‹ Discours parlementaires de M. Thiers;Chapitre 18 sur 39 · IV · texte numérisé non relu

IV

de son pays et n'appartenait plus à aucun parti : rappelant môme l'époque de la Terreur, dont le souvenir soulevait encore tout cœur d'homme : Je remercie Dieu, dit-il, d'avoir alors sauvé l'indépendance de la France. Or, ajouta-t-il, le cabinet avait compromis la dignité et la grandeur nationales par l'évacuation d'Àncône, sans prendre aucune garantie contre un retour des Autrichiens, par sa faiblesse dans la question belge, par l'abandon où il avait laissé le trône de la reine Isabelle, trône que la France avait eu le tort, sans doute, de laisser élever, mais qu'elle devait soutenir dès qu'elle avait consenti à son établissement.

M. Mole, prenant la parole après M. Berryer, s'empressa de féliciter ses adversaires de la boule que venait de leur promettre cet orateur, boule qu'il était heureux, quant à lui, de n'avoir pas méritée. 11 ne voulait pas, ajouta-t-il, rentrer dans un débat qui s'était beaucoup trop prolongé, justifier de nouveau une politique qui n'avait cessé d'être ferme et patriotique, mais seulement avertir la Chambre de ne pas se laisser aller, sous l'impression d'une parole éloquente, à s'associer à des sentiments qui n'étaient pas les siens, et à servir ainsi les intérêts des ennemis des institutions existantes.

M. Thiers voulut, avant la clôture du débat, remettre la question sur son vrai terrain, et, partisan de l'alliance anglaise, démontrer que cette alliance, à raison des fautes commises par le cabinet, n'étaitplus ce qu'elle était deux ans auparavant.

Messieurs,

Je voudrais, au milieu de cette discussion si vive, apporter quelques explications, quelques faits pour

fixer rattention de la Chambre sur quelque chose de positif. Cependant, je dois l'avouer franchement, pour bien expliquer les motifs du reproche que, dans ma sincérité, j'adresse au cabinet; il me faut un peu de temps, un peu de silence. {Rumeur au centre. — A gauche : Parlez! parlez!) Si la Chambre est fatiguée... (Au centre : Oui! oui! — A gauche : Écoutez! écoutez!) Je sais bien que la Chambre est fatiguée. {Interruptions.)

M. LE PRÉSIDENT. — Faitcs douc silence.

Quelques voix. — A demain! à demain!... (iVon, non !)

M. Thiers. — Je sais bien que la Chambre est fatiguée, et c'est pour cela que je prends la précaution que je viens de prendre à l'instant; mais je m'empresse de déclarer à la Chambre que je ne veux pas user de la parole malgré elle ; que je suis prêt à descendre de la tribune si elle ne veut pas m'entendre... {Parlez ! parlez !)

Je ne crois pas de la dignité de la Chambre ni des orateurs, de persister à occuper la tribune quand la Chambre ne veut pas les écouter. {Parlez! parlez!)

M. LE PRÉSIDENT. — J'iuvitc alors au silence ; ce n'est qu'à cette condition que l'orateur peut accepter la parole.

M. Thiers. — La question qui nous occupe consiste uniquement en ceci : est-il vrai que, depuis huit ans, il n'y ait eu qu'une poUtique, une seule, de laquelle on n'a jamais dévié, de laquelle on ne dévie

pas aujourd'hui? Oh! si cela est vrai, on a eu raison de dire que nous aurions dû être émus en entendant l'honorable M. Berryer; on a eu raison de dire que nous devrions tous nous élever contre lui et ne pas laisser au ministère l'honneur de venir le combattre.

Pour moi, Messieurs, je me crois tout aussi susceptible qu'un autre, je me crois tout aussi susceptible que MM. les ministres, quand il s'agit des intérêts de la révolution de Juillet, et je n'ai jamais laissé à personne, dans cette enceinte, l'honneur de combattre M. Berryer. Mais je ne crois pas que, lorsqu'on attaque la pohtique d'aujourd'hui, on attaque la politique de la révolution de Juillet; je crois tout le contraire. (Mouvement,)

Je crois que, depuis trois années, la politique du cabinet a fléchi, et je ne veux, pour ma part, rester en rien responsable de cette déviation» de notre poli- * tique ; c'est pour cela que, sans motifs personnels, avec la plus profonde sincérité, je me suis séparé non seulement par mes paroles, mais encore par mes actes, de la politique du gouvernement. Ainsi, que le gouvernement prenne pour lui ce qui est pour lui et qu'il ne prétende pas nous faire partager le juste blâme qui ne s'adresse qu'à lui, à lui tout seul.

