LES CAUSES DE LÀ GRISE MINISTÉRIELLE
(interpellation mauguin)
PRONONCÉ LE ^22 AVRIL 1839 ▲ Là chambre DBS DÉPUTÉS
La majorité de quelques voix obtenue par le cabinet dans la discussion de l'adresse était, ainsi que le lui avait dit M. Dufaure, insuffisante pour lui permettre de gouverner avec autorité et sécurité. M. Mole et ses collègues remirent donc leur démission au roi qui» avant de Taccepter, voulut, usant de son droit constitutionnel, consulter le pays. La Chambre des députés fut dissoute, les collèges électoraux furent convoqués pour le 2 mars, et l'ouverture de la session fut fixée au 4 avril. Les élections ne furent pas favorables au ministère, qui dut déûnitivement se retirer, et le roi chargea le chef de la coalition triomphante de former un nouveau cabinet. Mais, si Taccord avait été facile entre les coalisés pour l'attaque, il n'en fut plus de même lorsqu'il fallut régler les conditions dans lesquelles serait exercé le pouvoir; les diverses combinaisons auxquelles ils furent alors appelés à prendre part échouèrent successivement devant les divergences de vues et de principes, devant les défiances et les prétentions des partis, et aussi devant les questions de prépondérance. Les premiers pourparlers eurent pour objet
de réunir, dans un même cabinet, MM. Guizot, Thiers et Odilon Barrot. Mais on ne put s'entendre sur un programme commun, et le maréchal Soult proposa une combinaison centre droit centre gauche, dont devaient faire partie MM. Thiers et Guizot, mais qui échoua parce que ce dernier ne trouva pas la part faite au centre droit assez importante. On essaya ensuite de constituer un ministère purement centre gauche avec l'adjonction de M. Dupin, qui était resté étranger à la coalition. Mais cette tentative ne réussit pas non plus, parce que M. Thiers prétendit faire, de l'élection de M. Barrot à la présidence de la Chambre des députés, une question de cabinet, et que cette élection, même appuyée par le gouvernement, était loin de paraître certaine. D'autres combinaisons plus ou moins sérieuses furent encore tentées, et le roi, dit M. Guizot dans ses mémoires, ne fit obstacle à aucune d'elles, se bornant seulement à déclarer que, si on lui imposait un ministère contre son gré, il ne le trahirait certainement pas, mais qu'en cas de péril il ne ferait rien pour l'empêcher de tomber; que si, au contraire, ce ministère lui était sympathique, il lui donnerait son concours le plus sincère. Plus de trois semaines s'écoulèrent ainsi en pourparlers, n'amenant aucun résultat, et cependant le jour de la réunion des Chambres approchait. 11 fal-
lait nécessairement des ministres pour ouvrir la session, et le 31 mars fut nommé un cabinet provisoire dont les principaux membres étaient : MM. Girod (de l'Ain), président du conseil d'État, à la justice; le comte de Gasparin, à l'intérieur; le duc de Montebello, ambassadeur, aux affaires étrangères. La session fut ouverte le k avril par la simple lecture d'une proclamation royale, et les négociations à l'effet de constituer le cabinet définitif reprirent leur cours, mais sans plus de succès. Sans aucun doute les hommes honorables qui avaient accepté temporairement le pouvoir veillaient avec dévouement à la bonne marche des affaires
et au maintien de l'ordre public; mais ce cabinet n'était pas parlementaire, la couronne était absolument découverte, et les conditions du gouvernement constitutionnel se trouvaient ainsi faussées. Le 21 avril, M. Mauguin prit la parole pour demander qu'il fût mis une prompte fin à une situation aussi anormale, et, à cette occasion, les divers membres de la Chambre, MM. Guizot, Dupin, Passy, Odilon Barrot, qui avaient été mêlés aux négociations entamées, vinrent expliquer la part qu'ils y avaient prise; M. Thiers crut devoir faire connaître également le rôle qu'il y avait joué, et prononça le discours suivant.
