IV
Voilà les causes du traité de la quadruple alliance, et ce sont les causes qui font la valeur des traités, bien plus que les stipulations elles-mêmes.
Maintenant ces causes vont vous expliquer les termes du traité , et il vous sera prouvé qu'en remontant à la pensée première d'un acte, on est bien plus sûr d'arriver à la vérité qu'en se tenant attaché au texte.
Quelle était la situation? Les deux prétendants se trouvaient en Portugal et non en Espagne, c'està-dire sous la main de l'Angleterre bien plus que sous la nôtre. Pouvait-on, dans cet état de choses, stipuler que la France enverrait immédiatement une armée? Non! On se borna à stipuler qu'éventuellement la France fournirait des troupes, si cela devenait nécessaire, c'est-à-dire dans le cas où l'infant serait non plus en Portugal, mais en Espagne. Et ceci vous explique l'article 4 du traité, qui porte :
« Dans le cas où la coopération de la France serait jugée nécessaire par les hautes parties contractantes pour atteindre complètement le but de ce traité, S. M. le roi des Français s'engage à faire ce qui serait arrêté d'un commun accord entre les puissances alliées. »
Vous voyez bien que ce qu'il y a d'éventuel, d'hypothétique dans l'article, n'a pas été, permettez-moi de vous le faire remarquer, et je rougis à l'idée seule qu'on ait pu le supposer, une supercherie à l'aide de
laquelle nous pussions nous dégager au besoin. Non, encore une fois ; et ce qu'il y a d'hypothétique dans l'article 4 du traité n'y a été introduit que parce que les deux prétendants étaient alors en Portugal et non en Espagne, qu'ils étaient ainsi sous la main de l'Angleterre bien plus que sous la nôtre, et qu'ils ne pouvaient tomber sous la nôtre que par la suite des événements, en passant du Portugal en Espagne.
Il est vrai que la France reste libre, en ce sens qu'on ne pourrait pas lui demander, si elle avait la guerre sur le Rhin, de sacrifier le soin de ses propres destinées pour venir en aide aux destinées de l'Espagne. Mais, dans la pensée du traité, le casus fœdcris était réalisé par les conditions suivantes : l^.que l'Espagne se trouvât dans un danger imminent ; 2° que l'état de l'Europe et notre propre situation permissent de venir à son aide. En sorte que la pensée fondamentale du traité étant d'empêcher le triomphe de la contre-révolution en Espagne, ou il n'y a plus d'honneur, de vérité, de sincérité, ou, ces deux conditions se rencontrant, à savoir l'imminence du danger pour l'Espagne, et, pour la France, la libre disposition de ses forces, nous ne pouvons pas laisser périr l'Espagne, à moins de donner un exemple que la France n'a jamais donné, celui de manquer à ses engagements. {Trhbien! très bien!)
Voilà le sens du traité, Messieurs. Il ne nous impose pas, je le répète, l'intervention à un jour marqué. Je proteste contre ceux qui voudraient lui donner ce
sens servile et absurde ; car il serait servile et absurde d'avoir lié nos forces à la destinée d'une nation voisine sans savoir si nous serions en mesuré de les lui prêter. Non, le traité ne signifie pas qu'à tel jour, à telle époque, nous interviendrons ; il signifie, et cela est évident pour tous les gens de bon sens, que, si nous sommes libres d'agir et que l'Espagne soit en péril, nous ferons, non pas tout, et certes je ne demandais pas tout quand je demandais la coopération, mais quelque chose, et quelque chose de sérieux.
Maintenant je veux bien laisser là le traité. Soit,, Messieurs, entrons dans cette politique : les engagements ne valent rien ; les intérêts, à la bonne heure! Parlons de l'intérêt, de l'intérêt de la France. Et, ici, on ne dira plus que je suis un Espagnol; od m'accordera que je suis Français.
Oui, Messieurs, l'intérêt de la France avant tout f Il y a eu, depuis sept ans, quatre questions d'une grande importance : la question polonaise, la question) italienne, la question belge et la question espagnole. Eh bien, je vous prie de me permettre d'appeler votre attention sur ces quatre questions.
