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contents de leurs préfets, oui, aux yeux de ceux-là, j'ai mal choisi; mais je vous prie de vous figurer la situation telle qu'elle est. Vous voyez la peine que j'ai au milieu de vous. Eh bien, il n'y a pas un préfet qui ne soit dans ma situation. (Rires approbatifs sur un grand nombre de bancs.)
Mais on me dit : <r Les élections vont mal ! » Mon Dieu! Messieurs, c'est un sujet auquel il est très difficile de toucher. Oui, il y a des élections que j'aurais désiré voir tout autres... et je dis ici, sans le vQuloir, une inconvenance, car enfin je parle devant des collègues qui ont été élus. Aussi je leur en demande pardon ; mais enfin chacun a son opinion, et vous pardonnerez au gouvernement d'en avoir une. Oui, il y a tel candidat auquel j'en aurais préféré un autre. {Mouvement.)
Je me trompe peut-être; mais à qui appartient aujourd'hui l'élection? Au nombre. Est-ce que c'est par moi, est-ce que c'est dans les rangs de mes amis que le suffrage universel a pris naissance? Est-ce moi qui, lorsqu'il avait été réduit, je suis un de ceux qui l'ont réduit, je ne cache rien, est-ce moi qui l'ai rétabli? Est-ce par mes amis que dix millions, onze millions d'électeurs ont été rendus à la France? Non, ce n'est pas à côté de moi que la doctrine du suffrage universel est née ; ce n'est pas par mes amis qu'il a été rendu au pays; quant à moi, j'étais prisonnier alors. 11 faut prendre les faits comme ils sont : c'est le nombre qui fait l'élection.
On me dit quelquefois : Le pays n'est pas républicain... Chacun fait un peu le pays à son image. {On rit,) A cela je réponds : Mais le nombre Test. {Mouvement à droite,)
Un membre à droite, — Vous n'en savez rien !
M. LE Président de la République. — Ne vous irritez pas, je vous en prie ; je ne veux blesser personne ; j'invoque le souverain juge, le pays qui nous écoute : donnez-lui le spectacle de dignes et honorables représentants qui savent entendre même ce qui leur déplaît.
J'ai observé les élections, je les ai observées avec un soin jaloux, avec souci de l'avenir : je suis convaincu que les candidats qui ont persuadé le pays, et qui le persuaderont, ont pris le même parti que j'ai pris ici ; ceux qui émettront des opinions modérées, mais qui partageront la conviction que j'ai exprimée tout à l'heure, ces candidats, j'en suis sûr, auront plus de chance que les autres. {Mouvements divers.)
Oh! je sais très bien que, de tout ce que j'ai dit ici, c'est ce qu'on repoussera le plus, mais vous aurez le choix; vous pourrez faire des élections, soit avec la politique de combat, soit avec la politique de fermeté et de modération; moi, je suis sûr que celles qui seront faites avec cette dernière politique seront meilleures que celles faites avec l'autre. Je peux me tromper, mais ces deux politiques ont été en présence et j'ai été bien placé pour en observer les résultats; laissez-moi vous exposer ce que la conviction m'in-
spire et ce que Tobservation la plus exacte des faits me commande de vous exprimer.
Il ue me reste plus qu*ua mot à dire et je quitterai cette tribune m'étant fait connaître complètement, ayant déchiré tous les voiles et ayant acquitté ma conscience; j'en descendrai, non pas le cœur léger, comme on Ta dit autrefois (dans la situation du pays, ou peut avoir le cœur affligé, pas désespéré; mais léger ! non) ; j'en descendrai ayant un grand poids de moins, quand je vous aurai exprimé toutes ces choses et que vous aurez bien voulu les entendre; je ne dis pas les accueillir, les faire suivre de votre vote, non ; je ne désire rien que d'avoir acquitté ma conscience en vous exposant la vérité comme je la conçois, complète et sans réserve.
On me dit : Mais vous voulez nous faire prendre des résolutions qui engagent l'avenir! Dans votre Message vous nous avez invités à entrer dans une voie où nous ferions peut-être des choses qui répugnent à nos convictions.
