‹ Discours parlementaires de M. Thiers;Chapitre 17 sur 39 · IV · texte numérisé non relu

IV

Je ne dis pas que la France, réduite à elle seule, pût réussir; mais je reproche à la politique dii cabinet de ne rien avoir tenté à cet égard ; et c'est une des raisons pour lesquelles je me suis, non sans chagrin, séparé de cette politique. Non, Messieurs, ce ne sont pas des motifs d'ambition, d'intérêt, comme on l'a dit, qui m'ont fait me séparer de cette politique. {Récla^ mations au centre.) On l'a dit hier. Soyez tranquilles, je ne veux pas rentrer dans les questions irritantes.

Je vais vous exposer franchement les motifs pour lesquels je n'adhère pas à la politique du cabinet. Je crois que le cabinet a fléchi, qu'il est devenu hésitant. Sans doute, il y a huit ans, nous étions entraînés par une ardeur extraordinaire, qui pouvait nous mener trop loin ; mais aujourd'hui le cabinet n'a-Wl pas eu le tort de céder à un autre entraînement? En 1830, il y avait un entraînement vers la guerre ; il y a eu depuis un entraînement vers les occupations et les jouissances de la paix. Cette disposition, que je suis loin de condamner, a fait naître dans les esprits une sorte d'indifférence pour la politique, un éloignement condamnable pour les affaires du pays. C'est assurément une circonstance heureuse de voir le besoin de la paix et du repos s'emparer des esprits ; mais il ne faut pas qu'il y étouffe d'autres sentiments. Je ne dis pas qu'il faille réveiller le pays, le faire sortir de ce repos dont il avait tant besoin : puisqu'il dort, laissez-le dormir, j'y consens ; mais, pendant qu'il dort, il faut veiller pour lui. {Mouvement prolongé dune vive adhésion,)

i\ JANVIER 1839. 3*3

Il y a huit ans, qu'est-ce qui nous rendait imposants? C'étaient ces passions désordonnées qui agitaient le pays et pouvaient le pousser au dehors. Elles avaient à la fois leur valeur et leurs inconvénients; elles irritaient l'Europe et l'effrayaient. Le gouvernement faisait bien de la rassurer, de lui dire : Je saurai vaincre le désordre, rassurez-vous. Mais ces passions, tout en effrayant l'Europe, nous rendaient imposants. Elles ont disparu. Je sais bien qu'il faudrait peu de chose, dans un pays comme le nôtre, pour y faire renaître l'ardeur guerrière. Mais, si vous laissez cette ardeur sommeiller, si le pays n'a plus cette attitude imposante que lui donnaient les passions qui l'agitaient, il faut y substituer quelque chose, la fermeté du gouvernement. (Nouvelle adhésion.)

Si je n'avais pas eu au fond du cœur un sentiment bien vrai, si je n'avais pas eu la conviction qu'en m'associant à la politique du gouvernement je m'associais à une poUtique qui commençait à fléchir et à dévier, croyez-vous que j'eusse consenti à abandonner ma situation, et à déposer ma démission? Il fallait que je fusse bien convaincu que le cabinet manquait à ce qu'il se devait à lui-même, qu'en ajournant les affaires, en ne les acceptant pas quand elles viennent, en voulant éviter les embarras, le cabinet ne ferait qu'accumuler sur sa tête des difficultés énormes, pour renoncer à la direction des affaires de mon pays.

Eh mon Dieu! nous sommes séparés seulement depuis six mois, et voyez que de difficultés accu-

mulées. L'Espagne, où en est-elle? L'Angleterre, nous l'avions avec nous, et elle nous délaisse dans les affaires les plus délicates. La Belgique, rappelez-vous ce qu'a dit M. le président du conseil sur cette question, et voyez s'il doit rester aux Belges quelque espérance. Ancône, on l'a abandonné, et il n'est pas encore temps d'examiner si c'est à tort ou à raison. Voyez cet ensemble de difficultés, de périls amenés par le ministère ; est-il quelqu'un qui pût les prévoir ? Quant à moi, j'en suis effrayé, et cependant je m'associerai aux périls, aux difficultés du gouvernement toutes les fois que je le pourrai ; mais on doit éprouver une sorte d'appréhension à compromettre son nom, un nom jeune encore dans le pays, au service d'une politique faible, incertaine, malhabile par faiblesse et incertitude.

Voici ce que je reproche au cabinet; c'est de ne pas savoir prendre son parti. J'accepte le mot de M. le président du conseil, mot qui rend ma pensée. Est-ce que vous croyez que je voulais qu'on demandât, en faveur de la Belgique, l'abrogation du traité? Non. Il ne fallait pas demander cette abrogation; mais il fallait en demander la modification. Surtout il fallait prendre un parti dès le premier jour. Je ne veux pas ici percer le mystère des négociations ; mais, mon Dieu, du mystère, vous savez tous, comme moi, qu'il ne peut pas y en avoir. Il y a dans la région des grandes affaires une notoriété qui fait ([ue rien ne peut rester ignoré. Eh bien, je dis, d'après cette

