‹ Discours parlementaires de M. Thiers;Chapitre 15 sur 39 · IV · texte numérisé non relu

IV

culture. Figurez-vous ce que c'était dans un pays où il y avait d'un côté une Hollande marchande, protestante, et de l'autre une Belgique manufacturière et catholique : c'était l'impossible. {Oui^ très bien! trh bien!)

Messieurs, quelle a été la difficulté? Elle a été, comme je vous le disais, de faire vivre ensemble deux populations incompatibles.

On a accusé avec beaucoup d'amertume le roi des Pays-Bas; Messieurs, c'est un prince, quoi qu'on en ait dit, de hautes lumières et de haut caractère. M. Teste. — C'est vrai.

M. Thiers. — Qu'est-ce qu'on lui avait imposé? L'impossible; il a été un grand caractère essayant l'impossible, et contre l'impossible les plus grands caractères rencontrent plus d'inconvénients que les autres. Aussi, tandis qu'il a fallu un événement qu'on a appelé un crime politique pour amener la révolution de 1830, il n'a fallu en Belgique que le retentissement de notre révolution pour opérer la séparation de la Hollande et de la Belgique. Cette séparation a eu lieu : la conférence s'est réunie en vertu des traités de 1815. Vous savez que ces traités stipulaient formellement la garantie de toutes les puissances signataires pour les choses contenues dans ces traités. Eh bien, l'un des royaumes que ces traités avaient formés étant détruit, on a invoqué la garantie des puissances signataires, et c'est ainsi que, par la conséquence naturelle des traités, la conférence s'est trouvée instituée juge-ar-

bitre de la question. C'était la suite des traités, et, pour mon compte, je ne viendrai jamais en demander la violation; seulement j'en demanderai l'observation égale pour tous. Je ne voudrais pas que les uns les observassent tout à fait à leur détriment et les autres tout à fait à leur profit.

Et ici je veux rendre hommage aux grandes puissances, qui sans doute n'ont pas besoin de ce faible hommage, quoique peut-être la tribune de France ne soit inutile à personne.

Eh bien, tout d'abord, si nous avons eu quelquefois à nous plaindre de l'Europe, il faut reconnaître que, dans cette question, elle s'est conduite avec bon sens , avec loyauté ; elle a compris qu'il n'était plus possible de faire vivre ensemble la Hollande et la Belgique. C'est un sacrifice dont il faut lui rendre grâces.

Ce n'était pas tout de séparer la Belgique et la Hollande ; il restait une difficulté grave qui vous fera apprécier les périls de la situation présente, quelque parti que nous prenions. Oui, Messieurs, il y a danger des deux côtés ; il n'y a pas un parti sage et un parti téméraire, un parti prudent et un parti imprudent; je vous démontrerai que les difficultés sont égales des deux côtés, et cela vous expliquera la réserve de la commission.

La grande difficulté était celle-ci :

Le Luxembourg était belge ; le Luxembourg avait été belge, comme les provinces belges de Bruxelles, de Gand et de Bruges ; à toutes les époques il avait

été belge : il avait été belge sous la maison d'Espagne, sous la maison d'Autriche ; il avait dû soufifrir comme toute la Belgique de cette profonde antipathie qui séparait les deux populations ; il s'était révolté le même jour, de la même manière; ce n'était pas Bruxelles qui était venu soulever la province de Luxembourg, et celle du Limbourg; c'était le même mouvement spontané d'antipathie qui avait fait la révolution dans le Luxembourg comme dans le reste de la Belgique. C'est pourquoi vous avez, en Belgique, à respecter non pas la petite ambition d'un pays qui veut devenir plus grand, du souverain d'un pays de 4 millions d'hommes qui veut l'élever à 4,300,000. S'il n'y avait que cela, je ne céderais pas; mais il y a là un sentiment profondément honnête. Toutes ces provinces se sont insurgées le même jour, et celles qui vont jouir du bénéfice de l'indépendance éprouvent un déchirement cruel à voir les autres rentrer, par le hasard des décisions delà conférence, sous le joug du maître irrité auquel elles s'étaient soustraites. {Très bien !)