La question polonaise ! Assurément, je n'ai jamais vu un sujet plus digue de nos sympathies ; toutefois c'est ici que peut-être il serait permis de traiter, je ne dirai pas avec amertume, mais avec un peu de raillerie, la politique sentimentale. Dans la question polonaise, il y avait deux choses : la guerre générale d'abord, car nous ne pouvions pas aller porter secours
à la Pologne sans passer sur le corps de deux respectables puissances de l'Europe, la Prusse et TAutriche ; et ensuite rimpossibilité, car... {Légère interruption,)
Je supplie la Chambre, ou du moins ceux des membres de la Chambre qui étaient présents à ces discussions, de se rappeler que je fus, je ne dirai pas le plus utile, mais un des plus utiles discuteurs de cette question, et que je contribuai peut-être autant que personne à faire ressortir ces deux raisons : l'impossibilité et la guerre générale.
En Italie, c'était différent. Oh! en Italie, ce n'était pas impossible. Assurément l'Italie est placée assez près de nous pour que nous puissions, d'une manière très praticable, nous mêler de ses affaires ; et M. Périer, en faisant l'expédition d'Ancône, a prouvé qu'on pouvait intervenir d'une certaine façon en Italie. Mais, si, en Italie, il y avait une raison de moins qu'en Pologne, s'il y avait l'impossibilité de moins, il y avait une autre raison, une raison qui m'a toujours fait reculer, moi qu'on appelle belliqueux : il y avait la guerre générale. J'aurais défié qui que ce fût d'entrer en Italie sans engendrer la guerre générale.
Eh bien, je le déclare, pour moi, il y a toujours eu deux raisons souveraines : l'impossible d'abord, et l'on comprendra que c'est bien là une raison souveraine, et aussi la guerre générale ; et, toutes les fois qu'il s'est agi de questions qui nous exposaient à la guerre générale, j'ai toujours dit, comme député lorsque j'ai été député, et comme ministre lorsque
j'ai été ministre, qu'il fallait les mettre de côté. J'ai toujours, à toutes les époques, pensé qu'il ne fallait pas nous mêler de la question d'Italie ; non pas que nous dussions renoncer absolument à vouloir contrebalancer une haute influence qui s'exerce en Italie ; mais il nous fallait tout faire pour éviter la guerre générale.
Restent la question belge et la question espagnole. Et ici la vérité me semble si claire, si évidente, qu'il n'est besoin de rien expliquer.
Je vous prie de bien remarquer que la question belge, que nous avons résolue par le siège d'Anvers, contenait la possibilité de la guerre générale et présentait, dans mon opinion, j'espère vous le démontrer, un intérêt moindre que la question espagnole. Eh bien, nous avons résolu, sans péril et au profit du pays, la question belge.
Quel était le danger de la question belge? Elle avait un immense danger, je le reconnais, mais un danger bien moindre que la question espagnole.
Messieurs, c'est ici que se trouve le véritable danger, le danger bien clair et bien expliqué, si ma pensée ne me fait pas défaut, de la contre-révolution.
Je n'ai pas une carte devant moi, je ne veux pas faire de la géographie mal à propos, mais je supphe la Chambre de prêter son attention à un raisonnement très simple, et qui contient toute la démonstration de l'intérêt qu'a la France en Espagne.
La Belgique est une frontière très importante ; mais, qu'on me permette de le dire, beaucoup moins importante depuis que l'Autriche n'est plus maîtresse des Pays-Bas, et que, comme en 92, alors que le général Clairfayt commandait ses troupes, elle ne peut plus partir des Pays-Bas pour venir nous faire la guerre.
La Belgique a conservé pour nous un intérêt considérable à cause de la Prusse ; mais la Prusse a les provinces Rhénanes, et elle peut passer par le duché de Luxembourg. Nous avons sans doute un intérêt à resserrer l'espace par lequel nous pouvons être attaqués, et il est clair que, du côté de la Belgique, dès qu'elle appartient à une puissance amie, depuis le rivage de la mer jusqu'à la frontière belge, on ne peut pas nous attaquer. Nous avons gagné cela, et c'est beaucoup.