L'honorable M. Odilon Barrot l'a dit tout à l'heure, il y a eu trois systèmes. (Interruption,)

Je croyais. Messieurs, que je serais utile à la discussion, en substituant à des mouvements passionnés une discussion calme et froide ; mais, si je suis exposé

à rencontrer la fatigue ou l'ennui, je le répète, je me retirerai devant ce sentiment de la Chambre. {Parlez! parlez !)

M. Odilon Barrot disait tout à l'heure que, dès les premiers jours de notre révolution de Juillet, trois systèmes avaient été en présence : celui qui consistait à profiter de l'enthousiasme national pour changer à fond l'état de l'Europe ; un second, qui consistait à adopter la paix en l'appuyant sur nos alliances naturelles, sur les alliances résultant des traités, qu'une soumission douloureuse, mais nécessaire, nous faisait accepter; enfin le troisième, celui que l'on suit aujourd'hui, et qui consiste, lorsque la fidélité à nos aUiances exige de notre part quelques efforts, quelque suite, à renoncer à ces alUances et à entrer dans l'isolement où nous sommes.

En adoptant le second de ces systèmes, en s'appuyant sur les traités, quelque malheureux qu'ils fussent, la France pouvait se créer une position ferme, digne, utile à ses intérêts, utile à ses principes. C'est par là qu'elle a commencé et c'est là ce qu'on a abandonné.

La politique des alliances a été, dès le premier jour de notre révolution, celle que nous avons adoptée.

On a beaucoup parlé de l'alliance anglaise. C'est là un point grave, qui n'a pas été éclairci dans cette discussion, et que je demande la permission d'éclaircir sans me permettre aucune longueur. {Parlez! parlez!)

Quand je n'adresserais au cabinet que cette ques-

tion : « Qu'avez-vous fait de ralliance anglaise? * lui serait-il facile de répondre et de dire qu'il est resté fidèle à la politique du 11 octobre et du 13 mars?

Eh bien, pour ma part et pour celle de mes amis, je déclare que c'est le second de ces systèmes auquel nous nous sommes ralliés. C'était celui de M. Casimir Perier ; il a été six ans celui du gouvernement. Ce n'est ni le premier ni le dernier : le premier était contraire à nos principes de prudence ; l'autre, contraire à nos sentiments, et, suivant nous, contraire à la révolution de Juillet.

J'ai cru que la France ne se déshonorerait pas en restant fidèle à des traités qui avaient été signés, il est vrai, au jour de ses malheurs, mais enfin qu'elle avait signés; j'ai cru qu'il était digne d'elle, le jour où les forces lui étaient revenues, de les accepter encore, parce qu'une nation ne peut pas dire, à la face du monde, qu'après avoir accepté des traités le jour où elle ne pouvait pas faire autrement, elle se croit maîtresse de les déchirer et de les violer le jour oîi les forces lui reviennent. Mais, ces traités acceptés, il fallait s'en servir, et, profitant de l'état de l'Europe, fonder un système d'alliance solide et puissant.

Messieurs, je ne suis pas de ceux qui s'imaginent qu'un principe est absolu en politique. Je ne pense pas que, dans tous les cas, la conformité des institutions doive déterminer les alliances. Je ne pense pas que, si nous avions des intérêts avec une puissance qui n'aurait pas nos principes, nous ne dussions pas

nous allier avec elle. Mais il y a quelque chose qui nécessitait pour nous Talliance anglaise : c'est que, lorsque les gouvernements qui ne sont pas constitutionnels s'allient et se concertent entre eux, ceux qui sont constitutionnels sont obligés aussi de s'allier et de se concerter entre eux.

Eh bien, tout de suite après notre révolution, nous nous sommes attachés à l'alUance anglaise. Nous avons fondé sur elle notre pohtique, non pas d'une manière dépendante et soumise, mais convenable et digne ; nous nous sommes unis à l'Angleterre, parce qu'elle avait besoin de nous comme nous avions besoin d'elle, parce que le besoin était réciproque, parce qu'il y avait analogie de principes et d'intérêts dans la situation ou nous nous trou>îons.

Il n'était pas possible, comme quelques-uns l'ont imaginé, de s'allier à l'Angleterre par un traité d'alliance offensive et défensive. Mais il fallait suivre avec elle l'exemple qu'on nous donnait dans le Nord. Dans le Nord, on se concertait, on s'unissait, on faisait tout en commun : à une certaine époque on occupait Francfort, à une autre on occupait Cracovie, à une autre on allait même à Constantinople. Or, quand nous voyions les puissances du Nord s'unir dans un intérêt qui était le leur, s'entendre, se concerter, quand nous voyions qu'il y avait une pohtique du Nord, ce qui nous était imposé, c'était de créer une pohtique de l'Occident; c'était de nous entendre, de concerter notre conduite, de suivre les mêmes affaires, et, dans les mêmes af-

faires, de voter en commun. C'était là ce qui pouvait cimenter notre alliance. Ce n'était rien que d'avoir des traités ; ce qu'il fallait encore, c'était agir en commun avec suite, avec persévérance.