notoriété, que l'affaire de Belgique est terminée, c'està-dire abandonnée. Je ne répète pas vos raisons; mais, puisque vous croyez qu'on ne pouvait pas modifier le traité, il ne fallait pas hésiter, il fallait ôter, dès le premier jour, tout espoir aux Belges. Je vais, à ce sujet, citer un fait capital. Il ne fallait pas les laisser vivre dans un espoir tel, que le roi des Belges, revenant de Paris, pût fortifier leurs espérances. Je n'accuse personne de fausseté ; mais, quand on hésite, on se donne un air de duplicité même en étant sincère et honnête. Eh bien, vous avez hésité, vous n'avez pas osé dire à l'Angleterre, aux trois puissances opposantes : « Je défendrai le roi des Belges, je demanderai une modification du traité. Je sais bien qu'il était très difficile de prendre un pareil parti puisqu'on était un contre quatre ; mais il fallait alors se tourner du côté des Belges et leur dire : Vous êtes des insensés de vouloir résister; votre sentiment est honorable sans doute, mais je ne puis rien pour vous. » Il fallait ainsi prendre son parti le premier jour. Loin de là, qu'avez-vous fait? Le roi des Belges part de Paris, et, en arrivant à Bruxelles, il prononce ce discours de la couronne (je vous demande pardon de citer un acte d'une souveraineté voisine ; mais c'est un acte public qu'on peut produire), ce discours où se trouvent ces mots : « Persévérance et courage. » Je crois bien qu'on ne cachait pas dans ces mots tout ce que les Belges y ont vu ; mais comment pouvaient-ils entendre de telles paroles sans vous les attribuer?

Oa dira, il est vrai, comment vouliez- vous que nous fissions pour ôter toute espérance aux Belges? Mais il y a mille communications sûres d'un pays à un autre pour lui faire savoir sa pensée. Vous les connaissez aussi bien que moi. Les Belges ont dû supposer qu'ils pouvaient espérer, et ils espèrent, et ils se sont engagés dans une résistance qui attirerait peut-être, si elle allait jusqu'au bout, de grands malheurs à eux et à nous.

Voilà ce que je déplore, voilà ce que je reproclie au ministère. Je lui reproche l'hésitation, l'incertitude, le défaut de courage à prendre promptement son parti. Et, sans sortir de mon sujet, permettez-moi de dire que, dans plusieurs circonstances, vous vous y êtes pris à deux fois pour exécuter vos résolutions. Il en a été ainsi pour Gonstantine, pour Saint-Jean d'Ulloa. Je ne veux pas vous contester ce dernier avantage miUtaire; mais, si nous discutons les opérations, vous verrez qu'il vous a fallu vous y prendre à deux fois pour les exécuter. Il vous a donc fallu aller deux fois à Gonstantine; et, pour Saint-Jean d'Ulloa, vous vous y êtes encore pris à deux fois. [Murmures et rMamalions.)

Je dis que le cabinet a hésité là comme ailleurs, que c'est cette hésitation qui nous a conduits à ce double résultat. La conférence, dans le sein de laquelle ne s'est jamais élevée la question de territoire (et ici je raisonne d'après les déclarations de M. le président du conseil), la conférence, dis-je, a dû penser, puis-

qu'on n'élevait pas devant elle la question de territoire, que cette question était* abandonnée, et les Belges, de leur côté, voyant leur roi de retour de Paris prononcer les mots de persévérance et courage, ont cru que la France était pour eux, qu'elle les aiderait à obtenir les territoires contestés, et ils se sont engagés dans la résistance.

Pour ma part, je ne voudrais pas qu'une seule de mes paroles encourageât les Belges, et j'en dirai tout à l'heure la raison. Oh ! s'il n'était question que de faire prévaloir le droit, je voudrais bien le pouvoir; mais, dans la circonstance présente, il y aurait déloyauté à exciter les Belges, si l'on n'a pas le moyen certain de les aider. Je ne voudrais pas les encourager à une résistance que je ne pourrais soutenir. Nous sommes en présence de deux termes extrêmes, sans intermédiaire : la conférence qui ne veut rien céder, et les Belges qui ne veulent rien céder non plus. Eh bien, on prétend que nous sommes ainsi entre la paix et la guerre; on dit que, si vous prenez des hommes prudents, vous aurez la paix, et que, si vous prenez des hommes imprudents, vous aurez la guerre. Mais cela n'est pas. Vous êtes placés entre deux dangers. Je crois ijue ces dangers ne sont pas aussi grands qu'on se rimagine; néanmoins, pour ma part, je ne voudrais pas prendre la responsabilité de déclarer qu'ils sont de peu de gravité. Ces dangers, les voici : Si vous soutenez les Belges, il y a possibilité, peu probable, mais possibilité de guerre. Si vous les abandonnez à leur

désespoir, il y a probabilité de guerre encore par un embrasement sur le Rhin. Dans cette situation, que vous propose votre commission? De laisser au gouverilement seul la charge et la responsabilité d'une telle résolution. Quand le ministère du 11 octobre est allé à Anvers, il ne s'est pas déchargé sur la Chambre d'une telle résolution. Oh ! sans doute, si l'on venait demander à la Chambre des hommes et de l'argent, elle aurait le devoir de se prononcer et de prendre un parti. Si on lui apportait à juger une négociation terminée, elle aurait encore à se prononcer. Mais il n'y a rien ici de pareil ; il s'agit d'une adresse où il faut parler de l'avenir. Nous engageons la Chambre à ne pas exprimer une confiance qu'elle n'a pas et ne peut pas avoir.