Maintenant reportez-vous à l'Espagne et suivez les effets d'une contre-révolution. Je ne parle pas de la contre-révolution faite pendant la paix. Certes les conséquences en seraient immenses par l'effet moral qu'elle produirait. Il faut avoir passé aux affaires pour bien calculer la portée des effets moraux.
Si la contre-révolution avait lieu, il y aurait dans le cabinet anglais un mécontentement dont vous ne pouvez pas apprécier l'importance ; il y aurait dans les cabinets du Nord une exaltation dont vous ne pouvez pas non plus apprécier la portée. Cette exaltation se
manifesterait aussi dans le parti carKste de France, que vous avez tort de croire anéanti ; il s'est dissimulé, je lui en demande pardon, dans l'opposition de gauche
au moment des élections ; c'est le rôle qu'il a joué, c'est très habile; mais il existe surtout dans le Midi, et vous ne pouvez pas pressentir l'effet moral que produirait sur lui la nouvelle d'une contre-révolution ; il faut avoir gouverné pour en mesurer l'étendue ; il faut savoir la différence qu'il y a à gouverner quand les esprits sont calmes, résignés, ou quand ils sont exaltés par l'espérance. Vous ne pouvez pas, je le répète, apprécier l'effet moral d'une contre-révolution sur le parti cariiste, comme vous ne pouvez pas apprécier l'effet moral qu'elle produirait sur le parti national et libéral, l'immense dépit, l'immense douleur, de voir la contre-révolution, malgré nos promesses, triompher à nos côtés.
Ainsi, effet moral sur l'Angleterre, effet moral sur les puissances du Nord, effet moral sur le parti car- Us te et sur le parti national en France.
Je mets tout cela de côté, car, pendant la paix, on se tire de tout ; un ministère remplace un autre ministère; il n'y a pas grand malheur à cela. {On rit,)
Oui, si l'Espagne appartenait à nos ennemis, pendant la paix, il n'y aurait qu'un effet moral à craindre ; il n'y aurait qu'un effet moral et point d'effet militaire. Que si nous sortons de l'hypothèse de la paix, je somme votre attention de se porter sur le vrai danger.
Supposez la guerre déclarée : vous auriez sur le Rhin toutes les puissances du Nord. Qu'arriverait-il? C'est que ce jour-là don Carlos, qui, pendant la paix, pourrait ne pas vous inquiéter, qui pourrait céder à vos notes, à vos négociations, ce jour-là don Carlos n'écouterait plus ce que vous lui diriez. Une armée espagnole, quand vous avez toutes vos forces, provoque presque la raillerie, passez-moi l'expression; ce n'est rien que don Carlos vous attaquant pendant la paix, et vous auriez raison d'en rire; mais supposez le prétendant passant les Pyrénées avec une armée de carlistes et d'Espagnols, marchant sur les provinces du Midi qui ont pour lui toutes sympathies.... {Vives réclamations de plusieurs bancs,)
Messieurs, je supplie mes adversaires de ne pas triompher du mot de toutes sympathies. Je sais bien que nos provinces du Midi n'ont pas de sympathie pour don Carlos ; car, permettez-moi de vous le dire, quoiqu'il ne faille jamais se citer, on peut voir, par mon propre exemple, que tout le monde n'est pas à Henri V dans le Midi, et qu'il y a des cœurs dévoués à la dynastie actuelle.
M. LE PRÉSIDENT DU coNSEOL. — Oui, et bcaucoup!
M. Thiers. — Mai^ vous m'accorderez une chose, c'est que le vrai danger de la contre-révolution serait le jour de la guerre. Or que faudrait-il faire ce jour-là pour empêcher le prétendant, non d'arriver à Paris, je ne dis pas cela, mais d'entrer dans les provinces du Midi? Il faudrait une armée dans ces provinces,
c'est-à-dire qu'il faudrait faire une diversion considérable... (Bruits et mouvements divers.)