Savez-vous ce que je reproche au cabinet? C'est d'avoir rompu le premier chaînon de cette chaîne qui nous unissait à l'Angleterre ; c'est de s'être séparé de l'Angleterre dans les actes où il aurait fallu avoir une conduite commune; c'est d'avoir commencé, je ne dirai pas la rupture, car les intérêts entre la France et l'Angleterre sont trop considérables pour qu'une rupture puisse être alléguée raisonnablement, mais d'avoir commencé le refroidissement, et chacun sait que du refroidissement on peut arriver bientôt à une rupture.

Nous avions laissé, il y a trois ans, la France et l'Angleterre essayant de suivre ou suivant en commun les affaires de l'Europe. Où en êtes-vous aujourd'hui? Lorsqu'il a fallu faire quelques sacrifices à cette politique, lorsqu'il a fallu faire quelques efforts pour la maintenir, lorsqu'il s'est agi de la question d'Espagne, et ici je ne veux pas rentrer dans une discussion épuisée et sur laquelle mon opinion est bien connue, lorsqu'il s'est agi de la question d'Espagne, qu'avezvous fait? Vous vous êtes abandonnés à ces hésitations, à cet esprit d'ajournement, à cette timidité de poUtique dont vous allez voir les conséquences. {Mouvement,)

Après avoir entraîné l'Angleterre dans une affaire qui était la vôtre plus que la sienne, vous avez hésité.

VOUS avez refusé de la suivre dans une voie que vous aviez ouverte, où vous l'aviez appelée, et elle s'est refroidie ; elle s'est refroidie parce que vous aviez créé pour elle des embarras et que vous refusiez de les résoudre en commun. Dès ce jour l'Angleterre a commencé à se détacher de vous, et, lorsqu'est arrivée la question belge (bruit), vous avez recueilli le prix de la politique que vous aviez suivie.

Vous aviez entrepris ensemble de protester pour la Pologne, de protester pour l'Allemagne ; vous aviez entrepris ensemble les conférences de Rome, où vous deviez obtenir des améliorations, sinon des institutions pour l'État romain; vous aviez entrepris, beaucoup plus pour vous que pour elle, non pas de sauver l'Espagne à tout prix et dans tous les cas, mais de ne pas la laisser périr si de grands dangers la menaçaient. Et tout à coup, lorsque toutes ces choses avaient été commencées en commun, l'Angleterre vous engageant à tenir vos promesses, vous avez dit : non! et ce « non! » en a valu beaucoup d'autres. Le jour, en effet, où vous avez eu besoin d'elle, le jour où cette question belge, qui vous touche bien plus que l'Espagne parce qu'elle peut donner la guerre générale, le jour où cette question est née, l'Angleterre refroidie vous a fait défaut.

On a dit qu'elle avait en Belgique d'autres intérêts (jue vous. Eh bien, on a dit une chose fausse. L'Angleterre n'avait-elle pas, il y a quatre ans, les mêmes motifs qu'aujourd'hui pour ne pas trop favoriser la

36i PROJET D'ADRESSE.

Belgique et pour ménager la Hollande? Et cependant le cabinet du 11 octobre a pu conduire l'Angleterre sous les remparts d'Anvers ; le cabinet du 11 octobre a pu entraîner l'Angleterre à faire le blocus de l'Escaut ; le cabinet du 11 octobre a décidé l'Angleterre à s'unir à lui pour accepter les conséquences possibles du siège d'Anvers.

Or, si le cabinet du 11 octobre a pu, dans ces circonstances, entraîner l'Angleterre, comment persuaderez-vous à la Chambre que vous n'auriez pas pu, sur la question belge, conquérir l'adhésion de cette puissance.

Voulez-vous savoir pourquoi l'Angleterre s'est séparée de vous dans cette question? Vous avez fait naître pour elle un intérêt nouveau, un intérêt fatal pour notre politique ; vous avez entamé avec elle plusieurs grandes questions, et, lorsqu'il a fallu les résoudre, vous l'avez abandonnée, vous avez laissé ces questions de côté, vous avez manqué à votre engagement, vous avez créé pour elle le besoin de sortir des embarras que vous aviez fait surgir en Occident ; et alors elle s'est trouvée dans la nécessité de porter au parlement des questions terminées, non pas bien ou supportablement, mais vite. Vous avez créé pour elle le besoin d'avoir des solutions promptes, et elle a été obligée, que cela vous convînt ou non, de terminer le plus tôt possible la question belge, de la terminer avec ou sans votre aveu, en consultant ou non vos intérêts. C'est vous qui lui avez créé cette po-

sition ; mais il n'est pas vrai que l'Angleterre ait aujourd'hui d'autres intérêts que ceux qu'elle avait il y a six ans.

