenir, qu'elle pût durer, que l'on fût d'accord, qu'une des trois monarchies possibles rencontrât la soumission des deux autres et la soumission de cette portion considérable du pays qui s'est donnée à la République, savez-vous ce que je ferais ? Je dirais : J'ai pris un engagement; cela ne regarde que moi» cela ne vous regarde pas. Je trouverais une manière
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de me retirer et je laisserais faire ceux qui pourraient restaurer la monarchie. Ne dites donc pas que c'est l'intérêt qui m'a guidé. Si je me trompe, si c'est l'intérêt qui m'aveugle, ce triste, ce misérable intérêt au-dessus duquel je suis, dites-le ! Âh ! si vous saviez le fond de ma pensée, vous verriez que ce que je désire, ce soir même, c'est de n'être plus à la tête du gouvernement; oui, je le désire et avec passion. (Mou" vemeni.)
Si je croyais la monarchie possible, je me retirerais, je vous la laisserais faire. J'aurais acquitté mon engagement, je resterais homme d'honneur, et je verrais mon pays suivre ce que vous appelez ses destinées.
Interrompez-moi en ce moment si vous croyez que l'intérêt du pays est de faire la monarchie aujourd'hui ; faites-moi descendre de la tribune, prenez le pouvoir, ce n'est pas moi qui vous le disputerai. (Bravos et applaudissements trois fois répétés à gauche et au centre gauche,)
Messieurs, voilà qui je suis. Je suis un vieux disciple de la monarchie, je suis ce qu'on appelle un monarchiste qui pratique la République par deux raisons : parce qu'il s'est engagé, et que, pratiquement, aujourd'hui, il ne peut pas faire autre chose. Voilà quel républicain je suis; je ne trompe personne. {Nouveau mouvement. — Très bien !)
Eh bien, l'équivoque va cesser à l'instant même. Vous me demandez pourquoi on m'applaudit. {Très
bien ! Très bien ! — Vifs applaudissements à gauche et au centre gauche,)
Ce n'est pas parce que j*ai failli aux doctrines de ma vie ; ce n'est pas parce que je partage les opinions des honorables députés qui siègent sur ces bancs {en montrant la gauche) ; ce n'est pas parce que je partage les opinions, non pas des plus avancés, mais des plus modérés. Non ! Ils savent que, sur la plupart des questions sociales, politiques et économiques, je ne partage pas leurs opinions ; ils le savent ; je le leur ai dit toujours. {Oui ! Cest vrai ! à gauche. — Rires prolongés à droite et au centre droit,)
Non, ni sur l'impôt, ni sur l'armée, ni sur l'organisation sociale, ni sur l'organisation politique, ni sur l'organisation de la République, je ne pense comme eux. {Rires et exclamations ironiques à droite et en face de la tribune,)
Mais on m'applaudit parce que je suis très arrêté sur ce point qu'il n'y a aujourd'hui, pour la France, d'autre gouvernement possible que la République conservatrice. C'est là ce qui me vaut une faveur que je n'ai recherchée par aucun désaveu des sentiments de toute ma vie. Je ne la recherche pas davantage aujourd'hui pour acquérir de votre côté, en désavouant certaines de mes opinions, quelques voix de plus. Non, je ne demande rien que le repos. {Sensation marquée.)
Croyez-le (je sais que je vais blesser certaines susceptibilités en disant ce que je vais dire, mais mon cœur est plein et il faut que je parle), non, je ne Uens
pas à conserver le pouvoir; mais ce que je désire, c'est d'être clair devant mon pays et devant la postérité, si elle s'occupe de moi. Ainsi, Téquivoque n'existe plus de mon côté. De votre côté, venez répondre à mes déclarations par les vôtres, et il n'y aura plus d'équivoque nulle part. Quant à moi, j'ai fait cesser la seule équivoque qu'on pût élever à mon sujet, à moins de me calomnier.
Mais il y a des opinions pour lesquelles, me dit-on, je suis trop indulgent.
