‹ Discours parlementaires de M. Thiers; (volume 4)Chapitre 8 sur 53 · XV · texte numérisé non relu

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contents de leurs préfets, oui, aux yeux de ceux-là, j'ai mal choisi; mais je vous prie de vous figurer la situation telle qu'elle est. Vous voyez la peine que j'ai au milieu de vous. Eh bien, il n'y a pas un préfet qui ne soit dans ma situation. {Rires approbatifs sur un grand nombre de bancs,)

Mais on me dit : <r Les élections vont mal! » Mon Dieu! Messieurs, c'est un sujet auquel il est très difficile de toucher. Oui, il y a des élections que j'aurais désiré voir tout autres... et je dis ici, sans le VQuloir, une inconvenance, car enfin je parle devant des collègues qui ont été élus. Aussi je leur en demande pardon; mais enfin chacun a son opinion, et vous pardonnerez au gouvernement d'en avoir une. Oui, il y a tel candidat auquel j'en aurais préféré un autre. {Mouvement.)

Je me trompe peut-être; mais à qui appartient aujourd'hui l'élection? Au nombre. Est-ce que c'est par moi, est-ce que c'est dans les rangs de mes amis que le suffrage universel a pris naissance? Est-ce moi qui, lorsqu'il avait été réduit, je suis un de ceux qui l'ont réduit, je ne cache rien, est-ce moi qui l'ai rétabli? Est-ce par mes amis que dix millions, onze millions d'électeurs ont été rendus à la France? Non, ce n'est pas à côté de moi que la doctrine du suffrage universel est née ; ce n'est pas par mes amis qu'il a été rendu au pays; quant à moi, j'étais prisonnier alors. 11 faut prendre les faits comme ils sont : c'est le nombre qui fait l'élection.

On me dit quelquefois : Le pays n'est pas républicain... Chacun fait un peu le pays à son image. {On rit.) A cela je réponds : Mais le nombre Test. {Mouvement à droite.)

Un membre à droite. — Vous n'en savez rien !

M. LE Présu)ent de la Répubuque. — Ne vous irritez pas, je vous en prie ; je ne veux blesser personne ; j'invoque le souverain juge, le pays qui nous écoute : donnez-lui le spectacle de dignes et honorables représentants qui savent entendre même ce qui leur déplatt.

J'ai observé les élections, je les ai observées avec un soin jaloux, avec souci de l'avenir : je suis convaincu que les candidats qui ont persuadé le pays, et qui le persuaderont, ont pris le même parti que j'ai pris ici ; ceux qui émettront des opinions modérées, mais qui partageront la conviction que j'ai exprimée tout à l'heure, ces candidats, j'en suis sûr, auront plus de chance que les autres. {Mouvements divers.)

Oh ! je sais très bien que, de tout ce que j'ai dit ici, c'est ce qu'on repoussera le plus, mais vous aurez le choix; vous pourrez faire des élections, soit avec la politique de combat, soit avec la politique de fermeté et de modération; moi, je suis sur que celles qui seront faites avec cette dernière politique seront meilleures que celles faites avec l'autre. Je peux me tromper, mais ces deux politiques ont été en présence et j'ai été bien placé pour en observer les résultats; laissez-moi vous exposer ce que la conviction m'in-

spire et ce que Tobservation la plus exacte des faits me commande de vous exprimer.

Il ue me reste plus qu'un mot à dire et je quitterai cette tribune m'étant fait connaître complètement, ayant déchiré tous les voiles et ayant acquitté ma conscience; j'en descendrai, non pas le cœur léger, comme on l'a dit autrefois (dans la situation du pays, on peut avoir le cœur affligé, pas désespéré; mais léger! non); j'en descendrai ayant un grand poids de moins, quand je vous aurai exprimé toutes ces choses et que vous aurez bien voulu les entendre; je ne dis pas les accueillir, les faire suivre de votre vote, non ; je ne désire rien que d'avoir acquitté ma conscience en vous exposant la vérité comme je la conçois, complète et sans réserve.

On me dit : Mais vous voulez nous faire prendre des résolutions qui engagent l'avenir! Dans votre Message vous nous avez invités à entrer dans une voie où nous ferions peut-être des choses qui répugnent à nos convictions.

Non, Messieurs, si le mot qu'une de vos commissions a prononcé, le mot de RépubUque conservatrice, est sincèrement le vôtre, je ne doute pas que, si vous l'adoptez, ce sera en toute sincérité; mais, s'il est le vôtre, il vaut mieux faire la République conservatrice que toute autre. Âh I si vous pouvez ne pas faire la République, à la bonne heure ! Mais, si vous êtes obUgés de la faire, il ne faut pas perdre de temps.

On dit : Si nous faisions ce que vous demandez, il faudrait sur-le-champ nous dissoudre !

Non ! TOUS avez mis plus d'une année à faire la loi militaire, vous n'en avez même fait que la moitié, car vous n'avez fait que la loi de recrutement et il vous reste à faire la loi d'organisation : et ces questions si graves, si vastes, qui nous préoccupent tous à si juste titre, serait-ce trop d'une année pour les résoudre?... {Mouvements divers,)

Je ne vous dis pas de conclure aujourd'hui; j'appelle votre attention sur ce sujet, et ceux qu'on m'accuse de flatter ne sont pas en cela de mon avis, vous le savez bien.