M. Odilon Barrot. — C'est là le côté moral.

M. Thiers. — C'est là la question. Si je ne rencontrais sur mon chemin que l'ambition d'un prince à qui on a donné une belle couronne, 4 millions d'hommes, et qui viendrait dire à la France : Défendez-moi contre l'Europe, tirez l'épée pour moi, je veux 300,000 sujets de plus, je ne l'écouterais pas, et, si j'avais été chef de cabinet, j'aurais promptement repoussé une telle

prétention. Mais il y a ici un sentiment profondément moral. Tous se sont insurgés le même jour, les uns, plus heureux, pour rester indépendants, et les autres pour rentrer sous le joug qui leur est insupportable. C'est là le sentiment honnête que je vois, que j'honore; et, pour la paix de l'Europe, je le redoute précisément parce qu'il est honnête.

J'aurais voulu que le cabinet, appréciant toute la gravité de cette situation, tînt une conduite conséquente.

Qu'a fait la conférence en 1830?

Elle a d'abord voulu rendre le Luxembourg et le Limbourg à la Confédération germanique.

Qu'il me soit permis ici, sans trop m'étendre sur la question, de dire que la Confédération germanique prétendait avoir des droits sur le Luxembourg. Il est certain que ces droits sont écrits dans les traités, et j'ai tort de me servir de ce moi prétendait. Elle avait en effet un titre qui lui donnait des droits sur le Luxembourg. C'était là la difficulté, et je suis convaincu que la conférence, respectant le sentiment moral qui me touche ici moi-même, n'aurait pas hésité à rendre le Luxembourg et le Limbourg à la Belgique, si la question de la Confédération ne s'était pas présentée. Le roi des Pays-Bas était autrefois, comme grand-duc de Nassau, membre de la Confédération germanique ; on lui avait enlevé les principautés qui constituaient son droit pour les donner à la Prusse. Cependant il voulait rester, et l'on voulait qu'il restât

membre de la Confédération. On le déclara membre de la Confédération germanique comme grand-duc de Luxembourg. C'est là ce qui a toujours fait la difficulté, et il n'y en a pas d'autre. Elle est grave, je le reconnais.

Si je fais valoir ici les raisons des Belges, je dirai ensuite ce que je crois, pour mon compte, que le cabinet français aurait pu dire et faire. Les Belges allèguent une raison qui a bien sa valeur. Le Luxembourg, disent-ils, n'a jamais été un territoire fédéralisé. Si, par exemple, on lui avait donné une armée à part, des finances à part, si on l'avait soumis à tous les règlements intérieurs de la Confédération, on aurait pu le considérer comme partie véritable de la Confédération. Mais pas du tout; le Luxembourg n'avait pas d'armée à part, de finances à part. Il n'avait pas d'autre armée, d'autres finances que celles du roi des Pays-Bas. Les règlements de la commission de Mayence et tous les règlements qui ont été universellement appliqués dans la Confédération, n'avaient pas même été promulgués dans le Luxembourg ; de sorte que, si la Confédération disait : D'après les traités de 1815 le Luxembourg m'appartient, parce que le roi était qualifié roi des Pays-Bas, grand-duc du Luxembourg, de l'autre côté le Luxembourg disait: Nous avons servi de prétexte , on n'a jamais fédéralisé notre armée, nos finances, on n'a jamais promulgué chez nous les règlements de la Confédération ; ce n'est qu'un titre qu'on a voulu donner à notre souve-

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rain pour le faire membre de cette Confédération. Eh bien, je ne veux me jeter ni d'un côté ni de l'autre. Il y avait pour la conférence une grande difficulté. D'une part, le titre écrit attribuait le Luxembourg à la Confédération ; de l'autre, le fait social, c'est-à-dire cette identité complète du Luxembourg avec la Belgique, le donnait à la Belgique. Dans cet embarras, que décida la conférence?