Messieurs, on parle de loyauté; il faut delà loyauté incontestablement, il en faut d'autant plus que la nation qu'on représente est plus grande. Mais croyezvous qu'il y ait des alliances où l'on reçoive tout et où l'on ne donne rien, où une nation fasse des efforts pour vous sans que vous soyez obligés d'en faire pour elle? Non, Messieurs, quand vous avez contracté l'alliance anglaise, savez- vous à quelles conditions vous l'avez contractée? C'était, quand elle faisait des efforts pour vous, d'en faire pour elle, de ne pas reculer devant les difficultés, de marcher hardiment et d'accord avec elle. C'était, après l'avoir engagée, de ne pas la laisser seule compromise dans des questions qui étaient les vôtres au moins autant que les siennes. Eh bien, lorsque l'Angleterre a vu qu'elle ne pouvait pas compter sur vous, sur l'énergie, la suite, la persévérance de votre politique, elle s'est refroidie ; elle n'a pas rompu avec vous, car il faut des circonstances très graves pour que les rapports qui existent entre deux grands peuples cessent tout à coup, mais elle a fait ses affaires de son côté, elle a signé des traités à Vienne dans lesquels vous n'étiez pas compris ; elle a cherché pour alliées d'autres puissances; elle ne vous a pas repoussés, mais elle vous a fait voir qu'elle ne comptait plus sur vous, qu'elle voulait des amis plus assurés, plus fidèles et plus hardis au jour du danger. (Sensation.)

Il n'y a d'alliance, Messieurs, qu'à la condition de faire pour les autres ce que vous voulez qu'ils fassent pour vous. Quand vous avez porté dans l'alliance de l'égoïsme, vous en avez trouvé de l'autre côté du détroit. On parle de l'égoïsme de l'Angleterre ; mais en a-t-elle montré avec nous il y a six ans? Non; nous l'avons trouvée alors ferme, courageuse, prête à hasarder pour vous sa puissance. Si elle est devenue égoïste, c'est vous qui lui en avez donné l'exemple. C'est vous qui avez refroidi l'alliance par les embarras que vous lui avez suscités depuis trois ans : voilà le secret de votre situation. En Belgique, en Italie, en Allemagne, vous restez faibles quand vous n'avez pas l'Angleterre avec vous. Non pas que la France soit jamais faible, môme quand elle est seule; mais il n'y a point pour elle d'humiliation à convenir qu'elle a besoin de n'être pas isolée. Eh bien, vous étiez en présence de l'Europe, je ne dirai pas conjurée, mais défiante ; vous aviez donc besoin de n'être pas seuls, de faire non pas des alliances hostiles, mais des alliances de précaution ; l'exemple que vous donnait le Nord, en se concertant sur toutes les questions, il fallait le suivre au Midi; il fallait vous concerter aussi, et vous auriez trouvé l'Angleterre alliée puissante et fidèle. (Vive approbation sur les bancs de V opposition,)

Pour moi, je suis convaincu que la politique du cabinet, en étant hésitante, en ajournant toutes les difficultés, en n'étant pas franche et décidée, a com-

promis ralliance de TOccident, a compromis cette politique qu'avaient laborieusement édifiée les cabinets précédents, et que nous voyons s'évanouir de jour en jour. C'est à cette situation que vous devez votre faiblesse dans la question belge, votre timidité en Italie, et que vous devrez les malheurs qui frapperont peutêtre notre pays, si une Chambre patriotique et prévoyante ne vient pas redresser une politique qui fléchit chaque jour davantage. {Nouvelle approbation sur les bancs de ropposition.)

A la suite de ce discours, un amendement de M. Amilhau favorable au cabinet, fut rejeté par 219 voix contre 210.

Le lendemain le débat se renouvela sur le paragraphe de la commission, paragraphe qui, appuyé par M. Piscatory, par M. Dufaure et aussi par M. Thiers dans une réplique qu'il est sans intérêt de reproduire, fut combattu par M. MoIé et rejeté à la majorité de 220 voix contre 213.