J'ai fait l'acte le plus conservateur que le conservateur le plus décidé puisse faire. Décidez I

D'ailleurs, est-ce que je vous ai dit d'opter, dès aujourd'hui,/ pour telle ou telle forme de gouvernement? Je n'ai fait qu'une simple indication; je vous ai dit : Si vous croyez que le moment est prochain où il faudra prendre un parti, choisissez quelques-uns d'entre vous pour étudier la situation, et, si vous nous consultez, nous vous dirons notre opinion

Mais, me dit-on encore : Vous êtes trop souvent à la tribune ! . . .

Si vous saviez. Messieurs, ce qu'il m'en coûte d'y monter, vous verriez que ce n'est pas pour satisfaire un vain goût de la parole que je parais ici.

On ajoute : En vous présentant si souvent à la tribune, vous nous gênez, et le gouvernement parle-

mentaire est ainsi détruit par vous, vieux parlementaire, à Técole duquel nous avons été élevés.

Un seul mot sur cette inconséquence qu'on me reproche tous les jours.

Je crains de désavouer des hommes qui ont l'obligeance de s'appeler mes élèves; mais je leur dirai qu'apparemment, quand je leur parlais, je n'étais pas bien clair; j'étais un professeur bien maladroit, si, ce que je leur ai dit alors,- ils croient pouvoir l'appliquer à l'état actuel des choses.

J'ai dit que, sous la monarchie, alors que le prince régnant, prince héréditaire, pouvait être bon ou mauvais, éclairé ou non éclairé, faible ou courageux, il fallait, pour qu'on ne fût pas sous le despotisme, je ne dirai pas de Gonstantinople (il s'adoucit), mais sous le despotisme de Téhéran ou de la Chine, il fallait substituer à ce prince un individu désigné par la majorité d'une Assemblée, désignée elle-même par la majorité du pays, et que cet individu fût responsable pour le monarque qui ne devait pas l'être. Mais dans la répubhque, où le chef, non pas héréditaire, mais électif, dure deux, trois, quatre ans, suivant la Constitution, à celui-là vous voulez appliquer le système qu'on applique au prince héréditaire! C'est un contresens, et je supplie mes prétendus élèves de mieux comprendre les leçons qu'ils disent que je leur ai données autrefois. {Rires approbatifs sur plusieurs bancs.)

Oui, sous la monarchie, le système parlementaire a ce sens-là. Sous la république, le système parlemeu-

taire, le Toici : c'est un chef devant une assemblée, qui parle à cette assemblée, qui tâche delà persuader, et qui, s'il ne la persuade pas, se retire... {Mouvement à droite,)

Le système parlementaire sous la république, ce sont des ministres qui, comme vous Ta si noblement dit mon éloquent ami M. le garde des sceaux, sont toujours là sous votre main, sous votre jugement, et qui, à la première improbation manifestée, se retireraient. •• {Nouveau mouvement à droite), et remettraient leur portefeuille. {Très bien! Très bien! à gauche et au centre gauche.)

De mon côté, je tâcherai de suivre les indications d'une pareille manifestation. Ce système, vous l'avez ici plus efficace, plus complet, que partout ailleurs, car il n'existe nulle part au même degré. En effet, en Amérique, le chef du pouvoir exécutif est nommé président pour quatre ans; vous le désapprouveriez que vous ne lui enlèveriez pas le pouvoir, et vous ne Tempècheriez pas de passer au pouvoir les quatre ans pour lesquels il a été nommé ! Mais, moi, je suis sous votre main à tout moment. {Mouvements divers,)

On médit, avec une affection dont j'ai été touché... {Sourires) : C'est pour vous que nous demandons cela ; quand vous venez ici, vous êtes exposé quelquefois à des paroles que l'on ne devrait pas adresser au Chef du pouvoir exécutif. {C'est vrai!)

On me dit encore : Vous violentez nos convictions, vous nous gênez dans la liberté de nos votes !

bien ! Très bien ! — Vifs applaudissements à gauche et au centre gauche.)

Ce n'est pas parce que j'ai failli aux doctrines de ma vie ; ce n'est pas parce que je partage les opinions des honorables députés qui siègent sur ces bancs (en montrant la gauche) ; ce n'est pas parce que je partage les opinions, non pas des plus avancés, mais des plus modérés. Non ! Ils savent que, sur la plupart des questions sociales, politiques et économiques, je ne partage pas leurs opinions ; ils le savent ; je le leur ai dit toujours. {Oui ! C'est vrai ! à gauche. — Rires prolongés à droite et au centre droit,}

Non, ni sur l'impôt, ni sur l'armée, ni sur l'organisation sociale, ni sur l'organisation politique, ni sur l'organisation de la République, je ne pense comme eux. {Rires et exclamations ironiques à droite et en face de la tribune.)

