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Il y a deux ans, j'étais pour rintervention immédiate, et j'en vais dire les motifs ; aujourd'hui je ne le suis plus, j'en dirai aussi les motifs.
J'étais pour l'intervention immédiate il y a deux ans, par cette raison toute simple que l'Espagne était encore dans les mains des modérés ; car, nulle part, je ne voudrais faire la guerre pour maintenir les exaltés ; si des vœux suffisaient, j'aimerais mieux que la politique fût entre les mains des modérés que dans celles des exaltadosy car je crois qu'avec les modérés on peut faire de la meilleure politique. Il y a deux ans l'Espagne était près d'entrer.dansla carrière des révolutions sanglantes, dans la carrière des égorgements ; je croyais que l'intervention immédiate détruisait la contre-révolution et maintenait le parti modéré au pouvoir. On a refusé l'intervention : don Carlos a fait des progrès, les modérés sont tombés, et les exaltés sont arrivés au pouvoir. Ils n'ont pas élevé d'échafauds comme en France ; l'anarchie n'a pas été sanglante, terrible avec unité, comme dans un pays où la centralisation est portée à un haut degré ; mais en Espagne, dans ce pays où il n'y a pas d'unité, où chacun erre à sa manière, selon T esprit de sa province, l'anarchie a produit des scènes de désordre, d'indiscipline, d'égorgement. Maintenant cela est passé, nous n'avons plus besoin de l'intervention pour faire que les modérés soient au pouvoir, car, par le mouvement des choses, ils y sont arrivés avec le temps. Le danger, on l'a traversé ; il a été prouvé que l'Espagne pou-
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vait, jusqu'à un certain point, se défendre elle-même. Qu'est-ce que je voudrais aujourd'hui? Qu'on entrât en Espagne? Non, Messieurs; je voudrais que Ton se plaçât dans la situation que je vais décrire : l'observation avec la résolution de déployer les forces de la France pour venir à son secours, s'il était nécessaire.
Si l'on pouvait croire en Espagne et en Europe que le gouvernement français n'a pas la résolution d'abandonner l'Espagne, mais qu'il est, au contraire, décidé à la secourir si elle était en péril, à l'instant même le gouvernement français recouvrerait une force énorme en Europe, beaucoup de bienveillance et d'intimité en Angleterre, et beaucoup d'action en Espagne ; croyez que si, dans cette situation, on opérait une transaction, si l'on se faisait l'intermédiaire*, ce qu'on appelle médiateur armé, la France aurait une force énorme. Mais on voit que le gouvernement français portant sympathie à l'Espagne, je le sais, est résolu à l'inaction.
J'ai été souvent calomnié, et je ne veux calomnier personne. Je ne dis donc pas que le gouvernement français soit indifférent sur le sort de l'Espagne ; il faudrait pour cela qu'il fût insensé ; je ne dis pas qu'il soit indifférent ; mais on sait, c'est le secret de tout le monde, je n'agglomérerai pas des nuages sur la question, on sait que, s'il faut à l'Espagne les ressources de la France, le gouvernement est décidé à les lui refuser. {A gauche : Cest vrail) Croyez- vous que je veuille IV. 45*
compromettre ime cause à laquelle je me suis dévoué? que je veuille l'affaiblir? Non, certes. Eh bien, si le mensonge, tout odieux qu'il est, tout indigne qu'il est d'un gouvernement et d'une grande assemblée, si le mensonge pouvait servir la cause de l'Espagne, je ne le dirais pas, mais je le laisserais glisser. Si d'un nuage pouvait sortir le salut de l'Espagne, je le laisserais peser sur notre tôte. Mais il y a en Espagne un gouvernement qui ne peut vivre que de l'appui moral, et l'appui moral, c'est le moyen de rendre efficace l'appui matériel.
Repoussez la politique du parti pris; excluez le jamaisy car le jamais ôte la force morale à vous, au gouvernement de lap reine et à l'Angleterre ; et c'est à l'Angleterre que vous dites qu'il ne faut pas compter sur nous dans un moment décisif/
Réservez la possibilité, car la commission laisse exister la possibilité. Si l'on disait : elle l'impose; à la bonne heure! Mais elle ne l'impose pas.