DANS

LA DISCUSSION DU PROJET D'ADRESSE

(responsabilité ministérielle)

Le dernier paragraphe du projet d'adresse était ainsi rédigé :

(( Nous en sommes convaincus, Sire, Fintime union des pouvoirs contenue dans leurs limites constitutionnelles peut seule fonder la sécurité du pays et la force de votre gouvernement. Une administration ferme et habile, s*appuyant sur les sentiments généreux, faisant respecter au dehors la dignité de votre trône et le couvrant au dedans de sa responsabilité, est le gage le plus sûr de ce concours que nous avons tous à cœur de vous porter. »

M. Debelleyme combattit cette rédaction comme inconstitutionnelle et en même temps comme irrespectueuse pour la couronne. L'expression contenus, dit-il, ne s*appliquant ni à la Chambre des députés ni à celle des pairs, visait directement le pouvoir royal. De plus, en parlant d*une administration ferme et habile, couvrant la dignité du trône de sa responsabilité, la commission proposait d'exprimer un grief qui ne s'adressait pas au cabinet, mais remontait plus haut et devenait ainsi une infraction au principe de l'inviolabilité

tion : « Qu'avez-vous fait de Talliance anglaise? » lui serait-il facile de répondre et de dire qu'il est resté fidèle à la politique du H octobre et du 13 mars?

Eh bien, pour ma part et pour celle de mes amis, je déclare que c'est le second de ces systèmes auquel nous nous sommes ralliés. C'était celui de M. Casimir Perier ; il a été six ans celui du gouvernement. Ce n'est ni le premier ni le dernier : le premier était contraire à nos principes de prudence ; l'autre, contraire à nos sentiments, et, suivant nous, contraire à la révolution de Juillet.

J'ai cru que la France ne se déshonorerait pas en restant fidèle à des traités qui avaient été signés, il est vrai, au jour de ses malheurs, mais enfin qu'elle avait signés; j'ai cru qu'il était digne d'elle, le jour où les forces lui étaient revenues, de les accepter encore, parce qu'une nation ne peut pas dire, à la face du monde, qu'après avoir accepté des traités le jour oïl elle ne pouvait pas faire autrement, elle se croit maîtresse de les déchirer et de les violer le jour oii les forces lui reviennent. Mais, ces traités acceptés, il fallait s'en servir, et, profitant de l'état de l'Europe, fonder un système d'alliance solide et puissant.

Messieurs, je ne suis pas de ceux qui s'imaginent qu'un principe est absolu en politique. Je ne pense pas que, dans tous les cas, la conformité des institutions doive déterminer les alliances. Je ne pense pas que, si nous avions des intérêts avec une puissance qui n'aurait pas nos principes, nous ne dussions pas

nous allier avec elle. Mais il y a quelque chose qui nécessitait pour nous l'alliance anglaise : c'est que, lorsque les gouvernements qui ne sont pas constitutionnels s'allient et se concertent entre eux, ceux qui sont constitutionnels sont obligés aussi de s'allier et de se concerter entre eux.

Eh bien, tout de suite après notre révolution, nous nous sommes attachés à l'alliance anglaise. Nous avons fondé sur elle notre pohtique, non pas d'une manière dépendante et soumise, mais convenable et digne ; nous nous sommes unis à l'Angleterre, parce qu'elle avait besoin de nous comme nous avions besoin d'elle, parce que le besoin était réciproque, parce qu'il y avait analogie de principes et d'intérêts dans la situation où nous nous trou>dons.

Il n'était pas possible, comme quelques-uns l'ont imaginé, de s'allier à l'Angleterre par un traité d'alliance offensive et défensive. Mais il fallait suivre avec elle l'exemple qu'on nous donnait dans le Nord. Dans le Nord, on se concertait, on s'unissait, on faisait tout en commun : à une certaine époque on occupait Francfort, à une autre on occupait Cracovie, à une autre on allait même à Gonstantinople. Or, quand nous voyions les puissances du Nord s'unir dans un intérêt qui était le leur, s'entendre, se concerter, quand nous voyions qu'il y avait xme politique du Nord, ce qui nous était imposé, c'était de créer une poUtique de l'Occident; c'était de nous entendre, de concerter notre conduite, de suivre les mêmes affaires, et, dans les mêmes af-

stitutionnel ; et, si nous l'avions dit, on aurait eu raison de nous répondre qu'un cabinet qui existe depuis deux ans, sans faire de coup d'État, est un cabinet qui a'a pas cessé d'être constitutionnel; car, s'il existe, c'est qu'il a eu le budget ; et, s'il a eu le budget, c'est que les Chambres le lui ont donné. Ainsi mettons de côté cette accusation d'inconstitutionnalité, qui n'est soutenue par aucun de nous. Vous êtes constitutionnels. Nous sommes, par conséquent, beaucoup plus justes envers vous que vous ne l'êtes envers nous. {On rit) Il s'agit de savoir si vous êtes parlementaires, et nous avons, pour première raison, allégué votre origine. A ce sujet, M. le ministre de l'intérieur nous a dit que ce qu'il y avait eu de non parlementaire, c'était de vouloir agir en Espagne.

Je répondrai à M. le ministre de l'intérieur que, si ce que nous voulions pour l'Espagne n'était pas parlementaire, il n'était pas parlementaire lui-même, car il l'a voulu comme nous. {Bruyante hilarité.)