Messieurs,
Je n'ai pas recherché ces explications, je n'ai pas dû les fuir; et, puisqu'on nous crée à tous un devoir parlementaire de nous expliquer devant la Chambre, je vais le faire avec la modération que des hommes politiques doivent toujours apporter dans une discussion de ce genre, et avec le respect profond que tout bon citoyen doit à la couronne.
On m'a demandé. Messieurs, si j'avais voulu prendre le pouvoir quand il m'avait été offert, et, puisque je ne l'avais pas pris, si je n'avais pas pu le prendre.
Qu'on prenne acte de ma déclaration; je la ferai en des termes très simples et je la justifierai en l'appuyant sur des faits irréfragables.
Je n'ai pas désiré le pouvoir, cependant j'ai voulu le prendre, et je ne l'ai pas pu.
Je ne l'ai pas désiré parce que je crois aujourd'hui le bien difficile à faire. J'ai déclaré, pendant la lutte électorale, dans un écrit qui a été connu de toute la France, mon opinion sur les tendances du gouvernement. Ces tendances ne sont pas bonnes, je crois difficile de les combattre, et malheureusement les Chambres sont partagées. En outre, deux dissolutions tentées coup sur coup ont détruit pour longtemps le moyen de départager le parlement. Ces deux raisons m'ont amené à considérer le bien conune difficile à faire, et c'est pour cela que je n'ai pas désiré prendre le pouvoir. Cependant j'ai cru qu'ayant contribué pour mon compte à combattre et à renverser la dernière administration, il était de mon devoir de contribuer à en réédifier une autre. J'ai donc voulu prendre le pouvoir; mais je ne l'ai pas pu, parce que les conditions que mon honneur, que ma conviction, me disaient nécessaires, je n'ai pu les réaliser dans les jours où le pouvoir m'a été offert! Je vais, avec les égards dus à tout le monde, rappeler les faits dans les termes les plus simples, les plus courts et les plus modérés qu'il me sera possible.
Avant cette crise ministérielle, je me suis fixé à moi-même quelques conditions de choses, quelques conditions de personnes, et je ne m'en suis pas départi pendant les quarante-quatre jours qui viennent de s'écouler. La Chambre me permettra, j'espère, de lui
faire connaître les conditions de choses et de personnes auxquelles j'avais attaché mon accession au pouvoir.
Voici pour les conditions de choses.
J'aurais trouvé tout simple, j'aurais trouvé honorable que, si l'administration du 15 avril s'était maintenue, elle continuât la politique du 15 avril. C'était sa conviction, et, quoiqu'elle pût être battue, ce pouvait être honorable pour elle. Mais, de ma part, à moi, (|ui m'étais prononcé contre cette politique, la porter au pouvoir, c'eût été une contradiction, une inconsé- (juence extrême, un acte condamnable aux yeux de mes concitoyens. J'ai cru que, pour mon compte, je (levais contribuer à apporter quelques changements dans la conduite des affaires. Et pourtant je ne suis pas (le ces esprits téméraires qui pensent qu'il suffit de vouloir changer la politique du pays pour y réussir.
Il y a des conditions de choses que je n'ai jamais méconnues, que je ne méconnais pas encore, que je n'aurais pas méconnues si j'avais eu l'honneur de m'asseoir sur ce banc ; cependant voici les autres conditions que je regardais comme indispensables. J'avais proposé à mes collègues, j'avais demandé à la couronne le maintien de la législation existante, le maintien des lois de septembre. Quant à moi, je suis un juge partial de ces lois : je suis un des ministres qui les ont apportées et soutenues ; ce n'est pas à moi à les juger. Mais je regarderais comme une imprudence, comme un signal dangereux donné aux passions, de proposer IV. 25
de les abolir. Seulement la Chambre des pairs ayant essayé plusieurs fois, depuis quelques années, de donner une définition précise de l'attentat, et un procès fameux, porté l'année dernière devant la cour des pairs, ayant prouvé que cette définition était nécessaire, j'avais pensé que la Chambre des pairs ou le gouvernement devait donner une définition pleinement rassurante de l'attentat.