Eh mon Dieu, je ne veux certes pas accuser le gouvernement, je ne veux pas l'affaiblir dans sa situation... {Mouvements et exclamations sur quelques bancs.)
Messieurs, qu'il me soit permis de dire un mot sans amertume. Tant pis pour ceux qui, dans ce grand débat, ne voient que de misérables intérêts personnels! Je croyais avoir, par ma conduite bien plus encore que par mon langage, élevé le débat à la hauteur du désintéressement et de la vérité, et je suis étonné que des murmures viennent ici me prêter apparemment des
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intentions qui ne sont pas en moi, et qui ne pourraient être que dans Tesprit de ceux qui sont capables de les concevoir; quant à moi, je n'en suis pas capable. {A gauche : Très bien! très bien!)
Puisqu'on a prononcé les mots de question de cabi^ nety permettez-moi de dire que, pour moi, il ne s'agit pas de cela, et de rappeler que, l'année dernière, il y a eu un jour où il dépendait de nous de faire de cette question une question de cabinet, mais que nous ne l'avons pas voulu ; il n'y a donc pas ici de question de cabinet, et j'espère que MM. les ministres comprendront mieux leur situation, en disant qu'il n'y en a pas.
Je le déclare, s'il fallait ma boule pour maintenir le ministère, je la donnerais (bruit) ; je l'ai donnée l'année dernière. (C'est vrai!)
Relevons le débat. Messieurs ; il ne faut pas le faire descendre ; il est assez important pour mériter d'être maintenu à sa hauteur. (Très bien!)^
Je dis donc que la politique du cabinet est connue; on sait bien qu'il porte de l'intérêt à la cause de la reine d'Espagne ; mais remarquez-le cependant, toutes les fois qu'il a fallu faire un effort efficace, il a toujours reculé, et, quand il n'a pas reculé, un autre cabinet a été formé.
Je vais. Messieurs, vous énumérer les faits en quelques mots.
Lorsqu'il a été question de bloquer les Pyrénées, il y a eu empressement de la part du gouvernement; lorsqu'il a été question de promettre la présence du
pavillon le long des côtes, cela a été accordé sans difficulté; lorsqu'il s'est agi de donner à l'Espagne la légion étrangère, on l'a accordée plus difficilement, mais enfin on l'a accordée; quand il s'est agi du recrutement, on a opposé plus de difficultés encore. Sans doute, tant qu'il ne s'agissait que d'un recrutement insignifiant, comme celui qu'on pouvait faire dans les rues de Paris et qui n'avait pour résultat que d'envoyer en Espagne, permettez-moi le mot, des mauvais sujets sans valeur, plus capables de lui nuire que de la servir, on l'a autorisé : mais, dès qu'il a été question d'un recrutement sérieux comme celui qu'on a appelé coopération, qui aurait envoyé en Espagne un corps d'armée d'une valeur véritable, avec un géiléral capable, là on s'est arrêté. Pourquoi? Parce que cela menait à l'intervention, et que l'intervention conduisait à employer les ressources de la France. {Bruits divers.)
Je cite les faits. Messieurs. Oui, tant qu'il n'a été question que de moyens indirects, n'engageant à rien, on a consenti; mais, lorsque le recrutement des rues de Paris a été converti en un recrutement de corps véritable, qui aurait pu agir efficacement en Espagne, on a refusé. Cela est connu de tout le monde.
Il est donc évident que la politique du cabinet est celle-ci : Tant qu'on ne demandera rien de sérieux, oui; quand on demandera quelque chose de sérieux, non. (Mouvement-)
Vous êtes en présence de cette politique-là . Je ne
VOUS dis pas de la blâmer, de lui donner un démenti ; mais, je le répète avec l'honorable M. Athanase Renard, vous êtes une Chambre nouvelle, vous savez qu'il y a là un grand danger : pourquoi vous engager avec cette politique? En vous faisant dire : continuez^ on engage la Chambre et la France, car la Chambre, c'est la France ; or elle ne peut s'engager avec cette politique, puisque, encore une fois, s'il faut quelque chose d'efficace, on ne veut pas le faire. Ici l'irrévocable est dans l'amendement, et la liberté est dans la rédaction de la commission. {Très bien! très bien!)
