IV
Aucun. Je ne suis pas un de ces esprits chimériques, et Thonorable M. Guizot, mon collègue aujourd'hui comme député et autrefois comme ministre, sait bien que je ne suis pas un de ces esprits qui complaisamment se reposent dans l'impossible, même quand l'impossible a quelque couleur séduisante. Je suis un homme pratique, je ne veux pas aller gouverner l'Espagne ; si la question était ainsi posée, je ne la soutiendrais pas. Je vais vous dire ceux pour qui l'Espagne serait à gouverner : ce sont ceux qui, sortis de la France, voudraient propager leurs principes au dehors. Pour ceux-là il faudrait occuper l'Espagne et la gouverner. Mais moi, je n'ai jamais eu pareille pensée, je n'ai jamais dit chose semblable.
Si je pouvais vous lire, non pas une de mes dépêches alors que j'étais ministre des affaires étrangères, mais toutes, vous connaîtriez ma vraie poUtique à l'égard de l'Espagne.
Je n'ai jamais pensé qu'il convînt d'appuyer tantôt ceux-ci, tantôt ceux-là. Quand les modérés étaient aux affaires en Espagne, j'aurais mieux aimé qu'ils y restassent : les exaltés s'y trouvèrent, n'importe, il fallait aller en Espagne, non pour faire prévaloir tel parti plutôt que tel autre, mais pour empêcher que la contre-révolution n'y dominât. Pour cela, il suffisait d'empêcher don Carlos de triompher. Aujourd'hui encore il ne s'agit que de cela. Savez-vous quelle est ma conviction? C'est qu'à l'instant où le danger de la contre-révolution ne sera plus en Espagne, à l'in-
slant même l'Espagne se modérera. Je me suis rappelé ce qui s*est passé chez nous depuis cinquante ans. (Interruption.)
Messieurs, je touche à la question pratique, je touche à la question d'exécution ; et il me semble que celle-ci mérite autant qu'aucune autre, et plus qu'aucune autre, l'attention de la Chambre. Je suis convaincu qu'il ne s'agit pas, comme sous la Restauration, d'aller occuper l'Espagne ; il s'agit de la livrer à elle-même. Eh bien, livrée à elle-même, qu'est-ce qu'elle a fait? Vous avez vu successivement passer sur elle le parti modéré, le parti exalté ; et puis, parce que toute société a besoin de modération, parce qu'il n'y a de durable, de possible et de pratique que la politique modérée, vous avez vu l'Espagne* revenir à la politique modérée, y revenir par un efifet naturel du temps, par l'efifet des circonstances.
On a traité hier l'Espagne avec dédain. Je sais bien, Messieurs, que comparée à notre pays où tant d'ordre règne, où il existe une magnifique unité qui contient tous les partis, où il existe le bénéfice de cinquante années d'expérience, je sais bien que l'Espagne ne présente pas ce spectacle. Mais l'Espagne est de l'humanité comme nous. Eh bien, dans toute l'humanité, par l'effet du temps, après avoir eu le parti exalté, on a, par une réaction naturelle, le parti modéré. C'est pourquoi cette malheureuse Espagne, abandonnée par vous, est revenue au parti modéré. Il ne s'agit pas d'aller appuyer ceux-ci ou ceux-là , l'Espagne a subi
les crises naturelles ; au parti exalté a succédé le parti modéré.
Non ! il ne s'agit pas d'aller créer un gouvernement en Espagne ; il s'agit seulement d'aller (permettez-moi d'employer cette expression) enlever le corps étranger qui irrite toutes les fibres de l'Espagne, ce qui fait que le gouvernement y est toujours agité, toujours en péril, toujours en révolution. Don Carlos enlevé d'Espagne, l'Espagne deviendra un pays, je ne dirai pas aussi régulier que le nôtre ; les routes n'y seront pas aussi sûres ; tout ne s'y passera pas aussi normalement que chez nous ; mais ce sera un pays où l'on ne verra pas le drapeau blanc portant le mot de contrerévolution.
Il ne s'agit pas, je le répète, d'aller faire un gouvernement en Espagne ; cette objection n'est pas fondée. Il s'agit, dans un péril extrême, dans un moment suprême, d'aller au secours de la révolution espagnole, de dire à la contre-révolution : Vous ne prévaudrez pas. Il n'y a pas un seul homme ayant vu l'intérieur de l'Espagne, qui ait un doute sur la facilité d'empêcher le triomphe de don Carlos. (Approbation marquée.)
Hier on vous a dit que la situation de l'Espagne n'était plus ce qu'elle avait été. Je vous prie, vous qui êtes sous l'influence des préventions que les événements de l'Empire ont laissées dans tous les esprits, je vous prie de bien considérer ceci ; c'est que, quand on veut juger un pays, apprécier le présent par les idées du passé, on se trompe habituellement.
L'année dernière, je vous citais un exemple des erreurs qu'on commet sur le présent en invoquant le passé ; je vous prie de me permettre de vous le remettre sous les yeux.
N'avez-vous pas vu ce qu'on appelle le parti carliste, le parti royaliste, concevoir sur la Vendée des espérances folles ? Cest de là que devait sortir la restauration de la légitimité. Eh bien, ce parti s'est présenté dans la Vendée ; qu'a-t-il trouvé? Le silence, l'indififérence et l'ordre : tous les pays changent, l'Espagne a changé.
On a dit à la Restauration (et qui le lui a dit? des militaires, des hommes très éminents) : Vous ne pouvez toucher aux affaires d'Espagne sans péril. Elle y a touché : que lui est-il arrivé? Certainement elle n'y a pas trouvé l'absolution anticipée de toutes les fautes qu'elle pourrait commettre en France, mais enfin elle a puisé une certaine force dans cette hardiesse. Et cependant le gouvernement des Bourbons, en 1823, était appelé par un seul parti, non par toute l'Espagne.