Quant à la réforme électorale, c'est une question grave, devant laquelle les hommes qui se piquent le plus du titre de conservateurs ont souvent incliné la tète en présence des collèges électoraux. Je pense que cette question appartient à l'avenir et non au cabinet qui sera assis dans quelques jours sur ce banc. (Mouvements divers,)
Messieurs, ce qui me semblait beaucoup plus important qne des lois à faire ou des lois à défaire, c'était la direction à imprimer à l'administration. Je croyais qu'il appartenait à un ministère nouveau d'imprimer à l'administration de l'État une marche ferme, active, franche, conforme à l'esprit de la révolution de Juillet; et pour cela il fallait que l'administration tout entière sût qu'elle était sous la main des ministres nouveaux, qu'elle dépendait d'eux, et que ces ministres pouvaient changer également les agents intérieurs et extérieurs de l'État. Je demandais pour ma part une liberté absolue quant au choix, quant au remplacement de ces agents (setisation) ; et qu'on me permette d'ajouter que cette demande, pour le cabinet, d'une liberté
complète à l'égard des agents, ne cachait pas le projet coupable d'une réaction ou de vengeances odieuses contre les personnes. Non, Messieurs. Les hommes de l'opinion à laquelle j'appartiens ont subi des rigueurs cruelles pendant la lutte que nous avons soutenue ; cependant nous ne voulions pas opposer des rigueurs à des rigueurs ; mais nous entendions exercer une action entière sur l'administration gouvernementale, et pouvoir nommer les agents ou les modifier, parce qu'ils étaient placés sous notre responsabilité directe. Je l'ai demandé dans le programme soumis à la couronne.
Une grande mesure financière a été proposée à la Chambre pendant plusieurs sessions. Je n'ai jamais été un des partisans ardents de la réduction des rentes ; la Chambre s'en souvient. Cependant j'ai cru que deux raisons la rendaient indispensable : l'opinion du pays, et surtout l'état financier du Trésor. Mais je souhaitais, pour ma part, qu'au Heu d'attendre que cette mesure vînt de l'initiative de la Chambre, le gouvernement prît lui-même l'initiative, qu'il présentât une loi, la soutînt chaudement, sincèrement devant la Chambre des pairs et la fît adopter, en se réservant la faculté d'agir ou de ne pas agir suivant les circonstances.
Voilà, Messieurs, quant à la politique intérieure.
Quant au dehors, on a dit que j'étais un partisan douteux de la paix : c'est une pure calomnie. Je m'honore d'être, dans mon pays, au nombre des hommes qui ont rendu les plus grands services au système de
la paix. Je suis et je serai toujours un partisan du système de la paix ; mais j'ai toujours voulu que la dignité du pays fût consultée autant que son repos, que les intérêts de Tavenir fussent consultés autant que ceux du présent. Je voudrais surtout, si cela dépendait de moi, que le gouvernement qui représente la révolution de Juillet fût fier de la représenter et ne se montrât jamais au dehors embarrassé de son origine et inquiet de son avenir (Très bien! très bien!); je voudrais qu'il fût fier et confiant.
De grandes questions, aujourd'hui il ne s'en présente pas. La question belge est terminée, la question itaUenne est terminée ; vous savez comment ; je ne reviendrai pas sur le passé. Quant à la question d'Orient, l'esprit le plus téméraire ne pourrait avoir aujourd'hui un parti pris. Il faut, dans cette partie du monde, s'attacher à maintenir la paix et se préparer à faire jouer à la France le rôle qui convient à sa dignité et à ses intérêts.
