LXXXVIII DISCOURS
DANS
lA DisCUSSION DU PROJET D'ADRESSE
(question d^orient)
Nous avons vu (n° 29) qu'à la suite de la bataille de Konieh, gagnée sur les troupes turques par Ibrahim pacha, fils du vice-roi d'Egypte, Méhémet Ali, une convention conclue le 5 avril 1833, à Kutahieh, entre le sultan Mahmoud et le vice-roi, avait donné à ce dernier le gouvernement de la Syrie. En subissant les conditions imposées par son vassal, le sultan n'avait pas renoncé à rentrer en possession de la province qui venait de lui être enlevée, et, au mois de mai 1839, se croyant en mesure de reprendre l'offensive, il avait donné ordre à ses troupes de passer TEuphrate et d'attaquer celles d'Ibrahim pacha. La rencontre avait eu lieu à Nezib et la victoire d'Ibrahim pacha avait été complète. Peu de jours après, le sultan Mahmoud expirait à Gonstantinople, et le commandant en chef de ses forces navales, faisant voile vers Alexandrie, livrait la flotte turque à Méhémet Ali. En apprenant ces graves événements, le gouvernement français et le gouvernement anglais s'étaient empressés d'envoyer des agents auprès de Méhémet Ali et au camp d'Ibrahim pacha pour demander une suspension des hostili-
tés, et des négociations avaient été entamées à l'effet d'amener un accord entre le vice-roi et le nouveau sultan, Abdul Medjid. La Chambre des députés et la Chambre des pairs siégeaient encore à cette époque, et, sur la proposition du ministère, elles s'étaient empressées de voter un crédit extraordinaire de 10 millions pour donner à nos armements maritimes les développements que comportaient les circonstances. Le vice-roi réclamait la possession héréditaire de TÉgypte et de la Syrie. La Porte, tout en admettant l'hérédité pour TÉgypte, ne voulait accorder au vice-roi que la possession viagère de la Syrie. Mais le règlement de ce différend soulevait des questions d'équilibre et d'influence qui intéressaient tous les États de TEurope, et les cinq grandes puissances adressèrent en commun, à la Porte, une note pour l'engager à ne rien faire sans leur concours. L'empire ottoman, depuis quelques années, avait successivement perdu la Grèce, la Moldavie, la Valachie, l'Egypte, et, en présence de ces démembrements, la France était d'avis qu'il importait à la sécurité et à l'indépendance de l'Europe de favoriser en Orient la création d'États assez forts pour y faire obstacle aux projets ambitieux de la Russie. Aussi appuyait-elle les prétentions du vice-roi d'Egypte, tandis que l'Angleterre, voulant maintenir son influence à Constantinople, se refusait à toute nouvelle cession de territoire qui eût encore affaibli la Turquie. Lord Palmerston avait rallié à cette opinion les cabinets russe, autrichien et prussien, et il ne parlait de rien moins que d'employer les moyens coercitifs pour obliger Méhémet Ali à rendre la flotte turque au sultan et à évacuer la Syrie. Tel était l'état des choses lorsque, le 4 décembre 1839, la session des Chambres françaises, pour l'année 1860, fut ouverte par un discours où le roi s'exprimait de la façon suivante sur les affaires d'Orient.