Aujourd'hui la France est appelée en Espagne par tous les gens modérés, par tous les gens qui, depuis vingt ans, ont vu se succéder et le carlisme et la révolution. Eh bien, l'Espagne a été sensible à cette leçon; elle a vu que la révolution sans bornes, sans mesure, conduisait à des dangers ; elle a vu que le carlisme conduisait au despotisme. L'Espagne intelligente veut ce que vous avez, un gouvernement modéré, et j'invoque ce qui s'est passé dans les cortès. Le statut royal
était renversé : eh bien, on a fait une constitution qui, à peu de chose près, ressemble à la vôtre. Je suis convaincu que, si la France annonçait Tintention formelle, positive, de ne pas laisser périr la révolution espagnole, si elle se faisait médiatrice armée, elle serait écoutée en Espagne, et qu'on déposerait les armes avec empressement.
Je citerais plusieurs faits, si je ne craignais d'entrer dans des anecdotes qui pourraient provoquer des personnalités ; mais j'affirme ceci, c'est que plusieurs fois il y a eu des communications entre les quartiers de l'armée carliste et des officiers français : j'affirme qu'à plusieurs reprises les généraux carUstes ont dit, et il y en a un qui l'a écrit : Nous ne nous rendrons jamais à l'Espagne, parce que nous ne sommes
pas sûrs d'avoir une amnistie sincère; mais, si la France faisait la moindre démonstration, nous compterions sur elle ; si elle paraissait, cela serait différent. Le fait que je cite ici a beaucoup de témoins qui pourraient l'affirmer. {Sensation prolongée,)
Je résume la question, et je la réduis à ce§ termes-ci :
Le traité ne nous a pas obligés à intervenir, à coopérer un jour donné. Non, et ceux qui veulent faire sortir du traité l'intervention ou la coopération immédiate ont tort. Le traité ne contenait que cette pensée : La France empêchera la contre-révolution.
J'ajoute que notre intérêt est immense, que c'est l'intérêt le plus grave que nous ayons, que, sur aucun
point de l'Europe nous n'en avons un pareil, et je dis que le temps de la paix est le temps de veiller à un intérêt de ce genre.
J'ajoute enfin qu'il s'agit non pas de donner à l'Espagne un gouvernement, mais d'empêcher, dans un péril extrême, la contre-révolution d'y prévaloir.
Voilà les trois points que je rappelle, en homme qui a assisté à cette question pendant quatre ans.
Qu'il me soit permis de communiquer au gouvernement une réflexion sur ce qui, je crois, est pour beaucoup dans la situation d'esprit où il se trouve.
Le gouvernement se dit : A toutes les époques, oa m'a combattu ; tantôt on a prétendu que j'étais ungouvernement réactionnaire, un gouvernement sanguinaire, un gouvernement violateur de la Charte; tantôt on a soutenu que j'étais un gouvernement qui voulait la paix à tout prix, qui laisserait tout faire en Europe sans s'en mêler.
Et il s'est trouvé (j'en demande pardon à beaucoup d'opinions que je blesse dans cette Chambre) que le gouvernement que l'on attaquait ainsi n'était ni réactionnaire , ni sanguinaire, ni violateur de la Charte; qu'il ne voulait pas la paix à tout prix, et n'était pas disposé à laisser faire en Europe tout ce qu'on voudrait y faire.
Mais je vous prie de remarquer une chose (suivez bien cette réflexion, elle est grave) : de ce que souvent l'opposition vous adresse certains reproches avant que vous les ayez mérités, il n'en résulte pas que vous
ne les méritiez jamais, et que cette opposition ait toujours tort.
Il y a eu pour tous les gouvernements, pour tous, Empire, Restauration, un jour décisif où peut-être, s'ils avaient mieux aperçu que les situations et les circonstances se modifiaient, ils auraient modifié leur politique suivant les circonstances. Je ne dis pas qu'ils auraient dû la démentir. Il ne faut démentir le passé que quand on a eu tort, quand on a été cruel, ou injuste, ou faible. Il ne faut donc pas démentir le passé, mais il faut suivre la marche des circonstances. Eh bien, je m'adresse au gouvernement. Je lui dis : Est-ce votre infaillibilité jusqu'ici qui vous rassure ?
11 y a. Messieurs, une grande connexité entre les affaires du dedans et celles du dehors.
Je n'aurai qu'à demander au cabinet du 6 septembre : Avez-vous bien aperçu la limite où il fallait vous arrêter? Avez-vous bien aperçu le jour où les circonstances se modifiaient , où le calme renaissait dans les esprits? le jour où il était non seulement mefficace, mais peut-être peu politique, peut-être peu prudent de persister dans le système des lois de répression, dans le système de résistance après coup, comme je l'ai appelé, qui était au delà de l'opinion et des possibilités ?
Messieurs, je vous prie de remarquer que le gouvernement, avec des intentions qui l'honorent, le gouvernement, croyant que 1836 était 1834, que le système
de 1834 convenait à 1836, a, pendant le 6 septembre, essayé, pour la politique intérieure, des choses qui n'ont pas réussi, parce qu'elles étaient à la fois inefficaces et contraires à l'opinion.