Non, Messieurs, si le mot qu'une de vos commissions a prononcé, le mot de République conservatrice, est sincèrement le vôtre, je ne doute pas que, si vous l'adoptez, ce sera en toute sincérité ; mais, s'il est le vôtre, il vaut mieux faire la République conservatrice que toute autre. Ah I si vous pouvez ne pas faire la République, à la bonne heure! Mais, si vous êtes obUgés de la faire, il ne faut pas perdre de temps.
On dit : Si nous faisions ce que vous demandez, il faudrait sur-le-champ nous dissoudre !
Non ! vous avez mis plus d'une année à faire la loi militaire, vous n'en avez même fait que la moitié, car vous n'avez fait que la loi de recrutement et il vous reste à faire la loi d'organisation : et ces questions si graves, si vastes, qui nous préoccupent tous à si juste titre, serait-ce trop d'une année pour les résoudre?... {Mouvements divers.)
Je ne vous dis pas de conclure aujourd'hui; j'appelle votre attention sur ce sujet, et ceux qu'on m'accuse de flatter ne sont pas en cela de mon avis, vous le savez bien.
J'ai fait l'acte le plus conservateur que le conservateur le plus décidé puisse faire. Décidez I
D'ailleurs, est-ce que je vous ai dit d'opter, dès aujourd'hui,/ pour telle ou telle forme de gouvernement? Je n'ai fait qu'une simple indication; je vous ai dit : Si vous croyez que le moment est prochain où il faudra prendre un parti, choisissez quelques-uns d'entre vous pour étudier la situation, et, si vous nous consultez, nous vous dirons notre opinion
Mais, me dit-on encore : Vous êtes trop souvent à la tribune ! . . .
Si vous saviez. Messieurs, ce qu'il m'en coûte d'y monter, vous verriez que ce n'est pas pour satisfaire un vain goût de la parole que je parais ici.
On ajoute : En vous présentant si souvent à la tribune, vous nous gênez, et le gouvernement parle-
mentaire est ainsi détruit par vous, vieux parlementaire, à Técole duquel nous avons été élevés.
Un seul mot sur cette inconséquence qu'on me reproche tous les jours.
Je crains de désavouer des hommes qui ont l'obligeance de s'appeler mes élèves; mais je leur dirai qu'apparemment, quand je leur parlais, je n'étais pas bien clair; j'étais un professeur bien maladroit, si, ce que je leur ai dit alors,- ils croient pouvoir l'appliquer à l'état actuel des choses.
J'ai dit que, sous la monarchie, alors que le prince régnant, prince héréditaire, pouvait être bon ou mauvais, éclairé ou non éclairé, faible ou courageux, il fallait, pour qu'on ne fût pas sous le despotisme, je ne dirai pas de Gonstantinople (il s'adoucit), mais sous le despotisme de Téhéran ou de la Chine, il fallait substituer à ce prince un individu désigné par la majorité d'une Assemblée, désignée elle-même par la majorité du pays, et que cet individu fût responsable pour le monarque qui ne devait pas l'être. Mais dans la république, où le chef, non pas héréditaire, mais électif, dure deux, trois, quatre ans, suivant la Constitution, à celui-là vous voulez appliquer le système qu'on applique au prince héréditaire! C'est un contresens, et je supplie mes prétendus élèves de mieux comprendre les leçons qu'ils disent que je leur ai données autrefois. {Rires approbatifs sur plusieurs bancs.)
Oui, sous la monarchie, le système parlementaire a ce sens-là. Sous la république, le système parlemeu-
taire, le voici : c'est un chef devant une assemblée, qui parle à cette assemblée, qui tâche delà persuader, et qui, s'il ne la persuade pas, se retire... {Mouvement à droite.)
Le système parlementaire sous la république, ce sont des ministres qui, comme vous l'a si noblement dit mon éloquent ami M. le garde des sceaux, sont toujours là sous votre main, sous votre jugement, et qui, à la première improbation manifestée, se retireraient... {Nouveau mouvement à droite) ^ et remettraient leur portefeuille. {Très bien! Très bien! à gauche et au centre gauche.)