« Notre pavillon, de concert avec celui de la Grande- Bretagne et fidèle à l'esprit de cette union toujours si avan-
tageuse aux intérêts des deux pays, a veillé sur l'indépendance et la sûreté immédiate de Tcmpire ottoman. Notre politique est toujours d'assurer la conservation et l'intégrité de cet empire, dont l'existence est si essentielle au maintien de la paix générale. Nos efforts ont du moins réussi à arrêter dans l'Orient le cours des hostilités que nous eussions voulu prévenir, et, quelles que soient les complications qui résultent de la diversité des intérêts, j'ai l'espérance que Taccord des grandes puissances amènera bientôt une solution équitable et paciûque. »
A ce passage du discours de la couronne, la commission de l'adresse avait proposé de répondre par un paragraphe ainsi rédigé :
(( Les efforts de votre gouvernement ont arrêté le cours des hostiHtés, et la guerre active a cessé. Dans ces graves circonstances, la politique de la France reste invariable; elle ne souffre pas qu'aucune puissance européenne menace l'indépendance ou l'intégrité de cet empire dont l'existence est si nécessaire au maintien de la paix générale. Mais, en appuyant des droits consacrés par le temps, elle tient compte des événements et n'abandonnera pas des droits nouveaux. Le traité qui conciliera des intérêts si divers doit être équitable pour assurer à tous une durable sécurité. Votre Majesté espère qu'une solution satisfaisante sera bientôt pacifiquement amenée par l'accord des grandes puissances. Les vœux de la Chambre s'unissent à vos espérances. »
Ce paragraphe de projet d'adresse indiquait d'une façon beaucoup plus précise que ne le faisait le discours de la couronne les tendances de la France par rapport à la question d'Orient.
La discussion fut ouverte par le discours d'un député légitimiste, le duc de Valmy, discours très agressif contre l'Angleterre, dont la suprématie maritime, suivant l'orateur,
était un danger pour l'Europe et surtout pour la France, tandis que l'alliance avec la Russie nous aurait assuré une influence prépondérante sur le continent et dans Tarchipel. De son côté, M. de Lamartine combattit, comme funeste, ridée d'établir à Alexandrie une nouvelle puissance musulmane sans prestige, sans force, dont le maintien nous imposerait les plus grands sacrifices, tandis que le véritable intérêt de la France et des puissances continentales était de fortifier l'empire turc et de le faire vivre aussi longtemps que possible. Le ministre de l'instruction publique, M. Villemain, répondit à M. de Lamartine que, tout en donnant à l'empire turc l'appui nécessaire pour le faire vivre, il fallait néanmoins tenir compte des faits accomplis, des services rendus en Orient à la civilisation par Méhémet Ali, et qu'il importait de soutenir à Alexandrie ce qui restait de force et de vitalité musulmanes.
M. Thiers prit ensuite la parole pour démontrer l'utilité de. maintenir en Orient le statu quo, tel qu'il résultait des derniers événements, et développer cette thèse que la politique de partage, étant pour le moment impossible, il fallait pratiquer la politique de précaution d'accord avec l'Angleterre, l'alliée naturelle de la France.
Messieurs,
Lorsque, ces jours derniers, on discutait devant vous nos affaires intérieures, je me suis abstenu de prendre la parole : je craignais que ma présence à cette tribune ne donnât à nos discussions le caractère d'un débat de personnes.
Aujourd'hui les choses sont assez grandes pour que tous nous soyons oubUés devant elles. Je viens parler des choses seules.
Les événements sont si graves, que c'est une grande responsabihté d'y toucher, même par la parole.
Aussi aurais-je voulu m'abstenir de paraître à cette tribune ; mais j'ai été poussé à y monter par le sentiment irrésistible qui nous entraîne tous quand il s'agit de la dignité et de la grandeur de notre pays.
Je ne viens pas donner des conseils au cabinet ; les conseils donnés de la tribune n'ont jamais, je le sais, une grande efficacité. Je parais ici pour deux motifs : le premier, c'est qu'après des hésitations, des résistances, c'est toujours l'opinion publique qui finit par donner au gouvernement l'impulsion décisive. C'est donc à nous tous, dans la proportion de nos moyens, de contribuer à éclairer l'opinion et de lui imprimer une direction qui tôt ou tard doit devenir celle du gouvernement lui-même.
Il est un autre motif plus important. Dans ce moment, vous le savez, se préparent en Angleterre des résolutions qui, je l'espère, je le souhaite, je le crois, ne sont pas prises encore.
Eh bien, au milieu de voix quelquefois hostiles qui s'élèvent à la tribune, quelques voix amicales, mais fermes, pourront n'être pas sans influence sur ces résolutions ; et, quelle que soit d'ailleurs la puissance de ces voix, c'est un devoir de les faire entendre à cette tribune. {Mouvement d' approbation,)