Eh bien, je dirai : Avec le temps, avec le succès, avec la paix, il vous est arrivé ce qui est arrivé à l'Empire, à la Restauration ; vous vous êtes peut-être un peu enivrés, vous vous êtes trompés sur l'époque juste où il fallait, non pas changer, non pas démentir, mais modifier votre politique pour l'adapter à l'état nouveau des choses. Je vous dirai que, de même qu'en politique intérieure, vous n'avez peut-être pas saisi le point juste où il fallait s'arrêter, peut-être aussi êtes-vous, sur la politique extérieure, un peu en arrière, comme vous l'avez été sur la politique intérieure. Je vous dirai : Regardez-y ; non pas qu'il faille substituer la paix à la guerre : la paix est un bien que j'aime autant que vous. Quand les passions exaltées accusaient le gouvernement de manquer de patriotisme et d'énergie, quand elles ne permettaient pas de dire que l'intervention en Pologne, en Italie, était impossible ou dangereuse, moi je l'ai dit, et j'ai appuyé mon dire de raisonnements convaincants, et les Chambres m'ont écouté. Si j'ai contribué comme vous à l'ordre, j'ai aussi contribué à la paix. Messieurs, prenez garde, il ne faut pas que la paix soit la paix sans mesure, sans condition {Interruption,)
Je dis. Messieurs, que la paix est le premier des biens pour le pays, que c'est un bienfait rare ; que
l'avoir maintenue pendant sept ans est une œuvre immense ; que les hommes qui voudraient la compromettre seraient des fous ; mais prenez garde à cette conséquence : Si vous avez eu besoin, pendant les sept premières années, de persuader à tout le monde que vous ne vouliez pas la guerre, prenez garde à une autre situation, dans laquelle vous laisseriez croire au monde que vous la craignez. Il ne faut pas la vouloir, mais il ne faut pas la craindre non plus ; et, le jour où vous vous inclineriez plus vers l'un de ces écueils que vers l'autre, vous auriez failli. Ce jour-là, comme le disait hier mon honorable ami M. Passy, votre politique aurait un peu fléchi.
Eh bien, je crois, je crois de toutes les forces de mon âme que la guerre ne vous menace pas, qu'en étant énergiques vous ne vous exposeriez pas plus à la guerre que vous ne vous y exposiez à Anvers .
A Anvers, Messieurs..., permettez-moi de citer cette résolution, la plus honorable du gouvernement, à Anvers, on nous disait ce qu'on nous dit aujourd'hui ; on nous a dit à Anvers que nous risquerions la paix, le repos du monde, notre politique. Eh bien, dans le gouvernement il y a eu une inspiration vraie, malgré le sentiment de la difficulté. Le gouvernement a résolu la question d'Anvers, et je dis que la paix, la sécurité, la prospérité des intérêts matériels, ont dépendu de la résolution que ce gouvernement a prise dans la question d'Anvers. Ainsi je suis convaincu, pour mon compte, que la paix, que le maintien de la prospérité,
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que la grandeur du gouvernement, sa gloire, sa sécurité dans l'avenir, dépendent non pas de l'intervention immédiate, nous ne la demandons pas, mais uniquement de la ferme résolution de ne pas laisser périr la révolution en Espagne.
Ainsi, je reviens à l'amendement. Qui nous laisse notre liberté ? La rédaction de la commission . Qui nous l'ôte? L'amendement de l'honorable M. Hébert. Si vous adoptez la rédaction de la commission, à quoi J^tes-vous engagés? Arien; seulement vous vous réservez la faculté d'agir.
Si vous adoptez l'amendement de M. Hébert, si vous dites que vous continuerez à exécuter le traité de la même manière qu'il l'a été jusqu'à ce jour, c'est déclarer que vous êtes résolus à laisser périr l'Espagne plutôt qu'à employer les moyens de la sauver. {Vives exclamations au centre. — Profonde sensation,)
Après une réplique de M. Mole, qui déclara que jamais le cabinet dont il était le chef ne permettrait une contrerévolution en Espagne, et que la seule chose qu'il demandait, c'était que l'adresse lui laissât toute sa liberté, l'amendement de M. Hébert fut mis aux voix et adopté.
DANS
l DISCUSSION DU PROJET D'ADRESSE
(coalition)
La session de 1839 fut ouverte le 17 décembre 1838, et le discours de la couronne retraçait, suivant Tusage, les principaux événements survenus depuis la dernière session. Les conférences avaient été reprises à Londres sur les affaires de la Belgique et de la Hollande, et il y avait lieu d'espérer une conclusion prochaine et pacifique. Les troupes autrichiennes étaient sorties des États Romains, et, conformément à la convention faite avec le Saint-Siège, les troupes françaises avaient, de leur côté, évacué Ancône. Un fils était né du mariage du duc d*Orléans avec la princesse de Mecklembourg, et le roi annonçait que son petit-fils serait élevé, comme l'avait été son père, dans le respect des institutions et dans ce dévouement à la France dont sa famille entière n'avait cessé de lui donner l'exemple. 1^ roi terminait son discours en disant que l'état florissant dans lequel se trouvait le pays était dû au concours si constant que les Chambres lui avaient prêté depuis huit ans, et au
parfait accord des grands pouvoirs de l*État. Là était la force, et le roi exprimait le vœu que cet accord devînt chaque jour plus complet, et que le jeu libre et régulier tout à la fois des institutions prouvât au monde que la monarchie constitutionnelle pouvait réunir, aux bienfaits de la liberté, la stabilité qui fait la force des États.
Mais, quelle que fût la valeur de MM. Mole et Montalivet, quel que fût le mérite de leurs collègues, tous hommes honorables et distingués, le côté faible du cabinet était de ne compter parmi ses membres aucun des chefs des partis parlementaires, de vivre du concours accidentel que lui donnaient tour à tour ces divers partis, et de n'avoir pour appui principal que la sympathie bien connue du roi. Aussi peu à peu la fraction doctrinaire, le centre gauche et la gauche, oubliant leurs rancunes réciproques, se rapprochèrent pour dénoncer ce qu'ils appelaient le gouvernement personnel, pour réclamer l'application de la célèbre formule : a Le roi règne et ne gouverne pas, » et entreprirent, sous la direction de MM. Guizot, Thiers et Odilon Barrot, la campagne parlementaire connue sous le nom de coalition. Le premier acte d'hostilité fut la nomination d'une commission d'adresse opposée au gouvernement, et le projet d'adresse que rédigea cette commission était, dans chacun de ses paragraphes, une critique amère de la conduite et des tendances du cabinet.