De mon côté, je tâcherai de suivre les indications d'une pareille manifestation. Ce système, vous l'avez ici plus efficace, plus complet, que partout ailleurs, car il n'existe nulle part au même degré. En effet, en Amérique, le chef du pouvoir exécutif est nommé président pour quatre ans; vous le désapprouveriez que vous ne lui enlèveriez pas le pouvoir, et vous ne Tempècheriez pas de passer au pouvoir les quatre ans pour lesquels il a été nommé ! Mais, moi, je suis sous votre main à tout moment. {Mouvements divers,)
On médit, avec une affection dont j'ai été touché... {Sourires) : C'est pour vous que nous demandons cela ; quand vous venez ici, vous êtes exposé quelquefois à des paroles que l'on ne devrait pas adresser au Chef du pouvoir exécutif. {C'est vrai!)
On me dit encore : Vous violentez nos convictions, vous nous gênez dans la liberté de nos votes !
Messieurs, je crois que vous ne vous gênerez pas beaucoup aujourd'hui, et qu'aucun de vous ne se trouvera, par suite des paroles que je vous ai dites, dans cette prétendue gène dont on vous parle. On ne vous fait pas honneur en vous supposant ainsi gênés ; vous êtes parfaitement indépendants, vous me le prouvez tous les jours.
Mais supposez que je n'eusse pas eu la parole devant vous. Vous croyez que vous auriez évité des crises ? On me dit cela avec une affection dont, je le répète, je suis touché... Vous croyez que je ne serais pas sorti du pouvoir exécutif?
Eh bien, je vais vous citer les* prétendus cas où j'aurais violenté votre conviction. Je suppose, par exemple, que, lorsqu'il s'agissait de cet intérêt souverain de l'armée, je n'eusse pas eu la parole devant vous, et que, n'ayant pas été gênés, vous eussiez voté pour le service de deux ans ou de trois ans, comme un homme très respectable vous le proposait.
Croyez-vous que vous auriez évité une crise? Je vous déclare que, devant une question pareille, si l'on avait porté à l'armée une atteinte aussi grave que de réduire la durée du service de cinq ans à trois ans ou deux ans, jamais on ne m'aurait vu subir une mesure que j'aurais regardée comme désastreuse. Tout ce que vous auriez gagné à mon absence, ce n'eût pas été d'éviter une crise : je vous aurais envoyé ma démission sur-le-champ. {Mouvements divers.)
En me permettant de venir ici, je ne dis pas que
je VOUS aie convaincus ; maisenfin, je vous ai présenté une vérité que je regardais comme une vérité nécessaire, et, au lieu d'encourir une crise, vous l'avez évitée. {Mouvements divers.)
Mais que voulez-vous que je fasse devant une Assemblée unique, toute-puissante, moi qui ne suis pas un faiseur de coups d'État, non pas par probité seulement, mais parce que, si je m'adressais, pour un dessein criminel, à cette noble armée, elle me regarderait avec dédain et mépris?... {Mouvements d'assentiment.) Que voulez-vous que je fasse? Est-ce que vous pouvez, Messieurs, méconnaître la nature humaine ! Est-ce que vous pouvez méconnaître cette vérité que l'Assemblée la plus honnête, la plus respectable, la plus respectée, comme vous l'êtes, est exposée à des entraînements ? Ne faut-il pas que quelqu'un la contredise? Ne faut-il pas que quelqu'un lui résiste?
Quand je n'ai aucune attribution, quand je n'ai le veto à aucun degré, car je n'ai pas même te droit de demander le second examen d'une question mal résolue, vous voulez que je ne puisse pas même venir devant vous, vous supplier par des prières, vous arrêter par des raisonnements, alors que vous allez émettre une résolution qui me parait désastreuse !
Messieurs, ce n'est pas que je tienne à cette triste faculté de venir vous résister; mais enfin, est-ce que je ne remplis pas le devoir d'un bon citoyen et d'un honnête homme, quand je vous résiste quelquefois suivant mes convictions? Voulez-vous un esclave ici.
am
un commis qui vous plaise, qui, pour conserver le pouvoir quelques jours de plus, soit toujours votre courtisan? Eh, mon Dieu, choisissez-le, il n'en manque pas. {Très bien! Très bien! — Applaudissements ironiques sur divers bancs.)