Une seule question reste flagrante, c'est la question d'Espagne. (Écoutez! écoutez!) Et ici, Messieurs, vous allez juger si je suis, comme on s'est plu à le dire, un esprit absolu, impérieux, qui veut soumettre toutes les convictions à la sienne. J'ai toujours cru, et je crois encore, j'en fais l'aveu devant mon pays, que le gouvernement français s'est trompé à l'égard de l'Espagne, qu'il a méconnu l'éternelle politique de la France, depuis Louis XIV jusqu'à Napoléon. J'ai toujours cru et je crois encore que nous étions enga-
gés envers l'Espagne et que nous pouvions la sauver. Eh bien, malgré cette conviction, j'ai fait à mes collègues, aux Chambres, aux répugnances du pays, un sacrifice qui m'a coûté beaucoup. J'ai consenti à ce que la France ne se mêlât pas actuellement des affaires de l'Espagne ; seulement j'ai demandé d'une manière pressante et absolue que le cabinet fût libre et que, dans le cas où un grand péril menacerait la révolution d'Espagne, la France fît tout ce que ses intérêts et son principe lui commandaient. J'avais stipulé la liberté du cabinet ; mais, en attendant, je demandais que la France fît succéder à une politique, je ne dirai pas malveillante, je ne le crois pas, mais à une politique à mon avis trop froide, une politique efficacement bienveillante.
Voici ce que je proposais. En ne réclamant aucune action militaire aujourd'hui, c'est-à-dire pas d'intervention dans les affaires d'Espagne, en stipulant la liberté du cabinet pour les incidents graves, je demandais que la France fît au moins pour l'Espagne ce que fait aujourd'hui l'Angleterre, c'est-à-dire qu'elle réprimât sur les côtes d'Espagne la contrebande maritime des armes de guerre ; car c'est par mer qu'arrivent les secours considérables qu'on envoie à don Carlos.
Je demandais des secours d'armes sauf les régularisations que la comptabilité de l'État exige. L'Angleterre, en secours de cette nature, a déjà donné une valeur de 15 millions à l'Espagne. Je demandais que les flottes françaises reçussent des instructions con-
formes à celles des flottes anglaises, et que, s'il survenait un événement comme celui du blocus de Bilbao, nous n'eussions pas l'humiliation de n'y prendre aucune part; je dis humiliation, car c'en a été une pour moi, de voir les marins anglais sauver la reine, tandis que les marins français restaient inactifs sur le rivage. {Très bien! très bien!)
Vous dirai-je qu'il y a aujourd'hui des intérêts commerciaux d'une grande importance qui se traitent à Madrid, et que, pour les traiter utilement, nous ne pouvons nous présenter dans une situation moins avantageuse que l'Angleterre? Ce sont là des intérêts matériels, je ne veux pas m'y attacher, parce qu'il est dans cette question d'Espagne des intérêts moraux, politiques, plus élevés, qui méritent de nous préoccuper.
Voilà, Messieurs, l'ensemble des conditions que, pour ma part, j'ai proposées à mes collègues, et que j'ai déposées respectueusement aux pieds de la couronne.
Je demande à la Chambre la permission de lui faire connaître l'exposé très succinct des conditions de personnes. [Mouvement d'attention.)
Je n'ai jamais hésité un instant sur un point : c'est que M. le maréchal Soult devait présider le cabinet, et, assurément, puisque je l'avais présidé moi-même à une autre époque, j'aurais pu avoir des prétentions ; mais je pensais qu'à mon âge, devant l'âge du maréchal Soult, devant sa gloire, je devais, sans hésiter,
lui décerner la présidence. Je n'ai pas plus hésité au mois dernier qu'au 15 avril 1837.
Cependant il y a un point sur lequel j'étais décidé à ne jamais céder ; c'est la seule question personnelle que, pendant le cours de quarante-quatre jours, j'aie élevée, et c'est par devoir, par honneur, que je l'ai fait. J'avais dit à tous les hommes qui s'étaient adressés à moi que je n'accepterais qu'un seul département, les affaires étrangères. J'en vais donner le motif.