Dès le premier jour de la discussion, M. Guizot commença l'attaque par un discours véhément, dans lequel il justiûa la coalition en déclarant qu'aucun des hommes qui en faisaient partie n'avait entendu aliéner ses principes, mais que tous s'étaient trouvés d'accord pour combattre une administration funeste au pays et au trône, et qui, dans son opinion à lui, homme du juste-milieu, compromettait la politique du juste-milieu : ce qu'il voulait, ainsi que ses collègues des autres partis, c'était la réalité du gouvernement
représentatif. Or cette réalité s'affaiblissait chaque jour, et à sa place apparaissait une politique sans système, sans drapeau, pleine de fluctuations, procédant aujourd'hui d'une façon, demain de l'autre, et donnant le spectacle d'une véritable anarchie. Aussi les affaires étaient-elles mal menées en dehors aussi bien qu'en dedans, et les grands pouvoirs de l'État, au lieu de se fortifier, de s'affermir et de s'élever ensemble, s'affaiblissaient et s'abaissaient ensemble. Le gou« vemement représentatif n'existait donc plus dans sa réalité, et c'était là, pour l'avenir, un grand mal, un grand danger, auxquels il importait de porter un prompt remède dans l'intérêt de la couronne elle-même. Rappelant alors la phrase de Tacite : Omnia servUiter pro dominatione, et appliquant cette phrase aux courtisans: « Soyons précisément le contraire, dit M. Guizot; faisons toutes choses avec indépendance, avec dignité, pour que la couronne soit bien servie. A mon avis, elle l'est mal aujourd'hui; l'adresse le dit clairement, bien qu*avec convenance. Je vote pour l'adresse. »
Prenant la parole après M. Guizot, le comte Mole fit tout d'abord observer que la phrase de Tacite s'appliquait aux ambitieux et non pas aux courtisans, et qu'il tenait à rétablir la vérité sur ce point. Rappelant ensuite les circonstances au milieu desquelles s'était formé le cabinet du 15 avril, la politique de détente pratiquée par ce cabinet, l'apaisement qu'elle avait amené dans les esprits, il ajouta que le seul mal profond dont il y avait à s'inquiéter, c'était celui provenant du spectacle donné par les hommes les plus graves, par les anciens chefs de la majorité confondant leurs drapeaux avec les drapeaux les plus opposés, caressant les opinions qu'ils avaient combattues, et que, devant ce spectacle, le pays restait ému, troublé et alarmé. Les jours les meilleurs que la France eût eus depuis huit ans, M. Mole no craignait pas de le dire, avaient lui sous le ministère du 15 avril, et la Chambre savait bien que, sous ce ministère,
auquel elle avait donné son concours, les prérogatives parlementaires n'avaient jamais été en péril. Ce fut M. Thiers qui répondit à M. Mole.
Messieurs,
Je ne commencerai pas par demander pardon à la Chambre de me mêlera ce débat; je crois que, si elle éprouvait un étonnement, ce serait celui de voir les hommes qui ont longtemps dirigé les affaires, qui ont toujours pris part aux discussions dans les moments les plus graves, se cacher pendant ce débat et rester silencieux sur leurs bancs.
Pour ma part, je n'ai pas montré un grand empressement à me mêler aux discussions qui affligent le pays ; je me suis tu pendant toute l'année dernière; je n'ai pris la parole que sur une question que l'honneur me faisait un devoir de ne pas abandonner : mais aujourd'hui je trahirais ma conviction, je manquerais à une obhgation sacrée, si je me taisais. C'est par dévouement au pays, à la couronne, dévouement que je crois aussi éclairé que celui des ministres actuels, que je viens prendre la parole et rempUr mon devoir, quelque pénible qu'il soit. Je m'abstiendrai d'attaques personnelles envers aucun des membres d'aucun côté de cette assemblée; j'ai besoin. Messieurs, de mettre fin aux personnalités, de placer le cabinet, non plus
devant les personnes, mais devant les choses. {Trèsbien!) Il est facile d'avoir raison de telle ou telle personne ; mais ce n'est pas des personnes qu'il faut avoir raison ; il faut avoir raison des choses.
Il est des hommes qui ont longtemps défendu Tordre, et l'ont défendu noblement, en des temps difficiles et plus difficiles qu'aujourd'hui. Permettez-moi de rappeler que leur dévouement était plus méritoire que le vôtre {très bien à gauche !) ; car, lorsqu'ils se dévouaient, le canon retentissait dans nos rues ; on ne dormait pas sur l'oreiller d'une prétendue politique conciliatrice; il y avait de grands périls pour l'État ; et tous ceux qui défendent aujourd'hui l'ordre ne le défendaient pas alors; j'en sais même qui l'attaquaient, et qui l'attaquaient d'une manière fort grave.
Eh bien, si ces hommes qu'un certain jour, après les avoir eus à ses côtés, on a repoussés, jetés de côté, en leur disant que la résistance était leur crime, que toute l'irritation qu'elle avait pu produire, ils en étaient les auteurs, ils en étaient responsables, si ces hommes se séparent aujourd'hui, s'ils ne veulent pas, après avoir sauvé l'ordre, passer pour coupables, s'ils ne veulent pas passer pour les auteurs de cette irritation qu'on dit avoir calmée, je trouve cela tout naturel, je trouve qu'ils se le doivent à eux-mêmes et à leur pays, et l'on ne peut pas les accuser aujourd'hui de se perdre. On ne se perd pas quand on obéit à une conviction, quand on se sépare d'un gouvernement qu'on croit dans Terreur. (A gauche : Très bien I)
Quant à moi, ma situation n'a pas été la même que celle des hommes auxquels je fais ici allusion ; c'est plus anciennement que je me suis séparé du pouvoir, et, quand j'entends parler d'intrigue et d'ambition, permettez-moi de m'en étonner, et même de m'en indigner. (Humeur.) Je pourrais, moi. Messieurs, parler d'une autre espèce d'ambition que celle qui consiste à vouloir gouverner les destinées de son pays; je pourrais parler de ces ambitions subalternes, avides d'emplois, de grades, de faveurs; de ces vulgaires ambitions qui tourmentent le pouvoir en ne lui laissant pas un instant de repos, en ne lui permettant pas d'administrer avec indépendance les intérêts du pays. (Très bien!) Ces ambitions, je les ai vues quand j'avais l'honneur de diriger les affaires. (Mouvements divers.) J'affirme, pour ma part, que ces ambitions tourmentent le pays plus profondément que ces hautes ambitions dont on s'est plaint; qu'elles lui font un mal plus grave, car elles l'avilissent quelquefois.