On vous a parlé, et je vous ai parlé moi-même du danger d'encourager les Belges. Cela est vrai assurément; mais prenez-y garde, les Belges ne sont pas seuls à vous écouter. Le monde entier vous écoute, et, si vous ne voulez pas encourager les Belges, il ne faut pas non plus encourager leurs adversaires. {Bravai bravo !)

C'est là le secret de notre rédaction, et c'est le motif pour lequel nous repoussons le mot « confiance »,

Aprôs une réplique de M. Mole, ramcndement Lanycr fut voté par 216 voix contre 212.

DANS

LA DISCUSSION DU PROJET D'ADRESSE

(ÉVACUATION d'ANCÔNE }

Dans le courant de l'année 1838, les troupes que la France entretenait à Ancône depuis 1832 avaient évacué cette place, et le passage du discours de la couronne relatif à cet incident était ainsi conçu : « En Italie, les troupes autrichiennes sont sorties des États romains. Conformément à la convention faite avec le saint-siège, nos troupes ont évacué Ancône. L'occupation militaire a cessé dans les États dont l'indépendance intéresse la France à un haut degré. )>

A ce passage du discours royal, la commission de l'adresse avait proposé de répondre par le paragraphe suivant :

« Vous nous annoncez. Sire, qu'en vertu d'engagements pris avec le saint-siège nos troupes sont sorties d'Ancône. Nous avons donné d'éclatants témoignages de notre respect pour les traités. Mais nous regrettons que cette évacuation ne se soit pas effectuée en des circonstances plus opportunes et avec les garanties que devait stipuler une politique sage et prévoyante. »

Ce paragraphe fut appuyé de la façon la plus vive par

plusieurs orateurs, entre autres MM. Duchàtel et Guizot, qui rappelèrent les circonstances à raison desquelles avait eu lieu, en 1832, l'occupation d'Ancône. De graves désordres venaient d'éclater dans les États du saint-siège, et les forces papales étaient impuissantes à les réprimer. L'Autriche, dans la crainte que ces désordres ne se communiquassent aux États voisins, avait fait entrer ses troupes en Romagne. La France, ne voulant pas laisser TAutriche devenir prépondérante auprès du saint-siège, avait tenu alors à avoir également un gage pour contre-balancer cette influence, et l'expédition d'Ancône avait été aussi promptement accomplie que résolue. Peu après avait été conclue, entre le saint-père et la France, une convention par laquelle cette dernière s'engageait à évacuer Ancône dès que le gouvernement papal aurait introduit dans l'administration de la Romagne les réformes et améliorations propres à prévenir le retour de nouveaux troubles pouvant ramener une intervention autrichienne. Depuis lors, les divers cabinets qui s'étaient succédé en France avaient refusé toute évacuation à moins que des garanties sérieuses ne fussent données à cet égard par la cour de Rome. M. Thiers s'était môme expliqué, en 1836, de la façon la plus précise à ce sujet, en qualité de ministre des affaires étrangères, et le saint-siège n'avait jamais répondu que par des promesses restées sans réalisation; or l'évacuation à laquelle avait consenti le cabinet actuel avait été faite sans qu'aucune des garanties réclamées depuis six ans eût été accordée; si de nouveaux troubles venaient à éclater en Romagne, l'Autriche y ferait infailliblement rentrer ses troupes, et son influence n'y serait plus contre-balancée par la présence des nôtres. D'ailleurs, disait éloquemment M. Guizot : « Savez-vous, Messieurs, quel était le résultat de la présence de ces quelques soldats français et de ces quelques pièces de canon sur ce point si reculé de ritalie? C'est que. dans toute cette contrée, les

esprits sains et éclairés avaient une satisfaction, une espérance : c'est que les mauvais esprits, les esprits désordonnés, au contraire, se sentaient contenus par cette môme force qui donnait satisfaction et confiance aux bons esprits : c'était là pour la France un grand honneur et pour l'Europe un bien immense. »

M. Mole répliqua que le ministère du 13 mars, en faisant connaître aux cabinets européens la résolution prise par lui d'occuper Ancône, avait déclaré que la possession de cette place était seulement pour la France une garantie dont l'objet était facile à comprendre, et qu'elle en retirerait ses troupes aussitôt que les troupes autrichiennes sortiraient de la Romagne. La convention faite alors avec le saint-père contenait un engagement formel à cet égard, et cet engagement avait été renouvelé à diverses reprises par des déclarations ultérieures. Seul, M. Thiers, dans une dépêche adressée à l'ambassadeur de France auprès du saint-siège, avait «ru devoir faire des réserves et dire qu'à moins de concessions et de réformes sérieuses consenties par la cour romaine, la retraite des forces autrichiennes n'aurait pas pour conséquence obligée celle des troupes françaises. Mais cette dépêche de M. Thiers ne pouvait lier ses successeurs, et, l'Autriche ayant évacué la Romagne, le cabinet actuel avait cru devoir, aux termes de la convention de 1832 et des déclarations faites à cette époque par le gouvernement, rappeler également nos troupes. En agissant ainsi il avait la confiance d'être resté dans la voie de probité et de loyauté dont le gouvernement de juillet n'était jamais sorti.