Croyant d'abord avoir assez fait en déclarant la Belgique indépendante, elle rendit le Luxembourg à la Confédération germanique. Je ne vous citerai le fait suivant que pour vous montrer le sentiment profond qui a toujours ému les Belges sur cette question. Sur-le-champ le congrès siégeant en janvier 1831, qui n'avait aucune force, qui n'était encore reconnu par aucun traité, le congrès protesta contre cette décision et rejeta le protocole ; chose énorme et qui fut d'une témérité inconcevable. Eh bien, la conférence, je le dis à son honneur, s'arrêta devant ce sentiment si naturel, elle le respecta.

Certes, les cinq puissances réunies pouvaient contraindre bien vite à la soumission, à l'obéissance, ces quatre miUions d'hommes. La conférence s'est arrêtée six mois devant ce sentiment des Belges ; six mois Et que fitrclle, lorsque le roi Léopold fut sollicité, qu'on me permette ce mot sur ce prince généreux, fut sollicité d'accepter la couronne de Belgique ? Il dit qu'il ne pouvait aller en Belgique sans une situation plus clairement définie. On rédigea donc les dix-huit

articles. Que statuèrent ces dix-huit articles? Ils consacrèrent l'indépendance, la neutralité de la Belgique, et réservèrent la question du Luxembourg pour la faire décider par une négociation ultérieure.

Les dix-huit articles réservèrent la question du Luxembourg ; ils consacraient l'indépendance, la neutralité du pays dont ils attribuaient le gouvernement au roi Léopold ; ils en consacraient l'existence, et lui donnaient ce qu'on a appelé les anciennes frontières de 90. Le roi Léopold se rendit en Belgique. Au moment où il y arrivait, le roi de Hollande, voyant que les choses devenaient sérieuses, puisqu'il y avait un roi choisi, un traité, fit une tentative, je ne dirai pas déloyale, c'est un mot que ne mérite pas un souverain d'un pareil caractère, mais je dirai une tentative désespérée ; et, sans la France, sans M. Casimir Perier, peutêtre la contre-révolution se fût-elle accompUe à nos portes. L'armée française arriva tout juste pour empêcher l'invasion de la Belgique et une restauration sur nos frontières. Alors, Messieurs, intervint le traité des vingt-quatre articles, et vous allez comprendre tout de suite la situation. Le traité des dix-huit articles avait été fait avant la tentative du roi de Hollande sur les provinces belges ; il avait été fait dans un moment où Ton avait besoin de décider le roi Léopold. Mais, lorsque le roi de Hollande eut tenté ce qu'on a appelé une pointe sur Bruxelles, la conférence sentit le besoin de terminer la question, de mettre fin à cet état provisoire, et alors, au lieu d'ajourner la question

comme l'avait ajournée le traité des dix-huit articles, elle coupa le Luxembourg en deux; elle donna le Luxembourg wallon à la Belgique, et le Luxembourg allemand à la Confédération ; et puis elle lui donna encore comme indemnité une partie du Limbourg. Je n'en dirai pas davantage ; il suffit que la Chambre sache qu'il y a deux traités : celui des dix-huit articles, qui avait réservé la question, et celui des vingt-quatre articles, rédigé sous l'impression de la défaite des Belges, par suite de la tentative du roi de Hollande, et qui tranche la difficulté en coupant en deux le Luxembourg.

Voilà ce qu'est le fameux traité des vingt-quatre articles. Je n'examine pas encore s'il est obligatoire ou non. J'exposerai les faits; je ne serai pas long; mais il faut que la Chambre m'accorde un moment d'attention.

On prévoyait bien la difficulté de faire accepter les vingt-quatre articles ; il était difficile de les faire accepter au roi de Hollande ; il était difficile aussi de les faire accepter à la Belgique ; on n'espérait pas obtenir son consentement. Qu'imagina-t-on ? Une forme toute naturelle ; c'était que la Belgique traitât avec les cinq puissances. Au lieu de traiter avec le roi de Hollande, on fit le traité entre la Belgique et les cinq puissances, et voici les engagements réciproques que contenait le traité. M. le président du conseil va voir que je n'altère pas les faits, je les prends dans leur plus grande rigueur et leur plus grande exactitude ; il ne fut pas traité entre le roi de Hollande et la

Belgique, mais entre la Belgique et les cinq puissances.