Puisqu'on a tant parlé d'une atmosphère d'intrigues, sur cela je dirai un seul mot. On prétend que la cause de toute ambition, que la source de tout dissentiment, c'est le dépit, c'est l'humeur de n'être pas au pouvoir. Qu'il me soit permis. Messieurs, de ra)>peler deux circonstances en termes bien courts.
Ce n'est pas sur les bancs de cette Chambre, ce n'est pas depuis que j'ai été rejeté du pouvoir que j'ai commencé à être opposant; c'est dans les conseils mêmes de la couronne ; et, après avoir fait cette opposition,
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je me suis retiré. Quand on a commencé l'opposition sur ce terrain, on peut se considérer comme au-dessus des diatribes que vous venez d'entendre, qui sont aussi vulgaires par la pensée que par l'expression.
Il n'est pas vrai, comme on Ta dit, que, pour ma part, je blâme ce qui se fait aujourd'hui, parce que je ne le fais pas moi-même; car, si j'avais cru pouvoir le faire, j'aurais été appelé à le faire, et je serais du cabinet du 15 avril, si sa politique avait pu me convenir. Mais je n'ai pas voulu entrer dans ce cabinet quand il s'est formé; j'ai donc le droit de critiquer une politique que je trouve mauvaise, mesquine, compromettant le pays, compromettant la sûreté même de la paix que nous avons conquise par tant de sacrifices. Voilà les motifs de mon opposition.
Si le cabinet qui vient de dire ces mots si graves, (et qui certainement n'aurait pas osé les dire il y a deux ans devant cette majorité alarmée), qu'il y a eu un temps pour la résistance et un temps pour une autre
politique; s'il avait osé dire cela il y a deux ans...
M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Je n'ai pas dit cela.
M. Thiers. — Je crois que M. le président du conseil a dit qu'il y avait eu un temps pour la politique de résistance et un temps pour une autre politique. {Oui! oui!)
S'il avait osé dire cela il y a deux ans, et si, déplus, il avait compris la portée de ces mots... {murmures au centré), la portée de ces mots, s'il était ce cabinet qui a su changer à propos, qui a su reconnaître quand le
moment était venu de modifier la politique du pays, j'aurais adhéré depuis le premier jour jusqu'au dernier à sa conduite; j'aurais été un de ses partisans les plus dévoués. Je crois que le cabinet actuel n'est pas ce cabinet éclairé, qui, il y a deux ans, a su voir le moment où il fallait modifier la conduite du gouvernement. C'est un cabinet vaincu le jour du rejet de la loi de disjonction, qui, le lendemain de sa défaite, a essayé d'adopter une politique qui n'était pas la sienne, qui était la nôtre, qu'il a mal suivie comme on suit toujours mal une politique d'emprunt... (aux extrémités: Trèsbien^ très bien!) et qui ne s'est séparé de ses alliés que parce qu'il les croyait battus dans cette Chambre.
Eh bien, la suite a répondu aux commencements du cabinet. Quant à moi, je n'ai jamais eu aucune illusion, j'ai peu espéré de lui ; je l'ai soutenu d'abord parce que j'ai cru qu'il était de mon devoir, ayant refusé d'entrer dans le cabinet, de ne pas m'opposer à toute combinaison, à toute formation de ministère ; je l'ai appuyé sans illusion, et, ce qui est arrivé, je l'avais prévu.
Je crois que le tort de tous les gouvernements qui nous ont précédés a été de ne pas savoir distinguer le jour où ils devaient modifier leur politique, le terme où ils devaient s'arrêter ; tous les gouvernements qui nous ont précédés ont commis cette faute de ne pas savoir s'arrêter au but et de le dépasser.
La Révolution, qui était venue pour réformer le pays, l'a couvert de ruines.
L'Empire, qui devait nous donner Tordre et la victoire, nous a donné le despotisme, et en dernier ieu la défaite.
La Restauration, qui venait pour concilier l'ancienne monarchie avec la liberté, a fini par le coup d'État et le droit divin.
Aucun des gouvernements qui nous ont précédés n'a eu le discernement de voir le jour où à la guerre il fallait substituer la paix, le jour où, après avoir défendu la cause de l'ordre, il fallait songer à l'intérêt de la liberté.
Notre gouvernement lui-même, quoique beaucoup plus modéré, quoique beaucoup plus éclairé que ceux qui l'ont précédé, n'a pas su voir le moment précis où il fallait se modifier : il a outrepassé le but qu'il fallait atteindre; il n'a pas vu le moment de s'arrêter; et, qu'il me soit permis de le dire, ce n'est pas par ses propres lumières, par ses propres inspirations, qu'il a tardivement changé de conduite.
Vous vous en souvenez. M. Mole, président du cabinet, qui a apporté les lois de non-révélation et de disjonction, M. Mole, président de ce cabinet, serait l'homme qui a su discerner le jour où la résistance n'était plus de saison, où il convenait de s'arrêter? Le pensez-vous? {Mouvimcnt,) Non, Messieurs, le cabinet du 15 avril n'a pas vu le jour où il fallait s'arrêter, il n'a pas eu ce que M. le comte Mole appelait tout à l'heure du tact, du discernement. On vous a apporté toutes les lois que vous avez justement repoussées, et
Ton nous a donné Tamnistie le lendemain d'une défaite.