M. LE MINISTRE DE l' INTÉRIEUR. — VoUS SaVCZ bien Ic

contraire !

M. Thiers. — Non, je ne le sais pas. {Interruption.) On VOUS a parlé, en outre, de l'amnistie à propos de l'origine du cabinet. M. le ministre de l'intérieur sait encore que nous l'avons voulue. Mais là n'est pas la question. Il s'agit de savoir si, dans un gouvernement constitutionnel, une défaite est pour un cabinet une origine parlementaire. Voilà la question. M. le président du conseil, le personnage important du

cabinet, quoique je rende toute justice aux autres ministres, a présenté des lois qu'il déclarait indispensables à la sécurité du pays ; et, après avoir déclaré que toiit changement à la politique jusque-là suivie aurait été une déviation des principes de la majorité, il a renoncé à ces lois, à cette politique. . . M. le président du conseil a tout de suite donné l'amnistie, et il est resté. Je ne lui en fais pas de reproche, mais je dis que ce n'est pas là une origine parlementaire. (Mouvement au banc des ministres.)

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEU.. — Jc demande la parole.

M. Thiers. — M. le président du conseil et ses collègues restent un an ou deux au pouvoir; je reconnais que cela est très constitutionnel, car ils ont eu la majorité. Mais je pourrais énumérer beaucoup d'actes qui, pendant ces deux ans, n'ont pas été parfaitement parlementaires. J'ai trouvé, pour ma part, que, dans un pays constitutionnel, il n'est pas parlementaire de n'avoir pas un avis formel sur toutes les questions. Il n'était pas parlementaire, sur la question de la rente et sur celle de l'état-major, de porter une opinion à cette tribune, et une autre à la tribune de l'autre Chambre. (Dénégations.)

Si, du reste, vous le voulez, je vais reconnaître que, dans la question des chemins de fer, dans celle de la rente et dans celle des états-majors, vous avez eu une opinion ferme, invariable, que vous avez soutenu le même dire dans les deux Chambres avec un égal courage; je reconnais tout cela. Vous le voyez.

je ne veux pas aggraver la question ; vous avez été parfaitement parlementaires, je le reconnais, mais enfin, si votre origine a été parlementaire, si votre existence l'a été également, je vous demande si aujourd'hui votre fin, si fin il y a, car votre vie peut encore se renouveler... {hilarité prolongée), je vous demande si aujourd'hui votre fin est parlementaire.

A ce sujet, M. le ministre de l'intérieur vous a dit avec une toute-puissance irrésistible, celle des chiffres et des votes : Nous avons eu la majorité sur toutes les questions que la commission a soulevées. Je le reconnais; vous voyez combien je vous fais la position avantageuse. {On rit,) Je le reconnais, sur les différentes questions, une seule exceptée et qui avait peu d'importance, car c'est M. Amilhau qui a été battu et non M. le président du conseil, chacun le sait {nouveau rire), sur toutes les questions, une seule exceptée, le cabinet a eu la majorité. Eh bien, voici un cabinet dont on censurait la conduite au dedans. La question est mise aux voix; le cabinet l'emporte à la majorité de 4 voix. On lui disait qu'en Suisse, en Belgique, sa conduite n'avait pas été parfaitement habile. On avait tort; c'est par 5 voix... {A gauche: Une voix) qu'on a reconnu qu'il avait été habile. {Rires à gauche.)

J'arrive au dernier vote. On veut louer le cabinet ; mais, lorsqu'il s'agit de le louer de sa fidélité aux alliances, la Chambre refuse l'éloge. Eh bien. Messieurs, le cabinet, avec xme modestie que j'honore, est venu dire à cette tribune qu'il pouvait se passer

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d'éloge, qu'il demandait seulement à n'être pas blâmé.

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Je n'ai pas dit cela.

M. Thiers. — M. le président du conseil a dit, en effet, je crois, qu'il s'agissait d'un éloge absolu, et que ce n'était qu'un éloge absolu que la Chambre avait refusé.

Eh bien, je demanderai à la Chambre la permission de réveiller ses souvenirs relativement à ce qui se passe non seulement en France, mais en Angleterre, et à toutes les époques. Que serait-il arrivé si un cabinet parlementaire s'était présenté à cette tribune, disant : Vous ne voulez pas me louer, je me résigne ; mais ne me blâmez pas, je reste? {Hilarité prolongée .)

Si donc, au début de votre existence, vous avez été parfaitement parlementaires, si, pendant toute la durée de votre carrière, vous avez été aussi parlementaires que vous le prétendez, permettez-moi de vous dire qu'il y a un jour que je ne dis pas être celui de votre fin, un jour où assurément vous ne l'êtes pas, au moins suivant les règles les plus vulgaires du gouvernement représentatif.