Ces opinions, je les ai toujours combattues, je les combats encore aujourd'hui ; et c'est la loyauté, j'ose dire la franchise de ma conduite, qui me valent les applaudissements que vous me reprochez. {Oui! Oui ! — Tris bien ! Trié bien ! à gauche et au centre gauche,)
Si l'on croit que je me trompe et qu'il y a autre chose à faire, qu'on me le dise et je me rends à l'instant même. Mais, puisqu'on ne peut pas sortir de la République, j'ajoute : appelons-la conservatrice et tâchons que ce titre soit mérité. Tout le secret de ma politique et de celle de mes collègues est là ; nous n'en avons pas d'autre.
Maintenant, cette politique, j'en conviens, elle n'est pas la politique de combat; non ! Lorsque le désordre est dans la rue, il n'y a qu'une politique, la force, la force déployée dans toute son énergie ; mais, quand le combat a cessé, il n'y a plus qu'une politique, la fermeté. D'abord il faut défendre le gouver-
nement contre tout le monde, contre ses propres amis souvent, contre ceux dont on préférerait Tappui à tout autre ; oui, la fermeté, et, après la fermeté, la modération. {Très bien ! Très bien !)
Après la modération, dans un pays où les partis sont aussi divisés que dans le nôtre, Timpartialité à l'égard de tous les partis.
Par ces moyens-là, l'énergie dans le combat, la fermeté dans la conduite du gouvernement, la modération, l'impartialité à l'égard des partis, on arrive à l'apaisement. Je ne connais pas d'autres moyens. Si vous estimez que la politique de combat vaille mieux, pratiquez-la, je ne vous disputerai pas le pouvoir; mais il faut se donner pour ce qu'on est, et moi je ne veux pas me donner pour un homme de la politique de combat. {Bravos et applaudissements à gauche.)
Savez-vous comment cela s'appelait dans des temps où cette politique que vous préconisez a perdu, non pas pour s'être exercée, mais seulement pour s'être montrée, a perdu plusieurs monarchies? Gela s'appelait la politique à outrance. £ssayez-la si vous voulez ! Moi, je ne veux pas recevoir de vos mains cette mission, si vous entendez me la donner ! Non, de l'énergie, de la fermeté dans le danger, puis la modération, l'impartialité envers tous et l'apaisement ; voilà notre politique, voilà notre mission ; je n'en puis pas accepter une autre.
Maintenant ai-je manqué à cette impartialité? Regardez les grandes fonctions publiques : vous voyez
S9 NOVEMBRE 487t. 97
les plus grands seigneurs de France occuper les ambassades, toutes...
Plusieurs voix à droite. — Et M. Picard ! {Rires sur quelques bancs.)
M. LE Président de la Répubuque. — ... et j'ajouterai qu*ils les occupent noblement, utilement.
Pour l'armée, est-ce que j'ai agi en homme de parti ? Ces vaillants et nobles généraux qui avaient eu le malheur d'être mal dirigés, qui avaient versé leur sang ou qui avaient fait le sacrifice de leur vie, sont tous venus, au jour du danger, lorsque nous étions sous les murs de Paris, m'offrir leur épée. Tous ont été accueillis.
On m'a dit que je me mettais dans les mains des partisans d'un gouvernement ennemi. Adressez-vous à eux et demandez-leur si sur mon visage ils ont vu la défiance ou quelque chose qui respirât le doute, quelque chose d'un homme de parti. Je suis devenu l'ami de tous.
Je les ai traités avec le respect que m'inspire toujours l'uniforme de l'armée française. Demandez-leur si, pour un seul, j*ai eu l'attitude d'un homme défiant.
Et dans l'administration, j'ai pris, oh! je sais très bien que là on touche à de grandes diflicultés, j'ai pris dans tous les rangs les hommes qui m'ont paru, par leurs mœurs, par leurs lumières, par leur caractère, les plus propres à administrer le pays. Me suis-je trompé quelquefois? Aux yeux de ceux, pardonnezmoi ce mot, aux yeux de ceux qui ne sont pas