M. Thiers prit alors la parole.

la France était allée brusquement à Ancône pour obliger le pape à donner des institutions à ses États, on aurait raison ; mais ce n'est pas ainsi que se sont passées les choses.

Les Autrichrens avaient déjà envahi les Légations une première fois; lorsqu'ils les envahirent une seconde, le pape avait lui-même provoqué l'intervention, car il avait appelé les Autrichiens. Que fit la France? La France dit au saint-siège une chose qui est selon le droit des gens, qui est vulgaire. Oh! quand vous n'appelez pas les étrangers, vous êtes certainement libre chez vous, vous êtes maître de donner ou non des institutions. Mais, quand vous appelez les étrangers à votre secours, les étrangers ne sont pas seulement les Autrichiens, ce sont aussi les Français. Quiconque appelle ses voisins, donne à deux ou à trois voisins le droit de se mêler de ses affaires. {Très bien!)

Que fit M. Casimir Perier? M. Casimir Perier ne voulut pas, comme il l'a dit très bien dans des pages (ju'on vous a citées, se borner à une politique d'expédients, et c'est pour cela qu'il joignit à l'expédition d'Ancône des demandes d'une autre nature. Avant d'entrer dans ces détails, permettez-moi encore quelques mots sur le droit qu'ont les grandes puissances de ne pas souffrir que telle ou telle puissance intervienne dans un pays voisin sans se mêler elles-mêmes des affaires de ce pays. Croyez-vous que, si quelque puissance, la Russie par exemple, voulait se mêler des affaires de l'empire ottoman, l'Angleterre y con-

sentirait; et, si l'Angleterre voulait s'immiscer dans les affaires du même empire, croyez-vous que la Russie à son tour y consentirait? Vous voyez tout de suite qu'il y a, de la part des États, les uns à l'égard des autres, le droit d'empêcher que l'équilibre territorial ne soit rompu, et que le soin de veiller à ce que cet équilibre soit maintenu donne à tout le monde, quand un État voisin appelle l'étranger, le droit d'intervenir et de se mêler de ses affaires.

Que fit M. Casimir Perier? Au lieu de se borner à opposer à l'intervention autrichienne un autre fait matériel, l'occupation d'Ancône, il proposa de faire davantage et de remonter à la cause du mal, en donnant quelques satisfactions aux justes griefs des populations.

Autrement il se serait borné à une politique d'expédient, à une politique indigne de lui, indigne de la France. C'est alors qu'on aurait pu dire que l'occupation d'Ancône était un fait violent et sans idée.

M. Casimir Perier assembla auprès de lui les représentants des cinq grandes puissances. Il leur dit : Qu'allons-nous faire? Vous, en entrant dans les Légations, et moi en y entrant peut-être, nous allons renouveler chaque année, tous les six mois, tous les trois mois, lies expéditions périodiques sans aucune valeur, qui finiront par compromettre la paix de l'Europe. Pour (|ue les États romains restent indépendants, et cela est dans l'intérêt de tout le monde, il faut qu'on accorde aux provinces soulevées une situation qui fasse espé- IV. il

rer à tous les hommes raisonnables que le calme sera rétabli. Il fetUait que ce langage fût bien raisonnable, pour que les cinq puissances y adhérassent à Tinstant même, et envoyassent leurs représentants aux conférences tenues à Rome. Ce n'était donc pas là un acte violent, brutal, un acte qui portât atteinte à l'indépeur dance d'un petit État en modifiant ses institutions ; c'était un acte de bon sens, de raison, que M. Casimir Perier provoquait de la part des cinq puissances, provocation à laquelle leur bon esprit répondait. Tout le monde disait : Il ne faut pas que l'Autriche fasse tous les jours des courses dans le midi de l'Italie ; il ne faut pas que la France soit appelée tous les jours à opposer une intervention française à une intervention autrichienne. Pour cela il est nécessaire d'améliorer l'état des Légations. Eh bien, que voulait-on faire? Voulait-on donner aux États du pape tout l'appareil d'un gouvernement représentatif? Voulait-on mettre le saint-siège en présence d'assemblées politiques, en présence de deux Chambres? Non, on voulait conseiller le saint-siège dans son intérêt et dans Tinlérêt de l'Europe. Car l'indépendance du saint-siège n'est pas seulement une question territoriale, c'est une question politique de la plus haute importance. Songez, en effet, que le saint-siège, c'est le chef-Ueu de la catholicité, c'est le chef-lieu de la reUgioa. Ce n'est pas seulement tel ou tel pays libéral que cette question intéresse, ce sont tous les pays qui ont des catholiques chez eux.

M. Casimir Perier avait compris non seulement la politique de la France, mais la politique de l'Europe; il ne pouvait consentir que le pape appartînt territorialement à telle ou telle grande puissance, qu'il lui appartint politiquement ou religieusement.

On ne peut, sans nuire à tout le monde, s'emparer de l'influence morale sur la cour de Rome et la tyranniser. La religion a heureusement conservé une in fluence immense; partant on ne peut abandonner cette influence à une puissance rivale. M. Casimir Perier voulait donc, et il avait raison de le vouloir, que l'État romain fût indépendant, non seulement territorialement, mais aussi moralement et politiquement indépendant.

Il n'y avait qu'un moyen pour obtenir cela, c'était que la cour de Rome rendît, sinon sa politique, au moins son administration, compatible avec les besoins des populations qu'il s'agissait de calmer.