Suivant les principes de mon éducation politique, d'après ma propre conduite, d'après les inspirations de ma propre susceptibiHté, je croyais qu'un cabinet qui, ayant quelques doutes sur sa force, se présentait devant les Chambres et n'obtenait pas, comme les cabinets des 13 mars et 11 octobre, une majorité imposante, une majorité de 80 voix, que ce cabinet devait se juger complètement ébranlé dans l'esprit de

la Chambre. {Mouvement,) Pour ma part, je doute un peu que vous ayez ces qualités parlementaires. Là est la question.

Je crois que, si nous nous sommes trompés au commencement, et je suis convaincu que non, si nous avons été téméraires à votre égard, si nous avons prononcé trop tôt que vous n'étiez pas parlementaires, ce qui se passe sous nos yeux nous excuserait complètement. Et ici, sans renouveler ce qui a été dit avec beaucoup de justesse sur Tinfluence relative des membres d'un cabinet, sur la proportion d'influence qui doit exister entre les deux Chambres dans le choix des ministres, je pense que le cabinet actuel n'a pas la force, il ne s'agit pas ici de talent, n'a pas, dis-je, la force politique, la force parlementaire, là force d'influence, de volonté, de caractère, qu'il faut avoir lorsqu'on est à la tête d'un gouvernement. Je dirai, que, dans l'administration en général, la première condition, c'est une volonté, et, à la suite de cette volonté, des volontés qui s'associent à elle ; sans cela il n'y a pas d'administration possible, il n'y a pas d'harmonie entre les pouvoirs, il n'y a pas de sécurité pour nos libertés, il n'y a pas de sûreté pour la couronne. Je dis qu'entre l'administration et les Chambres, par exemple, il faut une volonté qui s'interpose, il faut que tous les agents de l'administration soient couverts, il faut que tous sachent que, s'ils ont excité des plaintes de leurs députés dansi leurs départements, ils sont couverts par le ministre de l'intérieur ; il faut que

l'armée sache qu'il y a une volonté forte, une volonté juste, qui la dirige; il faut que, lorsqu'une question est résolue dans une Chambre, et que, dans l'autre, l'opinion contraire prévaut, un pouvoir puissant intervienne entre les deux Chambres.

Il ne faut pas qu'un pouvoir mette les deux Chambres face à face, il faut, au contraire, que le pouvoir s'interpose entre les deux. Sans quoi il arrive ce que vous avez vu dans la question des rentes. Quand le ministère s'eflface, quand il met deux Chambres face à face, il compromet l'harmonie des pouvoirs.

Ce n'est pas tout : lorsqu'un ministère n'a pas de volonté, lorsque, du moins, l'opinion publique ne lui en attribue aucune, notre liberté est atteinte, atteinte gravement, et je n'en veux pour exemple que ce qui se passe ici. Qu'avons-nous fait dans la commission? Nous avons fait la plus légitime de toutes les choses ; nous avons cru (nous nous trompions peut-être, mais enfin, si nous le pensions, c'était notre devoir de le dire), nous avons cru qu'à l'extérieur, en Espagne, à Ancône, en Belgique, le gouvernement avait malhabilement agi, faiblement agi.

Au dedans, dans la poUtique intérieure, nous avons dit: Vous avez manqué de force, de système, de franchise; vous avez compromis les pouvoirs entre eux Nous nous trompons peut-être, mais c'est encore notre devoir de le dire.

Eh bien, que nous répondez-vous? que nous attaquons la royauté, que c'est à la royauté que nous nous

en prenons. {Aux extrémités: Oui! oui! c'est cela!) Je dis, Messieurs, que, de même que vous compromettez les pouvoirs entre eux, vous nous compromettez aussi avec la royauté. Lorsqu'en effet, en vous attaquant, en vous imputant à vous seuls tous les actes que nous déplorons, nous obtenons pour réponse, de vous ou des vôtres, que nous attaquons la royauté, c'est là une atteinte réelle à notre liberté. 11 faut que je puisse dire, me trompé-je ou non, que tel acte est mauvais. {Approbation sur les bancs de l'opposition.)