Quant à moi, je n'en veux pas refuser au gouvernement l'honneur et le mérite; je sais, que la noble pensée en était dans le gouvernement, qu'elle était dans des cœurs augustes. Je le sais, je ne crains pas de le dire, mais je veux aussi y associer les Chambres; je dois y associer la majorité qui a eu le courage d'avertir le gouvernement et de lui dire : N'allez pas plus loin. Quant au cabinet, qu'il me soit permis de le répéter, il a été le vaincu du 15 avril, il n'a pas été ce cabinet vainqueur qui serait venu modifier à propos et spontanément la politique du pays. (^4 gauche : Très bien!)
La poUtique du gouvernement. Messieurs, a subi deux épreuves : l'une à l'occasion des affaires étrangères, l'autre à l'occasion de la poUtique intérieure.
La question qui, pour les affaires étrangères, l'a mis en mesure de sonder les dispositions de la Chambre, c'est la question d'Espagne; et, j'en conviens, il a triomphé:
Je crois qu'il n'a pas compris la portée du vote qui a été émis. (Écoutez! écoutez!) Je crois qu'il n'a pas compris la véritable situation du pays, la véritable direction des esorits. Il s'est tenu pour vainqueur, vainqueur d'une manière absolue sur la politique étrangère. Mais il sentait que, sur la poUtique intérieure, il avait été battu, qu'il devait modifier sa marche, qu'il devait céder aux circonstances, s'accommoder aux difficultés du temps, et il a transigé sur la poUtique inté-
rieure. Sa mission, ôa mission vraie, a été de continuer la politique extérieure tout entière sans changement, sans aucune des modifications que les circonstances pouvaient comporter, et, quant à la politique intérieure, il a cédé aux temps. Mais a-t-il vu que le moment de la résistance était passé, qu'il fallait faire cesser l'irritation des esprits, que les mesures qu'on pourrait prendre ne valaient plus l'émotion qu'elles pourraient causer? Il n'a vu dans tout cela que des changements de majorité ; il a cru que certains hommes éloignaient cette majorité, et qu'en se séparant d'eux il aurait une majorité plus forte. Il n'a pas vu le véritable point de la question ; il a cru qu'il ne s'agissait que d'une question d'hommes; il a cru qu'en se montrant plus habile, moins irritant avec les personnes, il aurait une majorité. (Bruit et mouvements divers,)
La mission du cabinet nouveau, et c'est pour cela que je n'ai pas voulu m'associer à lui, a été de continuer la poUtique extérieure sans réserve ; et, quant à la politique intérieure, de faire des sacrifices aux circonstances, d'être habile avec les hommes bien plus que de modifier les choses. Le résultat de cette conduite, vous le voyez aujourd'hui.
Pour moi, je discuterai, quand on en viendra aux paragraphes, chacune des questions. Je ne me bornerai pas aux généralités. Mais, en attendant, qu'il me soit permis de vous faire en peu de mots le bilan de notre situation. {Mouvanent.)
J'étais, pour ma part, bien convaincu qu'une politique qui, au dehors, consiste à ajourner toutes les difficultés, à reculer quand ces difficultés se présentent, à les remettre au lendemain, à fermer les yeux devant les affaires, au lieu de les ouvrir pour les résoudre, qu'une politique pareille devait prochainement accumuler autour de nous, il faut le dire, plus que des fautes, des malheurs. J'étais convaincu qu'au dedans sans franchise, sans poUtique arrêtée, sans choix entre les partis qui divisent toujours une Chambre, il était impossible d'être longtemps habile avec les hommes.
J'étais convaincu qu'une politique extérieure qui consistait tantôt à abandonner l'Espagne, tantôt à négliger l'Angleterre, tantôt à lui dire, quand elle nous proposait de faire en commun des affaires qui pouvaient cimenter l'alhance, qu'elle était trop active, qu'elle voulait trop d'affaires à la fois, j'étais convaincu qu'une telle poUtique finirait par la refroidir.
J'étais certain que les questions qui dormaient à côté de nous tôt ou tard se réveilleraient, et qu'on arriverait devant elles avec moins d'alliances, avec moins d'appui en Europe, avec une malheureuse réputation de timidité, et que, devant les affaires, cette réputation de timidité nous rendrait faibles, nous exposerait peut-être à des malheurs.
J'étais certain qu'étant allé, quant à la politique intérieure, jusqu'aux lois de non-révélation et de disjonction, de même, quant à la politique étrangère, on irait aussi heurter Técueil, et qu'au nombre des con-
cessions qu'on ferait, il y en aurait de bien dommageables pour le pays; et, en effet, il me semble qu'Ancône, grief sur lequel nous nous expliquerons dans le débat, a justifié les craintes que j'avais. (Bruit.)
J'étais certain aussi qu'au dedans cette habileté avec les hommes, cet art de leur plaire et de les toucher ne pouvait pas donner longtemps une majorité. Il n'y a qu'une chose qui domine les majorités, c'est une volonté forte, c'est le courage de savoir choisir entre ses amis et ses ennemis. C'est de dire aux uns : Je ne puis plus marcher avec vous ; aux autres : Je vous suivrai jusque-là, et pas plus loin.
J'étais certain que bientôt cet art, qui consiste tantôt à s'appuyer sur le centre droit, tantôt sur le centre gauche, à dénoncer alternativement les uns aux autres, à dire aux doctrinaires, permettez-moi le mot : Nous voulons vous défendre du centre gauche et de ses chefs imprudents ; et au centre gauche : Nous voulons sauver le pays de ces hommes irritants qui l'ont compromis et le compromettraient encore, si on les laissait aux affaires; j'étais certain, dis-je, que cette politique, qui consiste à nous dénoncer les uns aux autres (très bien!), ne réussirait pas longtemps, et qu'elle aboutirait à ce résultat inévitable de réunir tout le monde contre soi. {Réclamations au centre,)
M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — H y & CUCOre dcS
exceptions.