Je prie mes honorables collègues, qui discutent entre eux la question, de vouloir bien me permettre de la discuter moi-même.
Je dis que, pendant la paix, les effets moraux peuvent être énormes. Si je voulais décrire les effets que pourrait produire la contre-révolution pendant la paix, je vous mettrais dans une grande appréhension ; car, pendant la paix, si la contre-révolution avait heu, le Portugal peut-être y succomberait, et, si le Portugal y succombait, je crois qu'un ministère whig en Angleterre serait dans un grand péril; car vous savez que les forces se balancent entre le parti whig et le parti tory. Or il pourrait se faire que la contrerévolution opérée en Espagne amenât la contre-révolution en Portugal ; et, pour moi, je suis convaincu, je le crains du moins, car il faut mettre beaucoup de réserve à parler des affaires d'un pays voisin, qu'il n'y a pas un ministère en Angleterre capable de supporter, au moins sans grand danger, la perte de l'influence anglaise dans le Portugal ; si cela était, il en résulterait pour vous un afifaibhssement énorme en Angleterre. Mais, je le répète, je ne fais qu'indiquer les effets de la contre-révolution pendant la paix, je n'insiste que sur ceux que vous auriez à redouter dans l'hypothèse de la guerre.
Or je dis que, pendant la guerre, la situation est celle-ci : Vous êtes obUgés, si l'Espagne appartient à
don Carlos, de couvrir vos* derrières , de faire une diversion puissante, et d'avoir des armées du côté des Pyrénées quand vous en avez déjà du côté du Rhin.
Eh bien, il n'y a pas un homme d'État prévoyant qui n'ait été frappé de cette pensée, qu'il faut, comme on Ta dit, garantir surtout nos derrières. C'est une chose de simple bon sens ; en sorte que, pendant la guerre, vous êtes condamnés à une diversion puissante et redoutable sur vos derrières, et là est l'immense danger de la contre-révolution.
J'ajoute un mot pour ceux qui disent : « Mais nous avons peut-être des dangers en Orient, en Italie, en Allemagne! »
Messieurs, je ne crois pas que, dans l'état présent des choses, ces dangers, que tantôt on restreint quand il s'agit de parler de la sécurité générale, et que tantôt on exagère quand il s'agit de détourner l'attention du véritable point où elle devait se porter, je ne crois pas, dis-je, que ces dangers soient aussi graves qu'on le dit.
Je crois que l'état de l'Europe est celui-ci : Notre révolution a pu être, pour certaines puissances, un sujet de déplaisir ; car nous ne saurions avoir la prétention de plaire à tout le monde, surtout à ceux qui ne nous ressemblent pas du tout ; mais je ne crois pas que la déplaisance, qui peut aller jusqu'à faire tenir d'étranges propos, puisse aller jusqu'à des projets arrêtés de guerre. Tout le monde s'observe, et tout le
monde attendra longtemps une occasion favorable pour provoquer la rupture.
Eh bien, c'est dans ce moment qu'il est sage d'employer le temps de la paix pour s'assurer un territoire bien libre, bien composé, si je puis me servir de cette expression, pour le cas où la guerre viendrait à
éclater.
On m'a dit quelquefois, à propos de l'Afrique, et ici je vais vous répéter un raisonnement qui est vrai pour l'Afrique comme il l'est pour l'Espagne, on m'a dit, à propos de l'Afrique : Eh quoi! vous envoyez tant de forces en Afrique ! Et si vous aviez la guerre sur le Rhin! Voici quelle fut ma réponse et quelle serait la réponse de tout homme d'État prévoyant : Vous avez cent fois raison ; si nous avions la guerre sur le Rhin, nous ne pourrions pas avoir 50,000 hommes en Afrique ; et c'est précisément parce que nous avons la paix, qu'il faut nous hâter de résoudre la question d'Afrique. Eh bien, je dirai de même, c'est parce que nous avons la paix d'une manière soUde aujourd'hui, qu'il faut vous hâter de résoudre la question de l'Espagne. (Mouvement en sem divers. Sensation,)
Une voix du centre. — C'est donc l'intervention immédiate que vous voulez?