La Belgique s'engageait envers les cinq puissances. Voici à quoi : à se taisser partager, c'est-àdire à se laisser priver des portions du Limbourg et du Luxembourg qu'on lui enlevait ; elle se résignait.

Les discussions les plus vivei^ eurent lieu dans les Chambres belges. Les Belges ne voulaient pas se rendre, par ce sentiment que j'ai défini tout à l'heure. On leur disait pour les y déterminer : Le roi de Hollande a marché sur vous, il pourrait se présenter encore ; acceptez donc un état définitif. Les puissances vous garantissent, elles feront exécuter les vingt-quatre articles ; rendez-vous.

La Belgique se rendit par cette double considération, qu'elle avait été attaquée, qu'elle pourrait l'être encore ; qu'il fallait enfin établir un état définitif ; qu'en retour des concessions qu'elle faisait, elle aurait la reconnaissance et un état certain. Ce furent ces motifs qui la décidèrent ; voilà à quelles conditions les Belges se soumirent aux décisions de la conférence.

Quels engagements prirent donc les cinq puissances? Le premier, c'était ou d'apporter le consentement de la Confédération germanique et du roi de Hollande, pour que la Belgique eût une existence définitive, ou d'exécuter les vingt-quatre articles, et enfin de lui accorder la reconnaissance.

Ainsi ne parlons pas de traité entre la Belgique et

le roi de Hollande ; il n'y eu a pas eu ; et la raison que donnent les Belges, que, le roi de Hollande n'ayant pas consenti, le traité est nul, cette raison ne vaut rien ; car il n'y a pas eu de traité entre eux et le roi de Hollande, mais bien entre les Belges et les cinq puissances. Nous voilà d'accord, j'espère, avec le cabinet.

Quelle est, dit la Belgique, la nature du traité que j'ai conclu ? J'ai dit aux cinq puissances : Je fais un sacrifice douloureux, mais je le fais parce qu'on exécutera les vingt-quatre articles, parce qu'on reconnaîtra mon état définitif.

Les vingt-quatre articles ont-ils été exécutés? Malheureusement non. Je voudrais bien qu'ils l'eussent été, car ce serait une question énorme supprimée en Europe. Les vingt-quatre articles n'ont pas été exécutés. Lorsqu'il a fallu marcher sur Anvers, savez-vous ce qui s'est passé? Deux des cinq puissances ont voulu faire exécuter les traités, elles ont dit : La Belgique s'est engagée envers nous, elle a consenti à de grands sacrifices ; mais à quelle condition? A la condition que nous apporterions le consentement des parties adverses, c'est-à-dire celui de la Confédération germanique et du roi de Hollande, ou bien que nous ferions exécuter les traités. Faisons-les exécuter.

Voici, en effet, ce que dit la convention en vertu de laquelle la France et l'Angleterre ont marché sur Anvers. La France et l'Angleterre, exprimant le regret

que les cinq puissances ne veuillent pas exécuter le traité ou se mettre en mesure de l'exécuter, elles deux, la France et l'Angleterre, se décident non pas à faire exécuter les vingt-quatre articles en entier, mais à prendre la citadelle d'Anvers.

C'est qu'il y avait là un fait inhumain, qui n'était imputable à personne. Le général Chassé occupait la citadelle d'Anvers et menaçait la ville de ses canons, et tous les mois, à la moindre alarme, les habitants se retiraient, craignant d'être bombardés par le général Chassé.

Une telle situation ne pouvait pas durer. Alors la France et l'Angleterre demandèrent à exécuter le traité dans cette partie seulement ; car la convention faite entre la France et l'Angleterre le spécifie bien formellement; elle exprime le regret que les cinq puissances ne veuillent pas exécuter le traité, puis elle ajoute que la France et l'Angleterre le feront exécuter elles seules, mais seulement quant à Anvers, et que, lorsqu'on aura pris la citadelle d'Anvers, on se retirera.