Ce n'est pas une puérile vanité, ce n'est pas un goût personnel : je n]oserais, devant mon pays, venir donner pour raisons ma vanité, mon goût. On a dit, et je demande la permission de m'expliquer avec toute franchise à cet égard, on a dit que la diplomatie étrangère me repoussait. Je ne le crois pas, je crois qu'elle respecte trop notre gouvernement pour exprimer des préférences ou des répugnances; je crois que notre gouvernement se respecte trop lui-même pour les écouter. (Vives adhésions.) Mais, Messieurs, par cela seul que l'objection avait été alléguée, j'ai regardé comme un devoir patriotique, pour moi, de lui donner un éclatant démenti en n'acceptant pas un autre portefeuille que celui des affaires étrangères. (Très bien ! tri\s bien !)
Je n'ai donc jamais hésité sur ce point, que la présidence du cabinet devait être décernée à l'illustre maréchal SouH, et, quant à moi, je n'ai élevé que cette question personnelle, que j'aurais le portefeuille des affaires étrangères.
Quant aux combinaisons, il y en avait deux qui me paraissaient bonnes. L'une des deux me semblait réunir un plus grand nombre d'influences parlementaires, et j'y ai loyalement, sincèrement travaillé plus d'une fois.
Voici les deux combinaisons auxquelles je me suis toujours prêté.
La première consistait à réunir, soit au gouvernement, soit au fauteuil de la Chambre, toutes les nuances moyennes d'opinions qui avaient contribué à combattre la dernière administration. Ainsi je comprenais et je souhaitais un cabinet qui réunît M. Guizot et ses amis, mes amis et moi; mais je regardais, dans ce cas, comme une condition nécessaire, indispensable, que M. Odilon Barrot occupât le fauteuil de la présidence. M. Odilon Barrot ne me le demandait pas; je n'avais aucun engagement avec lui ; je n'en ai contracté avec personne ; je n'en ai contracté qu'avec mon pays ; mais, dans cette combinaison, j'ai toujours regardé comme une condition indispensable que M. Barrot occupât le fauteuil.
La seconde combinaison était celle qui réunissait tous les membres du centre gauche, le cabinet Soult, Dupin, Passy, Sauzet, Dufaure et moi. Je la croyais très forte encore et pourvue d'influences suffisantes ; je la trouvais cependant moins large dans sa base que la première, parce qu'elle laissait en dehors des forces considérables. Dans cette combinaison la présidence de M. Barrot pouvait être une convenance, mais elle
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n'était plus une nécessité. J*ai donc toujours déclaré qu'aux conditions de choses que je viens de retracer devant la Chambre et aux conditions de personnes ' que j'ai indiquées, j'étais prêt à entrer dans la composition du ministère. Je l'ai toujours été toutes les fois qu'on s'est adressé à moi. Je n'ai fait que deux refus, et je les ai faits parce que l'une des conditions de choses, dans un cas, et Tune des conditions de personnes, dans l'autre, n'étaient pas acceptées.
Maintenant, Messieurs, que j'ai exposé à la Chambre et les conditions de choses et les conditions de personnes que j'ai cru devoir exiger pour mon honneur, pour ma sécurité, et pour que j'eusse le pouvoir de faire le bien, je demanderai la permission de retracer en peu de mots les faits tels qu'ils sont à ma connaissance, tels que je les ai vus.
Je crois que M. le maréchal Soult a été appelé; je dis que je le crois, car je ne sais guère que mon histoire, et je ne puis m'engager à conter exactement que la mienne; je crois que M. le maréchal a été appelé le 9 mars, il y a quarante-quatre jours. Le même jour, j'eus l'honneur de voir M. le maréchal. Il me dit que Sa Majesté daignait me désirer dans son conseil. Il me fît part de quelques difficultés dont ma personne avait été l'objet ; mais il me dit qu'elles étaient levées et que, si je voulais le portefeuille des affaires étrangères, il avait pouvoir pour me l'offrir.
Le roi me fit l'honneur de m'écrire pour me demander de me rendre aux Tuileries. Je m'y rendis,
et, sans aucune objection, il m'oflfrit le département des affaires étrangères.