Il faut que je puisse, en toute liberté, dénoncer les actes que je crois fâcheux, malhabiles ou coupables. Si j'ai besoin pour cela, je ne dirai pas de courage, mais d'un certain degré de courage, si je cours le danger de me compromettre , je dis encore que ma liberté est atteinte, et que la constitution est violée dans son esprit. {Exclamations négatives au centre,)

Oui, Messieurs, en principe, dans notre constitution, il y a deux prérogatives qui sont corrélatives. 11 y a d'abord, par-dessus tout , l'inviolabilité de la couronne. Cela est nécessaire, car autrement. Messieurs, la monarchie serait la pire de toutes les républiques. Il faut que tous les actes du gouvernement puissent être discutés sans qu'il en rejaillisse rien sur la couronne ; mais, à côté de cela, vous auriez le plus absurde des despotismes, si vous n'aviez pas la complète responsabihté ministérielle, si vous n'aviez pas des ministres tellement responsables, si sérieusement responsables, que, lorsqu'on les attaque, on ne paraisse

pas attaquer une autre autorité que la leur. (Assentiment aux extrémités,)

S'il existait un tel état de choses, et je ne dis pas qu'il existe, c'est une hypothèse, si vous le voulez ; s'il existait un tel état de choses qu'on ne pût pas attaquer les ministres sans que cette attaque remontât plus haut, je dis qu'il y aurait deux périls, qui commenceraient au même instant et qui auraient la même gravité, péril pour la couronne et péril pour la liberté. Il faut, pour que nous soyons dans la vérité du gouvernement représentatif, il faut que la couronne soit couverte et que nou§ soyons libres. Si la couronne n'est pas couverte, au même instant nous cessons d'être libres. {Mouve^nent en sens divers,)

Ce que je dis peut se rencontrer, cet état de choses peut exister ; il peut exister une situation dans laquelle les ministres n'auraient ni la force ni le caractère nécessaires pour faire qu'on ne pût imputer qu'à eux seuls les actes du gouvernement. Cela pourrait être, et, si cela était, je dis que l'esprit de la constitution serait en souffrance, et qu'une Chambre qui voudrait sauver le pays et la couronne, qui aimerait l'une et l'autre au même degré, devrait trouver dans la constitution même le remède au mal.

Il vous faut nier une chose cependant évidente, il vous faut nier que, s'il y a un mal contre l'esprit de la constitution, on puisse dans tous les cas le réparer; ou, si vous me l'accordez, il faut que vous reconnaissiez avec moi qu'il existe un moyen de le réparer. Et

quel autre moyen de le réparer, sinon d'inviter respectueusement la couronne à choisir des ministres qui la couvrent complètement. {Approbation à gauche.) Et par là on ne la découvre pas, on se borne à lui signaler le mal. Qu'il me soit permis. Messieurs, de faire une comparaison bien simple.

Supposez que vous fussiez dans une situation qui a pu se rencontrer plus ou moins en d'autres temps et en d'autres pays ; supposez que vous fussiez en présence d'une Chambre qui ne se contint pas dans ses limites. Est-ce que la crainte de lui dire la vérité devrait vous arrêter ? Est-ce que les pouvoirs entre eux en sont arrivés à cet état de silence, de sujétion, qu'ils ne puissent pas se donner les uns aux autres de salutaires avertissements ? Non ! tel n'est pas l'esprit de la constitution. Les pouvoirs se doivent entre eux un langage ferme, sincère et respectueux.

Eh bien, je vous porte un défi, et répondez, si vous le pouvez, à l'objection que je vais vous faire. {Légère rumeur.) Si l'on y répond, oh! assurément je n'insisterai plus sur la rédaction du paragraphe de l'adresse.

Supposez qu'il y ait un ministère insuffisant, comme on l'a quaUfié, et tout ce qui se passe, tout ce qu'on a dit me semble suffisamment résoudre la question {mouvements divers) y supposez non pas que la responsabilité légale ait cessé, elle ne peut jamais cesser, comme l'a dit tout à l'heure l'honorable M. Guizot, mais que la responsabiUté morale soit compromise à un certain degré, que dès lors l'état dont je vous par-

lais tout à l'heure existe à un certain degré, c'est-à-dire que la couronne puisse n'être pas moralement couverte, et que les députés qui viennent ici exercer la liberté qu'ils doivent à la charte, à la charte-vérité, ne puissent le faire sans être compromis à un certain degré, je dis que, si cela était, il faudrait trouver dans la constitution un moyen de réparer le mal. Or, trouvez-moi un autre moyen que de le signaler respectueusement dans une adresse à la couronne. Si l'on écarte ce moyen, il ne reste que le silence. Or le silence n'est pas, pour une constitution, une manière de se sauver elle-même et de rétablir son esprit quand il est compromis.

N'oubliez pas, Messieurs, les dernières années de la Restauration. La Restauration, qui l'a compromise et perdue? Sont-ce ceux de ses amis qui avaient le courage de lui dire la vérité, ou ces amis d'une autre espèce qui se sont tus devant elle, et qui l'ont en silence, et sans l'arrêter, laissée marcher vers l'abîme? (Vive approbation à gauche,)

L'amendement Debelleyme fut adopté à la majorité de 222 voix contre 213, et l'adresse fut ensuite votée dans son ensemble avec les modiûcations qui y avaient été introduites, à la majorité de 221 voix contre 208.

SUR

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