Quant à moi. Messieurs, je crois vous honorer, vous respecter, en vous disant ce que je pense être la vérité. Je puis me tromper, certainement, et cela doit m'arriver; mais enfin vous m'avez choisi, vous m'avez fait un honneur infini, immense, je le reconnais; mais vous avez supposé, cependant, que j'avais quelques lumières. Eh bien, quand je vous résiste, soyez-en sûrs, c'est avec le plus grand chagrin et dans Tintérêt seul du pays. Les efforts que j'ai faits dans plusieurs questions qui vous sont présentes sont de ceux qu'on ne fait qu'avec une conviction profonde et par amour passionné du devoir.
Il est bien plus facile, quand on est dans une monarchie, de se soumettre à un roi (je ne l'ai pas fait, même avec un roi que j'aimais), que, dans une république, de déférer à une majorité. Je résiste à cette majorité quelquefois, parce que je crois qu'elle n'est pas dans le vrai; je vous en demande pardon, cela peut arriver à toutes les assemblées. Si vous voulez m'ôter ces moyens , comment voulez-vous que je puisse remplir mes devoirs?
Mais, me dira-t-on, comment parer à tout cela? Par un seul moyen : une organisation dont toutes les parties concordent entre elles. Est-ce que vous pouvez
régler les attributions du pouvoir exécutif sans mettre en accord les autres pouvoirs? Je ne dis pas qu'on doive faire des constitutions en vingt, trente, cinquante, cent, deux cents articles; mais je dis qu'on doit faire le nécessaire, l'indispensable. Je ne dis pas qu'on doive le faire aujourd'hui, non ; mais il faut dès maintenant qu'on en commence l'examen, qu'on n'en détache pas, pardonnez-moi le mot, malicieusement une question qui a l'air d'une question personnelle, uniquement pour donner un témoignage de défiance.
Agissez donc par un moyen plus simple. Vous vous défiez de ma politique, démon indulgence. Vous pouvez mêle témoigner directement; cela vaut mieux que de prendre une mauvaise résolution, beaucoup mieux. Certes, quand je songe au pays, je serais affligé d'un changement de mains dans les circonstances où nous sommes. Dieu me garde de dire que ce changement n'est pas possible ou qu'il serait dangereux ! Je vous demande pardon de vous parler de choses qui vous déplaisent; mais, si je pouvais séparer l'homme du citoyen, je dirais que je serais le plus heureux des hommes si vous me renvoyiez au repos, à la retraite, aux nobles études auxquelles j'ai consacré la fin de ma vie. Je ne pourrais que m'en réjouir; mais une expression de défiance détournée, permettez-moi de ne pas m'y résigner.
Si vous voulez examiner sérieusement toutes les questions que le sujet comporte, celle de la responsabilité ministérielle et présidentielle concurremment
avec chacune des autres, mais chacune étant à sa place. Tune n'étant pas tirée, avec une intention personnelle, de Tordre naturel d'idées dont elle fait partie, de son cadre vrai, pour en faire de suite une arme, si vous voulez procéder ainsi, je le veux bien : toutes les questions seront examinées dans leur ordre naturel.
Si, maintenant, on ne veut examiner qu'une seule question qu'on dirige contre moi, c'est une question de défiance. Eh bien, qu'on émette un vote de défiance! Mais alors le sujet de discussion est transformé : il ne s'agit plus de la responsabilité ministérielle, il s'agit de la confiance et de la défiance que vous avez envers moi. {Très bien! Très bien! — Ajh plaudissements à gauche et au centre gauche.)
Quant à moi, quoi qu'on pense, quoi qu'on dise, permettez-moi d'achever par ces mots que vous condamnerez peut-être, que les hommes équitables approuveront, je crois : Je jure devant vous, devant Dieu, que j'ai servi deux ans mon pays avec un dévouement sans bornes I {Profonde émotion.)
{ Vives acclamations et applaudissements prolongés à gauche et au centre gauche.)