M. Thiers. — Messieurs, je demande pardon à la Chambre de saisir encore au vol une interruption qui m'arrive, je ne veux pas dire d'où ; mais on m'objecte : « Quoi! vous voulez profiter ainsi de la paix! C'est donc l'intervention immédiate que vous demandez? »
Permettez-moi de dire que cette objection est puérile. {Murmures au centre,)
Je ne demande pas l'intervention immédiate ; je me suis suffisamment expliqué à cet égard. J'ai dit et répété, avec le dernier degré d'énergie et de conviction, qu'aujourd'hui il n'était pas nécessaire d'aller immédiatement au secours de la reine, qu'il n'était nécessaire que de se réserver la liberté et la résolution d'agir selon les circonstances. {ISouvclle interrup^ tion,)
Je dis donc que, pendant la paix, il y a les effets moraux, et que, pendant la guerre, il y aurait le danger d'une diversion considérable à faire sur vos derrières pour vous couvrir ; et tout gouvernement prévoyant doit chercher à assurer sa situation pendant la paix pour la trouver meilleure pendant la guerre. Je ne dis pas autre chose, et cela est évident pour quiconque n'a pas renoncé à la prudence.
Quel est l'état de l'Europe aujourd'hui? Permettezmoi de vous dire quelques mots qui, dans ma bouche, pourront avoir, je ne dirai pas de l'autorité, je ne me flatte pas de cela, mais au moins l'intérêt que leur donne un homme qui a traversé des temps difficiles, et qui a été longtemps chargé de la direction des affaires. Quel était l'état de l'Europe pendant les quinze ans d'opposition? Pendant ces quinze ans il y avait ce qu'on appelle la Sainte- Alliance ; c'était l'accord de toutes les puissances de l'Europe, excepté l'Angleterre, qui s'en était non pas séparée, mais qui
s'en était distinguée avec sa prudence et sa prévoyance accoutumées ; c'était l'accord de toutes les puissances, pour maintenir dans une espèce, non pas d'oppression, mais de continence au moins, l'esprit européen, l'esprit du siècle.
La révolution de Juillet a rompu cette unanimité. Il s'est formé, je ne dirai pas deux camps, l'expression n'est pas suffisamment juste, mais deux directions différentes. On conviendra que j'emploie l'expression la plus modérée que le sujet puisse comporter. D'un côté, ce qu'on appelle les puissances du Nord, l'alliance du Nord, a voulu se garder de révolutions nouvelles; et, moi partisan sincère de la révolution de Juillet, je trouve, permettez moi de le dire, qu'elles ont fait une chose toute naturelle. Les puissances du Nord se gardent de l'esprit de révolution, et nous sommes des hommes irréfléchis, emportés, employant un mauvais langage, quand nous appelons tyrans, autocrates, les chefs de gouvernements qui cherchent à se soustraire à des révolutions nouvelles. C'est rintérêt de la conservation qui les conduit, ils ont raison. Seulement c'est à nous, tout en reconnaissant qu'ils ont raison, d'empêcher qu'ils ne violent les traités. Mais eux font une chose toulc simple, et nous sommes peu raisonnables quand nous les blâmons avec tant d'amertume. (Bndts divers.)
