IV
le servirais même. Et assurément, si je n'avais pas été convaincu, entièrement convaincu, peut-être à tort, que la condition à laquelle je tenais le plus, c'est-à-dire que notre armée navale ne demeurât pas indiflférente, tandis que la flotte anglaise agissait, si je n'avais pas été convaincu de la nécessité de ce point, et certain qu'il m'était refusé, je n'aurais pas offert de rester en dehors du cabinet et de le servir.
C'est alors que s'éleva un incident qui a eu peu d'importance dans la situation. Je veux parler de la présidence de M. Odilon Barrot.
Je déclarai que la difficulté qui nous divisait n'était pas la seule ; qu'il y en avait une autre moins importante, mais qui avait de la gravité : c'était la candidature de M. Odilon Barrot à la présidence. Je dis que je ne demandais pas cette candidature comme une nécessité, mais que, si une partie du cabinet portait ses voix sur un candidat, et une partie sur^ un autre candidat, cela ferait naître des bruits de division qui donneraient au cabinet l'aspect le plus fâcheux et rébranleraient dès son début. {Marques d' assentiment,)
C'est sur ce point que naquit une discussion, non pas très vive, mais sur laquelle tout le monde paraissait très décidé. Nous nous retirâmes chez M. le maréchal Soult. Là quelques explications eurent lieu. M. Ilumann se retira de la combinaison. Mais le soir même, chez M. le maréchal Soult, tous mes collègues
étant réunis, excepté M. Humann, j'insistai très vivement auprès de mes futurs collègues, qui ne l'étaient presque plus alors, et leur dis que le départ de M. Humann, quoique regrettable, n'était pas cependant, à mes yeux, une cause suffisante de rupture pour la combinaison, que j'étais prêt à la reprendre si l'on se chargeait d'obtenir les concessions de choses sur lesquelles nous avions été en dissentiment le matin aux Tuileries, et que, si le programme et le commentaire que j'avais ajouté, commentaire qui a été déposé écrit entre les mains de M. Dupin et de M. de Broglie, était accepté, j'entrerais dans la combinaison, quoique M. Humann n'en fît plus partie.
Il me fut répondu presque unanimement que le départ de M. Humann rompait la combinaison. Alors l'honorable M. Dufaure, mon ami, résuma ainsi la situation. Il dit :. « La combinaison est rompue pour les uns, parce que M. Humann abandonne la combinaison; pour les autres, parce qu'une condition de choses n'a pas été obtenue ; ainsi chacun a ses motifs en la rompant. »
Nous nous séparâmes. Le lendemain M. le maréchal Soult me fit l'honneur de me venir voir. Il me demanda sa liberté en m'apportant la mienne. L'entretien fut parfaitement amical; je n'ai jamais été, de la part de M. le maréchal, honoré de plus de bienveillance que je ne le fus ce jour-là. Lorsque M. le maréchal m'eut rendu ma liberté en reprenant la sienne, M. le maréchal me dit qu'il allait proposer au roi de
me donner tout pouvoir de faire un cabinet, en m'en déférant la présidence.
J'arrêtai à l'instant même M. le maréchal et je lui dis : Maréchal, ne donnez pas un tel conseil à la couronne ; si j'étais appelé aujourd'hui à former un cabinet, et à en avoir la présidence, je ne vous dissimule pas que j'y verrais un piège, et que je m'en plaindrais. {Semation prolongée.)
Je vous suppHe, ajoutai-je, de ne point donner à la couronne un tel conseil; les positions sont faites, elles sont faites par ce qui s'est passé depuis trois semaines ; je ne veux pas être le président du cabinet. Vous serez toujours le président du cabinet dans lequel j'entrerai; votre position y est marquée, la mienne aussi. Si j'étais appelé chez le roi, je vous renverrais la commission qui me serait donnée; car je ne veux pas changer les positions. M. le maréchal me remercia, et me dit qu'il ne donnerait pas au roi ce conseil.
Nous nous quittâmes, et je n'ai pas eu, à mon grand regret, l'honneur de revoir M. le maréchal Soult depuis ce jour-là. {Mouvement,)
J'ai eu très peu de part à toutes les combinaisons qui ont été essayées depuis lors. Cependant je n'aurais pas exposé ma conduite en entier, si je n'ajoutais quelques détails sur des faits postérieurs.