M. le Président de la République revient s'asseoir au banc du gouvernement. Un grand nombre de mem-^ bres quittent leur place et viennent le féliciter.
t9 NOVEMBRE 487Î. 409
Ce fut M. Ernoul, député de la droite et membre de la commission, qui répondit à M. Thiers. La question de ré* publique et de monarchie, dit-il, n*était pas en jeu. Le pacte de Bordeaux existait toujours, et il importait de le maintenir longtemps encore. Mais il y avait à combattre le radicalisme un danger social, et, dans les mesures quelle avait à prendre à cet effet, l'Assemblée se trouvait nécessairement gênée par Tintervention parlementaire et incessante du Chef de l'État. Chaque fois, en effet, que celte intervention avait lieu, s'il y avait désaccord entre le Président de la République et le Parlement, la crise qui pouvait en résulter n'était plus ministérielle, mais devenait gouvernementale, et il y avait là un péril qu'il était urgent d'écarter. A cet effet, il importait que le gouvernement, au lieu d'être remis à un seul homme, restât désormais entre les mains de l'Assemblée à laquelle le pays l'avait confié, et la commission, en proposant d'organiser au plus tôt la responsabilité ministérielle, n'avait fait que revendiquer les droits du Parlement. L'orateur termina en citant les dernières lignes de VHhfoire du Consulat et de FEmpire, dans lesquelles M. Thiers avait dit qu'il ne faut jamais livrer les destinées d'un pays à un seul homme, n'importe Thomme, n'importent les circonstances.
M. Thiers ût la réplique suivante dans laquelle il posa la question de confiance.
Messieurs,
Je ne viens pas répondre à réloquent, je dirai au bienveillant discours que vous venez d'entendre; aiais nous voulons tous la clarté et je viens vous dire quel-
no PROPOSITION DE M. DE KERDREL.
ques mots, quelques mots seulement, pour que la clarté soit aussi complète que possible.
Je n'ai qu'une brève observation à présenter, comme réponse générale, sur une citation historique qu'a faite l'honorable préopinant.
Oui, il a bien raison de répéter ce que j'ai dit : «c Quel que soit un homme, il ne faut pas se livrer à lui! j> Mais je le supplie de ne pas confondre, sous peine de me rendre ridicule (et je ne l'ai pas mérité), de rendre presque ridicule l'Assemblée aussi (et elle l'a mérité encore moins que moi), de ne pas confondre des situations très différentes.
Comment ! vous voulez appUquer le mot qui a été dit sur cet homme prodigieux, qui était maître de la France et presque de l'Europe, qui avait des armées bien glorieuses, bien héroïques, mais qui n'étaient pas pénétrées, comme l'armée actuelle, du sentiment profond du droit, qui suivaient un homme au lieu de suivre le pays et la loi... {Très bien! Très bien!) vous voulez appliquer ce mot à ma personne, vous voulez prendre des précautions contre un homme qui dépend de vous! {Sourires approbatifs à gauche. ) Rendez-vous bien compte de la différence.
Quand on rappelle cette grande ombre, si grande et si fatale, et qu'on la rapproche de tout ce qui se passe ici, j'éprouve pour vous, pour nK)i, un sentiment d'embarras, et il me semble que nous nous rendons tous ridicules. {Approbation sur divers bancs.)
Cet homme, que vous traitez trop favorablement,
voudrait avoir mérité tout ce que vous dites de lui ; mais vous savez sa situation, vous savez qu'il a la plus grande peine à exister, à manier le grand pouvoir que vous lui avez donné, qu'il est obligé de l'exercer avec des soins continuels, des efforts sans cesse renouvelés.
Vous avez dit vous-mêmes que j'étais obligé de me servir de majorités de rencontre. A qui la faute? Est-ce à moi ? Est-ce que je cherche à m'appuyer plutôt sur ceux-ci que sur ceux-là ? Pour chaque question, je cherche à vous persuader, mais vous êtes tous divisés. On est divisé ici comme on est divisé là.
M. LE DUC DE LâA RoCHEFOUCAULD-BiSACCIA. — Si UOUS
étions divisés, vous ne seriez pas si embarrassé ! {Bruii.)
M. LE Présu)Ei\t de la République. — Vous êtes tous unis ? Ah ! Messieurs, s'il vous plaît de vous croire unis, je le veux bien.
M. Paris (Pas-de-Calais). — Nous sommes unis pour la défense de l'ordre social !
M. LE PRÉsroENT. — VcuiUez ne pas interrompre !
iM. LE Présu)ent DE LA RÉPUBLIQUE. — Pcrmcttcz-moi de le dire, Messieurs, si vous étiez unis, et de grâce veuillez, je vous en prie, ne pas trouver dans mes paroles la moindre intention blessante, si vous étiez unis, vous seriez assez forts pour n'être pas soumis à la nécessité comme vous l'êtes, et vous nous feriez des propositions autres que celles que vous nous avez présentées quand vous nous disiez... {Interruptions.)