Mais on m'applaudit parce que je suis très arrêté sur ce point qu'il n'y a aujourd'hui, pour la France, d'autre gouvernement possible que la République conservatrice. C'est là ce qui me vaut une faveur que je n'ai recherchée par aucun désaveu des sentiments de toute ma vie. Je ne la recherche pas davantage aujou^ d'hui pour acquérir de votre côté, en désavouant certaines de mes opinions, quelques voix de plus. Non, je ne demande rien que le repos. {Sensation marquée.)

Croyez-le (je sais que je vais blesser certaines susceptibilités en disant ce que je vais dire, mais mon cœur est plein et il faut que je parle), non, je ne tiens

pas à conserver le pouvoir; mais ce que je désire, c*est d'être clair devaat mon pays et devant la postérité, si elle s'occupe de moi. Ainsi, l'équivoque n'existe plus de mon côté. De votre côté, venez répondre à mes déclarations par les vôtres, et il n'y aura plus d'équivoque nulle part. Quant à moi, j'ai fait cesser la seule équivoque qu'on pût élever à mon sujet, à moins de me calomnier.

Mais il y a des opinions pour lesquelles, me dit-on, je suis trop indulgent.

Ces opinions, je les ai toujours combattues, je les combats encore aujourd'hui ; et c'est la loyauté, j*ose dire la franchise de ma conduite, qui me valent les applaudissements que vous me reprochez. (Oui! Oui / — Très bien ! Très bien ! à gauche et au centre gauche,)

Si l'on croit que je me trompe et qu'il y a autre chose à faire, qu'on me le dise et je me rends à l'instant même. Mais, puisqu'on ne peut pas sortir de la République, j'ajoute : appelons-la conservatrice et tâchons que ce litre soit mérité. Tout le secret de ma politique et de celle de mes collègues est là ; nous n'en avons pas d'autre.

Maintenant, cette poUtique, j*en conviens, elle n'est pas la politique de combat ; non ! Lorsque le désordre est dans la rue, il n'y a qu'une politique, ta force, la force déployée dans toute son énergie ; mais, quand le combat a cessé, il n'y a plus qu'une poUtique, la fermeté. D'abord il faut défendre le gouver-

iiement contre toul le monde, contre ses propres amis souvent, contre ceux dout ou préférerait l'appui à toul auti-e; oui, la fermeté, et, après la fermeté, la modération. (Ws bien! Trèsbien!)

Après la modération, dans un pays où les partis sont aussi divisés que dans le nôtre, l'impartialité ii l'égard de tous les partis.

Par ces moyens-là, l'énergie dans le combat, la fermeté dans la conduite du gouvernemeut, la modération, l'impartialité à l'égard des partis, ou arrive à l'apaisement. Je ne connais pas d'autres moyens. Si vous estimez que la politique de combat vaille mieux, pratiquez-la, je ne vous disputerai pas le pouvoir; mais il faut se donner pour ce qu'on est, et moi je ne veux pas me donner pour un homme de la politique de combat. {Bravos et applnudisscmenls à gauche.)

Savez-vous comment cela s'appelait dans des temps oii cette politique que vous préconisez a perdu, non pas pour s'èlre exercée, mais seulement pour s'être montrée, a perdu plusieurs monarchies? Cela s'appelait la politique à outrance. Essayez-la si vous voulez! Moi, je ne veux pas recevoir de vos mains cette mission, si vous euteudez me la donner ! Nou, de l'énergie, de la fermeté dans le danger, puis la modération, l'impartialité envers tons et l'apaisemcat; voilà notre politique, voilà notre mission ; je n'en puis pas accepter uue autre.

Maintenant ai-je manqué à cette impartlahté? Regardez les grandes fonclions publiques : vous voyez

19 NOVEMBRE 487t. 97

les plus grands seigneurs de France occuper les ambassades, toutes...

Plusieurs voix à droite. — Et M. Picard ! {Rires sur quelques bancs,)

M. LE Présu)ent de la République. — ... et j'ajouterai qu*ils les occupent noblement, utilement.

Pour Tannée, est-ce que j'ai agi en homme de parti ? Ces vaillants et nobles généraux qui avaient eu le malheur d'être mal dirigés, qui avaient versé leur sang ou qui avaient fait le sacrifice de leur vie, sont tous venus, au jour du danger, lorsque nous étions sous les murs de Paris, m'offrir leur épée. Tous ont été accueillis.

On m*a dit que je me mettais dans les mains des partisans d'un gouvernement ennemi. Adressez-vous à eux et demandez-leur si sur mon visage ils ont vu la défiance ou quelque chose qui respirât le doute, quelque chose d'un homme de parti. Je suis devenu l'ami de tous.

Je les ai traités avec le respect cpie m'inspire toujours l'uniforme de l'armée française. Demandez-leur si, pour un seul, j'ai eu l'attitude d'un homme défiant.

Et dans l'administration, j'ai pris, oh! je sais très bien que là on touche à de grandes difficultés, j'ai pris dans tous les rangs les hommes qui m'ont paru, par leurs mœurs, par leurs lumières, par leur caractère, les plus propres à administrer le pays. Me suis-je trompé quelquefois? Aux yeux de ceux, pardonnezmoi ce mot, aux yeux de ceux qui ne sont pas

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