C'est ce qui a eu lieu. Des vingt-quatre articles une partie seulement fut exécutée, afin de délivrer la ville d'Anvers des canons qui la menaçaient sans cesse.

Anvers pris, que fit-on ensuite ? La convention de mai 1833 étabUssant un état provisoire, et ne supposant pas que tout fût fini, dit ces mots : « Les hautes parties contractantes s'engagent à s'occuper sans dé-

lai du traité définitif qui doit fixer les relations entre la Belgique et les États de S. M. le roi des Pays-Bas. » Ainsi tout le monde alors, les cinq puissances comme la France, comme la Belgique elle-même, convenait que le traité n'était pas exécuté.

Prenons la question comme elle est. De la part de la Belgique, soumission à la décision de la conférence, soumission douloureuse ; de la part des cinq puissances, engagement d'exécuter, et elles n'exécutent pas. Deux sur trois consentent à exécuter, et les deux qui consentent à exécuter que font-elles ? Elles prennent la citadelle d'Anvers , mais en laissant de côté les forts de Lillo et de Liefkenshoek. On ne restitue pas le Limbourg et le Luxembourg au roi des Pays-Bas. On voulait, et l'on avait raison, on voulait créer un état de choses qui fût onéreux pour le roi de Hollande, et qui l'engageât à se rendre un jour.

Il y a plus, la condition essentielle qui décidait la Belgique, c'était d'obtenir la reconnaissance. Eh bien, la reconnaissance, elle n'a été que partielle.

Ainsi, par exemple, l'Angleterre et la France ont envoyé des ministres à Bruxelles ; la Prusse et l'Autriche y ont envoyé des chargés d'affaires. Mais la Russie, qui n'avait ratifié qu'avec des réserves, n'a envoyé personne.

En fait de reconnaissance, cela est énorme. Quand une des puissances, et ce n'est pas la moins importante, la Russie, n'avait pas reconnu, il est bien évident que la Hollande pouvait soutenir que le roi des Belges

n'était pas entré dans la famille des rois (pour me servir du langage accoutumé). Ainsi, en définitive, ce traité n*a pas donné à la Belgique l'avantage qu'elle en espérait.

Je le répète encore, je plaide la cause des Belges ; je dirai mon avis plus tard.

Eh bien, huit années se sont écoulées ; dans cet intervalle que s'est-il passé? Les Belges, qui avaient consenti douloureusement à se séparer des Limbourgeois et des Luxembourgeois, usant du statu quo^ ont contracté l'habitude de vivre avec les Luxembourgeois et les Limbourgeois. On a laissé entrer ceux-ci dans les Chambres belges : des Luxembourgeois, des Limbourgeois, siègent dans le Sénat et dans la Chambre des représentants.

Il y a plus, ils occupent presque tout le cabinet, et voici aujourd'hui le fait si grave devant lequel vous êtes placés, fait, je le répète, qu'il ne faut pas traiter légèrement, mais qu'il faut respecter. Tandis qu'il y a huit ans la Belgique était résignée à la séparation au prix des vingt-quatre articles, c'est-àdire au prix d'un état définitif, aujourd'hui qu'elle n'a obtenu ni l'exécution des vingt-quatre articles, ni la reconnaissance, ni un état définitif, qu'au contraire le Limbourg et le Luxembourg ont été considérés comme partie intégrante du territoire belge, que les citoyens de ce pays ont été réputés Belges, que des sentiments de famille se sont établis, il arrive que les Belges éprouvent une peine infinie à se séparer d'eux.

Ce n'est pas un entêtement de leur part, c'est un sentiment très louable ; ils ne veulent pas se séparer des Luxembourgeois, des Limbourgeois, accoutumés qu'ils sont à les regarder comme des concitoyens, à avoir plusieurs d'entre eux pour collègues, pour ministres, pour gouvernants, aujourd'hui surtout que le sentiment de ses forces est revenu à la Belgique.