442 TROPOSITION DE M. DE KBRDREL.
Oui ! on est divisé ici,je le répète, on est divisé là... (V orateur indique successivement la droite et la gauche) j et voilà la raison de tous ces émois !
Dans la situation où nous sommes placés, nous ne choisissons pas sur qui nous devons nous appuyer. Nous ne présentons pas des projets de loi dans Tintention de recueillir les votes de ceux-ci ou de ceuxlà ; nous présentons les projets de loi que la situation nous commande, sans nous préoccuper de ceux qui les approuvent ou les soutiennent; nous faisons la majorité comme nous pouvons, et les lois les plus utiles, les plus incontestablement utiles, si nous nous étions appuyés sur telle ou telle partie de TÂssemblée plutôt que sur telle ou telle autre, n'auraient peutêtre pas été adoptées.
Nous faisons ce que les circonstances nous commandent; nous ne sommes pas maîtres de la situation qui place le pays dans cet état si regrettable, où il y a infiniment de partis. La faute n'est pas à nous, elle est à la situation ; mais je dis que, quand on est dans une situation pareille, devant des hommes dont la vie est si laborieuse, vous en êtes vous-mêmes témoins, on ne peut pas leur appliquer les paroles que vous avez portées à la tribune, en les empruntant à un livre sorti de mes mains, il y a quelques années, et dont je ne désavoue pas une seule partie.
Je me borne donc à dire ceci, pour la clarté de la situation : Nous ne refusons pas de discuter les questions de l'organisation du pouvoir exécutif, de ses
rapports avec rAssemblée ; nous ne refusons même pas des concessions, s'il y en a à faire, à la condition que vous nous donnerez les moyens de pouvoir arrêter une résolution qui nous semblerait malheureuse; autrement, au lieu d'avoir prévenu ici la crise, de l'avoir prévenue avec le moyen de la résoudre, à savoir la discussion, vous la rendrez plus certaine en nous envoyant une proposition, devenue loi, à laquelle nous ne pourrions opposer comme résistance que notre retraite. Ce que vous nous offrez, c'est donc la crise sans discussion, c'est-à-dire sans moyen de la prévenir. (Dénégations à droite et au centre droit, — Assentiment à gauche,)
Oui ! je le répète, c'est la crise sans le moyen, le seul qui me reste, dans la situation actuelle, pour la prévenir : la discussion.
Enûn nous ne refusons pas l'examen de la question particulière de la responsabilité ministérielle ; mais il nous parait impossible de la résoudre isolément, et nous persistons à soutenir, suivant l'amendement présenté hier par M. le garde des sceaux au nom du gouvernement, qu'il faut résoudre toutes les questions ensemble. Et, quand je dis qu'il faut les résoudre toutes ensemble, il est bien entendu que chacun des termes de la résolution qui serait soumise à l'Assemblée devrait être l'objet d'une discussion et d'un vote séparé, comme cela se pratique pour tous les projets de loi dont certains articles sont adoptés et certains autres rejetés; seulement, une question prise isolé- XV. 8
ment ne pourrait être examinée et votée en dehors et à l'exclusion des autres.
Vous nous direz : Non, ce n'est pas un acte de défiance, si Ton fait sortir une de ces questions du cadre plutôt qu'une autre.
Mais, Messieurs, si vous êtes ici de parfaite bonne foi...
Quelques voix à droite, — Gomment ! si nous sommes de bonne foi !
M. LE Président de la République. — Laissez-moi achever ma phrase... (Oui! Oui! — Parlez!)
Je ne mets pas en doute que vous soyez de bonne foi. Vous qui êtes de bonne foi, c'est avec la bienveillance avec laquelle s'est exprimé tout à l'heure M. Ernoul que vous interpréterez le vote; mais il faut que ce vote ait une clarté parfaite ; il ne faut pas qu'on puisse dire demain, au dehors, qu'au fond vous avez voté contre nous. {Mouvements divers.)