Jamais depuis, durant cette longue crise, excepté il y a deux jours, on ne m'a contesté le droit de faire cette condition personnelle, la seule que j'aie faite depuis le commencement de la crise.
Quelques difficultés s'élevèrent, quant aux personnes; quelques-unes concernaient des amis politiques dont j'ai résolu de ne pas me séparer. Je parvins, avec de la persévérance et avec des raisons qui, je crois, ont été depuis reconnues bonnes, à vaincre ces difficultés. Tous ces amis, desquels j'étais inséparable, furent admis dans la combinaison.
J'ai proposé alors à M. le maréchal de chercher à m'entendre avec les amis de M. Guizot, et avec M. Guizot lui-même, pour réaliser celle des deux combinaisons qui réunissait les deux centres, et qu'on appelait le ministère de la coalition. Je fis de grands, de sincères efforts pour amener toutes les opinions à une conciliation ; je n'y réussis pas. Je n'adresse de reproche à personne; chacun est juge de ce qu'il se doit à lui-même ; et, comme j'entends rester juge de ce que je me dois à moi-même, je reconnais le môme droit aux autres. Cette combinaison devenue impossible, le ministère dit de coalition fut abandonné, et alors on s'occupa uniquement de ce qu'on appelait le ministère de centre gauche, sur lequel M. Dupin a donné tout à l'heure des explications à la Chambre.
J'ai eu, dans un moment donné, à opposer un re-
fus à cette combinaison; je dois en dire les motifs; je réclame toute l'indulgence et toute l'attention de la Chambre. Ici j'ai à parler de mes rapports avec la couronne; je le ferai avec un profond respect, et j'espère que ce que j'aurai à dire ne portera aucun dommage à la constitution.
Quelques-uns des membres qui devaient composer la combinaison centre gauche étaient absents ; il fallait les attendre; 'c'étaient MM. Dupin et Humann. Dans cet intervalle j'eus des rapports fréquents avec la couronne ; ils avaient pour objet de mettre d'accord avec elle le ministre qui était destiné à gérer le plus difficile des départements. J'eus le bonheur de me mettre complètement d'accord avec le roi sur quelques-uns des points les plus importants de la politique, pas tout à fait sur quelques autres, pas .du tout sur un point qui était considérable pour moi, la question d'Espagne.
Je prie la Chambre de remarquer qu'il y a ici deux droits, le droit royal, qui est incontestable et entier, le droit de l'homme qui est ministre ou qui est destiné à le devenir, et qui peut avoir le malheur de différer d'avis avec la couronne, mais dont le devoir est de le dire franchement, de le dire d'avance pour ne pas la tromper, afin qu'elle sache quel est le ministre qu'elle prend en le plaçant au pouvoir. {Très bien! (ri^s bien!)
Le point sur lequel j'eus le malheur de ne pas m'entendre avec la couronne est celui-ci. J'avais concédé qu'il n'y aurait pas d'action militaire de la part
de la France en Espagne, à moins d'incidents nouveaux pour lesquels une délibération du cabinet était réservée. Je demandai l'interdiction de la contrebande. On fit quelques objections : elles étaient fondées sur un motif de légalité très respectable. Je crois qu'elles ont été levées depuis.
Quand il s'agit des secours d'armes à donner à l'Espagne, il y eut quelques autres difficultés de forme relativement à la comptabilité. Elles ont été aussi levées depuis.
Mais, sur un autre point capital pour moi, les instructions à donner à notre marine, le dissentiment fut complet, il fut péreraptoire. Exposer les marins français à descendre comme les marins anglais sur la côte d'Espagne et à tirer le canon sur l'insurrection, c'était, j'en conviens, un fait grave ; il me fut dit que la politique de la France pouvait en être compromise, et qu'on ne croyait pas devoir m'accorder ce point. Quant à moi, je persistai. Cependant, malgré le dissentiment que je voyais avec regret, je ne pensai pas devoir rompre ma négociation avec la couronne à la suite de ces entretiens ; je pensai que, lorsque tous les membres qui devaient composer ce cabinet seraient réunis, peut-être de leur accord, de nouvelles conférences, naîtrait l'entente indispensable pour que je consentisse à devenir ministre des affaires étrangères.