Il faudrait, Messieurs, connaître ce pays pour se faire une idée de la justesse du projet de M. Casimir Perier, et de la sagesse des insistances de la France quand elle a demandé que des améliorations fussent accordées.

Vous savez que, dans le nord de l'Europe, sans établir le gouvernement représentatif, on a employé le système des institutions provinciales, système qui consiste à donner à des pays, auxquels on ne veut pas accorder des libertés politiques, des institutions locales, des moyens de défendre leurs intérêts immé-

diats, les intérêts matériels des c.ommunes ou des provinces ; ce qui est un aliment pour leur activité.

Eh bien , que demandaient la France et les cinq puissances? Elles demandaient au pape de faire ce que, dans certains États de l'Europe, on a fait avec succès : d'accorder des institutions .provinciales. On croyait que cela calmerait le pays, qu'on remonterait à la cause du mal par ce moyen, sans recourir à une politique d'expédients qui consiste à opposer intervention à intervention; on croyait qu'on obtiendrait par là le calme, et que les États romains se trouve raient constitués de manière à marcher avec les idées du temps.

Le pape trouva cela parfaitement sage ; ses réponses , ses notes , constatent la sagesse des vues des cinq puissances. Ces notes constituent un engagement de même nature que celui qu'on invoque contre la France.

Les conseils qu'on lui donnait étaient les seuls qui pussent calmer les populations ; ils n'ont pas été suivis. Je commettrais une inconvenance si je recherchais les motifs pour lesquels ces institutions n'ont été ni essayées ni mises en pratique ; mais le fait est que ces institutions n'ont pas été données. De quelque manière qu'on torture la question, qu'on dise qu'il n'y a pas eu d'engagements, on ne contestera pas une chose, c'est que tous les motifs qui ont fait intervenir la France en 1831, subsistent encore ; c'est que le besoin de maintenir une force matérielle, qui

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empêche de nouveau l'explosion de ces populations, ce besoin est le même. Dites que le pape n'a violé aucun engagement, qu'il n'a eu l'intention d'en violer aucun, j'en suis d'avis; mais il n'en est pas moins vrai que l'état du pays est resté le même ; et, pour les hommes politiques, qui apprécient les conséquences des choses, il est certain que l'État romain se trouve exactement dans la situation où il se trouvait le jour où M. Casimir Perier crut devoir mtervenir. Eh bien, trouvez-vous étonnant que le cabinet français, préoccupé de cette situation, ait désiré ardemment prolonger l'occupation d'Ancône? Mais il aurait fallu. Messieurs, qu'il fût dépourvu de tout jugement pour n'avoir pas ce désir.

Que me suis-je dit quand je me suis trouvé en présence de ces difficultés? Je vais vous faire ici mon examen de conscience, je vais vous confier ce qui s'est alors passé dans mon esprit.

Je me suis dit : L'Italie mérite une sérieuse attention. Les gouvernements sont souvent portés à commettre une erreur, c'est de croire qu'un pays qui remue, qui s'agite, dans lequel se trament des conspirations, est très redoutable ; il l'est sans doute, mais il y a quelque chose de bien plus redoutable, c'est un pays calme, dans lequel tous les hommes remuants ont cessé de rêver de folles tentatives, de coupables imprudences, et dans lequel, sous ce calme apparent, des intérêts légitimes sont en souffrance, des sentiments profonds sont froissés;

un tel pays m'effraye plus qu'un pays qui conspire ou fait des émeutes. En 1830, heureusement, on ne conspirait plus en France ; mais il existait des sentiments légitimes et profonds qui étaient froissés, et la France trompa toutes les prévisions par la soudaineté de son mouvement. Je suis donc persuadé qu'un pays qui est calme et qui soufifre exige une plus sérieuse attention qu'un pays qui s'agite. (A gauche. Très bien!)

Eh bien, j'étais convaincu de cela pour l'Italie, car elle a fait les progrès que nous avons tous faits. Les esprits imprudents, qui voudraient tenter ce qu'ils ne peuvent réahser, n'y ont plus aucune créance, mais les hommes raisonnables qui souffrent, qui sont contrariés dans leurs désirs les plus légitimes, ont conservé toute l'énergie de leurs opinions; et j'ai toujours redouté qu'une imprudence des gouvernements n'amenât quelque événement redoutable en Italie. Quant à moi, qui désire que l'humanité fasse des progrès, mais d'une manière lente, sans secousse, sans mauvaises tentatives, j'ai toujours souhaité qu'on maintînt le statu quo en Italie; c'est-à-dire que, le saint-siège conservant l'ancien état des provinces, on maintînt ^n revanche l'occupation militaire. Le saint-siège avait refusé de donner des institutions, d'améliorer Tétat des choses, de satisfaire aux désirs légitimes ; je ne l'accuse pas, il n'a peut-être pas pu le faire ; il y a là de très grandes difficultés. Eh bien , la France devait prévenir les inconvénients de cette situation en res-

tant sur les lieux. A mes yeux, la demande de Tévacuation d'Ancône était, de la part du saint-siège et de toutes les puissances, une grande témérité, de même que c'était, pour la France, l'abandon d'une position importante. Je m'étais toujours dit que quiconque demanderait l'évacuation d'Ancône commettrait une faute, et, pour mon compte, j'aurais tout fait pour l'éviter. Voilà la disposition dans laquelle j'étais, et je crois qu'elle était sage.