M. Hébert. — Je demande la parole.
M. Thiers. — On dit : Quand nous aurons voté la rédaction de la commission, une demande d'mtervention arrivera.
Messieurs, cette objection est puérile, passez-moi le mot. Mais des demandes d'intervention, il en est arrivé une quantité de la part du gouvernement espagnol.
M. LE PRÉsroENT DU CONSEIL. — Pas bcaucoup!
M. Thiers. — Il en est arrivé plusieurs.
M. LE GARDE DES SCEAUX. — Et OU Ics a rcfusécs.
M. Thiers. — Je le sais bien... (Rire général.) J'accepte l'interruption... (Bruit.) Je recueille le mot de M. le garde des sceaux. Nous n'avons pas le droit assurément de recueillir toutes les interruptions qui partent des divers bancs de cette Chambre; mais, quand elles partent du banc des ministres, et qu'elles sont
prononcées assez haut pour être saisies, elles devien- IV. 45 ♦•
nent pour nous un droit acquis : je m'empare donc de celle de M. le garde des sceaux. Oui, vous les avez refusées.
M. LE MINISTRE DE L'iPnÉRDEUR. — C'CSt VOUS-même
qui avez refusé. (Nouvelle et longue hilarité.)
M. LE GARDE DES SCEAUX. — Et Tcfusé par dcs raisons qui sont les nôtres.
M. LE PRÉSIDE3ST DU CONSEIL. — Raisous qui sont pé-. remptoires.
M. Thiers. — Attendez! Vous allez voir, Messieurs, que moi-même je ne veux pas dissimuler ce qu'il y a d'excellent et ce que le ministère trouve aussi d'excellent dans sa situation.
M. le garde des sceaux dit : « C'est vous qui avez refusé. » Je vais m'expliquer à cet égard.
En effet, l'intervention a toujours été refusée par le gouvernement français; elle l'a été à une époque où j'étais ministre des affaires étrangères, et elle l'a été contre mon gré. On sait à quelles conditions j'ai consenti à rester dans le cabinet, après le refus pur et simple qui avait été fait de l'intervention; j'ai consenti à rester, parce que j'espérais la coopération, qui fut formellement stipulée. Plus tard, quand la coopération eut été consentie, l'intervention fut de nouveau demandée, et je la refusai; non pas que ce fût mon avis, mais c'était celui du cabinet. Malheureusement la coopération, qui avait été consentie et que je proposais alors de réaliser, fut elle-même refusée.
Ainsi, vous révélez là des faits connus de tout le
monde ; rintervention fut refusée par mes prédécesseurs, puis par moi, à condition qu'on accorderait la coopération, qui plus tard fut aussi refusée.
Eh bien, Messieurs, ce que je veux prouver, c'est que la seule chose que vous inspire l'Espagne, c'est de la sympathie, et que vous n'avez eu que des refus à lui donner lorsqu'elle a invoquévotre appui sérieux.
C'est ce qui vous explique comment MM. les ministres, qui sont des hommes de sens, des hommes hat^les, des hommes habitués à vos débats parlementaires, peuvent faire à tout moment, en paroles, ce qu'on prend pour des imprudences. Quant à moi, je le reconnais, on est injuste pour eux, et le mot prononcé tout à l'heure par M. le garde des sceaux n'est pas une imprudence aussi grande qu'on pourrait le supposer; c'est la révélation qui sort à tout instant d'une pensée fondamentale et vraie, à savoir : que, si l'Espagne veut quelque chose de sérieux, elle s'en passera; mais que, si elle veut des sympathies, le blocus des Pyrénées, quelques brigades de gendarmerie, des promenades de bateaux à vapeur. . . {Bruits et mouvements en sens divers. — Interruption,)
Je supplie la Chambre de m'accorder un peu de silence. Je crois que je suis au cœur de la question. Ce débat exige beaucoup de forces ; et, pour suppléer à celles qui manquent à ma complexion, j'ai besoin de toute votre attention... Je dis que, d'un côté, il y a Une politique qui consiste, non pas à demander que l'intervention ait lieu, mais à demander qu'elle soit
réservée comme moyen comminatoire, comme dernière ressource.