Une combinaison, et ici, je dois le dire, ce n'est pas mon histoire que je raconte, c'est celle des autres, une combinaison a été essayée, dont je ne devais pas
faire partie ; je n'en ai, pour mon compte, conçu aucun déplaisir. Quelques jours y ont été employés. On m'a demandé, c'est l'un des hommes les plus honorables de cette Chambre, M. Odilon Barrot, si, bien que cette combinaison eût été essayée et qu'elle n'eût pas réussi, je consentirais à entrer avec les mêmes hommes, c'est-à-dire avec les hommes du centre gauche et M. le maréchal Soult pour président. Je répondis à M. Odilon Barrot qu'on pouvait faire auprès de M. le maréchal toutes les démarches qu'on voudrait; que j'étais toujours prêt à entrer, sous sa présidence, au département des affaires étrangères avec les collègues qu'on m'avait donnés, si la condition de choses sur laquelle il y avait eu dissentiment était accordée. Cette ouverture n'eut pas de suites. M. le maréchal Soult déposa ses pouvoirs dans les mains du roi. M. le duc de Broglie fut appelé. M. le duc de Broglie me fît l'honneur de me demander si je voulais entrer dans le cabinet avec ses amis et à quelles conditions. Je répondis à M. de Broglie que j'étais tout prêt à y entrer à deux conditions : la première, que le programme serait accordé {mouvement); la seconde, qu'en me plaçant à côté de M. Guizot et de ses amis, on ajoutât cette autre condition, que j'avais toujours regardée comme indispensable, c'est que le cabinet soutiendrait la présidence de M. Barrot.
Il me fut répondu, quant au programme, qu'il n'était pas encore accordé, mais que M. de Broglie se faisait fort de l'obtenir; quant à la condition de la
présidence de M. Odilon Barrot, que M. Guizot et ses amis lui donneraient leurs voix, mais sans en faire une question de cabinet. {M, Guizot fait un signe négatif,) Je l'ai cru, du moins.
Je répliquai que j'étais prêt à entrer dans cette combinaison, toujours à la condition que j'avais posée, c'est que le cabinet soutiendrait, par un effort commun et comme question de vie ou de mort, la présidence de M. Odilon Barrot. Voilà le second refus que j'ai fait, et dont j'avais à rendre compte à la Chambre.
Depuis, j'ai été étranger à toutes les combinaisons. Je n'ai fait, comme je l'ai dit tout à l'heure, que deux refus : un chez le roi, et un en présence de M. de Broglie ; un chez le roi, parce qu'une condition de choses me semblait refusée; l'autre à M. le duc de Broglie, parce qu'une condition de personnes ne me semblait pas obtenue. Depuis j'ai persisté à soutenir auprès de mes amis la candidature de M. Odilon Barrot. Je l'ai fait sans engagement, parce que je croyais que, celte candidature venant à réussir, une combinaison utile au pays était rendue facile. Je n'ai pas réussi, je m'y attendais, j'en étais certain. J'espérais que mon insuccès me vaudrait le repos, et un repos que je souhaitais beaucoup après un mois d'une agitation telle que celle que je venais de traverser.
Ces jours derniers, l'honorable président de la Chambre, M. Passy, m'a envoyé plusieurs de mes amis pour me proposer de rentrer dans une combinaison
ministérielle. Ma disposition était de m'y refuser absolument, cependant sur les instances très vives, très pressantes, de mes amis politiques, qui m'ont fait observer que je ne devais pas, par un refus, ajouter à la difficulté de la situation, j'ai répondu que j'avs^is deux amis politiques dans lesquels j'avais toute confiance, l'honorable M. Dufaure et l'honorable M. Vivien, que ce qu'ils accepteraient pour eux-mêmes je l'accepterais aussi pour moi, et que je ratifierais toutes les conditions auxquelles ils auraient souscrit. Deux jours se sont écoulés, et ces messieurs ont reçu une proposition que je les remercie d'avoir refusée, car, je dois l'avouer, elle a été pénible pour moi. L'une des conditions proposées, et celle-là ne m'était pas pénible, consistait à me trouver à côté de M. Guizot et de ses amis. Je ne l'avais jamais refusé. La seconde était de renoncer au portefeuille des affaires étrangères. C'était la première fois que cette condition m'était faite ; je n'ai pas eu à la refuser : mes honorables amis l'ont refusée pour moi, et je les en remercie.
Je n'ai plus rien à dire à la Chambre, je lui ferai seulement observer que, quant à moi, je n'ai jamais été chargé de former un cabinet : j'ai été appelé une fois, pendant quelques minutes, je n'ai pas accepté; je n'ai donc jamais été chargé de former un cabinet, car on n'est chargé qu'après acceptation. Quarantequatre jours se sont écoulés; j'ai figuré, depuis le 10 jusqu'au 21 mars, d'une manière sérieuse et active. Depuis j'ai reçu des propositions d'un moment, de
quelques heures. Je n*ai pas eu un rôle actif. Mon rôle actif a été de dix jours sur quarante-quatre. Je crois que ma part de responsabilité en cela a été fort restreinte.