En effet, je me disais que si, après le départ des Autrichiens, un mouvement éclatait dans la Romagne, les Autrichiens n'hésiteraient pas à revenir. Ils sont sur les bords du Pô, ils n'ont qu'un pas à faire pour arriver à Bologne ; mais nous, pourrionsnous revenir ?

Figurez-vous ce que l'opinion publique, en France, demanderait, si l'on apprenait que tout à coup les Autrichiens, par un besoin de leur politique (car il faut savoir reconnaître les besoins des autres pour qu'ils reconnaissent les vôtres) , si l'on apprenait, dis-je, que les Autricliiens ont encore repassé le Pô et sont arrivés à Bologne. Figurez-vous cette émotion extraordinaire ! Le gouvernement serait obligé de faire quelque chose. M. Casimir Perier est allé à Ancône, vous ne pourriez pas y aller. Iriez-vous à Civita-Vecchia ? Mais il faut ne pas connaître l'Italie pour croire que vous pourriez toucher à Civita-Vecchia sans produire une commotion générale, une révolution peut-être.

Un autre moyen a été indiqué. Il faudrait, a dit M. le président du conseil, 100 millions et 100,000 hommes. Eh bien, cela ne serait-il pas la guerre? Je le demande, tout homme prévoyant ne doit-il point trouver là des extrémités dangereuses, et préférer quelques difficultés diplomatiques à un acte que, pour ma part, je regarde comme très peu réfléchi ? Je n'ajouterai pas qu'il y avait pour nous des raisons d'influence en Italie. Je n'ajouterai pas qu'en Italie, s'il y a quelques puissances modérées, sages, qui savent ménager leurs populations, on ne peut pas affirmer que toutes soient de même. Je ne rappellerai pas ce qui s'est passé l'année dernière à la cour de Turin, ce qu'il ne serait pas convenable de répéter ici. Je ne rappellerai pas ce qui se passe en ce moment à la cour de Naples, au sujet de nos bateaux à vapeur. Je ne parlerai pas de ce qui s'est passé plus anciennement dans le gouvernement du duc de Modène, chez lequel M"** la duchesse de Berry a fait ses préparatifs pour venir envahir nos provinces.

Tout cela est positif; nous avons donc besoin d'influence en Italie. L'occupation d'Ancône n'était peutêtre pas un fait mihtaire actuellement important; mais c'était un fait moral qui donnait à notre diplomatie une grande force, qui lui assurait un gage dont elle ne pouvait pas se dessaisir sans s'afifaiblir. Toutes ces raisons réunies étaient telles, que, pour ma part, j'étais décidé, non pas à violer le traité , non pas à dire à la cour de Rome : Je vais garder Ancône à tou-

jours; je vais m'emparer de Tune de vos places; mais : Je demande à n'en pas sortir encore. Certainement je désire pour mon pays des agrandissements, des extensions de puissance, toutefois sans jamais manquer aux traités qui nous lient aux autres États. Mon patriotisme n'est pas un patriotisme insensé, qui consisterait à prendre où l'on peut ; mais j'étais résolu à demander au pape, en me fondant sur les circonstances dont le saint-père est l'auteur, circonstances qui tiennent à ce qu'on n'a rien fait dans les Légations, j'étais résolu à demander une prolongation d'occupation, si le saint-siège nous avait demandé de sortir.

Ainsi vous allez comprendre l'objet de ma dépêche, c'est ici le point délicat de l'affaire ; vous allez voir que, de ma part, il y avait peut-être quelque prévoyance. Si l'on avait suivi la même direction, on aurait pu éviter ce que j'appelle, moi, un malheur pour le ministère et pour notre pays.

Voici le point délicat. J'étais certain que, si la cour pontificale et la cour d'Autriche s'entretenant avec nous de la question, entamaient une négociation à l'amiable, nous disaient qu'il serait convenable d'évacuer Ancône et nous laissaient la faculté de leur donner nos raisons en réponse, j'étais certain que, s'il y avait une négociation préalable entre nous et le samt-siège, entre nous et l'Autriche, nous réussirions à empêcher l'évacuation. Je craignais donc ce qui est arrivé ; je craignais une combinaison fort légitime.

mais fort redoutable pour nous, combinaison qui, il faut le dire, nous a mis hors d'Ancône.

Je craignais que, sans négociation préalable, la cour de Rome ne dît à la cour d'Autriche : Évacuez les Légations : les Légations étant évacuées sans que nous eussions été entendus, je craignais qu'on ne vînt ensuite s'adresser à nous, et qu'on ne nous dît : Les troupes autrichiennes évacuent les Légations, vous devez à votre tour évacuer Ancône ; le cams fœderis est arrivé, vous ne pouvez plus rester à Ancône. Je craignais, en un mot, que, la cour d'Autriche et la cour de Rome s'entendant sans que nous fussions écoutés, on ne fît sortir les Autrichiens des Légations et qu'on ne vînt nous dire : Le cas du traité est arrivé ; sortez !

Eh bien, ce que j'avais prévu était-ce une fausse prévision ?