Et moi qui, il y a deux ans, étais d'avis de l'intervention immédiate, dans la vue d'épargner à l'Espagne des malheurs sanglants, aujourd'hui que ces malheurs sont arrivés, et que l'Espagne est revenue à la modération, aujourd'hui je dis ceci : Si l'Espagne peut se sauver toute seule, tant mieux pour elle et pour nous ; mais que l'intervention vous reste comme ressource dernière, comme moyen comminatoire qui rende la médiation possible : réservez-vous la possibilité. (Sensation.)
L'amendement, Messieurs, rattachant ici, comme cela vous est prouvé par les hommes qui ont parlé, .rattachant, dis-je, la pensée du 15 avril à la pensée du 6 septembre, vous dit : « Restez dans la politique qui est résolue à ne rien faire de sérieux ; restez-y définitivement, irrévocablement. Or savez-vous ce qu'on vous demande par là. Messieurs? un bill d'indemnité anticipé. (Voix nombreuses : Ouiy ouil Cest celai)
Un bill d'indemnité anticipée, pour que, si, dans l'intervalle de deux sessions, l'Espagne vient à périr, on puisse vous dire : « Nous avons continué d'interpréter et d'exécuter le traité de la quadruple alliance comme il a été toujours interprété et exécuté. » (^4 gauche et au centre gauche: C'est celai c'est celai Autres voix : Nonl nonl)
Hier, Messieurs, un homme que j'aime, qui m'aime encore malgré quelques dissentiments , et je dis quel-
ques, car, sur la plupart des points, nous sommes restés, heureusement restés d'accord; hier, Thonorable général Jacqueminot disait : « Je vous en donne ma parole d'honneur. » Je n'emploierai pas cette expression toute militaire ; mais je dirai : « J'adjure mon pays, par tout ce qu'il y a au monde de plus sacré, de croire que je dis ici la vérité la plus réelle, une vérité certaine, une vérité connue de toute l'Europe : c'est que, s'il faut faire quelque chose de sérieux, vous ne ferez rien. »
M. LE MINISTRE DE l'iNTÉRIEUR. — NouS protCStOUS
contre cette assertion.
M. Thiers. — Tant mieux, Monsieur, tant mieux! Mais il faut protester par autre chose que des paroles au banc des ministres. Et, si la révolution de Juillet, qui m'a fait ce que je suis, comme elle vous a fait ce que vous êtes, si cette révolution venait à être mise en péril...; sachez qu'en politique il ne faut pas des paroles de ministres, il faut la grandeur et l'action de la France. {Tràs bien! très bien!)
Savez-vous pourquoi je suis indigné, pourquoi je mets dans ce débat une chaleur qui ne m'est pas ordinaire? C'est que je proclame la vérité, j'en suis convaincu. Je me dévouerai jusqu'au bout. Les meilleures années de ma vie, je les ai employées à faire prévaloir l'ordre dans mon pays ; je n'étais pas seul, je le sais; mais j'ai apporté ma part de dévouement. J'ai dit à cette opposition courageuse dans les rangs de laquelle j'étais placé, au milieu de laquelle j'ai vécu
t36 PROJET D'ADRESSE.
quinze ans, qu'elle s'était trompée en 1830. C'est avec la même conviction, avec la môme sincérité, que je dis aujourd'hui au gouvernement qu'après sept ans il a le tort, je ne dirai pas de manquer à sa mission, mais, au milieu des délices de la paix, et par suite peut-être de l'enivrement de ses succès, de perdre de vue ses véritables intérêts, de les méconnaître.
Soyez certains, Messieurs, qu'il faut bien croire ce que je dis là. Vous le savez tous, pour avoir coopéré à un gouvernement auquel je ne cesserai jamais d'être attaché, pour lequel je serais prêt à dévouer ma vie s'il en était besoin, vous savez à quoi je me suis exposé. A mille méfiances de la part des amis avec lesquels j'avais longtemps combattu. Je m'y suis exposé pourtant. Eh bien, aujourd'hui encore, pour parler comme je fais, il faut que la conviction me presse impérieusement. Jamais, je puis le déclarer, jamais on ne fut plus convaincu d'une vérité que je ne le suis de celle-ci. {Très bien ! très bien!)