M. Thiers. — Soit. Au dehors, les difficultés se sont accumulées autour de vous.
M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — A QOS picds.
M. Thiers. — Apparemment que M. le président du conseil trouve que la situation n'est pas chargée de difficultés. J'admire son courage en ce cas. {Rires approbatifs aux extrémités.)
Je dis qu'au dehors les difficultés se sont accumulées sur vos têtes ; qu'à la fois vous avez eu le malheur d'abandonner l'Espagne, qui: ne pèse pas moins sur vos affaires, quoique abandonnée ; que vous avez eu le malheur d'abandonner l'Italie, et que vous allez avoir peut-être le malheur d'abandonner la Belgique, et qu'après tous ces sacrifices vous êtes arrivés à ce terme où vous êtes obligés de nous dire tous les jours que, suivant le choix que nous ferons dans cette assemblée, que, suivant le langage que nous tiendrons, nous aurons la paix ou la guerre. Le résultat donc de vos ajournements, de cette • poUtique qui a reculé devant les difficultés, c'est de vous amener à nous dire que, d'un vote, il dépend de nous de donner au pays la paix ou la guerre. Il y avait plusieurs années que nous n'avions pas entendu de telles paroles, et je m'honore d'avoir fait partie de cabinets qui n'étaient pas contraints de venir ainsi menacer la Chambre de la paix ou de la guerre, suivant tel ou tel vote qu'elle émettrait. {Interruption.)
Quant au dedans, le résultat de la politique suivie, c'est d'avoir amené le gouvernement à cette situation qu'il a peut-être une majorité, je l'ignore, et je crois qu'il l'ignore comme moi {on rit), et qu'en attendant
il a contre lui, non seulement les hommes qui ont attaqué le gouvernement à toutes les époques, mais les hommes qui, à toutes les époques, l'ont servi, et il me sera permis d'ajouter qui l'ont servi au milieu des plus grands dangers avec le plus grand dévouement.
On a dit que ces hommes avaient du dépit, on a dit que ces hommes étaient des ambitieux déçus. Qu'il me soit permis de répondre une chose ; un gouvernement est bien malhabile de venir, après quelques années, convertir en ambitieux déçus, en hommes dépités, en mauvais citoyens, les ministres qui l'ont servi et sur lesquels il s'est longtemps appuyé. S'il était vrai que nous eussions dans le cœur les passions irritées que certaines gens nous prêtent, je m'en plaindrais encore au gouvernement {exclamatiom au centre); je me plaindrais à lui d'avoir, en si peu d'années, aUéné le cœur de tous les hommes qui lui étaient dévoués et qui l'ont si fidèlement servi.
Eh bien, Messieurs, il n'est pas vrai qu'on ait aliéné le cœur de ces hommes ; ces hommes sont dévoués, mais ils sont dévoués à leur manière. (On rit.) Oui, Messieurs, il y a deux manières d'être dévoué ; il y en a de grands exemples, que nous connaissons. 11 y a une manière d'être dévoué, c'est de suivre un gouvernement toujours, même dans ses fautes ; c'est de ne pas oser lui dire la vérité ; c'est de ne pas avoir le courage de se séparer de lui. Il y a un autre dévouement beaucoup meilleur, un dévouement qui sauverait toujours les gouvernements, s'il était toujours pratiqué :
il consiste à savoir se séparer de lui, à lui dire la vérité, à ne pas le suivre dans ses erreurs.
Ce n'est pas la première fois que, depuis cinquante années, les plus fidèles serviteurs des gouvernements se sont séparés d'eux ; à mesure que les divers gouvernements qui se sont succédé ont dépassé le but qu'ils voulaient atteindre et qu'ils ne devaient pas dépasser, ils sont arrivés à laisser sur la route les nombreuses générations d'amis qui les avaient servis. Ce n'est pas là un sujet de reproche, c'est une leçon pour tout le monde. On devrait se demander, en voyant se séparer de l'administration tant d'hommes qui ont servi le pays, on devrait se demander si ces hommes sont des insensés ou des coupables, ou s'il n'y a pas, au fond de leur cœur et de leur raison, des griefs fondés qui sont l'explication et la justification de leur conduite. Loin de les blâmer, vous devriez réfléchir, vous interroger plus sérieusement et vous demander s'il n'arrive pas à ce gouvernement, comme à ceux qui l'ont précédé, de dépasser son but, et, en le dépassant, de laisser sur la route les amis qui l'avaient le plus fidèlement servi à toutes les époques. (Marques nombreuses d'assentiment. Légère agitation,)
DANS
LA DISCUSSION DU PROJET D'ADRESSE
(réponse a m. le comte mole)
Un député du centre droit, M. Liadières, avait, dans la discussion générale, reproché à Tadresse proposée par la commission d'être inconstitutionnelle, respectueusement violente et académiquement révolutionnaire. Le premier paragraphe de cette adresse était ainsi conçu : « Sire, la Chambre des députés se félicite avec vous de la prospérité du pays. Cette prospérité se développera de plus en plus au sein de la paix que nous avons maintenue, et dont une politique ferme et prudente peut seule nous garantir la durée. » Lorsque le président mit en délibération ce paragraphe, plusieurs membres s'écrièrent, à la lecture des mots : nous avons maintenue, que ce passage était factieux en ce sens qu*il paraissait attribuer à la Chambre seule le maintien de la paix. Trois membres de la commission vinrent aussitôt déclarer que, s*y trouvant en minorité et n*ayant aucune chance de faire prévaloir leur opinion, ils avaient dû se borner à combattre Tesprit général qui avait présidé à la rédactioQ du projet, à protester contre cette rédaction, et à
se réserver la faculté de faire connaître leur sentiment à la tribune. M. Guizot prit alors la parole, et, dans un discours des plus animés, discutant chaque paragraphe à son tour, il expliqua que le membre de phrase : la paix que nous avons maintenue n'avait jamais pu, dans la pensée de personne, s'appliquer à la Chambre seule, mais qu'il concernait la France et son gouvernement, et que le premier paragraphe, pas plus que les suivants, n'était ni factieux ni révolutionnaire.