Il faut donc distinguer les époques ; il y a eu un temps où la résignation était facile à obtenir, ou du moins possible. La Belgique était faible alors ; aujourd'hui qu'elle est devenue plus forte, et que les circonstances sont changées, on ne doit plus attendre d'elle la même soumission ; on ne peut plus lui imposer l'exécution d'un traité conclu, il y a huit ans, auquel elle était résignée, sous l'impression d'une défaite et sous l'influence de circonstances qui ne sont plus.

Et maintenant vous créez d'autres difficultés. Les voici : je ne veux considérer les choses qu'au point de vue de l'ordre matériel; je mets de côté la nationalité, je néglige ces sentiments moraux qui sont quelquefois, pour certaines politiques, un embarras, un obstacle, une difficulté. Je suppose un de ces vieux hommes d'État, je n'ai pas l'honneur d'en être un, je suppose un de ces vieux hommes d'État qui mettent les passions de côté, qui ne tiennent compte que du calcul ; si j'avais eu l'honneur d'être un de ces hommes, placé à la tête du cabinet français, et en présence de

tous les sages de l'Europe, je leur aurais dit naïvement :

Mettons de côté la sentimentalité, qui n'est pas

bonne en politique; mais convenez que voilà une difficulté qui est grave. Il y a huit ans , on pouvait obliger le roi des Belges à accepter cette situation, parce que cela ne pouvait pas le dépopulariser; il n'y avait pas de comités révolutionnaires. Mais aujourd'hui que les Belges sont habitués à vivre avec les Luxembourgeois, aujourd'hui qu'ils les ont eus pour collègues et pour ministres , vous voulez soudainement opérer leur séparation. Ne comprenez-vous pas que vous faites au roi des Belges une situation déplorable, que vous le mettez dans la nécessité ou de se rendre sans résistance et de compromettre par là sa position dans le pays, ou de résister et de mettre peut-être le feu sur les bords du Rhin? Je ne veux pas me flatter que j'aurais eu plus d'action que les ministres qui composent aujourd'hui le cabinet; mais il me semble que cette raison devait avoir sa valeur. J'aurais dit : La Hollande a vécu huit ans dans le statu quo ; ne serait-il pas possible que la Belgique vécût aussi quelques années dans le statu quo? Vous avez donné le temps au roi de Hollande; pourquoi ne donneriez-vous pas le temps au roi des Belges? {Ccst cela.) Vous avez respecté le roi de Hollande dans son obstination ; vous l'avez respecté dans ses malheurs. Et vous avez bien fait, car vous lui aviez donné la Belgique en échange des possessions considérables qu'il perdait dans les

Indes. 11 n'a pas réussi dans la tache qui lui était imposée, parce qu'elle était impossible à accomplir. Vous avez dû respecter ses malheurs, son courage, le grand caractère des Nassau ; vous avez bien fait. Je dis à mon tour : Respectez un roi nouveau que nous avons arraché à son repos, à ses répugnances, pour lui donner une couronne, qui alors était soUde, et que maintenant vous lui rendriez compromise et privée de tout éclat. {Vive agitation au centre.)

Et vous le mettriez dans cette alternative ou de se défendre, ou de se soumettre; et, en se soumettant, de se placer dans une situation de beaucoup inférieure à celle qu'il occupait! On m'accordera tout au moins qu'il a été appelé, il y a huit années, alors que l'opinion publique l'autorisait à consentir à la séparation, tandis qu'aujourd'hui on la lui impose quand elle est devenue cruellement difficile.

Messieurs, j'ignore si, me transformant en homme d'État en cheveux blancs, j'aurais obtenu qu'on voulût bien m'écouter. Mais voici du moins ce que j'aurais fait : je n'aurais été ni apologiste ni détracteur du traité; je n'en aurais pas demandé l'abrogation, car c'est une chose grave que de mettre au néant une œuvre qui a coûté tant de soins et de peines, non que je croie beaucoup au péril de découvrir la Belgique en infirmant la valeur du traité à l'abri duquel elle existe. La Belgique est restée et restera Belgique, par une raison plus forte que les traités, c'est qu'elle

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