M. le président du conseil m'avait déjà fait l'honneur de me raconter à moi-même et il a redit à la Chambre des pairs comment se sont passées les choses. M. Capacini a vu à Florence le prince de Melternich ; on est convenu de l'évacuation des troupes autrichiennes, et ensuite on s'est adressé à la France et on lui a dit : Le cas du traité est arrivé, retirez-vous.

Ainsi ce que je redoutais s'est réalisé. Quel moyen avais-je imaginé pour prévenir cette combinaison? Ce moyen était tout simple : ma prétention était celle-ci, c'est qu'en vertu d'engagements, verbaux il est vrai, mais qui sont consignés aux Affaires étrangères, les

Autrichiens ne sortissent pas des Légations sans qu'on se fût entendu avec la France. On avait occupé en même temps, dans une même intention; on devait bien à la France d'ouvrir des négociations avec elle et de ne pas faire naître le cas du traité sans l'avoir entendue. (Très bien!)

Quel était le sens de ma dépêche? Est-ce que ma dépêche consistait à dire à la cour de Rome : Je ne veux pas évacuer Ancône? Non, Messieurs, lisez-la. Elle consistait à dire. Je ne veux pas commettre une spoliation de territoire sur le saint-siège ; je ne veux pas garder Ancône éternellement, je n'en ai pas le droit. Mais je disais à notre ambassadeur de garder le silence sur cette question, et, s'il était obligé d'émettre une opinion à cet égard, de déclarer que la sortie des Autrichiens n'entraînerait pas nécessairement, c'est-à-dire ipso factOy celle de nos troupes. Quel était donc mon but? C'était de prévenir les agents de la France contre cette combinaison qui nous mettrait hors d' Ancône, afin qu'ils déclarassent que, dans le cas où l'on voudrait nous mettre hors d' Ancône, nous ne sortirions pas immédiatement, si l'on n'avait pas daigné écouter la France. {Très bien l)

Je suis convaincu de ce que j'apporte ici, et c'est parce qu'on en était convaincu comme moi qu'on s'y est pris ainsi que M. le président du conseil l'a raconté. On savait bien qu'en s'adressant à la France avant la sortie des Autrichiens, en consentant à s'entendre avec elle, la France aurait des raisons nom-

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breuses à faire valoir ; et, comme on redoutait la puissance de ces raisons, on a mieux aimé n'avoir pas à les connaître, à les accueillir. On a donc coupé court à toute négociation en faisant préalablement sortir les Autrichiens. Et, en effet, si Ton avait négocié, la France aurait pu dire au saint-siège : La France s'est toujours montrée pour vous l'amie la plus soigneuse , la plus zélée , la plus sûre ; bien souvent encore vous avez et vous aurez besoin d'elle. Ce qui se passe sur les bords du Rhin, ce qui se passe à l'égard des catholiques de Pologne, ce qui se passe entre les coui*s de Rome et de Naples au sujet du Bénévent, tout cela prouve que la France est pour le saint-siège une alliée à ne pas négliger. Si elle avait ajouté : Nous ne demandons pas à violer les traités, nous demandons, dans votre intérêt, dans l'intérêt de l'ordre, dans l'intérêt du statu quOy mot qui doit retentir à toutes les oreilles, soit à Rome, soit à Vienne, nous demandons à prolonger l'occupation. Si elle avait dit encore : Supposez que nous sortions. Si, dans six mois, je suis obligée de revenir, n'aurez-vous pas à regretter que je sois sortie ? Qu'aimeriez-vous mieux alors , ou que je sois restée, ou que je vous donne le chagrin de revenir, dans six mois, enfoncer les portes de Civita- Vecchia? La cour de Rome aurait incontestablement compris ce langage.

Et, quand on a dit que la Prusse, l'Autriche et la Russie seraient intervenues dans la négociation, ce n'est pas sérieusement que M. le président du conseil

l'a avancé ; il connaît trop bien l'état des choses en Europe pour imaginer que, pour la question d'Ancône, toutes les puissances seraient intervenues.

Mais, comme l'a très bien dit mon honorable ami M. Chaix d'Est-Ange, c'est contre l'Europe que nous avions les mains pleines de raisons excellentes. Comment! nous n'aurions pas pu demander à l'Europe de nous donner du temps?... Auparavant, permettez-moi de vous rappeler ce qui s'est passé à Cracovie. On est venu, à ce sujet, s'expliquer avec nous ; on nous a donné des raisons ; je n'ai pas à les discuter; on nous a dit : « Nous ne resterons pas longtemps. » On nous a demandé quelques mois. Quand j'ai quitté le cabinet, j'ai transmis à M. le président du conseil assis sur ces bancs la promesse à moi faite de sortir très prochainement. M. le président du conseil s'est rappelé il y a quelques jours seulement cette promesse. Eh bien, je ne dis pas qu'on ait eu tort d'y manquer; il y a eu peut-être à Cracovie des raisons qui ont pu faire qu'on y restât; mais, tandis que vous avez accordé du temps aux autres, on ne vous en aurait pas accordé à vous! Vous en êtes là, que l'Europe ni la cour de Rome ne vous auraient pas accordé du temps ! (Très bien! très bien!)

Je ne puis pas croire que la situation de la France soit telle que, lorsqu'il s'agit non pas de violer un traité, mais de demander du temps, elle ne puisse pas en obtenir.