Je le dis, Messieurs, de notre côté est la liberté,, c'est-à-dire qu'avec notre rédaction la Chambre n'impose rien ; que seulement elle ne prend pas la respon^ sabilité pour elle en ne prenant pas d'engagement. Elle dit au gouvernement : « Je me confie en vous ; » elle n'ajoute pas, il est vrai : « J'interprète le traité comme vous, car elle ne dit pas : en continuant; mais elle se réserve les moyens d'agir. Tandis qu'au contraire, en ajoutant les mots : en continuant, elle adop^ terait l'interprétation qui a été faite jusqu'ici.
Eh bien, cette interprétation, Messieurs, elle est fausse ou elle est vraie ; elle est bonne ou elle est mauvaise, peu importe I Mais pourquoi la Chambre, qui, à voir le mouvement qui se manifeste en Europe, doit cependant concevoir quelques doutes sur cette politique, pourquoi s'engagerait-elle? Là est toute la question.
Maintenant que je vous ai bien dit quel était le véritable état de la question, telle qu'elle était posée par l'amendement et la rédaction de la commission, permettez-moi d'entrer dans quelques détails, que j'abrégerai le plus que je pourrai, sur l'ensemble de la question.
Voici les trois objections principales : 1** le traité ne signifie rien ; 2° le traité ne signifiant rien ou presque rien, n'engageant à rien, il ne faut suivre que l'intérêt de la France; 3° il y a impossibilité.
Quant au traité, je ne rentrerai pas dans toutes les discussions subtiles que vous avez entendues; je ne dis pas subtiles en mauvaise part, car, lorsqu'on discute le sens d'un traité, la subtiUté est de tous les côtés.
Je ne rentrerai pas, dis-je, dans ces discussions ; mais je vous parlerai de l'intention qui a présidé au traité. Je ne dirai pas que j'étais partie au traité, ce n'est pas le mot ; mais je dirai que j'y assistais, et que, par conséquent, je puis en faire connaître la pensée. Je n'irai pas, la Chambre doit bien le penser, jusqu'à révéler les secrets du cabinet ; mais un homme qui a discuté un traité a le droit de faire connaître
quelques détails, sans outrepasser la mesure et la réserve qui lui sont toujours imposées. C'est ce que je demande la permission de faire, et certainement je n'irai pas aussi loin que le gouvernement lui-même est allé Tannée dernière en faisant connaître les documents.
A rinstant même où le gouvernement de Juillet prit naissance, il a été très préoccupé de ce qui se passait en Espagne. On a dit qu'il avait aidé les réfugiés dans leurs tentatives. Je n'en sais rien; mais ce que je puis dire, c'est qu'au moment où Ferdinand mourait, le zèle du gouvernement a été extrême pour faire prévaloir la cause d'Isabelle sur celle de don Carlos ; c'était tout simple : le gouvernement voyait qu'il y avait pour lui un intérêt inunense à ce que le trône fût occupé par Isabelle et non par don Carlos. Aussi les promesses de secours ont-elles été prodiguées, de secours dont on laissait à la reine d'Espagne, c'est-à-dire à son ministère, à déterminer la nature et l'étendue ; on a même discuté si l'on occuperait l'Espagne jusqu'à l'Èbre.
Quelle était donc alors la pensée dont on était pénétré? Je dis la pensée, parce que c'est la pensée que je veux faire ressortir, et que je laisse de côté les termes. Quelle était la pensée ? C'était d'empêcher don Carlos, c'est-à-dire la contre-révolution, de s'établir sur nos derrières. Dans ce moment nous étions pleins de sollicitude, nous promettions tout, et nous promettions (je le crois du moins, car je ne saurais suspec-
ter la sincérité de nos promesses) avec résolution d'accorder.
Un traité est intervenu. Savez-vous quelle en était la pensée? M. de Salvandy vous l'expliquait tout à l'heure. Je ne conteste pas tout ce qu'il a mis d'habileté à le faire ; mais je le prie d'en croire quelqu'un qui a assisté au traité. Dans un traité, c'est la pensée qu'il faut consulter; en matière d'obligation, c'est toujours l'intention qui lie. La pensée est tout.