J'ai exposé avec la plus grande sincérité les faits tels qu'ils se sont passés; qu'on n'y cherche pas plus que je n'ai dit. Ce sont une fois des difficultés de choses, une autre fois des difficultés de personnes qui m'ont arrêté ; je m'étais tracé des conditions ; je n'ai pas voulu les abandonner, et je m'en applaudis. C'est ma fidélité à ces conditions qui m'a seule empêché d'accepter les affaires quand elles m'étaient offertes. J'espère qu'on me saura quelque gré de la modération que j'ai apportée dans ces expHcations. Elles étaient difficiles, et j'ai souffert souvent; mais je crois qu'un homme poHtique doit mettre ses souffrances de côté pour ne s'occuper que du pays. Aussi n'ai-je voulu porter à cette tribune que ce qui était d'un intérêt général. (Marques nombreuses d'assentiment.)
Une assez longue interruption suceMe à ce discours. M, Passijy président y quitte le fauteuil; il est remplacé par M, Calmon^ vice-président,
M. Thiers. — Je demande pardon à la Chambre de reparaître immédiatement à la tribune, mais il est un fait que j'ai omis et que je ne dois pas omettre ; c'est la mémoire qui m'a manqué.
J'ai omis de dire qu'après la rupture de cette combinaison, qu'on appelle combinaison centre gauche, après le refus des propositions que M. le duc de Bro-
glie avait bien voulu m'adresser, et qui étaient fondées sur ce que nous n'étions pas d'accord sur la candidature de M. Barrot, le 27 mars, Sa Majesté me fit l'honneur de m'appeler pour me charger de composer un cabinet. Cette circonstance est importante, je l'avais omise, je me hâte de réparer cette omission pour qu'on ne puisse pas m'accuser d'avoir dissimulé un fait.
J'ai dit tout à l'heure à la Chambre que, lorsque M. le maréchal Soult m'eut appris qu'il proposerait au roi de m'appeler, je l'avais supplié de n'en rien faire.
Le 27 mars, lorsque le roi m'eut fait l'honneur de m'appeler (je restai dix minutes, un quart d'heure au plus aux Tuileries), je n'acceptai pas la mission que l'on voulait me confier. Et cependant, comme je croyais utile de constater la situation, je remis dans les mains de Sa Majesté une déclaration que je crois pouvoir faire connaître ; mais, comme M. le maréchal Soult y est nommé, je ne la ferais connaître en entier que si M. le marquis de Dalmatie y consentait. {Signe dC adhésion de M, le marquis de Dalmatie,)
Voici, pour ce qui me concerne, la déclaration que j'ai remise, le 27 mars, lorsque Sa Majesté m'a mandé pour me confier ses pleins pouvoirs :
« Le roi a fait l'honneur à M. Thiers de lui demander de composer un cabinet, en accordant les points contestés quant aux choses. M. Thiers a répondu au
roi qu'il se serait chargé de cette mission il y a douze jours, mais qu'il ne le pouvait plus aujourd'hui, la situation étant complètement gâtée, et les combinaisons qui pouvaient réussir ayant été vainement essayées. M. Thiers a ajouté qu'il était prêt à se dévouer de nouveau au service du roi et à entrer dans la combinaison du centre gauche, si le roi voulait se charger de la reprendre; que, pour lui, il accepterait de nouveau et avec empressement la présidence de M. le maréchal Soult, et qu'il était prêt à faire auprès de lui toutes les démarches qui seraient nécessaires pour lui montrer sa déférence et le désir de se retrouver à ses côtés. )i>
Telle est. Messieurs, la déclaration que j'ai déposée dans les mains de Sa Majesté, le 27 mars, en réponse à la proposition qui m'était faite de composer un cabinet. (Sensation prolongée.)
Mais cet échange d'explications n'amena pas la solution de la crise, qui se prolongea même encore durant quinze jours. Cependant l'opinion publique commençait à s'émouvoir, l'inquiétude à se propager, et quelques fanatiques crurent le moment opportun pour tenter un mouvement révolutionnaire. Le 11 mai, ils voulurent s'emparer de quelques postes, faire des barricades; mais cette échauffourée, dont Barbés était le chef, fut immédiatement réprimée, et elle précipita la formation, sous la présidence du maréchal Soult, ministre des affaires étrangères, d'un cabinet connu sous le nom de cabinet du 12 mai, ou le centre
2;î avril 1839. Ail
gauche fut représenté par MM. Teste, à la justice; Passy, aux finances; Dufaure, aux travaux publics; et le centre droit par MM. Duchâtel, à l'intérieur; Villemain, à l'instruction publique; Cunin-Gridaine, au commerce. Le portefeuille de la guerre fut donné au général de Cubières et celui de la marine à l'amiral Duperré.