Le comte Mole répliqua qu'il n'avait jamais dit, quant à lui, que l'adresse fût révolutionnaire, qu'il n'en avait jamais non plus accusé les auteurs d'avoir des intentions factieuses ; mais il maintenait qu'en reprochant à l'administration dont il était le chef de ne pas suffisamment couvrir la couronne, on rendait, par cela même, cette dernière responsable des actes du ministère, et qu'on tenait ainsi un langage inconstitutionnel. Or le ministère, taxé d'insuffisance, n'avait cessé de s'appuyer sur la majorité du parlement; il avait consulté le pays et le pays lui avait répondu par une éclatante adhésion. L'union avait constamment régné entre les pouvoirs de l'État, et jamais la constitution n'avait été mieux respectée. Les griefs mis en avant par les adversaires du cabinet n'étaient pas sérieux, et ce qu'on voulait au fond, c'était le pouvoir. Il appartenait à la Chambre seule de prononcer à cet égard, et il était à désirer qu'elle le fît le plus tôt possible.
Ce fut M. ïhiers qui répondit encore à M. Mole pour réfuter le reproche d'inconstitutionnalité.
Messieurs ,
Je demande pardon à la Chambre de prolonger ce débat déjà si animé ; mais elle comprendra que, si les ministres défendent leur situation et leur honneur, nous défendons, nous, non pas notre situation, mais notre honneur. Quoi ! nous, anciens serviteurs de la couronne, qui l'avons servie dans les temps les plus difficiles et les plus périlleux, qui l'avons couverte d'une responsabihté sérieuse... {Tr(\s bienl trh bien!)
M. LE GARDE DES SCEAUX. — Pas plus séricusc que la nôtre !
M. Thiers. — On nous accuse d'être des factieux ! (Agitation au centre et au banc des ministres.)
Si MM. les ministres trouvent que ma pensée les offense^ je serai toujours prêt à leur en donner la loyale explication ; mais, si c'est pour me troubler qu'ils m'interrompent, je suis obligé de leur dire que l'on ne m'empêchera pas de poursuivre et d'exprimer ma pensée tout entière.
Je le répète, nous, anciens serviteurs de la couronne, qui lui avons été dévoués dans les temps les plus difficiles, avant le temps où la politique de conciliation était possible, on nous accusera d'être des factieux, parce que nous venons, avec la plus grande bonne foi, signaler ce que nous croyons de notre devoir de signaler, attaquer un cabinet que nous regar-
dons comme insuffisant, on dira que nous avons fait une adresse révolutionnaire, factieuse, inconstitutionnelle! (Dénégations au centre.) On Ta dit partout, on Ta écrit, on l'a répété dans les couloirs de cette Chambre avant d'oser le dire à la tribune, et maintenant que nous nous en plaignons, on recule devant ce reproche comme devant tout reproche mensonger ; oui, lorsque nous abordons le reproche, on n'ose plus soutenir ce qu'on avait osé avancer.
Je fais appel à votre bonne foi : si vous trouvez effectivement le projet d'adresse révolutionnaire, factieux, ayez donc le courage de le dire. Venez donc me dire à moi que je suis un factieux, ou que j'ai favorisé les factieux.
M. DE Salvandy, ministre de l'instruction publique. — Je demande la parole. {Mouvement)
M. Thiers. — Puisque vous ne soutenez pas votre reproche, l'adresse n'est donc pas factieuse, elle n'est donc pas révolutionnaire, elle ne tend donc à favoriser ni les factieux ni les révolutionnaires. Eh bien, oui, je m'adresse à votre bonne foi ; puisque vous avez désavoué cela dans cette enceinte, vous ne le direz plus à vos affidés {violents murmures au ventre)^ vous ne le
répéterez plus dans les couloirs {Très bien! trh
bien! Au centre : A V ordre! à F ordre l)
M. Thiers. — Messieurs.... {Nouveaux cris: A V ordre!)
M. LE président. — L'orateur a toujours le droit de s'expliquer.
M. Thiers. — Je vais m'expliquer. L'expression trahirait en vain ma pensée ; je la rétablirai.
Je dis que, puisque vous reconnaissez que le projet d'adresse n'est ni révolutionnaire ni factieux, vous
aurez la loyauté de ne plus dire à vos amis {Au
centre: Ah! ahl)
 vos amis les plus intimes , aux confidents de vos pensées politiques, de vos douleurs, de vos griefs, de ne plus leur dire que l'adresse est factieuse et révolutionnaire. Après avoir désavoué ces expressions, vous ne les répéterez plus, parce que» si je vous surprenais les répétant, j'aurais le droit de vous accuser de mauvaise foi. On ne le dira donc plus, on ne le dira plus pour vous, on ne l'écrira plus au moins. Je m'empare de votre désaveu, et je le répéterai sans cesse. (A gauche : Très bien!)
Mais l'adresse, dites-vous, est inconstitutionnelle! Ainsi le reproche a pris une nouvelle forme; elle n'est plus maintenant ni factieuse ni révolutionnaire, elle est inconstitutionnelle. Messieurs, permettez-moi de faire cette remarque, Tart de déguiser les termes cacherait peu le fond des choses et leur laisserait une grande gravité. Quoi! l'adresse est inconstitutionnelle, et tout à l'heure, après que l'honorable M. Guizot en a eu parcouru tous les paragraphes, M. le président du conseil a essayé de les parcourir à son tour. J'attendais avec anxiété, avec une sorte de crainte, quelle serait la révélation qui viendrait nous prouver que l'adresse est inconstitutionnelle. Pour