Il faut mettre les choses plus au vrai. M. le prési-

dent du conseil a certainement une expérience des afifaires que je ne conteste pas, mais, enfin, j'ai eu l'avantage de les traverser aussi, d'y regarder de près : je ne crois pas me faire illusion; eh bien, je suis convaincu de ceci, j'ensuis profondément convaincu, c'est que, si une négociation préalable avait eu lieu et que la France eût déclaré, avec les ménagements convenables, avec le respect dû aux puissances devant lesquelles elle était placée soit à Rome, soit à Vienne, qu'elle avait besoin d'un délai, je suis convaincu qu'on ne le lui aurait pas refusé. Si elle avait demandé un délai dans un intérêt d'ordre et même dans un intérêt personnel, je suis profondément convaincu qu'on n'aurait pas osé le refuser.

Quand je me suis avancé comme je l'ai fait, j'en étais certain. Je savais bien qu'il fallait apporter là quelque volonté; mais il en faut partout. Je savais bien que, si une volonté quelque peu ferme devait réussir, la faiblesse serait exposée aux exigences les plus excessives, les plus impatientes. L'évacuation n'aurait pas été demandée à un cabinet ferme; elle devait être immédiatement et péremptoirement demandée à un cabinet sans force et sans volonté.

Eh bien, Messieurs, je vous ferai un aveu; c'est une faiblesse d'amour-propre peut-être, mais je suis convaincu que, si j'étais resté au cabinet, on ne me l'aurait pas demandée, à moi. {Doutes au centre. Approbation sur plusieurs bancs.)

Je n'ajouterai plus que quelques mots. La preuve

qu'on savait bien que toute explication préalable em-^ pécherait l'évacuation d'Ancône, c'est la manière dont on s'y est pris. M. le président du conseil, comme je ' vous le rappelais tout à l'heure, vous l'a dit. On s'est entendu à Florence entre la cour de Rome et l'Autriche. L'évacuation a été résolue, et l'on vous a signifié ensuite que le cas du traité s'était réalisé. Eh bien, j'adresserai ce dilemme au cabinet : Ou il a pu négocier par avance, ou il a évacué sans négociation. S'il a été mis en mesure de négocier, pour ma part je ne comprends pas comment, en présence de la cour de Rome et de l'Autriche, il n'a pas fait valoir plus énergiquement les droits de la France, ses intérêts, ceux même de l'ordre européen.

S'il n'y a pas eu de négociations, comme le prouvent les paroles de M. le président du conseil, soit à la Chambre des pairs, soit dans la commission de l'adresse, je dis que, la France, dans cette occasion, a consenti à être traitée d'une manière étrange. Lorsqu'il s'agit d'un fait aussi grave que celui de l'évacuation d'Ancône, lorsque, sans daigner s'en entendre avec vous, on se borne à vous signifier l'évacuation de cette sorte, et que vous acceptez, je dis qu'il y a indignité de la part du cabinet, et qu'on a oublié ce qu'on devait au pays. Ainsi je pose ce dilemme : Ou vous avez négocié sans avoir fait entendre la voix de la France, ou vous n'avez pas été en mesure de négocier, et vous avez consenti qu'on vous mît hors d'Ancône. Je ne puis qualifier autrement la manière dont vous en êtes

sortis. (A gauche. Trùs bien! trh bien! Murmures au centre. )

Quelque péremptoires que fussent les considérations développées dans ce discours, la Chambre, à la majorité de 228 voix contre 199, adopta l'amendement suivant présenté par MM. de Jussieu, Debelleyme et La Pinsonnière.

« Vous nous annoncez, Sire, que les troupes autrichiennes ont quitté la Romagne et que les nôtres sont sorties d'Ancône. La France, après avoir hâté, par sa présence, le terme de l'intervention étrangère dans les États du saintsiège, dont l'indépendance nous intéresse à un si haut degré, a donné un nouveau témoignage de son respect pour les traités et de la loyauté qui convient à une grande nation. »

DANS

LA DISCUSSION DU PROJET D'ADRESSE

(politique étrangère)

PRONONCé LE 16 JANVIER 1839 A LA CHAMBRE DBS DÉPUTÉS

Le discours de la couronne avait dit : « Mes rapports avec les puissances étrangères sont toujours aussi satisfaisants. La France occupe le rang qui lui appartient dans Testime de ses alliés et dans celle du monde entier. »

Le paragraphe suivant du projet d'adresse résumait les griefs de l'opposition sur la politique étrangère : « Sous un gouvernement jaloux de notre dignité et gardien fidèle de nos alliances, la France tiendra toujours, dans le monde et dans Testime des peuples, le rang qui lui appartient et dont elle' ne peut déchoir. »

Cette rédaction fut vivement appuyée d'abord par M. Piscatory, du groupe doctrinaire, qui, passant en revue les actes du cabinet par rapport à TEspagne, à la Belgique, à Tltalie, lui reprocha d'avoir diminué la situation de la France en Europe. M. Berryer intervint aussi au débat en déclarant qu'il pouvait ne pas partager les sentiments de ses collègues de l'opposition en ce qui concernait le régime de gouvernement de la France, mais que, lorsqu'il s'agissait de la grandeur et de la dignité nationales, il était, avant tout, homme

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