Tous les membres qui devaient composer cette combinaison étant rendus à Paris, je leur proposai.
les questions de personnes étant vidées, de nous entendre sur les choses. Nous eûmes des sacrifices réciproques à nous faire ; enfin nous arrêtâmes ce pro- {^ramme dont M. Dupin a lu le premier article et qui a été déposé entre les mains de la royauté, qui a été accepté depuis, mais qui ne l'était pas alors.
M. le maréchal Soult, lorsque ces conditions furent arrêtées, les porta au roi; le roi demanda qu'elles fussent écrites ; c'est alors qu'eut heu la rédaction de ce programme dont on a parlé bien souvent. Sa Majesté nel'accueiUitpas ; ce fait a été contesté depuis ; s'il l'était encore, j'en pourrais fournir la preuve clairement, je crois, dans une lettre de M. le maréchal Soult que je n'ai pas le droit de produire. Et alors, je l'avoue, ma résolution fut promptement prise ; ce fut de me retirer de la combinaison, et je vais vous donner les motifs de ma disposition d'esprit. J'entrevoyais de grandes difficultés. J'avais fait des sacrifices d'opinion (jui me coûtaient, et, n'espérant pas que les conditions modérées que je posais, conditions sur lesquelles j'étais absolu, parce qu'elles étaient modérées, qu'elles étaient un minimum, n'espérant pas, dis-je, qu'elles me fussent accordées, j'écrivis à M. le maréchal Soult une lettre que je voudrais lire à la Chambre, que je n'ose pas lire...
Plusieurs voix. — Pourquoi? lisez !
M. LE MARQUIS DE Dalmatie. — La répousc que mon père a adressée à M. Thiers se trouve aussi là ; je prie M. Tliiers de vouloir bien en donner lecture ensuite.
M. Thiers. — Je remercie M. le marquis de Dalmatie de m'y autoriser. Ces deux lettres feront connaître les dispositions d'esprit dans lesquelles nous étions les uns et les autres.
« Paris, ce 20 mars 1839.
a Monsieur le Maréchal,
« J'ai fait, pour servir avec vous, des sacrifices que je ne regrette pas, car j'aurais été heureux de me trouver à vos côtés et de vous aider à rendre au pays de nouveaux services. Mais aujourd'hui que le roi a refusé vos propositions, je crois pouvoir user de la liberté qui m'est rendue pour me retirer de la combinaison projetée. Je vous prie donc, monsieur le Maréchal, de me considérer comme en dehors de tout projet de ministère, quelles que puissent être les résolutions ultérieures du roi. J'aurais été charmé de redevenir votre collègue, mais j'ai entrevu des difficultés qui me dégoûtent profondément de toute participation aux affaires, et surtout j'ai été obligé, pour nous mettre tous d'accord, de faire des sacrifices d'opinion qui m'auraient coûté beaucoup de regrets, et beaucoup de peines dans les Chambres. Je profite donc volontiers de l'occasion qui me dégage, et je vous prie de recevoir l'expression de mon dévouement inaltérable
pour votre personne.
« A. Thiers. »
J'appris alors que M. le maréchal venait d'obtenir
de Sa Majesté Tassentiment au programme qui avait été déposé la veille. M. le maréchal me fît l'honneur de m'adresser le même jour la lettre que voici et que je Hs, parce que M. le marquis de Dalmatie m'y a autorisé.
« Mon cher monsieur Thiers, j'étais appelé par le roi au moment où j'ai reçu votre lettre de ce jour. Sa Majesté voulait m'apprendre qu'elle accepte toutes les propositions qui ont fait l'objet de la note qu'hier j'ai eu l'honneur de lui remettre. J'y ai trouvé M. Humann, qui m'a confirmé qu'il venait de s'entendre avec le roi au sujet de la rente.