Messieurs, on nous a annoncé la clarté. Pourquoi, alors que je cherche à la porter ici, vient-on m*interrompre ? Pourquoi ne la veut-on pas ? Nous devons la vouloir tous. {Oui! Oui! — Tous!) Vous l'avez invoquée; je viens vous l'apporter.
11 faut que, demain, votre vote ne soit pas interprété dans un sens diflérent de celui où vous l'aurez émis. {Cest vrai ! C'est vrai !)
M. Ernoul a apporté ici une grande loyauté; je le prie de m'aider, s'il veut que la loyauté soit complète,
à demander à ses amis de me permettre rexplication du vote.
Eh bien, nous sommes obligés de persévérer absolument dans l'amendement que vous a proposé M. le garde des sceaux, au nom de tout le gouvernement. Si Ton n'avait pas élevé la question de confiance, nous nous bornerions à des questions purement constitutionnelles et théoriques ; ces questions, nous ne refuserions pas de les examiner pourvu qu'on n'en détachât pas une avec une intention personnelle. Qu'on suive la logique même du sujet ! Qu'on nous apporte la question dans son ordre, mais après examen de toutes les autres.
Ainsi nous ne refusons pas d'examiner la question tout entière et sous tous ses aspects. Vous ferez de mes attributions ce que vous voudrez ; je ne viendrai pas vous demander d'étendre mes pouvoirs ni de les restreindre ; je n'aurai qu'une réponse à vous faire, si je me crois dans l'impuissance de gouverner avec les attributions que vous me donnerez; je m'empresserai de venir vous déclarer que je ne le puis pas.
Un membre. — Alors ce n'est qu'un ajournement de la crise !
M. LE Président de la République. — Mais aujourd'hui, je le répéterai éternellement, pourquoi fuir la clarté ? Aujourd'hui qu'on a mêlé cette question, que vous le vouliez ou que vous ne le vouliez pas, l'effet est produit dans le pays.,, {Interruption.)
Messieurs, voulez-vous un vote obscur ou un vote clair?... Ecoutez-moi !
Aujourd'hui, je le répète, toutes les questions doivent être examinées ensemble; mais il est bien clair que, de même qu'on rédige les articles d'une loi l'un après l'autre, quand je dis toutes les questions ensemble je veux dire toutes ensemble dans leur ordre naturel ; que celles qui me concernent ne soient pas plus écartées que les autres.
C'est pour cela que nous demandons positivement et expressément la rédaction de M. le garde des sceaux, parce que, je l'ajoute et je le répète, il y a une question de confiance qui se cache sous cette question-là. {Dénégations sur plusieurs bancs.)
Voix nombreuses. — Oui ! Oui !
M. LE Président de la Répubuque. — Je ne viens pas vous faire violence. Mais qu'est-ce qu'il y a de plus respectueux, de plus parlementaire, que de venir vous dire : Témoignez-nous votre confiance ou votre défiance ; nous nous soumettrons à l'une ou à l'autre ?
Si c'est là du gouvernement personnel, en vérité
je n'ai jamais été compris par mes élèves. {Très bien! Très bien ! et rires approbatifs sur un grand nombre de bancs)
Eh bien, je vous en demande mille pardons, je suis plein de respect et de dévouement pour l'Assemblée.
Je voudrais trouver, là oii il y a le moins de divi-
sions, l'appui constant que vous m'invitez à rechercher. Que je dise : je m'y confie ou je ne m'y confie pas ! il n'y a rien de plus respectueux que cela; je suis prêt à me soumettre. Je dis tout cela avec douleur, sachez-le bien, car la vie que je mène est affreuse... (Ohl Oh! sur quelques bancs. — Vive apprch bation sur d'autres)^ oui, affreuse !
Eh bien, confiance ou défiance, ne cherchons pas davantage; soyons d'une parfaite loyauté, et ne cachons pas sous un vote ce qu'il n'y a pas. Il y a ici une question politique, une question théorique ; mais il y a aussi une question de confiance ou de défiance ; je vous supplie d'y répondre.
(Très bien! Très bien ! et applaudissements à gauche et au centre gauche. — Mouvement prolongé.)
L'amendement Dufaure fut adopté par 372 voix contre 335. La rupture entre TAssemblée et le Président de la République devenait donc imminente.
CCLXXYIII DISCOURS