Voici, sur ce qui s'est passé lors du traité, quelques détails, qui ne sont pas une violation des secrets du cabinet, mais qu'il est important pour la Chambre de savoir.
A l'époque du traité, don Miguel était en Portugal et don Carlos aussi ; ce dernier n'était pas en Espagne. C'est une raison peu sérieuse de prétendre que le traité n'avait de valeur que pour le temps où don Carlos était en Portugal ; c'est-à-dire que, lorsque la question nous est devenue personnelle, elle ne nous intéresse plus, et que, lorsqu'elle était personnelle à l'Angleterre, elle nous intéressait!... En vérité, cela est puéril et ne mérite pas l'attention de la Chambre. {Rumeurs diverses. Assentiment marqué.)
Les détails que je veux donner sont authentiques ; aucun témoin, et il y en a beaucoup, nous étions huit, aucun témoin ne pourra les démentir.
L'Espagne, voyant don Carlos et don Miguel en Portugal, s'adressa à la puissance qui était la plus intéressée dans la question du Portugal, c'est-
à-dire à l'Angleterre, et nous apprîmes que l'on songeait à faire un traité entre l'Angleterre, le Portuga et l'Espagne pour l'exclusion des deux prétendants. Quel fut alors le sentiment que nous éprouvâmes ? Un sentiment de regret infini de voir que l'on songeât à faire une triple alliance et non une quadruple alliance. Nous demandâmes à être partie au traité : pourquoi ? Par deux raisons : la première, c'est qu'il s'agissait de notre plus grand intérêt, celui d'empêcher la contrerévolution en Espagne ; la deuxième, je vais vous la dire. Vous ne voyez, et beaucoup de gens ne voient dans l'intervention que l'Espagne ; il faut y voir aussi l'alliance anglaise, notre meilleure et notre plus puissante égide. Aussi notre seconde pensée fut-elle de nous lier et de nous lier intimement avec l'Angleterre.
Je vais vous expliquer comment la question espagnole était une occasion précieuse, unique, pour arriver à ce résultat : l'alliance intime avec l'Angleterre.
Remarquez qu'alors nous étions bien avec l'Angleterre, c'est-à-dire que nous étions mieux. Car, si actuellement nous sommes un peu moins bien... [Bénégatiom au banc des ministres, — Agitation.) Je ne dis pas que l'alliance soit rompue, et j'espère qu'un jour... [nouveau bruit.) cette légère dissidence disparaîtra complètement.
Cherchez, je vous prie, avec moi, Messieurs, quels peuvent être les motifs qui rendent solide l'alliance anglaise.
Dans Taffaire belge (je prie la Chambre de suivre ce raisonnement, qui est peut-être le point principal de la question), dans Tafifaire belge, nous avons recherché FaUiance de l'Angleterre ; mais il était difficile de l'obtenir, et vous devinez pourquoi; dans la question belge, nos intérêts ne sont pas toujours identiques avec les intérêts de l'Angleterre. Vous savez tous que de là pouvaient naître des jalousies.
Dans la question d'Orient, l'intérêt des deux puissances est bien de maintenir le statu que et la paix ; mais le jour où le statu quo serait rompu, peut-être l'alliance ne serait-elle pas aussi solide ; car les intérêts, dans le cas d'une guerre d'Orient, pourraient n'être pas sur tous les points les mêmes.
Dans la Péninsule, il n'en était pas ainsi : l'Angleterre et la France se rencontraient dans un intérêt commun. Vous allez en juger vous-mêmes.
L'Angleterre avait intérêt à la situation du Portugal ; nous avions intérêt à la situation de l'Epagne. L'Angleterre voulait empêcher que don Miguel ne triomphât en Portugal; nous, nous devions empêcher que don Carlos ne triomphât en Espagne. Il n'y avait pas là de jalousie possible, la démarcation des intérêts et des influences était faite par la géographie.
Aussi vîmes-nous là le lien de l'alliance. Nous désirions l'alliance de l'Angleterre, et nous attendions pour cela une bonne occasion. Celle qui s'ofi'rait était excellente, et nous la saisîmes.