« Cette nouvelle disposition du roi, que je ne pouvais vous apprendre plus tôt, puisque je l'ignorais et qu'hier, à dix heures du soir, je l'avais laissé dans des impressions tout à fait contraires, me porte à vous prier de vouloir bien vous réunir chez moi, aujourd'hui à deux heures, avec nos autres futurs collègues, qui en sont aussi prévenus.
« A ce sujet, vous permettrez, je l'espère et j'en fais le vœu le plus sincère, que je regarde comme non avenue la lettre de ce jour que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. J'aime à me persuader que, d'après ce que je viens de vous dire, vous penserez qu'il n'en peut être autrement.
« J'ai l'honneur de vous renouveler l'assurance de mon amitié.
« Maréchal duc de Dalmatie. »
Je n'hésitai pas, sur cette lettre, et le programme étant accepté, à me rendre chez M. le maréchal, et à persister dans le consentement que j'avais donné quelques jours auparavant à mon accession au cabinet. Cependant je dois ajouter ici une observation pour que la Chambre juge bien l'état d'esprit dans lequel j'étais. Quoiqu'on m'eût dit que le programme avait été accepté, je craignais un malentendu, je craignais que le programme n'eût été accepté sur les commentaires bienveillants de mes collègues, et que, par conséquent, il n'y eût un malentendu. Je demandai absolument à avoir l'honneur et la permission de discuter le programme devant Sa Majesté, pour qu'il ne restât entre elle et moi aucun malentendu. Cela fut convenu. Dans l'intervalle du 20 au 21, il y eut un incident de personnes relatif à M. Cunin-Gridaine, qui n'a aucune importance ici, et que je ne rappellerai pas. [Hilarité générale,)
M. Cunin-Gridaine. — Je demande la parole.
M. Thœrs. — Je dis un incident qui n'a aucune importance...
Je serais désolé, Messieurs, que, dans les expressions que j'ai employées, il pût rien y avoir de fâcheux pour M. Cunin-Gridaine. {Non! non!) J'ai voulu dire que l'acceptation ou le retrait de M. Cunin-Gridaine n'ayant eu aucune influence sur le refus que j'ai donné, cet incident n'avait pour moi aucune importance.
Nous nous rendîmes chez le roi, et, je l'avoue, j'étais sans beaucoup d'espérance que, lorsque le pro-
gramme serait expliqué comme je l'entendais, il fût accepté.
Je le dis à mes collègues, je leur dis à tous combien je l'espérais peu. Nous nous rendîmes aux Tuileries. Les ordonnances étaient toutes prêtes, comme l'a dit M. Dupin; il dépendait de moi en particulier de devenir sous quelques minutes ministre des affaires étrangères.
J'exposai le programme comme je l'entendais. Arrivé à la question d'Espagne, je déclarai que, pour le présent, je renonçais à l'intervention armée, qu'en cas de péril je réservais la liberté du cabinet, que, pour le présent, je demandais la répression de la contrebande maritime, des secours d'armes, et surtout des instructions à nos flottes conformes à celles qu'a . toujours reçues la flotte anglaise. C'est là-dessus que s'éleva un dissentiment, qui, pour moi, connaissant les dispositions de la couronne avec laquelle j'avais eu plusieurs explications sur ce point, me parut un refus péremptoire ; je le crus au moins.
Ma résolution fut prise dès ce moment ; ce fut celle de me retirer du cabinet, et je dis même à mes collègues que mon départ n'empêchait pas le cabinet d'être puissant, et très puissant encore ; qu'au dehors comme au dedans je le soutiendrais, mais que je ne pouvais faire le sacrifice de mon honneur et de ma conviction, et que je demandais à me retirer; mais que, si le cabinet était composé tel qu'il était, c'està-dire de mes amis politiques, je le soutiendrais, je