Nous, au contraire, puissances d'Occident, qu'avons-nous dû faire? Nous avons dû suivre l'exemple
qu'on nous donnait. Puisque, dans le Nord, on s'alliait, on se resserrait, on se rapprochait, pour empêcher les révolutions, nous, dans l'Occident, nous avons dû faire une chose toute simple, nous avons dû nous entendre, non pas pour soutenir toutes les révolutions réfléchies ou irréfléchies qui pourraient avoir lieu dans le monde; nous avons dû nous resserrer, nous rapprocher, pour empêcher les contre-révolutions à nos portes. Eh bien, permettez-moi de préciser cette appréciation. Quand on entre à Varsovie, quand on entre à Cracovie, quand on intervient en Italie, quand on va jusqu'à Constantinople, fait immense, fait qui a surpris le monde et qui ne l'a désarmé que par l'extrême brièveté de sa durée, il s'élève à la tribune d'Angleterre, à la tribune de France, des voix qui disent : Empêchez cela. Permettez-moi de vous le dire. Messieurs : quand on entre à Constantinople et qu'on en repart quatre jours après, quand on entre à Cracovie, quand on entre à Varsovie, quand on entre en Italie, vous me demandez d'y faire quelque chose; mais je ne le puis pas.
Savez-vous quelle est ma manière de réagir contre l'intervention? C'est de suivre mes propres intérêts, et, quand une contre-révolution me menace, c'est de l'empêcher. (Très bien! très bien!)
Ainsi, quand on nous disait : Allez au secours de la Pologne, parce que c'est aller au secours de votre principe; empêchez l'intervention à Constantinople; empêchez l'intervention à Cracovie; quand on nous
disait enfin : empêcliez l'intervention en Italie, on nous demandait de faire la guerre au monde.
Voici quelle est, pour les gens pratiques, la manière de répondre :
Il y a à nos portes l'Espagne, l'Espagne à laquelle vous avez promis les secours dont elle pourrait éventuellement avoir besoin. Répondez à l'action de Constantinople, à l'action de Varsovie, de Cracovie, aux interventions d'Italie, non pas par l'intervention immédiate en Espagne, je ne demande rien à la Chambre de si énorme, mais par la simple réserve de votre résolution de venir au secours de l'Espagne, si elle en avait besoin. {Adhésion à gauche.)
Maintenant, Messieurs, il y a une dernière question. (Rumeur.) Je demande pardon à la Chambre d'occuper si longtemps son attention. {Non! non! Parlez!) Il faut que je parcoure toutes les difficultés de cette question.
Il y a beaucoup d'esprits, je dirai même presque tous les esprits dans cette Chambre, qui formulent ainsi leur pensée.
Eh mon Dieu! que le traité nous oblige plus ou moins, que l'intérêt soit plus ou moins grand, il est assez palpable, assez apparent, pour que nous ayons l'intention de faire quelque chose en faveur de l'Espagne, car enfin sa cause est sympathique à la nôtre. Cette sympathie est plus ou moins vive, mais nous l'éprouvons tous. Si c'est possible, à la bonne heure. Toute la question est dans la possibilité.
J'ai VU beaucoup d'hommes encore qui me disaient: Si vous m'assurez qu'une armée, même considérable, réussira, je suis pour l'intervention. J'en ai vu d'autres qui disaient : S'il ne faut pas un grand efifort, nous le ferons. La question tout entière est dans la possibilité.
Et alors naissent deux objections. Mais vous entendez donc donner un gouvernement à l'Espagne, vous qui avez eu tant de peine à vous gouverner vousmêmes? Puis on ajoute : Nous croyons à la puissance de notre armée et de notre politique, mais nous n'y croyons pas autant qu'à celles de Napoléon. Eh bien. Napoléon a échoué. Et vous, gens pacifiques, qui voulez la conversion de la rente, vous qui voulez des chemins de fer, amateurs de la prospérité matérielle qui a son prix, que je ne méconnais pas, vous voulez vous jeter dans des entreprises impossibles. Messieurs, je conviens que ces objections sont énormes. Je conviens tout de suite avec vous que , s'il faut aller gouverner l'Espagne, je ne suis plus partisan de lui fournir des secours ; car gouverner une nation étrangère, cela n'est plus de notre temps. Dans notre temps, heureusement, on respecte assez la liberté de tout le monde pour s'abstenir de vouloir gouverner les autres : c'est assez de se gouverner soimême.
Quel est donc l'homme pratique ayant passé aux affaires, qui, sachant combien il a été difficile de gouverner la France, voudrait aller gouverner l'Espagne?